CHAPITRE XXI
RENOUVELLEMENT DB LA CHABTB DE LA COMPAGNIE. BEPBISB DB LA GUERRE AVEC LE MY80RE. MORT DE TIPPOD SAH1B. DÉMEMBRE- MENT DE SON BMPIBE.
Le 21 septembre 1792, sir John Shore avait été nommé successeur de lord Cornwallis. Les questions relatives à l'Inde, toujours pendantes alors devant le parlement par le procès de Uastings, l'étaient aussi par le renouas* Livraison. (Inde.)
Tellement de la charte de la Compagnie. Toutes les grandes villes commerciales de l'Angleterre demandaient à grands cris la liberté du commerce.
La Compagnie, de son côté, faisait valoir de puissants arguments en faveur de son monopole. Elle offrait une somme annuelle de 500,000 livres sterling , applicables comme impôt aux dépenses publiques de l'Angleterre.
Elle consacrait 500,000 autres livres à l'extinction de sa dette, et portait de 8 à 10 pour cent le dividende de ses actionnaires. Sa pétition fut admise, et le nouveau bill ne fut guère qu'une reproduction du bill de 1784. Entre autres modifications sur des points secondaires , par égard pour les doléances des villes de commerce, on y introduisit l'obligation pour la Compagnie , de leur réserver sur ses vaisseaux un lest de 3000 tonneaux. Fox s'éleva encore contre la prépondérance que les dispositions de ce bill donnaieot au ministère dans le gouvernement de l'Inde, où il avait tout pouvoir sans encourir aucune responsabilité. Mais la majorité ne voulut pas ouvrir les yeux sur les dangers que l'orateur lui signalait, et le bill fut adopté.
La ruine des établissements français avait semé dans l'Inde une multitude d'hommes aventureux qui avaient préféré au retour dans leur patrie , les chances de fortune que leur offraient les révolutions dont l'Inde était travaillée. Il y avait de ces Français à la cour de presque tous les princes du pays , cnez les Mahrattes, chez le Nizam, enfin chez Tippou Sahib. Partout ils étaient bien reçus et même recherchés , car on les employait à discipliner les troupes et à introduire dans les armées tous les avantages de l'organisation ou de la stratégie européennes. Tippou Sahib surtout, qui, depuis l'humiliation que lui avait infligée le dernier traité, ne cessait de tourner plus que jamais ses yeux vers la France , Tippou Sahib en avait un grand nombre a sa cour , où il les attirait par des faveurs marquées. Un horloger français qui savait à
L'UNIVERS
peiné lire et écrite* était devenu ion de sa haine pour l'Angleterre, Il y a
lieu de croire que le fils de Haîder
secrétaire et son conseiller. D'anciens officiers de Lally ou de Bussy , d'autres de toutes conditions, se parta-
Ïéalent les bonnes grâces du sultan.
I y en eut bientôt assez pour qu'on vît un bel et bon club de Jacobins s'organiser à Seringapatam. Ce fut un certain Ripaud , ci-devant corsaire, qui présida à cette fondation. L'installation s'en fit avec cérémonie. Le sultan, dès six heures du matin, se rendit sur la place d'armes t où une députation du club le devait complimenter. Les couleurs françaises furent arborées , et au moment où la députation parut, l'artillerie de la ville salua le drapeau tricolore de 2,500 coups de canon ; le fort salua aussi de 500 coups. Tippou dit : « J'adresse ce salut au drapeau de votre patrie qui m'est chère. J'en suis l'allié; ce drapeau flottera dans mes États aussi longtemps que ceux de la république ma sœur. » Alors on planta I arbre de la liberté, coiffé du bonnet phrygien. On brûla au pied de l'arbre les attributs de la royauté. On jura mort aux tyrans , excepté le citoyen Tippou Sahib, et après le serment civique, on chanta autour de l'arbre et du drapeau : Amour sacré de la patrie.
