‹ Inauguration du monument Champlain à Québec le 21 septembre 1898Chapitre 26 sur 51 · JETTE · texte numérisé non relu

JETTE

"Messieurs, "'' j

'^ Vous venez d'entendre deux éloquents discours : l'un du représentant de Sa Majesté, de ce gouverneur aimé et populaire qui, après avoir donné tant de preuves de sympathie aux Canadiens-françiais, termine en quelque sorte sa carrière officielle par un témoignage nouveau qui restera profondément gravé dans le cœur de tous ; l'autre, du représentant autorisé du président de la République française, parlant au nom de la France et du chef respecté de son gouvernement, lui aussi ami de notre paya et qui, en toute circonsitance, sait nous exprimer si sincèrement ses affections.

" D'autres orateurs, choisis pour cette fête mémorable, n'attendent maintenant que leur tour pour vous adresser la parole. Je ne saurais donc, en un tel moment, vous retenir bien longtemps, et mon intention est d'ailleurs de ne vous dire que quelques mots.

" Il m'a semblé cependant qu'en une occasion comme celleci, il appartenait au lieutenant-gouverneur de la province» de Québec d'être un des premiers à venir saluer, dans le bronze magnifique que vous lui consacrez, celui que Kichelieu, après avoir formé la Compagnie des Cent Associés, nommait son lieutenant ^^ en toute l'étendue du fleuve St-Laurent ". Et c'est pour iremplir ce devoir que je viens rendre hommage avec vous à Samuel de Champlain, lau moment oii il revient dans sta gloire, prendre de nouveau possession de la ville qu'U a fondée.

" Messieurs, la gloire des grands hommes qui, à certaines époques, illustrent leur race et honoirent leur pays, n'est pas seulement la récompense de leurs œuvres et de leursi vertus, elle est eoicor© et surtout un enseignement pour ceux qui leur survivent et leur succèdent.

"Lorsl donc que, dans un grand- élan de reconnaissance, tout un peuple se rassemble, comme aujourd'hui, pour élever un monument à la mémoire de l'un de ses plus illustres citoyens, l'acte solennel qu'il accomplit, n'a toute sa valeur et toute sa portée que si, à l'expression de son admiration pour le héros qu'il honore, il ajoute un noble et wil désir de marcher sur ses traces.

" Ciar, messieurs, les Etats se soutienneint, les peuples vivent, les races demeurent et se perpétuent tant que subsistent l'esprit et l'énergie qui ont contribué à les fonder.

" Ce qu'il importe donc de rechercher dans ces manifestations publiques, c'est l'existence de ce double sentiment d'admiration et de ferme vouloir.

" Or, si j'écoute attentivement les battements de vos coeurs, au souvenir des grandes choses accomplies par Champlain, j'ai la réconfortante conviction que l'esprit de ce gramd homme est encore avec nous et que, si son énergie sommeille dans l'intinie de nos âmes, elle s'y retrouverait au jour oii l'effort serait nécessaire.

" Messieurs, les annales de notre pays, aux pages oii se déroule l'histoire de Champlain, nous rappellent, d'un côté, les obstacles sans nombre qu'il a constamment rencontrés suir sa route, les luttes incessantes qu'il lui a fallu soutenir, les dif fi^ cultes sans cesse renaissantes qu'il a eu à surmonter, et de l'autre, les rares qualités de constance, d'énergie et de prudence qu'il mettait à l'accomplissement de la tâche qu'il avait entreprise. " Oe qu'on, admire le plus ", dit Charlevoix, " ce " fut sa constance à suivre ses entreprises, sa fermeté dans les

" plus grands dangers, un courage à l'épreuvet des contretemps " lee plus imprévus, un zèle ardent et désintéressé pour la pa- "trie, wx cœur tendre et compatissant. . . et un grand fond '^ d^honneur 'et de charité. '^

" Quel portrait expressif dans ces quelques lignes de Phistorien, et quelle plus noble figure, pouvait-il présenter à notre admiration ? Constance, fermeté, courage, zèle, bonté et désintérefiBemieint : que de nobles et fécondes vetrtus !

" Et cependant, messieurs, comment, malgré toute notre modestie, ne pas reconnaître dans quelques-unes de ces /qualités du fondateur de la IS'ouvelle-France, les traits caractéristiques dei cette race franco-canadienne, dont la douceur de mœurs est proverbiale, dont le courage et le désintéressement ii'ont jamais été contestés et qui a donné la plus grande preuve de sa constance dams les entreprises, par la fidélité merveilleuse avec laquelle elle a gardé le dépôt sacré de sa foi et de sa nationalité.

^' Aussi, un de nos historiens affirme-t-il que, grâce à ces grandes qualités pei"Sonii elles, Champlain avait en quelque sorte façonné la colonie à son image. Nous ajouterons que c'est celui qui j sl laissé la plus forte empreinte.

" Champlain ", dit encore Charlevoix, " était véritablement " chrétien, plein de cai^deur et de religion. " Le peuple qu'il a fondé a reçu aussi cette puissante formation chrétienne et l'a fidèlement gardée. Et c'est elle, ne l'oublions pas, qui a prér serve et maintenu notre race dansi la voie calme et sereine du devoir social, lui assurant lainsi un développement exceptionnel, une multiplication qui tient du prodige», force et merveille du passé, espérance et garantie de l'avenir.

" Les enseignements de l'histoire n'ont donc pour nous rien que de réconfortant, -et c'est avec confiance que nous pouvons envisager nos destinées futures.

" L'ordre de choses politique dont jouit aujourd'hui notre pays nous donne à la fois la liberté l'a plus large et k sécurité la plus absolue ; nous avons, par les qualités de notre caractère national^ conquis l'estime de tous nosi concitoyens ; notre loyauté, mise. à l'épreuve, a été inflexible, et dans la paLx profonde dont nous jouissons, les luttes pacifiques pour la suprématie intellectuelle et matérielle suffisent maintenant à notre activité et à notre énergie. Sachons profiter, messieurs^ de ces moments heureux, et dans l'accomplissement de la tâche relativement facile qui se déroule devant nous, restons toujours dignes de la France, qui nous a donné 'la vie, et dignes de l'Angleterre, qui nous a donné la liberté.

C'était enfin le tour de sir Wilfrid Laurier, premier ministre du Canada.

Lorsqu'il se leva de son siège pour ae rendre à la tribune, ce fut une poussée générale. Les militaires en faction eurent peine à empêcher la foule d'envahir le carré réservé en face du monument et de l'estrade. Hommes, femmes et enfants, agitaient chapeaux et mouchoirs, les uns applaudissaient, les autres criaient : " Vive Laurier. "

Voici le discours de sir Wilfrid Laurier :

" Qu'il plaise à Votre Excellence,

" Mesdames et Messietuirs,

" Dans cette occasion solennelle dont la Société Saint-Jean- Baptisi:e a fait une solennité nationale, le périlleux honneur m'a été confié de vous rappeler la mémoire de celui qui, plus que tout autre parmi les héros de notre histoire, fut véritablement le père de notre patrie ; de celui qui fut le fondateur de cette ville de Québec, la plus pittoresque des villes d'Amérique, la plus attachante par son his/toine et qui, aujourd'hui, ajoute encore à son renom en montrant que, suivant la fière devise de nos pères, elle se souvient toujours. Mais, à vrai dire, il n'y a pas lieu de rappeler à votre mémoire le nom de Cham-

plain. Le nom de Champlain est un nom depuis longtemps immortel. Sa mémoire vivait et vivra toujours dans le cœur des Canadiens. Le temps n'a rien enlevé à sa gloire. Après bientôt trois siècles, elle brille encore du même éclat. Ni ie bpomze, ni le granit n'y peuvent rien ajouter, mais, sous la main d'artistes éminents et auxquels nous ne saurions prodigiier trop de louanges, le bronze et le granit donnent aujourd'hui à notre culte une forme matérielle et vivante.

'^ Messieurs, en jetant les yeux autour de moi, en contemplant encore une fois ce panorama tant de fois admiré, et encore aujourd'hui plus que la deTnière fois, parce qu'il est d'une beauté toujours nouvelle, en jetant mieis regards à gauehe sur la côtei de Beaupré, depuis les eaux du fleuve jusqu'aux cimes des LauDentides, et à droite sur oes falaises de» Lévis avec leurs vives et chatoyantes couleurs, et là, devant moi, sur ciette île d'Orléans, ce joyau qu'on dirait, suivant l'expression d'un poète,

** Tombé comme une perle au seuil profond des eaux,

la pensée s'impose que c'est bien là le cadre qu'il fallait pour le monumient érigé à la mémoire die Champlain, dont le nom est inséparable de ces lieux qui virent son oeuvre^ qui le viremt à l'œuvre» lui-même, et dans la beauté desquels il puisa peut-être l'inspiration de sa vie. (Applaudissements.)

