‹ Inde et HimalayaChapitre 10 sur 13 · LE ROYAUME DE SIKHIM · texte numérisé non relu

LE ROYAUME DE SIKHIM

Descente dans la vallée de la Rougit. — Les zones de végétation dans THimalaya. — Les Lepchas. — Une funèbre rencontre.

— Les ponts da pays. — La politique da Sikhim. — Monastère de Namchi. — Le bouddhisme dans le nord de l'Inde.

— Une nuit dans un temple. — Grandes routes de l'Himalaya. — A travers la jungle. — - Chez le khazi de Tcheysing.

— Une difficulté d'étiquette. — Entrevue avec S. H. Thotob Namguay.

Je quittai Darjiling le 17 février, par une^claire et fraîche matinée , en compagnie de Chram-Chring et de nos deux grooms qui marchaient silencieusement à la queue des chevaux. La route , assez bien entretenue pour me rappeler les meilleurs sentiers de la Suisse, descendait vers la vallée de la Grande Rungit sous une luxuriante végétation, dont les éclaircies laissaient entrevoir dans des lointains violets les neiges éternelles de Kinchinchinga et de ses gigantesques acolytes. Dans la zone supérieure de ce versant, ce sont les essences d'Europe qui dominent : chênes, châtaigniers, lauriers, magno-

liers. Un peu plus bas apparaissent ces magnifiques fougères arborescentes , parfois hautes de 30 à 40 pieds, qui sont la gloire de Darjiling; de loin, elles ressemblent aux palmiers, dont elles imitent le port élancé , mais qu'elles surpassent par la grâce de leur couronne comme par la délicatesse de leur feuillage. Quant aux croupes inférieures de la montagne , elles sont occupées par des plantations de thé, entremêlées de bananiers, de figuiers, de palmiers, de gordonias et de salSj qui forment d'épais fourrés aux abords de la rivière.

A chaque instant, nous croisions des Sikhimois qui portaient à Darjiling des marchandises et des denrées. Ils appartenaient pour la plupart à la race des Lepchas , qui semble le produit d'un croisement entre les aborigènes de Tlnde et les émigrants mongols de la région transhimalayenne. Timides et indolents, de petite taille, ils ont les extrémités frêles , mais la poitrine large et les bras musculeux. Leur costume consiste en une pièce de coton qui se drape autour du corps, de façon à laisser un bras libre et à tomber jusqu'à la hauteur du genou. Cette sorte de tunique est serrée par une ceinture où passe un long couteau à gaine de bois. Bien que les Lepchas vénèrent les lamas et rendent hommage aux statues de Bouddha , ils passent pour n'avoir d'autre religion que le culte des mauvais esprits. Aussi portent-ils souvent, en

guise d'amulette, une formule magique renfermée dans une petite boite d'argent ou d'or, qu'ils s'at* tachent sur la poitrine à Taide d'un collier à grains d'ambre, de corail, de cornaline et de turquoise. Les femmes ont à peu près le costume des hommes; elles se distinguent surtout en ce qu'elles tressent leurs cheveux en deux nattes au lieu d'une.

A la moitié de la descente , je fis une rencontre d'assez mauvais augure, qui aurait jadis empêché un Romain de poursuivre sa route. Il s'agit de deux cadavres qu'on transportait à Darjiling sur des civières, recouverts d'un drap qui dissimulait mal leurs formes rigides. Les porteurs se rangèrent pour me laisser le chemin libre ; mais le sentier était si étroit que les plis du suaire me frôlèrent au passage. C'étaient, comme je l'appris à mon retour, les victimes d'un de ces drames domestiques qui , malheureusement, ne se rencontrent pas seulement dans l'Himalaya : un mari qui, après avoir égorgé sa femme par jalousie, s'était frappé avec le même couteau.