Cette fête, moitié sublime et moitié grotesque, se termina par un bal. Mais ce qui ne fut que grotesque , ce fut un code militaire que le corsaire Ripaud, qui s'était déjà proclamé ambassadeur de la république, prit la peine de rédiger pour les États du citoyen Tippou. Une des dispositions les plus remarquables de ce code était la peine de mort portée contre ceux qui tenteraient de rétablir la royauté. Le vertige n'était pas seulement, on le voit , dans ces têtes fran* çaises qui , à cinq mille lieues de leur patrie , lui rendaient un hommage filial entouré de circonstances si étranges. Tippou , qui laissait s'improviser ainsi autour de lui des ambassadeurs et des législateurs, et traitait sérieusement cette mascarade, se laissait emporter sinon à l'ivresse du patriotisme, du moins aux transports
était réellement sous la fascination de cette haine; car s'il n'eût donné que par politique , et pour se rendre plus redoutable aux Anglais, une telle solennité et une telle importance à de pareilles manifestations ou à de pareils personnages , il n'eut point permis à un Ripaud de compromettre par des impertinences aussi burlesques le succès de cette tactique. Toutefois , ce corsaire lui rendit des services plus réels et plus analogues à son véritable métier. Il conduisit à Pile de France deux envoyés du sultan chargés de s'entendre avec le gouverneur.
Peu s'en fallut, il est vrai, qu'il ne les conduisît à Bombay, car trop fidèle à sa vocation de corsaire, il les traita pendant la traversée, de manière à leur faire croire que sur le vaisseau de leur maître ils étaient en pays conquis. Pour donner plus de poids à ses menaces , il leur arracha leurs dépêches, qui eussent pu les compromettre violemment par-devant les Anglais.
Mais moyennant la rançon qu'il leur extorqua de cette manière, il les mer.a fidèlement au terme de leur ambassade. Le gouverneur de l'île de France leur promit tout ce qu'ils voulurent, et leur donna comme à-compte un général , un amiral , huit officiers de marine ou d'artillerie , vingt-su officiers et sous-officiers d'infanterie, et une soixantaine de soldats européens ou mulâtres. Seulement, comme si tout le monde à cette époque eut eu le transport au cerveau, il n'oublia rien pour faire savoir à l'Angleterre et au inonde , que le sultan Tippou fraternisait avec la république, et que celle-ci lui envoyait une magnifique armée de soixante hommes, sans doute pour exterminer les tyrans. Le Mysore n'étant pas en guerre alors avec l'Angleterre, le sultan dut être peu charmé de voir que, dans leurs accès de verve patriotique , les hommes d'État de la république divulgossent ainsi les secrets de leurs négociations, et qu'ils fissent tant de frais pour compromettre leurs allies lors-
tju'ils en faisaient si peu pour les
imfr.
An moment où sir John Shore armait dans l'Inde, le trône du Bengale devenait vacant par la mort du nabab Mutnrek-al-Doniah. Bien que les Andais eussent aboli l'hérédité dans cette famille , cependant ils donnèrent pour successeur nu nabab décédé , l'aîné de ses vingt-cinq enfants , Uzaar-al- Doulah. La dignité qu'ils lui conféraient se trouvait réduite à une telle insignifiance, que cet événement n'exerça aucune influence sur les affaires. De sérieux embarras leur vin* rent do côté des Mahrattes. Mahdadji Sctndiah , chef de l'un des plus puissants États de cette confédération , vint aussi à mourir, La famille de ce chef appartenait à la caste des Sou- «iras, et à la profession des ryots ou cultivateurs. Son père fut le premier qui porta les armes ; il s'y fit distinguer, se poussa à la cour, où il eut pour fonction de porter les pantoufles du peschwah, fonction assez relevée d.ms les idées orientales. Il lui arriva on jour, pendant une longue audience que donnait le peschwah, de s'endor* mir à la porte et si profondément, Tue lorsque le peschwah sortit , RanadjiScindiah ne se réveilla pas. Ce fut pour lui un coup de fortune, car le peschwah cherchant ses pantoufles, eut la satisfaction de les apercevoir pntre les bras de son serviteur, qui , tout en dormant , les tenait religieusement serrées sur sa poitrine. Cette fi'lélité vigilante encore jusque dans l'assoupissement des sens domptés par le sommeil , émut tellement le peschwah , qu'il ne mit plus de bornes à *a faveur. Ranadji Scindiah devint »n chef puissant dans la province de Mafws. Il laissa à son tifs Mahdadji Scindiah un héritage grevé de dettes 'onsidérahles , et qui disparut même «omplétement dans la dissolution momentanée de l'empire mahratte, après la sanglante bataille de Pani pat (1761). Blesse à cette bataille d'un coup de tache qui le rendit infirme pour le reste de ses jours, Mahdadji Scindiah fut laissé pnrmi les morts , et y