" Messieurs, c'est un fait souvent constaté que les jugements dies contemporains sur les hommes et les choses de cette époquQ ne sont pas toujours ratifiés par la postérité. (Applaudissements.) Il arrive souvent que la postérité, qui voit d'un point de vue plus élevé et plus éloigné, ne conserve pas aux hommes et aux choses les proportions que l'enthousiasme et l'entrîunement du moment leur avaient données, et il arrive souvent que le héros d'un jour ne survit pas au moment qui a vu l'épanouissement de sa gloire. Il n'en est pas de même pour Champlain. Sa gteire n'a rien perdu par l'action

du temps. Les trompettes de la renommée publient aujourd'hui son nom à des échos qui^ lui vivant, ne l'entendirent jamais.

'*' L'impression profonde qu'il créa sur ses contemporains est devenue plus marquée encore à mesure que son action sur les hommes et les choses de son temps nous a été plus connue, et c'est un fait que plus nous étudioms l'histoire de Champlain, plus nous en approfondissons les secrets, plus notre admiration s'accroît pour cette grande et belle figure qui, sur le seuil même de notre histoire, en ouvre les pages héroïques.

" Messieurs, j'ai dit : le seuil même de notre' histoire, et je le dis avec intention ; car, en effet, l'histoire du Canada iie commence qu'avec Champlain. Il y avait déjà un sièclte que l'Amérique était découverte, mais, de toutes les nations de l'Europe, l'Espagne était encore la seule qui eut alors fondé des établissements permanents. Singulier revers des choses d'ici-bas ; nous venons d'assister à la dernière agonie die la domination espagnole sur le continent américain. 'Nous avona vu s'écrouler les derniers vestiges de l'ancien empire colonial de Ferdinand et d'Isabelle, de Charles-Quint et de Philippe H. Il fut un temps cependant où on aurait pu croire que l'Espagne allait dominer sur tout le îsTouveau-Monde, et elle-même en réclamait la souveraineté avec hauteur et n'admettait pas de partage. Il est vrai que tous les souverains de l'Europe n'admettaient pas cette prétention, et le roi de France, François 1er, pour sa part, n'admettait pas qu'il se trouvât, comme il le disait, clans le testament d'Adam, aucune disposition qui le privât de sa part d'héritage, et il avait chargé le capitaine Jacques Cartier de venir réclamer sa part. Jacques Cartier vint planter la croix fleurdelisée sur les bords» du St-Laurent, réclamant pour le roi son maître tout le territoire arrosé paar le fljeuve et par ses tributaires ; mais, au dlelà de cette prise de possession, il n'y avait rien eu die' fait, il n'y avait eu aucune tentative sérieuse de colonisation — ^il y avait eu, par-ci par-là,

quelquics efforts spasmodiques, mais rien de sérieux. Avec Cliamplain, l'œuvre avait trouvé l'ouvrier.

" S'il est vrai de dire qu'il se trouve des existences prédesr tinées, il faut convenir que Cliamplain était éminemment doué pour la tâche qu'il a accomplie plus taird. Il réunissait dans sa personne des qualités qui, d'ordinaire, s'excluent, qu'on n© trouve pas dans la mêmt^ personnalité, et qui, cliez lui, s'alliaient dans une- harmonie admirable.

"H avait de© qualités qu'c.n trouve rarement, dans l'histoire, réunies dans un même individu, tant de diversité dans les moyens et tant d'unité dans l'action. Il avait des qualités qu'on nie trouve pas souvent combinées ensemble. C'était à la fois un iesprit avid-e d'aventures et une âme contemplative : unei âme d'apôtre entreprenante et active, et un esprit réfléchi et observateur, en même tem.ps qu'un homme d'action ; c'était un ascète et un homm'e du monde ; c'était un gueprier et un législateur. Ces qualités si éminentes allaient lui piermettre dtei mener à bonne fin une entreprise qui, jusque-îlâ, n)e s'était terminée qu|e par des désastres. Il allait créer une France nouvelle sur les bords du Saint-Laurent, et pour arriver à cette fin glorieuse, trois pensées remplirent toute sa vie : d'abord, concilier les tribus indigènes et en fairef des alliées de la France ; en second lieu, parcourir le continent et découvrir des voies pour le commerce, et enfin, défricher et surtout coteniser.

Messieurs, vous le savez, les hommes de France qui, les premiers, pénétrèrent dans le St-Laurent y furent attirés par la pêche et surtout par le désir d'y faire le commence des fourrures. Champlain y entra avec des i>ensées plus hautes et d'un oidre permanent. Champliain entra dans le St-Laurent avec Fii]tention de fonder une nation dlans laquelle seraient perpétuées la langue, la religion et la civilisation de Ja France. (Applaudissements). C'est là la mission qu'il s'est donnée et la mission qu'il a remplie.

Il choisit ce site et le choisit en connaissance de cause. II était décidé, comme il le dit luiTmême, " de s'aller loger dans le fleuve St-Lauirent ", parce que là plus que partout ailleurs, le commerce, le négoce et le trafic pouvaient se faire, montrant par là qu'il avait parfaitement reconnu l'importance commerciale de la route du St-Laurent. li s'y décida aussi, parce que là plus qu'ailleurs la colonie pouvait être défendue et protégée, montrant par là qu'il avait parfaitement compris l'importance stratégique de la route du St-Laurent. Il s'y décida enfin, parqe qu'il espérait, en pénétrant toujours plus v^rs l'ouest, dans cette grande artère ouverte à travers le continent, qu'il finirait par tomber dans cette mer de l'ouest, qui attirait tant les explorateurs du XYIe siècle, et par laquelle ils espéraient arriver à Cipangu et au Cathay, ces pays merveilleux qui alors éveillaient toutes les curiosités des explorateurs. n s'y décida parce qu'il savait qu'il y avait là de la place pour une grande nation agricole, et enfin, par l'attirance que la fbrte natuine de oe pays «exerçait sur sa propre nature.

" Oui, messieurs, je n'ai pas besoin de vous le dire, c'est un fait dont notre fierté s'honore, si Champlain choisit cet endroit pour y fonder la Xouvelle-France, son choix ne fut pas le résultat du hasard. Il conniaissait le continent, il en avait déjà parcouru tout le littoral depuis les plaines ensoleillées du Mexique jusqu'à la Baie de Fundy, jusqu'à cette vallée de Part Eoy.'îi, où, de nos jours, suivant l'expression pittoresque de Joseph Ilowe, " le voyageur peut marcher toute une journée sous l'ombrage embaumé des pommiers en fleurs. "

" Il choisit ce pays en connaissance de cause, et nous qui sommes ses descendants, nous qui sommes ici pour célébrer tout ce que nous lui devons de reconnaissance, notre fierté se loue de sa sagacité, de cette sagacité qui lui fit choisir cet endroit préférablement à tout autre. Car, messieurs, heureux sans doute les pays baignés par le soleil, la nature non seulement généreuse, mais prodigue, y donne tout à l'homme, sans

travail ; mais plus heureuses encore ces froides régions» du nord où la nature généreuse ne prodigue riem, mais donne abondamment à l'homme en récompense de son travail opiniâtre ; car ici plus qu'ailleurs doit s'exercer cette loi dure mais salutaire du travail, imposée à l'homme par le Créateur, comme un châtiment, mais dans laquelle la bonté du Créateur a placé la récon*pense en même temps que le châtiment. (Applaudissements.)

" Voltaire eât le premier qui ait parlé avec dédain des " neiges du Canada ". Bien d'autres avant lui et bi-eoi d'autres après lui en ont parlé avec terreur, et je ne sais pas si, même à cette heure, on est revenu, en Europe, de l'impression fâcheuse que les premiers voyageurs, surpris par l'état de choses qu'ils trouvèrent ici, créèrent en faisant des récits où la fantaisie se mêlait à l'exagération. Mais, messieurs, nous le proclamons, nous-, les descendants de Champlain, et je le répète encore une fois, notre fierté s'honore du pays qu'il a choisi. Car, messieurs, l'hiver eanadieai, ce charme du Canada, ce charme de notre pays, on ne le sait pas peut-être en Europe, notre hiver a une beauté origin«ale et une utilité que nous seuls connaissons. On connaît nos forêts, mais on ne sait pas, en Europe, que c'est notre saison d'hiver qui rend nos forêts exploitables. Quand la neige et le froid ont durci les marais, uni la plaine et changé les rivières en grandes routes, alors se fait facilement la moisson du bois de conmierce, et je suis convaincu d'une chose, c'est que les étrangers qui sont aujourd'hui parmi nous, les artistes éminents auxquels noua devons ce chef-d'œuvre, je suis convaincu, dis-je, qu'ils ne ménagent pas 'leur admÎTation à cette grande nature qui s'étale sous nos yeux, mais cette grande nature n'offre' rien pour eux de nouveau, si ce n'est la grandeur des proportions dans lesquelles le Créateur i'a taillée.

