‹ Inauguration du monument Champlain à Québec le 21 septembre 1898Chapitre 14 sur 51 · A LA ROCHELLE · texte numérisé non relu

A LA ROCHELLE

L'arrivée a eu lieu par mer. Lai ville de Rochefort avait mis à la disposition de la délégation canadienne le petit bateau à vapeur qui fait le service d'Oléron à Rochefort. Le bateau a descendu la Chajente et après une traverséei charmante, par une bonne brise du sud-oucisd;, a accosté au port de la Palliée, à sept heures et demie.

" Sur le quai, la réception a été faite par la Chambne de Commerce, ayant à sa tête M. d'Orbigny, son président ; le préfet, ja municipalité, MM. les ingénieurs eit tout le service dies Ponte et Chaussées ; l'entrée en ville s'est effectuée en voituires.

A neuf heures, grand banquet doimé par la Chambre de Commerce dans une des salles de la Bourse parfaitement décorée.

Lorsque le moment des toasts est venu, M. d'Orbigny a pris la parole en ces termes :

" Messieurs,

" C'est un grand honneur pour le commerce rochelais de posséder M. Hector Fabre, commissaire-général du Canada en France, et c'est avec un profond regret que nous constatons l'absence du lieutenant-gouvemeur de Québec, l'hono-

rabte M. Chapleau qui, retenu à PaiÔB par le mauvaiB état de OR santé, n^a pu assister aux fêtée de Saintes et de La BocheUe. ''

*' Mieesieurs,

"Noue ne pouvonisr oubli€T que le Bas-Canada, devenu la province de Québec, est un pays d'origine française.

"Jacques Cartier, en «m prenant possession en 1538, au nom du roi de France, lui donna le nom de Nouvelle-France ; c'était notre première «colonie.

"Au recensement de 1881, cette province comptait 1,358,000 habitants, dont 1,073,000 sa réclamaient de l'originie française. Au recensement de 1889, elle en comptait 1,532,000, dont 1,240,000 franco-canadiens, et il existe maintenant au Canada près de deux million» d'habitante descendant tous ou presque tous des colons français.

" Lorsqu'on 1542, de lia Roque, sieur de Roberval, fut nommé par François 1er, gouverneur «et lieutenant général du Canada, et qu'il partit de La Rochelle avec troi^ navires, d^x cents colons et plusieurs gentilshommes, il est évident que plusieurs Rochelais faisaient partie de cette expédition et qu'ils contribuèrent à la fondation de la race française dont je vous parlads tout à l'heure, ainsi qu'à la formation de la colonie naissante.

" En 1606, le Jonds partait aussi de La Rochelle avec de? artisans et des gentilshonmies.

" Si je me permete de remémoner ces faits, c'est pour rappeler à M. Hector Fabre la part priée par les Rochelaîs dans la fondation du Canada.

" Sous l'illustre Saintongeais Champlain, nos rapports avec la colomie naissante >9e développèrent rapidement.

" La prospérité de La Rochelle au XVIIe et au XVlUe siècles fut due à notre commerce avec le Canada.

"Notre port recevait presque tout ce que la Nouvelle- T^ranoe pouvait produire, et en retour, il lui envoyait (tes vins, des eaux-de-vie, des vêtements, des aimiles et de «k poudre.

" Le nombre de navires expédiés de La Rodielle, qui était de 3 à 5 chaque amiée, de 1739 à 1740, s'éleva de 8 à 10 en 1748 et 1749, et atteignit le nombre de 20 en 1757.

" Maiâ voici veaiir les mauvais jours, la funeste guerre de aept ans aivait éclaté.

"jiu commencement de Tannée 1758, lie ministre de la marine fit un appel pressant aux Sochelais^ et leur signala les besoins particuliers du Canada ; vingt-nieuf négociaats s'empressèrent d'affiTmer leuoB bonnes dispositions, sous la condition d'obtenir une escorte suffisante pour gairantir leurs navires jusqu'à destination ; mais oes navires attendirent si longtemps cette escorte que la plupart des armateuim se résignèrent à deBanmer, malgré leur désir de porter secours à leurs frères de la Nouvelle-France, et que 9 navires seulement furent dirigés sur la colonie.