fût resté sans doute sans un porteur d'eau qui le ramassa et le transporta dans le Deccan. Infirme et ruiné, Scindiah n'en demeura pas moins un puissant personnage à la cour de Pounah, et bientôt, la mort de Mulhar- Rao-Holkar , fondateur de la dynastie de ce nom , vint faire de lui le plus puissant des chefs mahrattes. Scindiah avait de l'ambition, et il s'empara en réalité de tout le pouvoir du peschwah. Mais il avait le cœur mahratte, et il s'appliqua soigneusement à conserver le prestige qui entourait les vieilles institutions de son pays. Personne ne s'appliqua plus que lui à donner l'exemple du plus profond respect pour le représentant légitime d'une autorité qu'il avait usurpée , ni à maintenir la lien qui faisait l'unité et la force de l'empire. Quoique reconnu prince in* dépendant par les Anglais, c'était surtout contre eux qu'il se proposait de donner un libre essor à sa fougue ambitieuse. Le bruit courut môme un instant, d'une alliance qu'il venait do faire avec Tippou Sahib, pour fondre sur les États du INizam. Les Anglais se trouvèrent si faibles contre une telle ligue, que pour ne point se compromettre avec elle , ils refusèrent au Nizam toute assistance. On ne sait ce qui en fût advenu , lorsque Scindiah mourut en 1794, sans avoir encore rien tenté. 11 ne laissait point d'enfants , mais seulement trois neveux, dont l'un avait un fils que Scindiah avait pris en affection singulière. Ce fut cet enfant âgé de 13 ans qu'il désigna pour son successeur. On le nommait Daoulut-rao- Scindiah. Les veuves de Mahdadji Scindiah voulurent disputer le trône à cet enfant , mais il les vainquit, et l'autorité du nom qu'il portait lui acquit bientôt par luimême ou par ses ministres une grande prépondérance. Peu après, l'expédition projetée contre le INizam eut lieu, mais sans l'assistance de Tippou.
Nizam Ali vaincu consentit à payer aux Mahrattes trois crores de roupies, et à leur abandonner un territoire d'un revenu de 35 lacs. Sur ces entre* faites, le peschwah mourut (27 octo*
L'UNIVERS
bre 1795). Sa mort amena des divisions dans le pays; mais Badji Rao, son successeur légitime, appuyé par Scindiah, entra dans Pounan à la téte de l'armée de son défenseur, et mouta sur le trône.
Une seule famille existait alors, qui
cer par le dévouement le plus sincère, les passions les plus vivaces et les plus traditionnelles chez les Orientaux , je veux dire cet esprit de ruse, de perfidie et d'ingratitude, que l'ap*
f>roche du pouvoir substitue dans eurs âmes à tous les sentiments ha-
t lutter de puissance avec Daoulut mains. A peine sur le trône, Abalya
8fadjoignit un certain Tukadji-Holkar pour commander ses armées. Ce nouvel Holkar, qui n'avait rien de commun que le nom avec ceux qui venaient de s'éteindre, eût pu, suivant l'habitude du pays, user de l'autorité que lui donnaient de hautes dignités et le commandement d'une armée, pour réduire sa souveraine à n'être plus que
ao . c'était celle d'Holkar. Mulhar- Rao-Holkar avait une origine à peu près semblable à celle de Mahdadji Scindiah : il était berger. Comme le père de ce dernier, il prit les armes, et comme lui il éleva rapidement sa fortune. Il chassa les Portugais de Bassein et de la cote , ce qui « avec ses autres exploits, lui valut, en 1728, une principauté d'une douzaine de districts sur les bords de la Nerbudda. Il l'ar-
l'instrument de sa propre ambition.
Mais au contraire, il l'entoura tou-
rondit plus tard , et après avoir con- jours de la vénération la plus attentive
quis le Malwah , en y ajoutant la et de la plus religieuse soumission,
province d'indore. Cela lui valut de Ainsi tous les deux donnèrent sur le
prendre rang au nombre des douze trône ou au pied du trône, un double
pairs (si l'on peut se servir de ce mot) exemple que l'Inde n'avait pas vu
de l'empire mahratte. Toute sa vie depuis longtemps : une souveraine
s'écoula dans des expéditions souvent appliquée à enrichir ou à soulager
lointaines, et dans des excursions sur les terres mogoles , aux dépens desquelles il agrandit continuellement ses États. Il mourut en 1766, âgé de soixante-seize ans , laissant pour successeur unique, un petit-fils qui donnait des marques de folie, et qui dans un règno très-court trouva le temps de se rendre odieux. Une fièvre cérébrale l'ayant emporté, la descendance de Mulhar-Rao-Holkar était éteinte,
et le seul successeur du dernier rajah,
plutôt qu'à dépouiller ses sujets; un sujet puissant, appliqué à soutenir plutôt qu'à usurper le pouvoir de sa souveraine. Elle récompensa la fidélité de son ministre en l'adoptant solennellement , ce oui l'autorisa à porter le titre de fils ae Mulhar-Rao-Holkar. Ahalya était en telle vénération parmi tous les peuples mahrattes. que Mahdadji Scindia, quoique plus puissant qu'elle, crut qu'il était aune politique habile d'entretenir avec elle
d'après les lois mahrattes , se trouvait des relations de bon voisinage, et de
être sa mère. Le nom de cette femme, Ahalya-Béï, est un de ceux que les Mahrattes ne prononcent encore qu'avec une sorte de piété. lia jeté un éclat dont la légende s'est emparée , et cette femme, qui pendant une longue suite d'années a régné sur des peuples guerriers et farouches, par le seul ascendant de la bonté, de la douceur et des vertus les plus tou-
lui donner des marques de déférence.