" Mais s'ils veulent voir le pays tel qu'il est, dans toute s« beauté originale, qu'Us demeurent parmi nous jusqu'à la saison, d'hiver, qu'ils prolongent leur séjour jusqu'au mois de décembre, jusqu'à la nuit de Noël, et alors, nous nous ferons

un plaisir, j'en suis sûr, de les conduire dans une de nos belles paroissefi voisines, soit à Beauport ou à Charlesbourg, à Lorette ou à Silleiy — ils n'auront qu'à choisir parmi ces noms si français' — et là, ils sentiront tout ce qu'il j; a de beau, de vivifiant et de force exhilarante dans lei froid piquant de l'hiver. Ils sentiront ce qu'il y a de beauté et de grandeur majestueuse dans la plaine blanchie, couverte de neige à perte de vu,e, et dans l'azur profond du firmament où brillent un million d'étoiles dont l'Europe n'a jamais connu l'éclat. (Applaudissements.) Et, lorsque Tendus à l'église, ils entendront les cloches dans l'air vibrant de la nuit, lorsqu'ils entreront dans le temple modeste, baigné de lumière, avec une foule joyeuse et pieuse en même temps, lorsqu'ils entendront les vieux airs, les vieux Noëls apportés de France par Champlain eit siea

compagnons, alors ils comprendront tout ce qu'il y a de fierté dans notne cœur pour notre pays. (Applaudiœements.) Oh !

Le Canada, notre pays. . . Ainuer son pays, mais il n'y a aucun mérite à celia. On aime son pays comme on aime sa mère. Mais ce n'eist pas sieulement dei l'afiection que n.oufl avons pour notre pays, nous en avons la -fierté. I^owb en sommes fi/eirs, parce qu'il est lui, parce qu'il ne ressemble à aucun autre, parce qu'il est lui par le caractère de son climat, par le caractère de son peuple, par le carajctère de ses institutions politiques et socdales.

Le poète anglais Kudyard Kipling a chanté le Cana<ia sous l'appellation de Notre-Dame des Neiges, " Our Lady of th© Snows". Pour ma part, j'accepte, mais sans aucune hésitation, tout ce que comportent l'idée, le mot et l'intage. La terre des neiges est en même temps la terre du soleil, la terre dea fruits, que dis-je, la terre de l'or.

" C'est un fait que, jusqu'ici, on n'a pas su rendre justice à notre pays». Jusqu'ici^ nous étions sous l'impression qu'au delà die ces chaînies de montagnes qui bordent l'horizon, il n'y avait que des steppes glacées, habitables seulement pour

les animaux à fourrures et accessibles seulement au trappeur et au coureur des bois-. Mais v^oici qu'à l'extréniité de notre pays, sous la zone- boréale, la découverte du métal précieux qu'on croyait être seulement uii produit du soleil, a rendu le nom du Klondyke fameux dans le monde entier. Et, messieurs, n'en doutez pas, sur cette côte du Labrador, si longtemps dédaignée, sous cette neige que foulent seulement les pas du chasseur, on trouvera peut-être un jour un autre Klondyke et peut-être plusieurs Klondyke.

" Voilà le pays que nous devons à Cbamplain. " Maintenant, pendant vingt-sept ans, depuis lei 3 juillet 1608, jour oii il jeta les fondations de la ville, jusqu'au 25 décembre 1635, jour de sa mort, les grandes qualités dont la mature avait doué Cbamplain furent toutes absorbées dans ime seule préoccupation : la création de» la France nouvelle ; sa pensée, son cœur, sa main furent appliqués sans relâcbe à la poursuite de cette tâche, sans qu'aucun revers, aucune déception ne pussent le rebuter.

" Une année, il est au Louvre, plaidiant la cause de la colonie, activant le zèle des autorités, essayant de leur communiquer son enthousiasme. L'année suivante, son canot d'écorce le porte jusqu'au centre du continent. Pendant plusieurs hivers, pendant plusieurs années consécutives, il passe l'hiver avec letg tribus indigènes et, suivant le préoept)e de l'apôtre, se faisant tout à tous, pour conquérir des âmes au) Ciel ; mais quoi qu'il fît et oii qu'il fût, il n'avait qu'une pensée, qu'un but : le développement et l'avancement de sa colonie.

" Maintenant, lorsque le Jour de Noël, jour d'espérance entre tous, il rendit à Dieu son âme vaillante, avait-il le pressentiment que cette colonie devait passer sous une autre puissance ? Une fois déjà, elle, lui avait échappé ; une fois déjà, la coloniei avait été perdue pour lui, pour des causes identiques à celles qui la firent perdre définitivement pour la France, au siècle suî-

vant. Avait-il ce pressentiment ? Je ne le sais. Mais on peut cxoire que ce fut un jour d'indicible douleur pour lui, que le jour où il rendit à l'ennemi d'alors ce berceau d'un peuple dans lequel il avait mis toutes ses espérances. Car, on peut le croire, il nous l'a dit lui-même dans un langage naïf, il a dit qu'à partir de ce moment les jours fuient pour lui des mois et des années ; mais H reprit courage, sans doute, lorsqu'après quelques aamées, il vint reprendre le commandement de sa oalonie, et peut-être s'endormit-il avec la pensé© qu'enfin son œuvre était assurée.

" Messieurs, comme vous le savez, il n'en était rien. H faut le reconnaître, maintenant, la colonie, sous l'ancien régimio, portait en elle des éléments de danger qui, un jour, devaient causer sa perte définitive. Ce fut le malheur de Champlain, que la colonie qu'il avait fondée fut soumise à un' gouvernement arbitraire. Jamais elle ne put se développer ellemême nî avoir d'administration propre. Elle fut toujours l'annexe des ministères et des bureaux qui alors, sou® l'auto^ rite royale, gouvernaient la France.

" Voilà, messieurs^ une cause de dangers pour la colonie, qui finit par détruire l'œuvre de Champlain.

" Comme vous le savez, messieurs, l'autorité rovale s'exerçait en tout et sur tout : elle ne permettait que ce qui était convenable à son caprice d'alors.

" Meissieurs, cet état de choses devait avoir un dénouement fatal. Il ne pouvait en résulter qu'une chose : c'est que la colonie ainsi gouvernée, n'étant pas gouvernée par elle-même, suivant fatalement l'arbitraire de la mère-patrie, un jour est venu où la mère-patrie succombant, elle succomba elle-même.

" C'est en 1534 que Je Canada fut découvert. La France était alors gouvernée par un roi jeime et plein de vaillance, par un jioi qui avait la conception des grandes choses, mais qui ne sut pas fai.re de graaides choses, absorbé qu'il était dans des guerres malheureuses.

"Après avoir fait découvrir le Canada, il ne poursuivit paa son avantage. Sous son successeur, la condition de la France fut encore pire. Déchirée par des gue.Tres de religion, la France fut à deux doigts de sa perte, et le Canada ne fit aucun, progrès. Mais, enfin, avec Henri IV, la France reprit son ascendant dans le monde, les guerres de religion cessèrent et le Canada fit des progrès. Henri IV lui-même confia son œuvre à Cliamplain, et Champlain vint ici fonder Québec et ce fut, comme je Fai dit, le commencement de l'histoire du Canada.

" Aprèà Henri IV, l'œu^-re qu'il avait commencée fut poursuivie sous Louis XIII par la main puissante de Kichelieu, et le Canada continua de se développer. Enfin, sous Louis XIV, la France arriva à l'apogée de sa grandeur, et ce fut aussi l'époque la p8us brillante de la colonie, époque glorieuse où le comte de Frontenac, recevant l'insolente sommation de l'amiral Phipps, lui faisait cette fière réponse, digne du grand roi lui-même : '' Allez dire à votre maître que nous lui répondrons par la voix de nos canons. "

" Puis vint le règne de Louis XV, ère de turpitudes et de faiblesses, où, lorsque la monarchie tombait en ruines, le Canada fut définitivement perdu pour la France.

Meesieuis, laxirêtond-nous un momiefnt et constatons qu« jamais, cependant, «les armes françaises ne brillèrent de plus d'éclat que dans ces batailles livrées? dans les forets de l'Amérique. Constatons que jamais les armes françaises ne furent portées avec plus de vaillance que par les mains qui les portèrent ici, dans les fortins d'Amérique^ pour sauver la coJonie. Elles ne perdirent qu'une seiûe bataille, mais cette bataille fut fatale. Pourquoi ? Parce que le peuple n'avait jamais eu un gouvernement autonome, parce qu'il avait été tenu en tutelle, parce qu'il n'avait jamais eu le pouvoir, pas même le pouvoir de faire bonne et prompte justice des odieux spéculateurs qui dilapidaient ici les ressources de la colonie pour s'en enrichir.