Cependant, le bruit du torrent qui coulait au fond de la vallée devint de plus en plus distinct , et , vers midi , nous débouchâmes , à travers une végétation tropicale, sur une rivière aux eaux d'émeraude qui courait rapidement sur un lit bordé de galets, entre des coteaux abrupts et verdoyants. C'est ici que j'eus à franchir mon premier échantillon de pont

himalayen. Deux longues tiges de bambou sont jetées parallèlement d'un bord à Tautre , puis réunies par des lianes supportant d'autres bambous qui for* ment le plancher. A première vue , cette construction semble assez fragile , et , à chaque pas qu'on j hasarde, le jeu des lianes, le craquement des bambous, Tèbranlement général de tout T échafaudage ^ ne sont guère de nature à rassurer le nouveau venu , qui doit y avancer avec une prudente lenteur, en s'aidant des mains comme des pieds. Dans la circonstance actuelle, la Rungit était suffisamment gonflée pour que le fond de cette véritable corbeille | trempât de plusieurs pieds dans Teau : aussi nous fallut-il exécuter un véritable travail de singes , pour passer à pied sec , en nous accrochant aux bambous des parois. Il parait néanmoins que les accidents sont fort rares sur ces sortes de ponts , aussi longtemps que les bambous ne pourrissent pas. Nos chevaux traversèrent à la nage, sous la conduite d'un indigène qui se tenait assis, les pieds sous Teau, dans une sorte de périssoire, constituée par deux soliveaux parallèles avec une planche en travers.

La Grande Rungit forme ici la limite entre Tlnde anglaise et le territoire du Sikhim. Le Sikhim, qui compte environ 1,550 milles carrés, avec une population de 7,000 âmes, ne remonte, d'après ses propres traditions, qu'au seizième siècle de notre

^re. Jusque-là, ses vallées ne renfermaient que des *ibu8 indépendantes, isolées et à demi sauvages, [ais, vers cette époque, trois lamas du Thibet, ippartenant à la secte des Doukpas , quittèrent leur pays après la victoire de Técole rivale. S'étant un jour rencontrés au pied de Kinchinchinga avec un chef nommé Pemcho Nâmguay , ils résolurent de se partager la suprématie politique et spirituelle de la contrée. Leur tentative fut couronnée de succès. Pemcho Namguay fonda le royaume de Sikhim , où ses descendants régnent encore aujourd'hui; quant aux trois religieux , ils couvrirent le pays de lamasseries et firent du bouddhisme la religion officielle du nouvel Etat.

Le Sikhim , qui est enfoncé comme un coin entre le Bhoutan , à Test, et le Népaul, à Touest, s'est vu envahi tour à tour par ces deux redoutables voisins. Il y a environ un siècle , une invasion de Bhoutanais força le rajah d'alors à se réfugier dans le Thibet, où il obtint des troupes pour reconquérir son royaume, après six ou sept ans d'efforts. Quelques années plus tard, les Gourkhas du Népaul englo« bèrent le Sikhim dans Tempire qu'ils étaient en train de fonder sur les pentes méridionales de THimalaya. Le rajah se réfugia encore une fois au Thibet; mais, cette fois, ce furent les Anglais qui, après avoir refoulé les Gourkhas dans le Népaul actuel, lui restituèrent son trône, en 1815.

Le gouvernement sikhimois ne tarda pas à oublier ce service, et, en 1849, le docteur Hooker, au** jourd'hui directeur des jardins de Kew, ainsi que le docteur Campbell, alors superintendant de Dar** jiling, furent faits prisonniers dans une de leurs excursions, par les ordres du divan. Namguay, qui espérait arracher ainsi à TAngleterre la restitution des esclaves fugitifs. La répression de cet attentat ne se fit pas attendre; mais Tapproche de l'expédition anglaise suffit pour amener la libération des prisonniers, ainsi que la soumission du pays. En 1860, de nouvelles difficultés amenèrent une seconde intervention des Anglais , qui débuta d'une façon assez malheureuse. Le détachement expéditionnaire dut repasser la frontière en pleine déroute, et Darjiling parut même un instant menacée. Mais des troupes fraîches effacèrent promptement cet échec, et, trois mois plus tard, lé rajah acceptait les conditions que les Anglais lui dictaient aux portes de sa capitale.

Parmi les stipulations du traité se trouvait le bannissement du Divan , qu'on accusait d'être l'insti* gateur de la politique hostile à l'Angleterre . Namguay se retira au Thibet, où il parait avoir acquis une position fort influente et même un bouton de mandarin. Depuis lors, aucun nuage n'a plus troublé les relations des deux gouvernements. Le Sikhim, outre les obligations communes aux États indigènes

ik

de rinde vis-à-vis de TAngleterre, s'est engagé à entretenir les routes qui mènent de la frontière anglaise vers les passes de THimalaya, et, à cet effet, il reçoit du gouvernement anglais une subvention annuelle de 12,000 roupies (30,000 francs), ce qui est presque le double de ses revenus. Mais il n'en reste pas moins dans une position assez fausse , entre les Anglais, qui lui imposent de leur faciliter Taccès du Thibet, et les Thibétains, qui le lui défendent de la façon la plus formelle. Les premiers le tiennent par Toctroi de leurs subsides; les seconds, par la menace de confisquer certaines enclaves qu'il possède sur leur territoire, au nord de la grande chaîne.