A la mort de Scindiah, le nom d'Abalya se trouva être le seul nom puissant parmi les Mahrattes. Elle-même mourut à l'âge de soixante ans, après eo avoir régné trente. Tu kadji lui succéda. Tels étaient, dans ce coin de l'Iode, les personnages et les États nouveau! qui entraient sur la scène, vers l'époque où sir John Shore exerça les fonc-
chantes, est restée pour eux l'objet tions de gouverneur général. Ils avaient
d'un culte pieux comme incarnation d'ailleurs tous , et surtout Scindiah,
de la divinité. Il semble qu'elle ait eu des armées disciplinées à l'européenne,
dès l'abord la puissance d'amollir ces et commandées par des officiers fran-
coeurs sauvages, au point d'y rempla- çais, hommes de mérite, comme MM.
de Boigne, de Lally, neveu du général.
Perron, qui finit par se faire un petit État et une armée à lui.
Ces troupes françaises faillirent attirer les Anglais sûr le territoire du Sizam, presque aussitôt après l'invasion manratte. Il avait auprès de lui un officier nommé Raymond, qui lui avait amené un bataillon de 300 hommes. Beaucoup de Français sortis du service de Tippou , après la prise de Seringapatam, étaient venus augmenter ce bataillon. On en forma sur le même modèle vingt-trois autres , formant en tout un effectif d'environ M,ooo hommes. Ces 14,000 hommes ne suffirent point pour arrêter les Mahrattes; mais c'était beaucoup plus qu'il n'en fallait pour éveiller la susceptibilité ombrageuse des Anglais. La présidence de Madras fit sentir au dizain que c'était là bien du monde, et surtout qu'il lui était peu séant d'avoir à son service les ennemis des Anglais. Elle en vint même à le menacer de la guerre, s'il ne renvoyait Raymond et sa troupe. Peut-être le Nizani eût-il résisté, si par bonheur une révolte de son fils qui éclata en ce moment, ne l'eût mis à la merci d's Anglais. Bien loin de leur tenir tête, il implora leur secours, et plus tard, il demanda qu'en remplacement des Français qu'il congédiait, on lui donnât du moins un corps de troupes britanniques. Mais la présidence refusa, par ménagement pour les Mahrattes.
Le personnel de l'Inde tendait alors à se renouveler intégralement. Tous les ^ieox acteurs dont les noms nous sont devenus familiers, quittaient ce théâire, où ils avaient joué le rôle de victimes. Fyzoulla Khan, le vieux chef des Rohillas, était mort (1794), et les Anglais avaient profité de cette circonstance pour dépouiller sa postérité , dont ils conférèrent l'héritage au nabab dï)ude. Celui-ci n'eut pas le temps d'en jouir, il mourut aussi, et la vacance du trône légua quelques embarns au gouvernement de Calcutta , qui soutint alternativement deux compétiteurs; mais U s'en tira suivant l'habitude, en profitant sur tous les deux,
et après une contestation de plusieurs années, Saadut Ali fut définitivement proclamé (janvier 1798). Un autre événement plus grave fut la mort de Mahomet Ali (13 octobre 1795).
Celui-ci laissait derrière lui près de soixante années d'administration et d'intérêts étroitement mêlés aux intérêts anglais; c'est-à-dire soixante années de dettes toujours croissantes, et un pays complètement ruiné; avantage que partageaient d'ailleurs en ce moment tous les pays soumis à la domination anglaise. Le vieux nabab , âgé de soixante-dix-huit ans, avait vu naître cette domination, il en avait en partie fait les frais. Sa mort enlevait a l'Inde le dernier témoin de cette lugubre histoire : histoire déjà finie en quelque sorte , car le fait de la conquête n'était plus en question , non
fdus que le fait de la dissolution de 'empire mogol. Captif, aveugle, presque mendiant , le dernier de ceux qui avaient pu se croire encore à peu près empereurs, allait aussi bientôt mourir.
