‹ IncidencesChapitre 8 sur 37 · ARE À · texte numérisé non relu

ARE À

Avez-vous lu dans le numéro de janvier de la N. R.F. la traduction d’un remarquable article anglais, qui me fut communiqué par votre ami Arnold Bennett. Cet article a paru sans signature, selon l’usage, dans le supplément littéraire du Times. J'ai pensé qu’il pourrait intéresser nos lecteurs, et qu’ils trouveraient profit à écouter un peu ce qu’on dit de nous, Français, à l’étranger. Il m’a paru que: peu de réponses à l’enquête de M. Henriot projetaient sur la question du classicisme plus de clarté que cet article. Il

42 INCIDENCES FÉUE dénonce le danger qu'il y a d’apporter dans l’idée d’ordre et de classicisme les restrictions et suppressions qu’y prétend imposer Maurras. « Nul art, y est-il dit, n’a droit à l’épithète de classique, qui ne pose le problème de la totalité ». Et plus loin : « La splendeur de l’art et de la pensée des Grecs résidait justement dans l'équilibre qu’obtenaient ceux-ci entre deux forces, dont M. Maurras sacrifie l’une. L'esprit et l’art grecs étaient tout à la fois individuels et universels; ils étaient classiques parce qu’ils tenaient compte de tout ». C’est bien aussi ce que je tentais d’exprimer dans ma réponse. Et enfin: «M. Maurras est un homme qui aime les restrictions; son amour du classique est l'amour de ce qui est achevé et non de la puissance qui achève. Nous pensons qu’il ne peut y avoir qu’une sorte de vrai réalisme, comme il ne peut y avoir qu’un art qui soit vrai, qui soit classique, et que le critérium dans les deux cas est l’intégrité intellectuelle et émotionnelle... Nous avons autant que M. Maurras le souci de la mesure et de l’harmonie; mais nous reconnaissons que mesure et harmonie sont simplement des modes de l’existence, et que la tâche de notre temps consiste à instaurer

non un ordre quelconque, mais notre ordre à nous. Cet

ordre peut seul nous satisfaire — un ordre dans lequel notre nature s’exprime dans toute sa plénitude, dans lequel tous les éléments qui fermentent dans le monde moderne, après avoir. etc.»

Je ne puis citer tout l’article; mais vous le lirez, n’est-ce pas? Où je suis moins le rédacteur anonyme du T77mes, c’est lorsqu'il veut nous persuader que le véritable âge classique de la France — au sens parfait qu’il donne à ce

‘ mot : classique — a été celui des cathédrales : le Moyen-

Age. « Cette période a été classique, dit-il, en ce sens qu’à ce moment toute l’énergie du peuple se concentrait vers

INCIDENCES > 43 une fin unique ». Le paradoxe est du reste fort intéressant. Et, ajoute-t-il, si «les Français n’eurent pas de littérature d’un caractère classique au Moyen-Age », c’est que «leur langue n’était pas prête à servir cette expression finale de pensée et de foi. » Notre xvri® siècle, en regard de cet âge de complète sntégration lui paraît «une époque de formalisme ». Je ne puis épouser ici la pensée de notre critique. Au contraire, tout ce qu'il disait précédemment m'aide à comprendre l’insigne grandeur du siècle de Molière, de La Fontaine et de Racine. Il me paraît que l'importance des écrivains de cette époque, le caractère classique de leurs œuvres, venaient précisément de ce qu’ils intégraient en eux la totalité des préoccupations morales, intellectuelles et sentimentales de leur temps; tandis que ce qui fait la pauvreté des néo-classiques d’aujourd’hui, c’est qu’ils prétendent (je parle de la plupart d’entre eux) arriver au grand style par déni, refus d'admettre et ignorance.

Le seul classicisme légitime aujourd’hui, le seul auquel nous puissions et devions prétendre est celui dans l’ordre duquel «tous les éléments qui fermentent dans le monde moderne, après avoir trouvé une libre expansion, s’organiseront selon leurs vraies relations réciproques », conclut le critique du Times. Et j’adopte volontiers sa formule finale : « Le but auquel nous aspirons, c’est une large intégration. »

Intégrons donc, ma chère Angèle. Intégrons. Tout ce que le classicisme se refuse d’intégrer, risque de se retourner contre lui.

/ mars 1021,

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