On sait que, d'après les autorités du Thibet, la fermeture de celte province aux étrangers est due exclusivement à des ordres envoyés de Pékin par le gouvernement chinois. A Pékin, au contraire, on répond aux Anglais que c'est uniquement le fait des lamas et des fonctionnaires thibétains. M. Edgar a obtenu un document fort curieux qui jette un certain jour sur cette question; c'est le texte authentique d'une lettre que les ampahs, commissaires impériaux de Lassa , adressèrent , en 1873 , au rajah de Sikhim , lorsque le chief-commissionner de Darjiling tenta de visiter ce prince dans sa résidence de Choumbi, au delà des frontières thibétaines. k Votre État de Sikhim , y disaient les fonctionnaires chinois , confine

au Thibet. Vous savez quelles sont nos intentions et quelle est notre politique. Vous êtes tenu d'empêcher les Anglais de franchir nos frontières. Cependant , c'est entièrement par votre faute , — grâce aux routes que vous leur avez faites dans le Sikhim, — qu'ils ont conçu ce projet. Si vous continuez à agir de la sorte , il n'en arrivera rien de bon pour vous. Dorénavant , vous devrez remplir vos obligations et obéir aux ordres du grand lama Rimbochay , ainsi que du douzième empereur de la Chine. » — On voit par là que la Chine considère le Sikhim comme une sorte d'Etat vassal, au point de'vue politique aussi bien qu'au point de vue religieux; mais les Anglais , étant les plus voisins et les plus redoutables , auront nécessairement le dernier mot dans cette lutte d'influences.

Quelque soin que le rajah mette à remplir ses obligations, je reconnus bien vite, à l'état de la route, que j'avais quitlé le territoire anglais; car, à partir de la rive gauche, elle n'était plus qu'un sentier irrégulièrement tracé dans le taillis contre les flancs de la montagne. A mesure que nous nous élevions, nous iretrouvions ici en sens inverse les difitèrentes zones de végétation que nous avions franchies à la descente du versant opposé , sauf les plantations de thé , qui ne se hasardent pas encore hors du territoire britannique. Une heure d'ascension ilous fit déboucher sur un petit village dont le

chef vint à ma rencontre pour m 'offrir une corbeille d'oranges. Cette agglomération ne comprenait que quelques cases de bambou; mais je fus assez surpris d'y trouver établi, pour Tamusement de la population indigène, un merry go round, une roue de fortune, munie de sièges suspendus, comme on en voit, entre autres, mais plus perfectionnées, dans les Champs-Elysées de Paris.

Quelle ne fut pas ma déception, lorsque je dépassai la dernière case, de rencontrer, confortablement installée à l'ombre d'un figuier, ma caravane, que je croyais déjà près de Namchi ! Il paraît que mon cuisinier, doutant que je pusse me conlenter de quelques sandwiches emportées de Darjiling, avait arrêté ici tout son personnel pour me cuire d'office un déjeuner complet. Je le tançai d'importance, par l'intermédiaire de Kalé Si.ng, et je lui ordonnai de se mettre en route sans plus de retard. Malheureusement, les coulies ont l'habitude de marcher avec une telle lenteur que je dus bientôt me résigner à prendre les devanls avec Chram-Chring et l'interprète.

Parvenus au sommet de la montée, nous longeâmes, pendant plusieurs heures, les pentes d'une vallée sauvage qui descendait du mont Tèndong, tandis que derrière nous se profilait, au-dessus de Darjiling j la masse colossale de Sinchul. Tout à coup, nous entendîmes au loin un grand bruit de

cymbales; c'était, me dit-on, le principal lama de Namchi qui faisait des dévotion^ dans sa maison de campagne située à proximité de la route. Enfin, vers cinq heures, le fourré s'éclaircit, et j'aperçus, à Textrémité d'une clairière, les longues perches surmontées de banderoles qui signalent partout l'approche desgoumbas ou monastères bouddhistes.