Une autre Inde, une autre histoire commençaient. Pouvoirs nouveaux , rôles nouveaux , hommes nouveaux , surgissaient ou allaient surgir de toutes parts. Un seul homme, un seul empire, restaient debout de tous ceux que le souffle de Mahomet avait répandus sur la vieille terre de Brahma, et que le travail des siècles y avait enracinés. Cet homme était Tippou , cet empire , le Mysore : homme et empire de la veille , et qui n'avaient point de lendemain; tardif et dernier jet, que la séve mogole déjà tarie faisait soudain apparaître sur quelque racine perdue d'un vieux tronc desséché, pour le voir aussitôt périr comme ces bourgeons qui , trompés par le dernier soleil d'automne, s'essavent à poindre sous la première gelée d hiver. Au-dessous de l'alluvion musulmane, qui avait nourri la luxuriante végétation d'empires dont la face de l'Inde s'était couverte, la conquête anglaise ayant balayé cette première couche, allait retrouver vivante dans les Mahrattes l'Inde primitive et indoue , l'antique et indomptable génie qui s'est
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éveillé sur le berceau du monde, vieil enfant qui a vu tout passer et vieillir sans pouvoir vieillir ni passer luimême. Mais finissons-en d abord avec ce qui reste de l'Inde musulmane.
Après l'arrangement des affaires d'Oude et du Rohilcund , sir John Sbore se sentit rappelé en Europe par sa santé. On lui donna d'abord pour successeur lord Cornwallis, qui avait été son prédécesseur. Mais celui-ci , après avoir accepté, ayant été nommé vice-roi d'Irlande, on choisit définitivement le comte de Morniugton , depuis marquis de Wellesley. Il arriva a Madras en avril 1798, et a Calcutta le 18 mai.
Tippou ne se tenait pas pour battu, ét les gouvernants anglais pouvaient regarder ln guerre comme imminente.
Les circonstances ne leur paraissaient pas favorables. A Pounah , Daoulut- Rao-Scindiah, tout-puissant, était leur ennemi. A Haïderabad , le parti français triomphait plus que jamais, auprès au ISizaru -irrité de s'être vu abandonné par les Anglais dans sa guerre avec les Mahrattes. A Arcot, le nouveau nabab du Carnatique, Omdut-al- Omrah, ne pouvait pardonner aux Anglais l'intention où ils étaient de reprendre une fois encore l'administration de ses revenus. D'un autre côté, Bonaparte était en Égypte et cherchait à nouer des relations avec Tippou Sahib. Dans un moment si menaçant, et où la prudence eût commande à la Compagnie de prendre l'initiative, pour attaquer ses ennemis avant qu'une haine commune les eût réunis en faisceau , il fut reconnu qu'elle ne possédait même pas des ressources suffisantes pour une guerre défensive , et qu'elle les pourrait à peine rassembler avant lo printemps de l'année suivante (1799).