'* Ainsi, messieurs, le règne de la France, Fautorité de la France étaient finis pour le Canada. Du reste, le roi de France s en était facilement consolé lui-même ; il y avait renoncé de cœur léger. Et faut-il s'en étonner, lorsqu'il voyait la monarchie et la société sombrer autour de lui ! Il ne faut pa» s étonner s'il ne donnait pas une pensée à la colonie.

Est-ce à dire cependant que l'œuvre de Champlain était morte ? Non, l'œuvre de Champlain n'avait pas péri, la Nouvelle France n'était pas morte ; car le jour de la défaite, le peuple reprit ses droits ; la Nouvelle-France n'était pas morte, elle allait renaître de ses cendres, plus» grande et plus forte peut-être qu'elle n'avait jamais été. A tout événement, elle renaît de ses cendres avec des destinées futures non moine glorieuses que celles qu'elles avait rêvées auparavant.

" Lorsque la carrière d'un peuple a été violemment interrompue et détruite pair le choc inéluctable des événements, il lui reste^ oans doute, au cœur des blessures qu'on croirait devoir ne se fermer jamais. Mais il arrive parfois que des causes occultes sont à l'œuvre, en silence, et font découvrir de nouveaux hoirizons, f omit surgir de nouveaux efforts, diei nouvelle» aspirations dans lesquelles» l'orgueil national est tout surpris de retrouver un idéal digne de lui.

" Sans doute, messieurs, nos premières espérances ont été déçues. Sans doute, l'idéal rêvé par Champlain n'a pas été accompli, mais la PTovidence nous réserve des destinées nouvelles dans lesquelles notre orgueil national est pleinement satisfait. Nous ne suivons pas des sentiers battus, nous ouvrons des voies jusqu'ici inconnues, nous sommes les pionniers d'une idée nouvelle. Nous montrons au monde qu'il y a, dans le Canada, de la place, de la liberté, du soleil, non seulement pour tous les droits, mais pour toutes» les revendications légitimes, pour toutes les races que la Providence a rassemblées suj ce coin de terre. Nouâ montrons au monde comment une colonie peut devenir nation, non pas par révolution, maïs par évolution.

" Messieurs, je l'affirme, et vous en conviendrez Avec moi, le Canada n'a pas été avare de ses sentiments de reconnaissance envers toutes ses gloires. Des cérémonies de ce genre, nous en avons eues plusieurs déjà. Maib, messieurs, celle-ci, à un certain point de vue, est unique dans nos (annales ; elle a un caractère qui ne s'est pas encore vu avant aujourd'hui. Or, messieurs, quel est ce caractère, je vous le demande, quel est ce fait unique que je constate et qu'on peut constater dans cette circonstance, dans oetta solennité ? BatrCe la présence de Son Excellence, le représentant de Sa Majesté la reine impératrice ? Non, car Leurs Excellences, Lord et Lady Aberdeen, nous ont accoutumés, dans leur trop court pa^^age parmi nous, à voir l'autorité souveraine s'associer à toutes nos fêtes nationales. (Appl.) Est-ce la présence de Son Excellence le consul général de France, qui est aujourd'hui l'envoyé spécial du président de la Képublique française ? Xon, car si, aujourd'hui, nous Canadiens, nous honorons la mémoire de celui qui fut le père de notre patrie, lai France, elle, honore aujourd'hui la mémoire d'un de ses» enfants qui l'ont le plus honorée elle-même. (Appl.) Est-ce la présence du dieutenanigouviemeur ? Non, car l'homme éminent qui, aujourd'hui, est le premier magistrat de cette province, paj son nom, par son caractère, par .son esprit si français, avait ici sa piace toute marquée. Est-ce la présence de l'amiral Fisher et des marins de l'escadre britannique ? Non, car ce n'est pa^ la première fois que nos citoyens d'origine britannique revendiquent pour eux-mêmes les illustrations de la patrie française.

" Nous en sommes arrivés, dans ce pays, à un point, que nous ne recherchons plus l'origine de nos gloires. Quelle que soit leur origine, leur gloire est le patrimoine commun de tous les Canadiens. Est-ce la présence du capitaine Macara et des marins du MarbJehead, du navire de guerre américain qui arrivei prteeque en dlroite ligne de Santiago ? Non, car les braves, les hommes qui ont vu la mort de près, qui ont vu le

danger, sont toujours prodigues et généreux pour xeconnaître toutes les gloires, quelles que soient cee gloires-là. (Appl.)

" Un fait domine cette situation. Un fait qui jamais ne s^est présenté à aucune époque dans nos annales, un fait qu'on ïi'a pas encore vu, qu'on n'a pas pu voir avant ce jour. C'est la présenoQ sur cette estrade des représentants d'une grande nation, des représentants de la République des EtatfirUnis, qui sont dans nos mura dans» ce moment, pour négocier lavec les représentants du gouvernement, et pour termimer à l'amiable les différends que nos relations de voisinage ont fait naître ; qui sont ici pour resserrer davantage les liens d'affection, de bonne entente et de cordialité que notre communauté d'originiei et d'intérêts rendent si désirables. (Appl.) C'est la présence du représentant de la Grande-Biretagne, chargé par son gouvernement de prendre part à ces négociations, non pas pour dicter, non pas pour commander, mais pour faciliter les négociations par l'autotrité de son nom, de son savoir et de son expérience, et par tout le poids et le prestige de l'empire britannique auquel nous appartenons. (Applaudissements).

^^ Voilà, messieurs, le fait unique, voilà le fait sans précédent dans riiistoire, que nous constatons aujourd'hui dans cette cérémonie. C'est la première jjois, dans l'histoire du îuonde, qu'une simple colonie peut exercer les attributs suprêmes de la souveraineté nationale, c'est la première fois qu'une colonie peut négocier, traiter de pair avec un pouvoir indépendant, qui est en même temps une des plus grandes nations du monde.

" Messieurs, reportons-nous maintenant à une page de la vie de Champlain. Reportons-nous à cette journée célèbre de sa vie, dans laqueUei, revenu de France, après que la colonie était irendue à la France, il éleva, à quelque paia d'ici seulement) un autel à Xotre-Dame de Keoauviaiice^ pour remercier le ciel de ce que la colonie, dans laquelle il

avait mis toute son âme^ lui étfdt eoifin Tendue. Il est f acfle de croire, sanfi doute, que son âme avide cherchait à plonger dans les sphères futures. Il se demandait quel serait le sort de cette colonîe, de ce pays qui lui était rendu et qu'il venait de recouvrer.

" Quels que fussent les rêves qu'il forma alors, il est bien certain qu'il ne. voyait pas les destinées du Canada telks que nous les voyons maintenant ; mais, n'est-il pas permis de croire que s'il avait vu le Canada tel que nous le voyons aujourd'hui, colom'e, mais indépendant, non plus partie de la France, mais partie du grand empire britannique, et cependant conservant toujours son caractère français, n'est-il pas permis de croire que lui, le penseur éminent, aurait cru que cette destinée était digne de lui-même ? Il y a longtemps qu'on l'a dit, mais c'est une vérité toujours nouvell'e que rien n'est fait quand il reste quelque chose à faire, et bien que trois siècles se soient écoulés depuis que Champlain a commencé son œuvre, nous ne sommes encore qu'au début de notre carrière comme nation. Pour nous, rien n'est fait, tout est à faire.

'^ S'il se dégage une inspir^ition suprême, une inspiration supérieure à toutes les lautres, de ce monument, de 00 beau jour, de cette grande nature qui, aujourd'hui, pour Poccasîon, senible avoir revêtu ses plus belles couleurs, cette inspiration, pour moi, se résume dans deux mots : Sursum corda. Que les cœurs s^élèvent. Qu'ils s'élèvent jusqu'à la hauteur des grands droits et des grands devoirs qui se dreesent devant nous ; qu'ils s'élèvent jusqu'à la hauteur des destinées toujours de plus en plus nobles, qu'il me semble voir poindre à l'horizon ; qu'Us s'élèvent jusqu'à la hauteur des traditions du passé ; qu'ils s'élèvent jusqu'à la hauteur des enseignements qui nous viennent de ce monument.

"Et, pour noufl^ formons une dernière résolution : qu'à l'exemple de Champlain, notre but soit toujours idéal et notre action toujours pratique. (Applaudissements.) "

Vînt -emôiiîte ^honorable M. Marchami.

Le premiap ministre de la province a fait une impreasdon des piliis favorables et a été aussi accueilli d'une façon tout à fait sympathique.

Nous publions ici son discoure.

" Excellence,

" Monsieur le Président,

" Mesdames et Messieurs

" Après les disoouTs que vous venez d'entendre, où tout ce qu'il y a de beau et de grand dans le caractère et la carrière de l'illustre fondateur de votre vieille cité a été si admirablement exposé, je n'éprouve qu'un désir, celui de me taire, car en prenant la parole, je crains de rompre le ckanne dont vous avez été pénétrés au son de ces voix éloquentes et autorisées. Mais de programme inflexible et impérieux m'impose la fonction, dirai- je le devoir, de contribuer ma part à ce banquet oratoire. Je me soumets donc à l'inévitable en promettant de ne pas abuser de votre patience pair un retour sur le terrain déjà parcouru.