" On était arrivé mi moment de discuter les conditions de la paix, le Canada allait être sacrifié, la France ne semblait pas comprendre la grande perte qu'elle faisait ; seuls les Bochelais fatiguèrent le gouvernement de Louis XV de leurs protestations. Leurs doléances furent accueillies avec bienveillance, mais elliefl ne modifièrent pas 'les vues du gouvernement qui céda ce beau pays, une partie de notre sang, à l'Angleterre.

^^ Ce fut un coup terrible pour La Rochelle et le commencement de sa décadence commerciale.

" En rappelant ces moment d'épreuves et de douleur, je tiens à montrer à M. Hector Fabre combien les souvenirs du passé sont encoirta vivacaa parmi nous, afin qu'il puisse faire savoir aux Canadiens que nous 'les considérons comme les descendants de ces hardis pionniers qui ont réused, au milieu des plus gnandes difficultés, le plus bel essai de colonisation

que notre pays ait jamaia teaite. Noim nfâ pouvons oublier qu'après kur séparation de la mère-patrie, les descendants des anciens colons nous sont restés attachés par le Bang, par le cœur, par la langue.

'^ îsTous conservons toujours le sou\'enir des bons rapporta qui existaient et nous verrions ïtiv^c plaisir reprendre avec le Canada des relations non moins &olidej qu'autrefois et profitables aux deux pays.

^^ En te»rminant, messieurs, je tiens à répéter à l'honorable M. Hector Fabre et à ses amis qui ont bien voulu nous faire l'honneur d'accepter notre invitation, tout le plaisir que le commerce rochelais riessent de If^ur visite en cette ville.

" Messieurs, au nom de la Chambre de Conmierce et de tout le comme;rce qu'elle représente, je po»rte un toast à M. Hector Fabre et à nos frères du Canada, à M. Chapleau, ainsi qu'à la reprise des relations commerciales avec La Rochlelle.''

M. Fabre s'est exprimé comme suit :

" Je n'ai qu'un regret, c'iest que M. Chapleau et Sir John Thompson ne soient pas ici pour répondre aux paroles éloquentes que vous venez d'entendre et qu'ils n'aient pu admirer avec moi ce port de la Pallice, réservé, j'en sids convaincu, à un si gramd avienifr. C'est à M. Chapleau que nous devons! la reprise des relations entre les deux pays, suspendues pendant plus d'un siècle, et il m'a associé, dès Te début, à son a.uvire. Sir John Thompson n'est point de même origine que nouis ; mais, en tous points, il est d'accord avec nous. Il a passé quelques mois à Paris à obsierver, à étudier ce qui se passe ; et son esprit lui a fourni kis lx)nn^ raisons d'admirer la France, qui nous viennent du cœur.

" C'est, comme autrefois, de La Rochelle que partira le mouvement qui unira, économiquement, les deux pays. La conclusion d'un traité de commerce, la création d'un service de paquebots entre La Rochelle, Rouen et les ports canadiens,^

doimercmt au rap[HX)chemeat qui ^oçère depuis dix ans, un oaractèie définitif.

'^ Les barrières économiques s'abaiâseront, comme autrefois sont tombées les fortifications militaires. Elles n'existent déjà plus contre nous au Canada, en ce s^ds que notre tarif douanier ne fait aucune distinction et frappe ^alemient les articles de provenance âmglaide, américaine ou française. Uesprit français peut faire le reste et détourner à notre profit une partie du commerce qui se fait, aujourd'hui, au profit d'autres pays.

^'L'influence des intérêts est sans doute dominante, à notre époque ; mais, dans un pays d'origine française, on peut toujouiB compter que les sentim^its ne seront pas réduits à l'impuisBanee ; à certains jours, ils preument pied et menait les intérêts.

'^ Nos intérêts sont d'accord avec nos sentiments lorsqu'il s'agit de la France, et, pour ma part, je n'ai jamais trouvé de difficulté à les eondilietr dans l'exercice âe mes fonctioœus. Français^ comme vous, en Franee, je voudrais que vous fussiez tous Canadiens conmie moi au Canada.

'* A ceux qui ont le culte du passé, aux Boetbeiais de sentiment et de l3»dition, nous disons : î^ous sommies fidèles aux temps que vous regriettez.

" A ceux que l'aveniir préoccupe avant tout, nous disons : IN'ous marchons vers les destinées que vous rêvez.

" Le secrétaire de votre Chambre de Commerce, M. GarnauH, est de ila famille de notre historien national. L'un a écrit le rérit des luttes d'autrefois, l'autre notera, jour par jour, le dévieloppement continu que vont prendre nos nouvelles relations.