A rentrée du village se montrait un fort beau chait. Les chaits sont des monuments religieux, assez abondants dans ces parages, qu'on élève à la mémoire de quelque pieux lama. Ils se composent d'un piédestal à gradins que surmonte un croissant ou plutôt une' coupole renversée, supportant elle-même une haute pyramide effilée à quatre faces. Les chaits correspondent aux stupas qui, dans le sud de l'Inde, renferment les principales reliques du bouddhisme. Ils servent aussi à symboliser l'Eglise bouddhique, et, à ce titre, ils se retrouvent, dans une forme réduite, sur l'autel de chaque temple, à côté de la statue de Bouddha et du livre qui personnifie l'enseignement du maître. On sait que le Bouddha, l'Eglise et la Loi, constituent les trois membres de la trinité ou triade bouddhique. Ayant ensuite longé les cases des moines, nous marchâmes droit sur le temple qui se dressait à peu de distance. Les lamas disaient l'office du soir dans une chapelle voisine ; il fallut m'y rendre afin d'obtenir la permission de m'installer dans le temple

su INDE ET HIMALAYA.

nef par une balustrade ou une cloison à jour. En face de Fentrée se trouve Tautel que domine généralement une statue de Bouddha accroupi, dans Tattitude de la méditation ou de la prière. Autour de cette statue sont rangées des images de Bouddhas antérieurs à Sakhya-mouni et de Bodhisatvas^ saints personnages qui ont mérité le nirvana, mais qui préfèrent se réserver pour le rôle de Bouddhas, chaque fois que le besoin s'en fera de nouveau sentir sur terre, — enfin de Bouddhas célestes^ demi-dieux empruntés aux mythologies voisines et passés à Tétat d'esprits secondaires. — Les murs intérieurs des temples sont couverts de fresques représentant des génieset des démons, tous plus monstrueux les uns que les autres. Enfin , aux piliers sont suspendues des bannières brodées, avec des inscriptions et des scènes mythologiques, où j'ai souvent vu figurer le dieu bleu et la déesse blanche, dont Tattitude, peu susceptible de description, m'avait déjà frappé chez les lamas de passage à Jummou * .

Chaque village a ici un temple et un monastère,

1 Ce symbole semble personnifier Tidée panthéiste de la création ou plutôt de la production du monde par le dédoublement de rétre pHmordial neutre et absolu, quand il passe à l'état de principe actif pour se réaliser dans le temps et Tespacè. L'allégorie semble incontestablement d'origine hindoue et même sivaïte. Parfois le couple écrase sous ses piçds une sorte dé diable qui personnifie sans doute l'éternelle matière , domptée par l'activité divine.

INPE ET HIMALAYA. 315

avec un nombre de moines qui varie de deux ou trois à plus de cent. Ces monastères forment parfois de vraies colonies, comme chez nous au moyen âge. Ils comptent des novices, des frères lais, des moines et des lamas. Quant aux paysans qui cultivent les terres de main morte, ils sont logés à une certaine distance, aucune femme ne pouvant vivre à portée des monastères.

Presque chaque famille du Sikhim destine un de ses enfants à la vie monastique. Les néophytes sont envoyés de bonne heure à un monastère où on leur enseigne la lecture, Técriture, les préceptes et les pratiques du culte. Quand ils ont acquis les connaissances nécessaires, on leur confère Tordination avec une certaine solennité ; mais un fort petit nombre de moines arrive à la dignité de lama, qui constitue un grade tout à fait supérieur dans la hiérarchie ecclésiastique — presque la sainteté sur terre. Les frères lais, qui exercent les métiers nécessaires à l'existence matérielle du couvent, sont, en général, d'habiles artisans qui acceptent sans répugnance les travaux les plus pénibles, tandis que les moines s'abandonnent à une vie d'oisiveté et de contemplation.

Les religieux bouddhistes sont tenus à observer la pauvreté, mais les communautés, qui sont exemptes d'impôts et continuellement enrichies par des donations publiques ou privées, absorbent le

plus clair de la richesse nationale; on comprend, à voir le développement de ces institutions improductives, comment le bouddhisme a du s'effondrer dans rinde sous Fexagération de ses tendances ascétiques. Ces moines font également vœu de chasteté; mais, à cet égard, le grand lama du Thibet peut les relever de leur obligation dans des cas exceptionnels, et, d'ailleurs, le docteur Hooker, qui visita, en 1849, cette partie de FHimalaya, raconte qu'il trouva partout, aux environs des monastères, de vraies colonies d'enfants, invariablement présentés par ses hôtes comme leurs neveux et leurs nièces. Il existe aussi, surtout au Thibet, de nombreux couvents de femmes; mais je n'en ai rencontré aucun dans mon excursion.