" n est impossible, en écoutant le récit des exploits de Champlain, de ne pas se sentir épris d'une profonde admiration pour ce sublime aventurier qui, à la poursuite d'une pensée civilisatrice, s'élançait sur de frêles embarcations à travers les mers et les tempêtes, vers l'immense iniconnu. Autant lia mission qu'il s'était imposée était grande, autant étaient nobles les sentiments qui l'avaient inspirée, autant étaient éneirgiques, persévérants, généreux, les moyens qu'il employa pour l'accomplir.

" Une idée fixe le dominait : pénétrer les vastes solitudes du continent nouveau, fertiliser ses immemees plaines et planter dans ce sol vierge l'étendard du Dieu des nations et les premiers jalons de la civilisation chrétienne.

" Cette entreprise était énorme, entourée de mille entraves ; mais son énergie indomptable, son génie fécond dominaient tons les obstacles ; malgré l'indifféreaice àet aes compatriotes, en dépit même de jalousies puissantes, qui contrariaient ses démarches, il triompha ; et, après vingt-cinq années de travail patient et de luttes héroïqua«5, il mourut à l'endroit même oii s'élève ce superbe monument, léguant à sa patrie une colonie immense et féconde.

" Voilà, en peu de mots, l'œuvre de Samuel de Champlain, et c'est cette œuvre que vous avez voulu commémorer par l'érection, sur le site de ses premiers travaux, d'un monument digne de lui.

" Mais ce monument a une autre signification dont je suas particulièrement impressionné et que, sans aucun doute, vous avez saisie. Les circonstances toutes spéciales qui accompagnent aujourd'hui son inauguration, lui donnent un cachet d'originalité sublime caractérisant parfaitement les rapports harmonieux qui existent entre nous tous, citoyens du Canada. H est non seulement l'emblème commémoratif du grand français qui fonda Québec ; mais, après cette touchante et grandiose démonstration, oii les Canadiens de toutes origines se réunissent pour célébrer en un généreux accord les gloires de ce modeste héros, son monument devient, et il demeurera le symbole de l'alliance cordiale des deux éléments de population qui, après avoir appris, dans maintes batailles, à se respecter mutuellement, ne connaissent plus entre eux qu'une seule rivalité, celle qui nait de l'ambition de se surpasser dans leurs efforts pour promouvoir les progrès de la grandeur de la patrie commune.

" Les sentiments généreux qui ont ins{)iré cette cordialité sont nés sur les plaines d'Abraham, au milieu du grand combat qui a réglé nos destinées, et Us reçoivent aujourd'hui une consécration solennelle et définitive, avec la sanction des deux mères-patries, manifestée par la présence et la participation à cette solennité, de leurs représentants officiellement autorisés.

" Soyons donc heureux de cette démarche, car elle dénote que nos bans rapports sont appréciés par les deux grandes puîseanoee dont nous sommes les fils dévoués, et elle nous flatte de Pespoir que, si jamais des complications diplomatiques menacent d'interrompre les relations de bon voisinage entre ces deux pays, l'iexemple de leurs fils d'Amérique leur indiquera les voies de la réconciliation.

H convenait que la Société Saint-Jean-Baptiste de Québec fît entendre sa voix dans ce concert de louanges à la mémoire de Chiamplain. Car c'est à elle qu'appartient l'initiative de l'érection de! son monument à Québec.

Par bonheur, il se trouva que le président d'alors était l'honorable juge Routhier, l'un de nos plus éloquents orateurs. Et il se montra à la hauteur de la situation, commel on. peut s'en convaincre en lisant son superbe discours :

"M. le président,

"Mesdames, Messieurs,

" C'est un cri d'admiration qui monte spontanément de mon cœur à mes lèvres en présence du spectacle qui se déroirie sous mes yeux.

" Qu'elle est grande et qu'elle est belle cette manifestation patriotique et nationale !

" C'est vraiment l'âme de tout un peuple que je sens frémir et vibrer dans cet auditoire exceptionnel qui m'entoure, et le difficile pour moi n'est pas de trouver dans mon cœur des sentiments qui soient en harmonie avec les circonstances, c^est de leur donner une expression qui puisse rendre toute la vivacité et tonte la profondeur de l'émotion de tous.

" Oh ! Mesaîeurs, s'il y a dans cette fin de siècle des spectacles affligeants pour les âmes d'élite, si les men'^eilles du progrès matériel mous dérobent trop souvent les glorieuses perspectives du monde idéal, il est d'autres spectacles qui nous consolent et nous relèvent ; et celui dont nous sonunes aujourd'hui les témoins est bien de nature à réjouir notre fierté d'homme et notre orgueil patriotique.

" Je regarde autour de moi, et mes yeux sont ravis du tableau pittoresque où se fondent dans un harmonieux contraste les hommes et ks choses du présent et du passé, les beautés de la terre et les clartés du ciel.

" J'écoute, et j'entends un concert de voix éloquentes, parlant des langues différentes, mais partageant les mêmes émotions, exprimant les mêmes sentiments, et célébrant la même gloire.

" Angleterre, France, Canada, "est-ce bien vous qui venez aujourd'hui acclamer à l'envi la gloire d'un passé qui semblait oubUé ?

" Oui, messieursi, ce ne sont pas seulement des individus mais des nations qui se joignent à nous en ce jour, et qui mêlent leurs voix aux nôtres. L'Angleterre est ici représentée par son vice-iroi, et ce sont les hommages d'un grand peuple qu'il est venu déposer aux pieds d'un de nos p*rands hommes.

" La France est ici, tressailJant comme nous au soufflei magnétique du patriotisme ; et, non seulement, son représentant officiel s'est fait l'écho des sentiments français dans le langage vivant et charmeur de sa race ; non seulement ses artistes ont exprimé dans le marbre et le bronze l'admiration de leur patrie pour notre héros ; mais les pierres elles-mêmes — les pierres de Franc© — se sont mises en mouvement, elles ont traversé les mers, et elles chantent maintenant sur le rocher de Québec la gloire impérissable de Samuel de Champlaîn.

" Ne nous étonnons pas, messieurs, des proportions exceptionnelles de cette manifestation. Elle a un caractère quasi surnaturel que je vais vous montrer, et elle reproduit l'un des phénomènes les plus merveilleux de da vîe des peuples.

" Sans doute, nous sommes tous de ceux qui croient que Phomniie ne meurt pas tout entier, et que la résurrection et l'immortalité sont promisies à tous.

" Mais il est des hommes d'élite auxquels l'humanité décerne Tino autre inmaortalité, même sur cette terre, et qu'elle ressuscite pour les combler d'honneurs.

" Voilà l'étrange phénomène de la vie des nations auquel nous assistons, et que j'ai appelé quasi surnaturel.

" C'est une résurrection, la résurrection de notre grand ancêtre, père de notre nationalité ! C'est sa victodre définitive par la mo(rt. C'est la glorification de aon œuvre. C'est l'apothéose d'un homme personnifiant toute une race, et recevant de sa patrie la couronne de l'immortalité !

" Messieurs, la vie et la gloire humaines sont deux mani^ festationsde Dieu sur la terre. !Elles sont les deux grandes visiteuses qui en font sans cesse le tour, et dont les appels font sortir ks uns du néant et les autres de l'oubli. Mais les appels de la gloire s'adressent plutôt aux morts qu'aux vivants, et il y a souvent des siècles que ceux-là dorment, oubliés au fond' de leurs tombeaux devenus introuvables, quand la gloire les réveille et leur communique une vie nouvelle qui n'aura plus de fin.

" On s'étonne que l'on n'ait pu trouver ni le tombeau ni les cendres de Champlain. C'est que ce tombeau lai dû voler en éclats aux appels de la gloire et que le mort en est sorti glorieux.

" Pendant plus de deux siècles, il a dormi dans cette terre qu'il a tant aimée ; mais ce long somn^il n'éttdt pas le tra-

vaîl de la destruction et de ranéantissement. C'était l'inculpation de la gloire. C'était la germination de cette semence d'immortalité qui fait les mortai si grands que les tombes ne peuvent plus l'es contenir et qui les fait surgir tout rayonnants de l'ombre dans des attitudes d'apothéose,

" Et maintenant c'eet lui qui nous apparaît ressuscite sur ce rocbea* témoin de ses travaux et de ses épreuves, à l'endroit même oii il bâtit le premier fort St-Louis, symbole de la puissance française en Amérique ; sur cette montagne où il a peiné vingt-cinq ans, où il a souffert, où il est mort, qui a été son calvaire, et qui devient aujourd'hui son Thabor !

