‹ IncidencesChapitre 7 sur 37 · CHÈRE ANGÈLE · texte numérisé non relu

CHÈRE ANGÈLE

Il y a trop longtemps. J’ai désappris de vous écrire. On vous portait parmi les « disparus ». Mais puisque vous avez rouvert votre salon, mais puisque vous soühaitez la reprise de notre correspondance, souffrez que parfois le plus court billet — et encore de manière peu régulière.

Avant de quitter Paris j’ai rangé ma bibliothèque; que

. de fatras ! J’ai pris pour règle d’écrire le moins possible;

et tout de suite j’ai pensé à vous en prenant cette résolution.

à | On est venu m'interviewer. La Renaissance désirait connaître mon opinion sur la question du ciassicisme. Considérant que ceux qui parlent le plus sont souvent ceux qui produisent le moins, je commençai par protester que je n’avais rien à dire. Mais Emile Henriot, qui venait cueillir ma réponse, apporte à ses interviews tant d’intelligence, de bonne grâce et de persuasion qu’il ne suffit pas de dire qu'avec lui l’on peut causer : avec lui l’on ne peut se taire. Vous aurez lu d’autre part ma réponse ‘. Ayant fait résider le principal secret du classicisme dans la modestie, je puis bien vous dire à présent que je me

considère aujourd’hui comme le meilleur représentant

1 V. Appendice.

du classicisme. J’allais dire le ‘seul : mais j'oubliais MM. Gonzague Truc et Benda.

Et maintenant permettez-moi quelqués remarques complémentaires. J'écris au fil de ma pensée :

Le triomphe de l’individualisme et le triomphe du classicisme se confondent. Or le triomphe de l’individualisme est dans le renoncement à l’individualité. Il n’est pas une des qualités du style classique qui ne s’achète par le sacrifice d’une complaisance. Les peintres et les littérateurs que nous louangeons le plus aujourd’hui ont une manière; le grand artiste classique travaille à n’avoir pas de manière; il s’efforce vers la banalité. S’il parvient à cette banalité sans effort, c’est qu’il n’est pas un grand artiste, parbleu ! L’œuvre classique ne sera forte et belle qu’en raison de son romantisme dompté. « Un grand artiste n’a qu’un souci : devenir le plus humain possible, — disons mieux : devenir banal, — écrivais-je 1l y a vingt ans. Et chose admirable, c’est ainsi qu’il devient le plus personnel. Tandis que celui qui fuitsl’humanité pour lui-même, n'arrive qu’à devenir particulier, bizarre, défectueux... Dois-je citer ici le mot de l'Évangile? — Oui, car je ne pense pas le détourner de son sens : Celui qui veut sauver sa vie (sa vie personnelle) la perdra; mais celui qui veut la perdre la sauvera (ou, pour traduire plus exactement le texte grec : la rendra vraiment vivante). »

J'estime que l’œuvre d’art accomplie sera celle qui passera d’abord inaperçue, qu’on ne remarquera même pas; où les qualités les plus contraires, les plus contradictoires en apparence : force et douceur, tenue et grâce, logique et abandon, précision et poésie — respireront si aisément, qu'elles paraîtront naturelles et pas SH du tout. Ce qui fait que le premier des renoncements à obtenir de soi, c’est celui d’étonner ses. contemporains. Baudelaire,

+ INCIDENCES ie 39 Blake, Keats, Browning, Stendhal n’ont écrit que pour les générations à venir. Marcel Proust dit à ce sujet les choses les plus justes. |

Mais je ne crois pourtant pas que l’œuvre classique soit nécessairement méconnue d’abord. Boileau, Racine, La Fontaine, Molière même, ont été tout aussitôt appréciés ; et si nous reconnaissons dans leurs écrits bien des vertus qui n'étaient pas celles auxquelles on était d’abord le plus sensible, c'était à eux, qui nous paraissent aujourd’hui les plus grands, qu'’allaient tout aussitôt les louanges.Malgré l'effort assez inintelligent de Gautier, de vouloir parmi les « grotesques » du XVII siècle découvrir des génies ignorés, ceux-ci ne font nullement auprès de nos grands classiques la figure que fait un Baudelaire auprès d’un Ponsard ou d’un Baour-Lormian. C’est que le public même était classique, avait le goût de la chose classique; c’est que les qualités qu’il aimait et exigeait de l’œuvre d’art étaient celles-là même qui nous la font considérer comme classique aujourd’hui.