" Je me fais Fiaiterprète de mes concitoyens de Montréal et de Québec en buvant à la ville de La Rochelle et au port de La PalJice. "

M. LeBeuf, président du oonaeil d'administration de la Compagnie de Navigation Franoo-Canadienne, a répondu au diiecoura de M. d'Orbigny dans les termes suivants :

*' Je suis heureux d'annonoer que le désir exprimé par IL le président de la Chambre de Commerce de La Rochelle est un fait accompli. La compagnie de navigation à vapeur Franco-Canadienne est créée ; elle a choisi La Palliœ, port de La Eochelle, conmie port d'escale ; les paquebots partent de Rouen, où ils auront lembarqué les produits de l'industrie parisienne et des manufactures du nord, viendront à La Pallice pour y recevoir les produits de toute la région dont ce part deviendra le centre d'exportation.

" Au reste, il était impossible qu'une ligne se créant pour le Canada laissât La Rochelle en dehors de son itinéraire. Tout le monde sait que ce port a» entretenu aux XVUème et XVIIIème siècles, les relations les plus importantes et les plus suivies avec le Canada ; c'est à peine si j'ose dire, en présence de votre savant secrétaixe^aTchiviste, pour lequel le passé commercial de La Rochelle n'a pas de secrets, que la deuxième compagnie coloniale créée par Richelieu pour exploitier la Nouvelle-France a été fondée par lui alors qu'il assiégeait La Rochelle, en 1628. C'est à cette seconde compagnie que revient l'honneur d'avoir développé les établissements rudimentaires de Champlain.

" Le premier navire de la Franco-Canadienne quittant le port d'e La Pallice en route pour le Canada, et labourant l'Océan avec sa quille, tracera un large sillon qui sera comme un nouveau trait d'union entre la France et son ancienne colonie. "

M. Delmas, maire de La Rochelle, a clos la série des toasts, par une allocution très éloquente, dans laquelle il a rappelé que les résultate acquis jusqu'à oe jour dans la création de ce girand établissement de La Pallice sont dus à l'entente

parfaite de la Chambre de Commeroe, de la municipalité et du conseil municipal.

M. le maire a fait ensuite \me alluaion habile en même tempe que délicate, à la situation du Canada vis-à-vis de PAnglelierre.

Les convives se sont alors rendus au Casino du MaiL La réception, à laquelle assistaient la plupart des notabilités de la ville a été des plus brillantes.

A onze heures, M. Fabre arrive aux bains Marie-Thérèse : il €8t reçu à la porte d'entrée par M. Deforge et toute la oommission de la fête. £t l'on se (rend au salom où va avoir lieu la réception.

M. Deforge prend la parole, et d'une vodx profondément émue, prononoe cette belle aliocution :

Mesdames^

jaixsmaui

'^ Les Rochelaas vous ont conviés à une fête modeste, sams attaches officielles, toute de sympathie et de souvenirs, à une véritable réunion de famille»

'^ Nous savons par notre histoire locale, par les l^endes de noe foyers, que, il y a plus de deux siècles, de nombreuse» familleB de La Kochelle, de l'Aunis^ de la Saintonge, sont parties pour votre beau pays, qui s'appelait aloiis la Nouvelle- France.

" Nov» savons aussi que la petite colonde d'autrefois est deveniie un grand peuple, une puissance respectée. — que vous aviez souvent Ititté, longtemps combattu victorieueement, pour coneerver les coutumes, les mœurs, la langue de voti^ mèie-potrie, et que vous étiez restés Françai3 de cœur.

" Vous nous l'arvez admirablement prouvé en 1870.

^ Aloira qu'au milieu des tristesses et des angoisses de Fannée terrible, noTw étions abandonnés de tous, isolés, oubliés^ vous seola voua voua êtes souveorai^

" La nouvelles de nos désastre» a fait treesailir vos cœurs.

" De» jours medlleurB sont venu» ; la France s'est ressaisie, et malgré lai blessure toujoui» saignante qu'elle porte à son flanc, elle a repris son rang et son glorieux rayonnement ; mais, dans ce nouvel essor elle n'oublie pas, elle ne» veut pas oublier, car elle ne sait p«s, lelle, être ingrate, qu'elle a une dette sacirée, celle de la recoimaiflsanoe envei» ceux qui l'ont aimée, secourue dans la détreseie.