"Ne le reconnaissez-vous pas dans l'attitude que l'artis(te lui a donné ? Regardez-le : Ce n'est pas l'homme qui se repose, c'est l'homme qui marche en avant ; il pose solidement son pied droit sur le rocher dont il prend posseasion et qui sera le siège de sa vice-royauté. Il' ne regarde pas en bas, ni auprès de lui ; il regarde au loin, la tête perdue dans les étoiles, et, comme jadis, il voit l'avenir quand la plupart des hommes qui l'entouraient ne voyaient que le présent. D'un geste à la fois large et modeste, il se découvre et salue. Mais à qui donc s'adresse ce salut ? Ce n'est pas à la vieille France tant aimée, car il lui a dit un étemel adieu. C'est à la terne dont il prend possession et qu'il regarde comme une terre promise. C'est à la Nouvele-France dont il aperçoit déjà les grandeurs et les beautés futures dans l'étendue de ses vastes horizons. C'est à la postérité, c'est à nous tous, messieurs, que ce noble salut s'adresse. Et ai ce bronze prenait la parole en ce moment, il s'écrierait sans doute : O Québec ! ma fille, que je retrouve ai grande et si belle, je te salue et je te remercie ; car c'est toi qui faU ma gloire ; c'est l'édat de la fille qui rejaillit sur le père.

*' O postérité ! O mon peuple, c'est à toi de me juger ; me voici devant ton tribunal et je me découvre en attendant ton jugement. Die si j'ai' biejn mérité de la patrie et si je suis digne des honneurs qu'on me décerne.

'' Messieurs, la sentence que Champlain sollicite, elle est prononcée aujourd'hui dans les assises les plus solennelles que puîâse. tenir un peuple. Vous venez de l'entendre tomber des lèvres de ses juges les plus autorisés, et ce §era le verdict de tous que Champlain a été vraiment un grand homme.

" L'attribut caractéristique de la grandeur est de créer, c'està-dire de tirer l'être du néant. Or, celui qui fonde est xm créateur. Mais sa grandeur dépend db la missioai' qu'il a remplie et des proportions de sa fondation.

" Uœuvre de Champlain nous reporte à l'une des époques les plus glorieuses de l'histoire des raoes latines, et surtout de la France.

'^ Le 17ème siècle commençait. Henri IV le Grand régnait, et ile Eoi-Soleil allait bientôt paraître. Corneille était né, Bossuet, Pascal, Racine, Molière allaient bientôt faire entendre des paroles qu3 ]o monde ne se las.s'orait pas d'applaudir, et qui feraient de la langue française Je verbe du monde civilisé !

" L'heure était venue pour la France d'obéir à la force d'expansion de son génie et de porter en Amérique le flambeau de la civilisation, et c'est Samuel de Champlain qu'elle appela définitivement à remplir cette mission.

" C'était la plus grande que la Providence des nations puisse confier à un homme. Il allait être l'ambassadeur des nations civilisées auprès de la sauvagerie, et le continuateiuir, en Amerique, des gesta Dei per Francos, Que dis-jei, il allait être l'ambassadeur du ciel dans une terre païenne pour lui faire connaître l'Evangile et la convertir au christianisme. Les écrits de Champlain témoignent qu'il comprenait ainsi sa mission.

" Mais ce n'est pas tout d'avoir une haute mission. L'hi»toire est remplie de ces grandes vocatioais incomprises ou trahies.

<* Champlain ne fut pas de ces élus infidèles) ; il accepta son rôle et il en accomplit les obscurs et pénibles travaux. Il comprit que toute grande œuvre ne réussit que par le sacrifice, et il se sacrifia tout entier.

" Ses légitimes aspirations d'avenir en France, son booiheur domieetique, ses biens de famille, les affections, les joies, les douceurs du pays natal, il abandonne tout. H donna sa vie ; il se donna lui-même avec de désintéressement d'un apôtre, avec la générosité et îla patience d'un martyr.

*^ n voua à ea patrie d'adoption un véritable culte. Elle devint en quelque sorte son épouse, remplaçant celle qu'il avait dû quitter en France, et il lui garda jusqu'à la mort un attachement et une fidélité inébranlables.

" C'est ainsi qu'il est vraiment devenu notre père, et que nous sommes bien sa postérité.

'' Champlain n'était pas im soldat de fortune, un aventurier, un rêveur. C'était un homme d'action. Pas de discours à grand effet, pas de phrases, mais des actes. Pas de oes actions d'éclat qui impriment ime secousse à l'opinion publique, qui l'absorbent et dont l'auteur se fait un piédestal pour briller aux yeux de tous. Non, mais des actes simples, obscurs, sur un théâtre ignoré. Des gestes sans attitude^ sans poses — héroïques au fond, mais sans témoins — qui produiront de grandes chose», mais sans bruit.

" Et quels étaient le mobile et le but de ces actes ? Etadt-oe le désir de s'enrichir, et de faire un brillant avenir à sa famille ? Evidemment non, ii n'y avait pas de mines d'or an confluent du St-Laurent et de la rivière St-Charles et le pr^

mîer sacrifiée que sa mission lui imposait était celui de sa fortune et de son bonheur domestique.

" Rêvait-il de renouvieler ici les «exploits et les conquêtes de Femand Cortez au Mexique, et de Pizarre au Pérou ? Non, il ne nourrissait pas de telles ambitions ; il ne recherchait ni la g;l(rire des armes ni les satisfactions du pouvoir. Son rêve était plus modeste. Que dis-je, modeste ? Ah ! non, messieurs, il n'était pas modeste, si nous considérons la fin suprême de ï-ee aspirations. Car ce qu'il rêvait de fonder sur les bords du St-Laurent ce n'était rien de moins qu'un© Prance nouvelle.

" Faire une France, et lui donner les dinnensions de l'Europe entière ! Y songez-vous, messieurs ? Quel rêve de géant ! Quelle entreprise de demi-dieu ! Faire en Amérique un double de cette merveille qui était alors la nation reine d© l'Europe ! Reproduire au bord de notre grand fleuve ce chef-d'œuvre que les races f ranque et celtique avaient pris des siècles à édifier ! Donner une fille à cette reine-mère, dans ce 17e siècle qui marquait l'apogée de sa gloire et de sa puissance ! N'était-ce pas une œuvre surhumaine ?

" Oui, certes ; et cependant si le rêvie sublimei du grand homme n'a pas été complètement réalisé, oei ne» fut pas sa faute, mais œilie de la France des deux derniers siècles, qui ne comprit pas la grandeur de l'œuvre, qui ne devina pas l'avenir, et qui négligea de remplir vis-à-vis de sa fille d'Amérique les grandis devoirs de sa glorieuse maternité.

" Mais la faute de la mère ne doit rejaillir ni sur ie père ni sur la fille. Elle ne doit pas rabaisser l'œuvre de Champlain, ni obscurcir la gloire de sa conception grandiose. Telle qu'ella est d'ailleurs, son humble fille n'est pas, il me eieonble, sans grandeur ni beauté, et ce n'est pas dans un jour comme celui-ci qu'omi osera dire qu'elle n'est pas digne d'admiration.

•' Sans doute, tout le mérite n'en revient pas à Champlain. Mais il en a jeté les fondations avec la conscience et la détermination de bâtir pour l'avenir.

" Tin foyer, une église, une forteresse, sont les grains de sénevé qui produisent les patries, et cie fut lui qui les sema aux bords de notre grand fleuve.

" Voilà le fondement de sa grandeur ; et elle a reçu son complément obligé dans les épreuves qui ont assailli sa vie — un homme n'étant pas vraiment grand sans avoir souffert.

^^ Ch-amplain a connu, en leffet, tous l'es genres d'épreuves : les contradictions dans ses projets, les dénûment et les privations, les dénigrements de l'envie, les amertumes de la défaite et de l'abandon, l'inamense douleur de voir sa fondation pendant deux années au pouvoir de rétmanger, et enfin la suprême affliction de mourir sons pouvoir compléter son œuvre et en assurer d'avenir.

" Voilà surtout le gjaive qui dut percer son cœur à ses derniers moments.

" On était arrivé aux derniers jours de décembre 1635, les jours les plus courts de l'année. Sur le promontoire alors couvert de nedge, le soleil se montrait à peine, rasant l'hoidzon et ne jetant qu'une lueur pâle et fugitive aux fenêtres de la pauvre habitation où le ô)ndateur de Québec agonisait. Hélas ! sur l'ombre gi-aindissante des soirs d'hiver, l'ombre étemelle descendait lentement.

" Champlain vit venir la mort, et ce fut le grand déchirement do son cœur de rompre tous les liens qui l'attachaient à lu terre, et de dire adieu à la vie et à ceux qui lui étaient chers, à la vieillie France qu'il ne reverrait plus et surtout à sa chère Nouvelle-France dont les futures destinées lui cauaaiemt tant d'tnxiété.