Forcé de renoncer, à attaquer immédiatement Tippou , lord Wellesley employa le temps en préparatifs a l'intérieur, et en négociations au dehors. Il commença par sommer le Nizam de congédier les bataillons français qu'il avait alors à son service, sous les ordres de Raymond. Çette
troupe était le plus ferme espoir du Mzam dans ses démêlés avec les Mahrattes , mais elle était aussi son plus grand danger dans ses rapports avec lés Anglais. Mis en demeure d'opter entre le danger qui lui venait de Pounah et celui qui lui venait de Madras, il licencia les Français, à la condition qu'on les remplacerait par six bataillons anglais, qui resteraient à sa disposition, moyennant un subside aoouel de 201,425 roupies. La présidence essaya alors d'arranger la querelle toujours subsistante pour des tributs arriérés entre les Mahrattes et le Nizam. Mais le peschwah, dominé par Scindiah, déclara qu'ilne voulait point accepter la médiation anglaise. D'un autre côté , Tippou éludait toutes les propositions qu on pouvait lui faire pour s'entendre avec lui, et chtrebait a gagner du temps , c'est-à dire d« forces. Entourée de voisins si malveillants , la Compagnie était duac acculée à la nécessité de vaincre, pour obtenir une paix solide. Lord Wellesley avait ramassé de l'argent, réuni des troupes; le 3 février (1799) eli* entrèrent en campagne. Deux corps donnée devaient concourir à l'expédition : l'un, de 20,000 hommes, commandé par le général Harris, avait son point de départ à Velore , daos le Carnatique; l'autre, venant de Bombay, sous les ordres du général Stuart, se rassemblait à Cananore daoi k Malabar. Le point de jonction des deux armées était sous les murs »
Seringapatam. C'était, quant au nombre , a l'instruction et à la discipline, la plus belle troupe que les Apglj« eussent encore possédée dans l'Inde Les colonels Read et Browns commandaient dans le midi un petit corp»
auxiliaire, chargé d'appuyer les opérations de M. Harris , général en ditf Tippou n'essaya pas de résistant vraiment sérieuse en dehors de Senngapatam. Après une seule reocoutre avec l'armée du général Stuart, et m* autre avec l'armée principale , il f'nt se renfermer dans sa capitale, ou b Anglais arrivèrent le 5 avril. TipF" avait ajouté encore aux fortification*
de relia place. Le 16 avril, les assaillants reconnurent que les approvisionnements tiraient a leur un , ce qui mettait le général Harris dans l'alternative de battre en retraite, ou d'attendre des convois, ou enfin de vaincre avant d'avoir épuisé ses ressources.
Ce dernier parti était, sinon le plus air, du moins le plus glorieux, l) en voulut courir le hasard. Tippou, à diverses reprises, voulut essayer de la voie des négociations , comme il avait fait durant toute la guerre. Mais la général était trop pressé pour s'amuser à parlementer, et le siège n'en allait pas moins grand train. lié d'ailleurs par les instructions qu'il avait reçues, il ne pouvait offrir au sultan Que des conditions trop dures pour être acceptées, et chaque progrès de l'année assaillante les rendait plus dures encore , toujours en vertu des niques instructions. Le 3 mai , la brèche était praticable, et l'on se prépara à l'assaut. Tippou , sur le bord de l'abîme dont il pouvait déjà apercevoir le fond , avait perdu non son courage de soldat, mais sa fermeté d'esprit comme chef. Il ne savait plus que se livrer aux femmes , aux flatteurs, aux astrologues. Ses yeux couraient après le bandeau qui devait lui masquer l'imminence de sa chute trop n évidente. Quand la dernière heure fut venue , le sang du guerrier se ranima d;ms ce corps que l'âme du chef avait abandonné. Il Ht charger ses espingoles, et se précipita au plus fort du danger. Descendu dans un fossé , il y combattit corps à corp6 avec une rage telle , qu'une de ses anciennes blessure* à la jambe se rouvrit , et que , ne pouvant plus se soutenir, il demanda un cheval. Bientôt les siens ayant péri ou l'avant abandonné, il songea a rentrer dans la place. Mais entre la première et la seconde enceinte , H w-ut une balle dans le côté droit. Un <léucbement anglais occupait déjà I issue intérieure du passage, où se ruaient une foule de fuyards. Pris dans cette fouie qu'il cherche en vain a percer, et que le feu du dedans refoulait sur le feu du dehors , le sul-
tan reçoit une autre blessure. Bon
cheval, aussi blessé en même temps, se cabre et le renverse. Tippou, ramassé par quelques serviteurs fidèles, qui le placent sur un palanquin, est renversé une seconde fois par les ondulations de la cohue, et demeure cette fois sous les pieds des vivants et parmi les cadavres des morts. Ce fut là qu'il fut aperçu par des soldats anglais qui survinrent. Tenté par la richesse de son baudrier, l'un d'eux veut s'approprier ce butin. Le sultan, encore à demi vivant . ramasse ses forces et porte au soldat un coup de sabre qui le blesse au genou. Alors le blessé faisant effort pour se soutenir, appuie son mousquet sur la tempe du sultan , lâche la détente et lui fait sauter la cervelle.
Cependant les Anglais avaient pénétré de toutes parts dans la ville, et cherchaient le sultan qu'ils croyaient enfermé dans son palais. Dans cette conviction, peu s'en fallut' qu'ils n'y missent le leu pour le forcer a se montrer, car ils redoutaient toujours quelque piège. Enfin, après avoir longtemps parlementé, ils parviennent à s'en faire ouvrir les portes, et le fouillent en tout sens ; ils n'y trouvent point celui qu'ils cherchaient, mais seulement deux de ses fils, inquiets eux-mêmes sur le sort de leur père.
