‹ IncidencesChapitre 35 sur 37 · SÉNAC DE MEILHAN · texte numérisé non relu

SÉNAC DE MEILHAN

Le grand malheur pour l’inventeur du Dada, c’est que le mouvement qu’il a provoqué le bouscule et qu’il est lui-même écrasé par sa machine. C’est dommage. On me

- dit que c’est un tout jeune homme. On me le peint charmant. (Marinetti de même était irrésistible). On me dit qu’il est étranger. — Je m’en persuade aisément.

+ — Qu'il est Juif. — J’allais le dire.

On me dit qu’il ne signe pas de son vrai nom; et volon-

tiers je croirai que Dada n’est de même qu’un pseudo-

Dada — c’est le déluge, après quoi tout recommence :.

1 Certains me reprocheront de prendre Dada trop au sérieux. Il est nombre d’auteurs, des plus considérés, que je prends beaucoup moins au sérieux que l’on ne fait d’ordinaire; mais je me suis toujours très bien trouvé d’avoir pris au sérieux les tendances et les mouvements les plus jeunes, et d’autant qu'ils sont anonymes. Il y a dans la jeunesse beaucoup moins de résolution qu’elle ne croit; beaucoup plus de soumission et d’inconsciente obéissance; c’est pourquoi sont révélatrices ces vagues qui la soulèvent et sur lesquelles elle se laisse-flotter. Ceux qui paraissent les meneurs, dans ce cas, ne sont que les premiers soulevés par la lame, et plus absente est leur réaction particulière, mieux à même sont-ils de marquer la hauteur et la direction du flot. Je les observe assidûment; mais çe qui m'intéresse, c’est le flot, non pas les bouchons.

Il appartient aux étrangers de faire peu de cas de notre culture française. Contre ceux-ci protesteront les héritiers légitimes, peu soucieux d’examiner ce que les autres ont

à gagnèr aux dépens de ce qu’eux ont à perdre. Mais

c’est au point de vue de ces autres que je veux un moment me placer — leur consentir que peut-être, après tout, ce qu’il reste à perdre n’est pas grand’chose, et même un peu perdu déjà ; pas grand’chose en regard de tout l’horizon qu’il obstrue.

Oui, chaque forme est devenue formule et dégage un ennui sans nom. Toute syntaxe commune est d’une insipidité dégoûtante. La meilleure reconnaissance envers l’art d’hier et devant les chefs-d’œuvre accomplis, c’est de ne point prétendre à les recommencer. Le parfait est ce qui n’est plus à refaire; et mettre devant. nous le passé, c’est faire obstacle à l’avenir… '

C’est une grave erreur que d’assimiler Dada au Cubisme. On pourrait s’y tromper; et je ne suis pas assuré que même certains demi-cubistes ne s’y trompent... Mais le cubisme, lui, prétend construire. C’est une école. Dada, c’est une entreprise de négation.

Et ce ne serait vraiment pas la peine d’avoir combattu durant cinq ans, d’avoir tant de fois supporté la mort des autres et vu remettre tout en question, pour se rasseoir ensuite devant la table à écrire et renouer le fil du vieux discours interrompu. Eh quoi ! Tandis qu’ont tant souffert nos champs, nos villages, nos cathédrales, notre Verbe demeurerait invulnéré ! Il importe que l'esprit ne reste pas en retard sur la matière; il a droit, lui aussi, à de la ruine. Dada va s’en charger.

Déjà l’édifice de notre langage est trop ébranlé pour qu’il soit prudent pour la pensée d’y chercher encore un refuge; et devant que de rebâtir, il importe de jeter bas

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ce qui paraît ide: encore, ce qui fait mine de tenir débout.

Les mots que conglomère encore l’artifice de la logique, if

les faut disjoindre, isoler; les forcer de redéfiler devant des regards vierges, comme, après le déluge, un à un, lés

‘animaux sortis de l’arche-dictionnaire, avant toute conju<

gaison. Et si, par quelque vieille commodité, typographique uniquement, on les met bout à bout sur quelque ligne,

avoir soin de les disposer dans un désordre où ils n’aient

aucune raison de se suivre — puisque c’est, avant tout, à l’anti-poétique raison qu’on en a.

Et il importe également, peut-être même davantage, après avoir disjoint les mots les uns des autres — à la manière des typos qui redistribuent avant de procéder à des, formations nouvelles — il importe de les dissocier de leur histoire, de leur passé qui les appesantit d’un faix

mort. Chaque vocable-ilôt doit, dans la page, présenter

des contours abrupts. Il sera posé ici (ou là tout aussi bien) comme un ton pur, et non loin vibreront d’autres tons

purs, mais d’une absence de rapports telle qu’elle n’autorise

aucune association de pensées. C’est ainsi que le mot sera délivré de toute sa signification précédente, enfin ! et de l’évocation du passé.

L’ennui pour chaque école, c’est cette possibilité de

surenchère où le disciple, plus extrêmiste que le maître, la compromet. Mais cette surenchère vexatoire, on l’élude si l’on bondit d’un coup à l’extrême, de sorte qu’il n’y ait pas moyen d’aller au delà. Quel avantage, de n’avoir plus à se garder que sur la droite ! Il s’agissait d’inventer ce que je n’ose appeler une méthode, qui non seulement n’aidât pas à la production, mais même rendit l’œuvre impossible… | Effectivement, le jour où le mot : Dada, fut trouvé, il

ne resta plus rien à faire. Tout ce qu’on écrivit ensuite

ZL AS | INCIDENCES Ce me parut-un peu delayé. Certes il y eut encore quelques

efforts méritoires; mais l'intention s’y laissait trop voir; même, parfois, un semblant de sens; de l'esprit. Rien ne

valait: DADA. Ces deux syllabes avaient atteint le but

« d’inanité sonore », un insignifiant absolu. Dans ce seul

mot « Dada », ils auront d’un coup exprimé tout ce qu’ils

avaient à dire, en tant que groupe ; et comme il n’y a pas

moyen de trouver mieux dans l’absurde, il faut bien à présent, ou piétiner sur place, comme les médiocres continueront à faire, ou s’évader.

J'ai assisté à une séance Dada. Cela se passait au Salon .

des Indépendants. J’espérais m’amuser davantage et que

les Dadas auraient tiré plus abondant parti de l’ingénue

stupeur du public. Des jeunes gens gourmés, guindés, ligotés, sont montés sur l’estrade; ont, en chœur, proclamé d’insincères outrances. Du fond de la salle quelqu'un leur a crié : Faites des gestes ! — et tout le monde a ri; car il apparaissait que, précisément, par peur de se compromettre, aucun d’eux n’osait plus bouger.

En général je crois qu’il n’est pas bon de se cramponner trop au passé, ni d’une étreinte trop craintive. Je crois que chaque besoin nouveau doit créer sa forme nouvelle. Je crois enfin, selon le mot si sage de l'Évangile, que c’est une folie de chercher à couler «le vin neuf dans de vieux vaisseaux »., Mais j'espère pourtant que dans cette nouvelle barrique le meilleur vin de la jeunesse ne va pas tarder à se sentir un peu renfermé.

N. R. F. avril 1920.

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APPENDICE- * à

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