" Mais il était un grand chrétien ; et le joyeux carillon des dlocheB de Noël, aninonçant la venue du! Meesie, lui apporta de douces consolations. C'était le jour où le ciel promet la paix aux hommjes de bonne volonté, et toute sa vie n'avait-elle pas prouvé sa bonne volonté ? C'était le jour où son Dieu qu'il avait aimé et servi fidèlement descendait sur terre : ne venait-il pas recevoir son œuvre comme un patron reçoit l'ouvrage de oon ouvrier, et lui payer son salaire ?

" Tels furent vraisemblablement les sentiments dans lesquels CLamplain quitta la terre, le jour de Noël 1635.

" MessieujTS, parmi les astres qui brillent sur nos têtes, il en est peu qui soient sans taches et les astronomes n'en exemptent pas même le soleil.

" Or, il en est de même du firmament de la gloire, et les grands hommes immaculés sont bien rares. Mais Champlain est un de ces rarissimes diamants dont la pureté est entière. Dans sa vie privée comme dans sa vie publique il brille de toutes les vertus.

"Ha écrit qu'il venait au Canada pour y faire fleoirir le lis ; or il était lui-même un lL«i immaculé qu'on a vu fleurir sous tous les climats.

" C'est cette pureté du fondateuir qui a mérité à son œuvre la vitalité au milieu de toutes lesi tempêtes qui l'ont assaillie et qui nous la montre encore pleine de force et de promesses.

" O fondateur de Québec ! sois fier de ton œuvre, et conr temple ta ville avec admiration ! Elle est la plus belle du continent américain ! Elle est la bien-aimée, la glorieuse, l'inoubliable ! Et lorsque, saluant l'étranger du haut de ton piédestal, tu lui crieras : Vive Québec ! la vieille cité te répondra : Vive Champlain !

" Impassible désormais sous le manteau de bronze que l'art français a jeté sur tes épaules, affranchi des morsures du temps et de la mort, tu vivras aussi longtemps que cette terre, contemplant dans les jours de soleil et les nuits étoilées, le mer-

.veilleux payeage que tu aimais tant jadis et regardant circuler à tes pi€ds les nombreuses générations qui t'appelleront leur père.

" Ici, dans les grands jours de fête nationale, les foules viendront déployer leurs bannières, et pousser vers toi cette universelle acclamation : Gloire à Samuel de Champlain !

" Quant à nous, messieurs, restons fidèles à la mémodre des «ancêcres, et attachons-nous toujours davantage à ce sol sacré qui a été le berceau de nos vertus primitives et de nos gloires, qui a été arrosé du sang de nos héros et de nos martyrs, et dans les plis duquel dorment tant d'illustres aïeux.

" Rappelons^ous l'antique légende d'Antée qui, terrassé par Hercule, recouvrait des forces nouvelles chaque fois qu'il touchait le sol, et qu'Hercule ne put vaincffe qu'en le tenant suspendu dans l'air. Ne nous laissons jamais détacher du sol de la patrie par le colosse Hercule qui nous avoiaine, et nouâ y puiserons, comme les grands chênes de nos forêts, un élksir de vie et d'ianmortalité. "

L'honorable M. Duffy avait été chargé de parler au nom de nos concitoyens anglais.

Il s'en est acquitté avec cette éloquence qui l'a fait si reimarquer surtout depuis son entrée au ministère. Voici son discours :

Excellence,

Monsieur le Président,

Mesdames et Messieurs,

Je voudrais pouvoir vousi exprimai- avec quel plaisir et quelle satisfaction je saisis Toccasion qui m'est donnée de venir représenter ici mes concitoyens de langue anglaise, en cette circonstance mémorable.

Intimemient lié avec le patriotisme!, il existe un eientiment qui nous engage à glorifier les exploits de nos ancêtuee, et qui fait battre nos cœurs avec chaleur pour ceux de notre raca

H m'est dono facile <ie comprendre l'orgueil légitime et naturel avec lequel nos compatriotes Canadiens-français acclament le nom du grand "explorateur français et de l'homme d'Etat qui «est venu établir leur race dans l'Amérique du Nord. Mais la mémoire de Champlain n'appartient paa à lia France ou aux Canadiens-fraaiçais seulement. Elle appartient à l'humanité ; elle appartient à toutes les nations et à tous les siècles ; et les Canadiens, sians distinction, sont fiers de s'unir pour honorer sa mémoire et perpétuer sa renommée.

Shakespeare fait dire à Antoine, auprès du cadavre de César assassiné :

^' The evil men do live after them,

The good is • fren intered-in with their bones ;

So let it be with Cœsar."

La Rome paj;enne, à l'apogée de sa gloire, récompensait par l'assassinat et l'oubli, le plus noblie de tous les Romains. Mais dans ce siècle du christianisme, cette magnifique assemblée, qui se compose non seulement de Canadiens de toutes profesr sions et de toutes distinctions, mais encore deai homi^es les plus en vue de trois grandes nations, dit bien> à la face du monde entier, que les hommes de bien sel survivent et qu€^ ceux qui ont atteint à la véritable grandeur ne meurent jamais.

C'est, comme l'a dit Webster, une noble faculté de notre natuTt', qui nous permet de vivre, non seulement dans le présent, mais •encore dans i'avenir et dans le passé. Nous vivons dans le passé par la connaissance de l'histoire, et dans l'avenir par l'espérance et la prévision. Nous vivons dans le passé, en nous associant à l'œuvri^ de nos ancêtres, en suivant Ijeiurs exemples, eni étudiant leur caractère, en nous imprégnant de leur esptrit, en les accompagnant dans leurs travaux, en sympathisant aveo eux dans leurs épreuves, et en nous réjouissant de leurs succès et de leurs triomphes.

Nous vivons dans «l'avenir en autant qu'il nous est donné de pouvoir laisser à Thistoire le souvenir d'actions d'éclat qui nous soient personn-elles, souvenir qui se transmettra d'âge en âge, et qui inspirera les générations à venir.

Dans cette Amérique du l!\ord, il y a deux endi-oits qui, entre tous les autnes, d£.vront rester sacrés. L'un, c'est le roch^ de Plymouth, consacré au souvenir des descendants des Pèlerins d'Orient. L'autre, c'est ce vieux rocli-er de Québec, qui restera toujours sacré pour les descendants de la race française.

A cet endroit où nous sommes, qu'un millier de souvenirs historiques rend célèbœe, et en évoquant à la fois le passé et l'avenir, nous venons aujourd'hui accomplir un devoir — car c^est un devoir — envers l'immortel fondateur de cette ville.

Mais avant de se retourner vers le passé, l'esprit, naturellement, aime à s'attarder quelque peu au spectacle qui l'entoure^ D'un autre côté, couronnant ce rocher altier, nous voyons la vieille citadelle de Québec, défiant tout ennemi. A un endroit moins élevé, se trouve notre magnifique) palais législatif où les représentants d'un peuple libre s'assemblent pour se faire librement des lois. Un peu plus loin encore, c'est ce fameux foyer de la scâence, l'Univeirsité Laval, où la jeunesse du pays va étudier la littérature, les sciences et la philosophie, sous la direction de professeurs émérites. Devant nous^ toute cettecité unique et pittoresque et cette immense assemblée d'hommes et de femmes. A perte de vue, dans cette riche vallée du St-Laurent, jalonnés ici et là de nombreux clochers d'églises, nous apercevons des champs cultivés, des demeures heureuses, des pâturages verdoyants et des troupeaux sur les milliers de coteaux, et à nos pieds, sur les eaux tranquilles du St-Laurent, reposent les vaisseaux de guerre de l'Angleterre, pour nous rappeler que la maîtresse des mers est toujours auprès de nous avec ses armes protectrices. Ici encore, nos voisins du sud ont envoyé l'un de leurs vaisseaux de guerre, représentant une

marine qui v΀nt de subir le baptême du feu et que couronne la victoire, mais qui s'en vient porter chez nous des messages de paix et de bonne volonté. Chez nous, nous voyons la paix et l'industrie marcher la main dans la main, sous le règne des lois, de l'ordre et de la religion.

Bien d'autres scènes que celles-là avaient frappé le regard de ( hamplain, lorsqu'il y a bientôt trois cents ans, il arriva pour la première fois sur ces bords. Il ne vit alors ni cités, ni villes, ni villages, ni champs, ni hameaux, ni églises, ni religion, ni lois, ni ordre. De tous côtés, oe n'était que forêts sans limites, ténébreuses, mystérieuses et sublimes, remplies d'animaux sauvages et d'hommes plus sauvages encore. Telle était la région où l'esprit héroïque de Champlain l'avait conduit.

