PEU
C’est une absurdité que de rejeter quoi que ce soit
du concert européen. C’est une absurdité que de se figurer
qu’on peut supprimer quoi que ce soit de ce concert. Je
parle sans aucun mysticisme : l’Allemagne à suffisamment
* prouvé en quoi elle pouvait être utile et nous avons sufñfi-
samment démontré ce qui nous manquait. L'important
c’est d'empêcher qu’elle domine; on ne peut laisser cet
instrument de cuivre dominer. Mais il est mystique de prétendre que, supprimée, sa voix ne ferait pas défaut dans l’orchestre; mystique de croire que l’on ferait mieux de s’en passer — et, par mystique, j'entends : pas pratique
du tout (c’est vous, je crois, Barrès qui, parlant de Michelet, donniez à ce mot-là ce sens.) Mais: doit être asservi tout ce qui prétendait asservir.
Vous vous êtes gaussé de ce que nous appelions notre culture européenne, et faute d’entendre ce que nous
entendions par là, vous avez laissé croire et fait croire, et
Le
cru vous-même ou feint de croire, que nous prétendions dénationaliser les littératures, lorsque, au contraire, nous ne reconnaissions de valeur qu’aux œuvres les plus profondément révélatrices du sol et de la race qui les portaient.
L'étrange c’est que cette accusation venait de vous qui nous reprochiez d’autre part nos tendances individualistes et prétendiez dégonfler l'individu pour le plus grand profit de l’État. Nous avons soutenu, tout au contraire, que l’œuvre d’art la plus accomplie sera tout aussi bien la plus personnelle, et qu’il n’est d’aucun profit pour l'artiste de chercher à se résorber dans le flot; nous avons toujours soutenu que ce n’est pas en se nivelant, mais en s’individualisant, si l’on peut dire, que l'individu sert l'État; et de même c’est en se nationalisant qu’une littérature prend place dans l’humanité et signification dans le concert. Mais, convaincu de la profonde vérité contenue dans l’enseignement du Christ : quiconque veut sauver sa vie la perdra, mais quiconque donnera sa vie la rendra vraiment vivante, nous avons cru que le sommet de l’individualisme est dans le sacrifice (mais volontaire) de l’individu; que l’œuvre la plus personnelle est celle qui comporte le plus d’abnégation, et, de même: que la plus profondément nationale, la plus particulière, ethniquement parlant, est aussi bien la plus humaine et celle qui peut toucher le plus les peuples les plus: étrangers. Quoi de plus espagnol que Cervantès, de plus anglais que Shakespeare, de plus italien que Dante, de plus français que Voltaire ou Montaigne, que Descartes ou que Pascal, quoi de plus russe que Dostoïewsky; et quoi de plus universellement humain que ceux-là? Je n'ose dire, il est vrai, quoi de plus allemand que Gæthe ? Car à l'endroit de l’Allemagne, la Prusse est responsable d’un terrible malentendu. La Prusse a si bien asservi
l’Allemagne qu’elle nous a forcés de penser : Gothe était le moins allemand des Allemands.
S'il me fallait indiquer, de toute la littérature française, le livre dont le génie allemand se montrait le plus incapable, je crois bien que je choisirais les Caractères de La Bruyère ”. Il me paraît que rien n’est plus français, moins allemand, que ce que j’appellerai : l’esprit de discrimination. N’étant jamais particulier lui-même, l’Allemand ne sent la particularité d'aucun être ni d’aucune chose; il
n’a jamais su dessiner. La France est la. grande école de dessin de l’Europe et du monde entier.
N. R. F. juin 1919.
1 Comme aussi, de toute notre littérature, il me semble que le livre que l’on imaginerait le plus facilement écrit en Allemagne c’est Fean Christophe et de là sans doute son succès d’outre-Rhin.
C’est une profonde erreur de croire que l’on travaille à la culture européenne avec des œuvres dénationalisées; tout au contraire, plus particulière est l’œuvre, plus utile elle devient dans le concert. Il importe de le répéter sans cesse, car une confusion tend à s’établir entre culture européenne et dénationalisation. De même que l’écrivain le plus individualisé est aussi celui qui présente l’intérêt le plus humainement général, l’œuvre la plus digne d’occuper la culture européenne est d’abord celle qui représente le plus spécialement son pays d’origine.