MESDAMES, MESSIEURS, « MES CHERS CAMARADES
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« La vie et les travaux de Boussingault ont été exposés par les savants qui l'ont vu à l’œuvre, soit dans les discours prononcés à ses obsèques, soit à l'inauguration du monument érigé en sa mémoire au Conservatoire des Arts et Métiers, soit encore dans les articles nécrologiques que lui a consacrés la presse. Je pourrais donc me borner à reproduire ce qui s’est dit alors avec une autorité à laquelle je ne saurais prétendre. J’essaierai cependant de retracer devant vous, par mes propres moyens, cette admirable carrière dont la courbe harmonieuse s'étend de l'essor d’une jeunesse ardente au déclin d’une vieillesse entourée d'hommages et de tendres soins, en passant par une maturité extraordinairement féconde.
« Jean-Baptiste-Joseph-Dieudonné Boussingault est né à Paris, le 2 février 1802. Sa famille était loin de vivre dans l'opulence ; son père, ancien soldat, tirait ses modestes res:
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sources d’un bureau de tabac, auquel il avait annexé un commerce d'épicerie ; 1l y Joignait le revenu de quelques locations, car 1l était propriétaire de la maison qu'il habitait, rue de la Parcheminerie, une de ces rues étroites du vieux Paris, que l’on voit encore entre la rue Saint-Jacques et la rue de la Harpe. Grièvement blessé au cours de ses campagnes d’outre-Rhin, il avait été recueilli dans la maison du bourgmestre de Wetzlar, dont il ne devait pas tarder à épouser la fille, mariage d’inclination s'il en fut, car l’un ne savait pas un mot d'allemand, l'autre pas un de français. Bien qu'elle eût vécu jusque-là dans l’aisance, la mère de notre camarade accepta courageusement la vie étroite qui lui était offerte à Paris ; femme de grand sens, elle comprit de bonne heure les rares aptitudes de son fils, et ne cessa de les encourager.
« La maison de la rue de la Parcheminerie ne voyait que bien rarement le soleil, et les appartements étaient obscurs. Aussi, le jeune Boussingault passait-il plus de temps au grand air qu'au logis parternel ; il affectionnait surtout la petite place et le portail de Saint-Séverin, ou bien il se rendait à la caserne voisine, où ses bons amis les vétérans lui racontaient leurs campagnes et lui enseignaïient l'escrime. Sans doute, 1l suivait les cours du lycée, mais avec le désarroi qui régnait dans les dernières années de l'empire, l’enseignement était médiocre ; notre ami ne s’intéressait à rien et n’apprenait rien. [1 était bien plus attiré par le spectacle des grands événements qui se déroulaient dans les rues de Paris en ces temps troublés ; c’est ainsi qu'il assiste à l'exécution du général Mallet et de ses complices ; 1] voit passer les cortèges conduisant au Panthéon les maréchaux et généraux tués à la guerre : Lannes, Bessières, Duroc, etc. ; il voit défiler les prisonniers de la campagne de France, puis la fortune tourne, et c’est l'entrée des souverains alliés à Paris et les cosaques campant aux Champs-Elysées. Il est au Pont-Neuf pour l’arrivée de Louis XVIIT suivi de la vieille garde portant la cocarde blanche, morne et humiliée ; aux Tuileries pour le retour de l’île d’Elbe ; au Champ de Mars pour l’acte additionnel, à l'Elysée après Waterloo, où il voit l’empereur pour la dernière fois ; il s'intéresse aux victimes de la Terreur blanche et est même témoin, de la fenêtre de son ami Benoist qui donnait sur la grille de la Conciergerie, de l’héroïque stratagème de M° de la Valette sauvant son mari de l’échafaud. Mais ce qui lui a laissé l'impression la plus profonde, c'est, vers la fin de l'empire, le renouvellement incessant des levées de conserits qui, une fois arrachés aux larmes des adieux, partaient aux cris de
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« Vive l'Empereur ! » et ne reparaissaient jamais. L'industrie, le commerce étaient paralysés, et la misère était grande. Aussi, après avoir lu les mémoires si vivants et si colorés de notre camarade, s’explique-t-on que le peuple de Paris ait accepté sans révolte le retour des Bourbons, malgré leur impopularité.