A la découverte de l'Amérique, les nations d'Europe envoyèrent plusieurs capitaines à l'âme héroïque, mais nul ne le fut plus que Champlain. Il était doué d'une habileté extrar ordinaire, mais son caractère était encore plus grand que cette habileté. Champkin ne s'avançait pas eeulement comme un explorateur à la poursuite d'une gloire ou d'un intérêt peiv sonnels. H était poussé par des principes : un désir enthou- BÎaflte de promouvoir la gloire de la France et de son roi, de promouvoir et d'étendre la religion chrétienne. Toutes ses actions, toutes ses pensées, étai-ent subordonnées à ce désir.

Pour y réussir, il a certainement apporté à contribution le plus grand esprit d'entreprise, la plus grande hardiesse, le plus grand courage, et la plus indomptable énergie que l'on puisse trouver chez un homme. L'esprit reste stupéfait à l'idée de l'ébenduie de ces courses, et de la grandeur de s€b exploits. Nous Je voyons entrer dans le golfe St-Laurent, explorer les régions {die Tadousaac, diriger sa course sur Québec, remonter le St- Laurent, entrer dans le Eichelieu et l'explorer, et découvrir le lac Champlain. Nous le retrouvons ensuite à Montréal, puis, suivant le cours de l'Ottawa jusqu'au lac Nipiasing, il ne s'arrête que lorsqu'il est parvenu à la région des grands lacs de Touest.

— 14îf —

H n'explorait pas seulement dans le but de faire des découvertes : il explorait afin de pouvoir faire des établissements et civiliaer. Lnmédiatement, il noua des relations d'amitié et fit des traités avec ks Hurons et les Algonquina H chercha à dompter leur sauvagerie en implantant dans kiir âme lia foi chrétienne. C'est pour cela qu'il amena dans le pays des ministres de la religion. Il amena avec lui l'esprit du commeroe, du trafic et de l'iadustrie. Et au milieu des rivalités et des jaloubies, il fonda des compagnies commerciales avec cette visée^ de faire marcher de concert l'exploration, la religion et le commerce. Du premier coup, son œil pénétrant sut distinguer ce rocher, et il y vint fonder une ville, une capitale, un foyer pour les decendants de sa race, à perpétuité, H faudrait avoir le pénie poétique d'un Virgile, pour pouvoir décrire les pérégrinations de cet autre Enée, cherchant à fonder un-e autre Eome. Durant le régime français au Canada, la France a donné à l'Amérique plusieurs hommes d'une habileté transcendante et d'un caractère héroïque, mais je cirois que nous pouvons affirmer avec sûreté que Champlain possédait à un plus haut degré que les autres les traits caractéristiques des Canadiens-français. C'était un homme d'un courage indomptable, d'une énergie et d'un héroïsme irrépressibles, un navigateur renommé, un explorateur, un commerçant, un écrivain, un diplomate, un loyal sujet, un chrétien dévoué, un bienfaiteur du genre humain ; il était loyal à son roi et fidèle à son Dieu.

Ces qualités de loyauté, de zèle religieux, d'énergie, de frugalité, d'habileté et de diplomatie, jointes à leurs aptitudes pour l'éloquence et les arts, sont le partage commun de nos Canadiens-français, et leur ont assuré cette influence prépondérante qu'ils exercent dans l'Amérique du Nord. Cette race, avec ces qualités, ce sont des dons que la France a faits à l'Amérique, mais avec ces dons-là se terminait aussi sa mission au Canada. 1^

Shakespeare dit : —

** There*8 a divinity tbat shapes our ends Rough-haw them how we will."

Il y avait là en perspective pour la France une période agitée de révolution, d'anarchie et de désordre. Mais le sort favoTÎsa le Canada, il le favorisait trop bien pour permettre que ses enfants fiassent entraînés dans les désordres effrayants de la révolution française. La France a donné au Canada le meilleur de ce qu'elle possédait, mais elle ne pouvait pas lui donner des institutions libres. La domination française au Canarda croula au choc des batailles avec les Anglais, sur les plaines, à quelque distance d'ici, et cela prépara les voies à Pintroductîon de la liberté anglaise et des institutions lihresi Les Français se levèrent du champ de bataille, non pas attristés et decourae:és», mais pour venir offrir au vainqueur la main de l'amitié, et grâoo à leur adresse et à leur dîpilomatie, ils ont négocié un traité qui leur conservait leur religion, leurs coutunnes et leurs lois. Toujours, dans la suite des différentes périodes» de noire histoire, l'adresse diplomatique et la» sagacité politique des Canadiens-françaii* leur ont permis de prendre une part éminente dans les événements qui ont eu pour résultat la formation de notre grand Dominion.

Les Canadiens-français ont toujouiB été loyaux à Isti couronne britannique, et s'il» ont jamais manifesté du mécontentement dans le passé, oe ne fut pas lorsqu'on voulut introduire ici les institutions britanniques, mais bien, plutôt parce que ces institutions n'avaient pas été immédiatement introduites.

TTn Français, un jurisconsulte éminent, un littérateur et un philosophe, aux manières policées de l'ancienne cour française, e«t assifi aujourd'hui sur le trône des gouverneurs français die celte province : un autre Canadien-français distingué est !e premier ministre de la province. Mais le génie de nos Canadiens-français pour l'éloquence et la politique ne si'est pas con-

tenté des limites de la province, €t il a placé un CanadienrfTançaîs au poste de premier ministre du Dominionw II y a phïtj d'un siècle, l'Angleterre s>''est querellée avec ses enfants d'Amérique, il en est résulté une guerre et l'apparition d'une nouvelle nation, ce qui laissa dans les âmes plus ou moins d'aimea"tume à venir jusqu'à une époque récente. C'est un tribut à rendre à la diplomatie canadienne-française' de reconnaître que c'est un premiej? ministre canadien-français, qui a am'ené les représentants de l'Angleterre et des Etats-Unis, ici, dans cette vieille cité de Champlain — espérons-le= — pour guérir d'anciennes blessures, résoudre les différends actuels et jeter les baeefi d'une paix durable.. Si le caractèi'»e langlo-saxon, porte aux disputes, se fait jamais quelque peu turbulent, j'évoquerais ou plutôt j'invoqueirais cet esprit d'harmonie qui a élevé, non foin d'ici, le monument Wolfe-Montoalm ; -cet esprit qui a mis la paix entre Anglais et Français dans cettei province, ne pourrait manquer de mettre aussi cette paix entre les membres de la même race.

H y a longtemps, nous nous sommes tendu la main par-dessus le golfe qui aurait pu nous laisser en quelque sorte divisés, et nous nous sommes réunis pour fonder notre grand' Dominion, qui, nous l'espérons avec orgueil, durena toujours, cettei puia^ sance qui comprend la moitié du continent américain, s'étendant d'un océan à l'autre, riche en mines, en forets, en pech&ries, en agriculture, avec la province de Québtie comme l'une de ses grandes pierres angulaires, peuplée des descendants de la France et de rAngletenre, les héritiers de tous leurs exploits glorieux, de toute leur littérature, de leurs sciences, de leur philosophie, jouissant d'une liberté toute particulière dans l'ordre public, sous la protection de la constitution britannique. Telles sont les conséquences résultant en grande partie de l'eiitreprΣ"e de Champlain.

La destiné^ semble avoir voulu que ni ses eaitreprises ni sa Tuémoire, ne fussent restreintes aux limites étroites d© la na-

;donalite : il leist né dans le vieux monde et ea tombe est dans le nouveau. Sa vie s'est paau«^ tantôt au milieu des nobles et des princes, dans les salons de Paris, tantôt au milieu dee rivalités et des jalousies des traiicants, tantôt au milieu des périls de Focéan désert, et tantôt au milieu des sauvages, dans les forêts inexplorées de l'Amérique du Nord. Il a vécu, il est mort à Fombre du drapeau fleurdelisé de la France ; mais l'auréole de gloire qui s'est formée autour de son nom, se perpétuera d'âge en âge, à Fombne du trèflei, du chardon et de la rose.

La vie de Cliamplain n'a pas été exempte d'épreuves, de chagrins, de périls ; miais si, lorsque sa fin approcha, le Œel, pour un instant, déroulant sous son œil le voile de l'avenir, peirmit à son regard do mourant de se promener sur le théâtre de ses explorations et de contempler la condition de ceux de ,sa race, tels qiie nous les voyons aujourd'hui, nous pouvons croire qu'il a rendu le dernier soupir en paix.

Lorsque^ près de trois cents ans plus tard, nous nous prenons à admirer la pureté de son caractère, la grandeur de ses exploits, Içs merveilleux résultats qui en ont été la suite, nous ne pouvons nous empêcher de déclarer que Champlain méritait bien un monument lau temple die la Mémoire, parmi les hommes de bien iet les célébrités de tous les temps. "

Entre chaque discours une fanfare puissante, composée de cent exécutants, égayait la foule.

H était quatre heures lorsque la cérémonie fut close et que la foule conmiença à se dispeiger.

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