Nul n'en savait de nouvelles. Enfin, sur une indication donnée par le killidar ou gouverneur du palais, on s'avisa d'aller le chercher au lieu où il avait combattu, et où peut-être il avait péri. Des milliers de morts et de mourants jonchaient cette place , et il était nuit. On fait apporter des torches. Après quelques recherches, on découvre le palanquin de Tippou. Un homme était dessous qui respirait encore. C'était un des officiers attaches au sultan. On l'interroge , il indique l'endroit où il présume que son maître a dû tomber ; on v court, et après bien des peines on l'y trouve en effet. Il avait les yeux ouverts, et la fureur du combat a'vait laissé une telle vie empreinte dans ses traits, que, sous le voile de sang qui les couvrait , il pa-
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raissait vivant encore. Pendant quelques instants on y fut trompé. Son corps était percé de quatre grandes blessures. Il portait un amulette attaché au bras. On Fenleva respectueusement , et il fut enterré à côté de son père Haïder Ali, avec tous les honneurs de la guerre.
Ainsi finit Tippou Sahib , dernière colonne marquant les confins de ce vaste horizon historique , dont l'autre extrémité voit se dresser la grande et formidable figure de Timour. Ce fier et vaillant empire mogol, si ét incelant d'ardeurs guerrières et d'instincts de force, était venu expirer dans les langueurs, comme ces grands fleuves qui se perdent insensiblement dans les sables. La conquête anglaise ne procéda point comme les autres conquêtes, en abattant violemment et brusquement ; elle ne respirait point I orgueil du vainqueur, mais l'astuce du marchand. Elle fut sournoise, perfide , elle s'imposa moins qu'elle ne s'insinua. Intrépide dans le combat , on edt dit que sa victoire seule lui faisait peur, et qu'elle n'osait en ramasser le fruit. Ce n'était pas à son ennrmi que sa victoire était mortelle, mais à son allié , et il valait mieux être vaincu que secouru par elle. Le vaincu en était quitte pour un tribut, l'allie y perdait sa souveraineté. Toutefois, un peu plus tôt, un peu plus tard , le vaincu devenait à son tour un allié, c'est-à-dire un prince dépouillé:
et voici par quel mécanisme : sa defaite l'avait affaibli, les frais de la guerre avaient momentanément épuisé ses ressources. Ses voisins, ou , à défaut de voisins, les Mahrattes profitaient de cette circonstance pour vider avec lui les vieilles querelles dont ils étaient toujours approvisionnés. Alors son impuissance et son desespoir le jetaient dans les bras des Anglais qui, étant ses créanciers par le tribut , s'empressaient d'accourir pour sauver leur gage. La dette du prince secouru s'accroissait d'autant, car l'intérêt commun n'était pas secouru à frais communs. Comme le tribut avait été calculé de manière à ne lui pas laisser
de superflu, cette nouvelle dette le rendait insolvable. Bientôt les arriérés s'accumulaient , et, en se capitalisant, augmentaient le déficit. Souvent les voisins n'en étaient que plus acharnés à se ieter sur les dépouilles d'un État gui s en allait en ruine. Alors sa intérêts étaient tellement mêlés avec les intérêts anglais, qu'ils n'étaient plus siens. La Compagnie qui , dans un premier arrangement, peut-être s'étajt contentée de lui prendre une portion de territoire, lui disait : Ne craignez rien ; mais comme vous êtes aussi inhabile à vous défendre qu'impuissant à payer vos dettes , renvoyé* vos troupes qui ne vous servent de rien , et prenez les miennes ; eo revanche, je prendrai, pour assurer leur entretien et ma créance, l'administration de vos revenus , sur lesquels je vous assurerai une pension, et je vous maintiendrai nabab contre tous vos ennemis. Obligé d'en passer par toutes les conditions qu'il plaisait a son allié de lui imposer, le malheureui prince se voyait alors , au milieu de ses États, dépouillé de terres, de troupes , d'argent , d'autorité, et n'ayant rien à faire que de rendre des làluts aux hôtes aimables qui, pour prix de quelques avances qu'ils lut avaient faites , voulaient bien prendre la peine d'exercer la souveraineté chez loi , sous ses yeux , en son nom et à « place. C'est ainsi que l'Angleterre introduisit dans la sphère politique, le manège de l'usurier qui vient au secours d'un fils de famille. C'est ainsi que l'empire mogol fut conquis, ou plutôt qu'il s'infiltra dans les moins anglaises. C'est ainsi que se perdit le nabab du Carnatique ; ainsi le subahdar du Deccan , ainsi le nabab du Bengale , ainsi le nabab d'Oude, tous, excepté Tippou. Quand des périls plus grands appelaient un plus grand développement d'activité, de vigilance et d'énergie , l'Angleterre leur faisait uû lit de repos, en les habituant à compter sur elle. Une fois couchés sur le lit, ils ne se relevaient plus. L'empire mogol commence comme une légende de Titans , et finit comme une chrom*
énervés. C'est qu'en effet l'An-
* n'attendait pas la fin de leur er sommeil , pour leur soutirer ; et leur couper les nerfs. Dans md lit mortuaire de l'empire , le léopard britannique s'était impire. PAIes , épuisés , trahisir leurs efforts mêmes une incudéfail lance , ceux qui avaient )is caressé le léopard, étaient s par le vampire, et ne pouvaient ; remettre debout. Timour seul
rester et resta debout. Seul il ne s'étendre que sur le Ut qu'il fait de ses propres mains. Cé- >si un lit de mort, mais du moins omba entier, et ne se survé- 3 à lui-même. I! tomba de toute teur : l'histoire relève sa statue.