« À ce train de vie, les études du jeune Boussingault n’avancaient guère ; il risquait de rester une büûche, comme le lui prédisaient ses professeurs, lorsqu'une circonstance banale vint tout à coup déchirer le voile qui lui masquait ses propres facultés. Son ami Loubry, un enfant du peuple, lui apprend un jour qu'il entre au laboratoire de Thénard, pour y apprendre la chimie ; aussitôt son imagination se frappe, et se révèle en lui un goût passionné pour cette science. Il accompagne autant qu’il peut son camarade et, avec l’aide de sa mère, réunit — au prix de quels sacrifices ! — les 25 francs nécessaires pour acheter le traité de chimie de ce savant. En même temps son intelligence tout à coup éveillée s'ouvrait à toutes les sciences et même aux lettres. « J'avais, dit-il, la rage des cours publics ; Je suivais « ceux de chimie par Thénard, de physique avec Biot, Lefebvre, « Geyniveau, Gay-Lussac ; je courais au Jardin des Plantes « entendre Cuvier étudier la botanique, la minéralogie, les « mathématiques, etc., et puis Vuillemein au collège Duplessis, « et le bonhomme Andrieu au Collège de France, dont je ne « Mmanquais Jamais une leçon. » Il comprenait tout, alors qu’il ne comprenait rien pendant son temps de lycée, et en arrivait à aimer l'étude avec passion.
« Ses parents, heureux de le voir travailler avec tant de courage et de plaisir, lui laissaient la liberté la plus complète ; dès qu'il avait terminé les menus services qu'il rendait à la maison, il partait, sans autre guide que son désir d'apprendre, et s'éleva ainsi à la connaissance de toutes les sciences de son temps. Aussi, toute sa vie n’a-t-il pu admettre la contrainte en matière d'éducation ; le système des lycées lui paraissait une erreur, l'intelligence et les aptitudes de l'enfant ne pouvant s'éveiller qu’au plein air de la liberté. C'est dans cet ordre d'idées qu'il a élevé les siens, du reste, avec un plein succès. On peut objecter cependant que tout le monde n'est pas Boussingault et que peu de villes offrent des cours publics comme ceux de Paris.
« On approchait de 1818 ; notre camarade allait avoir seize ans, il fallait songer à prendre un état, une profession. Déjà, il
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ne pouvait plus s’accommoder d'un emploi banal dans un comptoir quelconque ; ses études et ses lectures avaient fait naître en lui d'autres aspirations. D'abord, ses idées se tournent vers l'Ecole navale, avec l’arrière-pensée singulière d'entrer au service de la Russie ; on lui avait dit, à tort sans doute, qu'il n'y avait plus de faveur dans la marine royale que pour les enfants des familles nobles. Il se mit donc à étudier la langue russe, mais il fut bientôt rebuté. Entre temps, 1l apprit qu’une école pratique de mineurs venait d'être créée à Saint-Etienne ; il devait y avoir là un laboratoire, des collections, une bibliothèque ; c'était tout ce qu'il aimait. Aussi sa résolution fut-elle bientôt prise et fut-il assez éloquent pour obtenir le consentement de ses parents bien qu'il y eût là pour eux une lourde charge en perspective. Il entraîna par son exemple son camarade Benoist, dont j'ai déjà parlé, et les deux jeunes gens demandèrent à M. Héricart de Thury, ingénieur en chef des carrières de Paris, de leur faire subir les épreuves de l'admission.
« Sitôt avisés du succès, Boussingault et son ami se préparèrent au départ. Ils devaient faire la route à pied, le havresac au dos. Après d’'émouvants adieux à leurs familles, des amis les accompagnent jusqu’à la barrière, puis en route, par Montereau, Sens, Auxerre, etc. On couchait dans des auberges de rouliers et, quand on était trop las, on nolisait des pataches. À Chalon-sur-Saône, on renonce au coche d’eau, trop lent et trop coûteux ; on est le soir même à Lyon et le lendemain, de grand matin, on part pour la dernière étape. Nos amis s'arrêtent souvent sur cette longue route qui nous est si connue ; tout les intéresse : le paysage, les cultures, les roches, jusqu’au moment où, à bout de force, 1ls sont heureux de rencontrer un voiturier conduisant un char de charbon vide, qui les prend sur son véhicule. C'est dans cet équipage, le 10 décembre 1818, à la nuit close, que Boussingault et son compagnon firent leur entrée à Saint-Etienne.
« Le lendemain, après avoir réparé leur toilette, les deux amis se présentaient au directeur de l'Ecole, M. Beaunier, qui les reçut avec bonté, les présenta aux élèves et leur fit visiter les salles. L'Ecole occupait alors la maison portant le n° 7 de la rue de la Préfecture. Boussingault fut saisi d’admiration devant un laboratoire beaucoup plus élégant, dit-1l, que celui du collège de France ; au premier étage se trouvaient une bibliothèque assez complète et une collection de roches et de minéraux.
« Notre ami se mit à l'étude avec son ardeur accoutumée : dès son premier examen, il surprit singulièrement M. Beaunier