Aujourd’hui le mot « classique » est en tel honneur, on le charge aujourd’hui d’un tel sens, que peu s’en faut qu’on : n’appelle classique toute œuvre grande et belle, C’est absurde. Il y a des œuvres énormes qui ne sont point classiques du tout. Sans être plus romantiques pour cela. Cette - classification n’a de raison d’être qu’en France; et, même en France, quoi de moins classique souvent que Pascal, que Rabelais, que Villon. Ni Shakespeare, ni Michel- Ange, ni Beethoven, ni Dostoïiewsky, ni Rembrandt, ni même Dante (je ne cite que les plus grands), ne sont classiques. Le Don Quichotte, non plus que les pièces de Calderon, ne sont classiques — ni romantiques; mais espagnols, tout purement. À dire vrai je ne connais , depuis l'antiquité, d’autres classiques que ceux de France (si

40 ; INCIDENCES “ ‘toutefois j’excepte Gœthe — et encore il ne devenait classique duEcpe imitation des anciens). Le classicisme me paraît à ce point une invention française, que pour un peu je ferais synonymes ces deux mots : ce et français, si le premier terme pouvait prétendre à épuiser le génie de la France et si le romantisme aussi n’avait su se faire français; du moins c’est dans son art classique que le génie de la France s’est le plus pleinement réalisé. Tandis que tout effort vers le classicisme restera, chez tout autre peuple, factice, comme il advient avec Pope par exemple. C’est aussi qu’en France, et dans la France seule, l'intelligence tend toujours à l’emporter sur le sentiment et l'instinct. Ce qui ne veut nullement dire, comme certains étrangers ont une disposition à le croire, que le sentiment ou l'instinct soit absent. Il suffit de parcourir les salles du Louvre nouvellement rouvertes, tant de peinture que de sculpture. À quel point toutes ces œuvres sont raisonnables ! Quelle pondération, quelle mesure ! Il faut les contempler longuement pour qu’elles consentent à livrer leur signification profonde, tant leur frémissement est secret. Débordante chez Rubens, la sensualité chez Poussin est-elle moins puissante, pour être toute refoulée ? Le classiciome — et par là j'entends : le classicisme français — tend tout entier vers la litote. C’est l’art d’exprimer le plus en disant le moins. C’est un art de pudeur et de modestie. Chacun de nos classiques est plus ému qu'il ne le laisse paraître d’abord. Le romantique, par le faste qu’il apporte dans l'expression, tend toujours à paraître plus ému qu’il ne l’est en réalité, de sorte que chez nos auteurs romantiques sans cesse le mot précède et déborde l'émotion et la pensée; il répondait à certain émoussement de goût résultant d’une moindre culture — qui permit de douter de la réalité de ce qui chez nos classi-

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ques était si modestement exprimé. Faute de savoir les pénétrer et les entendre à demi-mot, nos classiques dès lors parurent froids, et l’on tint pour défaut leur qualité la plus exquise : la réserve. ue L'auteur romantique reste toujours en deça de ses paroles; il faut toujours chercher l’auteur classique par de-là. Une certaine faculté de passer trop rapidement, trop facilement, de l’émotion à la parole est le propre de tous les romantiques français — d’où leur peu d’effort de prendre possession de émotion autrement que par la parole, leur peu d’effort pour la maîtriser. L'important pour eux n'est plus d’être mais de paraître ému. Dans toute la littérature grecque, dans le meilleur de la poésie anglaise, dans Racine, dans Pascal, dans Baudelaire, l’on sent que la parole, tout en révélant l'émotion, ne la contient pas toute, et que, une fois le mot prononcé, l’émotion qui le précédait, continue. Chez Ronsard, Corneille, Hugo, pour ne citer que de grands noms, il semble que l’émotion aboutisse au mot et s’y tienne, elle est verbale et le verbe l’épuise; le seul: retentissement qu’on y trouve est : le reten- tissement de la voix.

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