H à remarquer au reste que ce
vrai ici pour la race mogole , t point encore pour la race in- Chose étonnante , il y avait une : plus grande dans la vieille race e que dans la race plus jeune nquérants, témoin , non-seulee peuple mahratte , mais tous its princes que nous avons vus r debout, eux aussi, le polye Bobilé , le rajah de Tanjore , n de Bénarès, et bien d'autres, iglais ne purent les soumettre , Mit forcés de les abattre. A leur il y eut réellement conquête, en s que, à leur souveraineté abofait et de nom par la force des , on en substituait immédiateine autre. Plus tard , nous verîs Indous eux-mêmes se laisser server. Mais le peschwah finira nme par être abattu, et Seinestera jusqu'à un certain point, ndant.
x>u laissait des fils; mais on rensang de ce prince l'honneur de ire incompatible avec le repos ngleterre. Son empire fut déré. Le partage se rit entre les i d'après un principe de proporréglee sur la part que chacun me aux frais de la conquête. Les is s'adjugèrent tout ce que Tip- 'ait sur la côte de Malabar, ainsi
* districts de Coïmbatour et de
Daraporam , ce qui unit leurs possessions de la côte orientale de la péninsule à leurs possessions de la côte occidentale. Ils retinrent en outre toutes les places et forteresses dominant les passages des montagnes (les G ha uts), qui séparent le Carnatique du Mysore. Enfin Seringapatam f la capitale , et l'île sur laquelle elle est bâtie, complétèrent cette part du lion. On donna à ISizam Ali les districts riverains de la Kistnah, et sa frontière fut dessinée au sud, par une ligne tirée de Chittle-Droug à Colar, et passant par Serah. Seulement les Anglais retinrent les forteresses, qui eussent fait au Nizam une frontière trop forte. Les Mahrattes n'eurent guère que les deux tiers de cette part, et prirent la leur à l'ouest , en partie sur la province du Canara , en partie sur celles qui lui sont contiguës et qu'elle sépare de la mer. Les Anglais purent se donner un grand air de magnanimité et de justice ,en profitant d'un petit coin de terre qui restait, pour y rétablir le descendant des anciens raiahs de Mysore dépossédés par Haïder. Il y eut donc encore un rajah de Mysore. Celui-ci était un enfant en bas âge. On le déclara souverain indépendant; titre un peu somptueux à coté des clauses suivantes oui en étaient les conditions : Toutes les forces employées à la défense de ses États devaient être anglaises; une somme annuelle de 7 lacs de pagodes lui était imposée pour l'entretien de ces troupes ; en cas de guerre ou de préparatifs de guerre, les Anglais pouvaient étendre indéfiniment cette somme; si les circonstances l'exigeaient, ils pouvaient non-seulement s'immiscer dans l'administration du rajah, mais encore s'en emparer tout à fait. Telles furent les bases sur lesquelles ils assirent la souveraineté d'un prince indépendant. Quant aux enfants de Tippou Sahib , on les logea dans la forteresse de Velore, où il leur fut alloué pour leur subsistance , une somme convenable et supérieure à celle qu'ils tenaient du sultan leur père. Les grands officiers de ce prince
et les principaux personnages de son empire , furent aussi traités avec générosité. Comme ils acceptèrent , lame de Tippou fut 'réellement extirpée du monde, et scellée dans sa tombe d'un sceau d'argent.