" C'est ciette dette sacrée que La Eochellfâ est, pour sa part, vraiment heureuse, je ne dis pas d'acquitter, mais de reconnaître aujourd'hui.

"Noue regrettons, deux fois, l'absence de M. Chapleau, gouverneur de Québec, la ville de Champlain et de Montoalm ; nous voulions lui offrir, en souvenir de cette réunion^ une gerbe de fleurs faite avec les coquilles de nos rivages ; noua vous prions, M. Fabre, de la lui remettre et d'accepter pour vous cette seconde gerbe ; elles vous rappelleront, bous une forme poétisée par le talent de M. Blanchard, aumônier àe nos mobiles en 1870, la flore sous-marine des côtes d^e l'Aunis.

" N'eus vous prions maintenant de dire à vos compatriotee que, à notre réunion d'aujourd'hui, j'ai, du fond de l'âme, avec le sentiment d'une gratitude profonde, et au nom de notre vieille Koc-helle, VAima Mater de tant de fami'lies canadiennes, porté un toast à la prospérité, au bonheur de tous nos parents, de tous ncs amis, de tous le» Français du Canada. "

Monsieur Fabre a répondu à peu près en ces termes :

^^ Je suis touché de l'accueil qui nous est fait dans ce coin charmant de La Rochelle, avec tant de bonne grâce et d'éclat. Vous n'avez pas oublié nos communs souvenirs. La Rochelle a été longtemps la ville la plus canadienne de France, comme Québec était le vieux port français du Canada. Ces rela-

tions vont reprendre et voiia recevrez de nouveau, dans votre port, des navires venant du Canada. Le commerce, l'industrie française n'auront à redouter de nous aucune entrave. Grâce à votre force, si souple et si variée, les intérêts français reprendront chez nous, quand vous le voudrez, la place que les sentiments y occupaient autrefois.

" Les Bcntimente n'ont pas changé : nous sommes toujours Français sous un autre drapeau, à jamais politiquement séparés et patriotiquement unis. Votre langue, vous l'avez embellie et perfectionnée, vos prosateurs et vos poètes l'ont revêtue d^ grâces nouvelles. Noua avons cheirché à lai conserver en toute sai simplicité et sa grâce native. Vous l'aimez comme une femme charmante, à qui on ne saurait rien refuser ; nous la vénérons comme une mère.

" On trouvera rarement au Caaiada des Français qui deviennent Anglais ; on y trouve au contraire, beaucoup d'Anglais qui deviennent Français. Permettez-moi de voua citer une anecdocte.

" Dans un tribunal, le jury entier était composé de membres portant tous des noms anglais, écossais ou irlandais. Les débats terminés, le juge les résuma en anglais. Mais alors le chef du jury, un Anglais, prit lai parole, et avec le plus pur accent normand : " Monsieur le juge, dit-il, seraitrce un effet de votre bonté de recommencer ? Vous nous avez parlé en anglais, nous ne comprenons tous que le français ; veuillez nous parler en français maintenant. "

"Notre attachement à la vieille patrie n'a peut-être pas été moindi-e que le vôtre. Que, Français, nous soyons restés Français, qui peut s'en étonner ? Qu'est-ce donc qui aurait pu noua entraîner à l'abdication ? Vos malheurs même, la façon dont vous les avez supportes, l'élan aveo lequel vous vous en relevez, vous ont grandis dans l'estime du monde.

" Mais une population comme la nôtre, laissée isolée et comme perdue, qu'est-ce qui l'empêchait de faillir à la

tâche ! qui eût pu la blâmer de se fondre dans la maase victorieuse ! Le monde entier ignorerait encore sa chute.

" C'est que Pâme française est vraiment indestructible, et je le sens bien, pour ma part, lorsque, comme aujourd'hui, je salue le drapeau français. "

Le lendemain, M. Fabre visita les monuments de la ville.

A midi, grand déjeuner chez M. Delmas. Xouvelle visite du port de La Pallioe et départ pour Pariai, le soir.

Cette série de fêtes si cordiales et si brillantes a vivement impressionné le représentant du Canada. H en reporte l'honneur à son pays, mais il n'en est pas moins très touché personnellement de l'accueU qu'il a reçu dans les trois villes et il en garde te plus reconnaissant souvenir.

CHAPITEE ni.

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