Les moines portent une longue robe serrée autour de la taille par une ceinture ; dans leurs cérémonies, ils revêlent une sorte d*étole. Comme coiffure, ils ont une mitre, jaune ou rouge, suivant la secte à laquelle ils appartiennent. Les offices quotidiens se célèbrent au lever et au coucher du soleil, ainsi qu'au milieu de la journée. Ils consistent en une récitation d'hymnes, entremêlée de musique sacrée. On y brûle aussi des parfums devant Tautel, et Ton y fait des offrandes de fleurs, de riîj, de beurre fondu, qu'on place dans de petites tasses de cuivre aux pieds de Tidole principale. Les instruments du culte sont assez curieux. Il y a d'abord des cloches,

des sonnettes et des encensoirs; ils ont la même forme et jouent le même rôle que dans les églises catholiques. Viennent ensuite des trompettes de cuivre, longues de 6 à 7 pieds, faites de plusieurs morceaux qui s'emboitent Fun dans lautre comme les différentes pièces d'un télescope. D'autres trompettes sont en os; elles passent pour être fabriquées avec des fémurs de lamas morts en odeur de sainteté ; mais la contrefaçon s'est glissée ici comme partout , et Ton raconte que des résurrectionnistes thibétains ont été jusqu'à déterrer des cadavres d'Anglais pour se procurer des os d'une taille au delà de la moyenne. Il ne faut pas oublier les conques marines, qui figurent déjà dans les triomphes du Bacchus indien; pêchées sur la côte de Ceylan, elles sont souvent montées en argent avec toute sorte d'enjolivements bizarres. Les cymbales et le gong jouent aussi un grand rôle dans les céré monies religieuses, qu'elles signalent au loin dans la montagne. — Pour les litanies, on emploie un rosaire à 108 grains; mais, dans cet ordre d'inventions, les bouddhistes sont en avance sur l'Église catholique, car ils ont trouvé un perfectionnement, qui n'a pas encore fait son chemin jusqu'à Rome : c'est le moulin à prières, composé d'un cylindre mobile, en cuivre ou en argent, traversé par un essieu de bois. Le fidèle, qui tient le manche en main, fait tourner ce cylindre par une légère vibrais.

318 INDE ET HIMALAVA,

lion du poignet, et chaque révolution équivaut au

prononcé de la prière gravée sur les parois de

l'instrument ou inscrite à l'intérieur sur un morceau de papier; c'est, en général, le fameux verset Om mani padme ont ( littéralement : le bijou dans la fleur de lotus), qui constitue la phrase sacrée du bouddhisme. Les seules conditions à observer sont que le temps occupé par chaque tour du cylindre corresponde à rintervaHe exigé pour formuler la prière à voix basse, et que le mouvement s'accomplisse de gauche à droite, conformément à la disposition de l'écriture thibétaine. Un petit poids attaché

[ --i% .Ms^ .**ï wm.

au cylindre par une chaînette de métal sert à régulariser le mouvement de rotation que les dévots prolongent parfois pendant des heures sans la moindre pause; en même temps, quelques-uns répètent le verset de vive voix, sans doute pour gagner doubles indulgences.

N'oublions pas non plus un Instrument fort original, le dordjj qui, par sa forme, rappelle en petit les foudres que l'antiquité plaçait dans la main de ses Jupiters. C'est, par excellence, l'emblème sacré du bouddhisme ; tenu par l'ofBciant entre le pouce et Tindex, il sert à bénir les fidèles qui ne prennent aucune part aux cérémonies du culte, mais qui entrent irrégulièrement dans les temples, à toute heure de la journée, comme j'ai pu m'en convaincre plus d'une fois, pour se prosterner devant la statue de Bouddha, puis, s'il y a lieu, devant les principaux lamas, en murmurant la formule sacrée et en touchant chaque fois le sol du front.

C'est vers le septième siècle de notre ère que le bouddhisme passe pour s'être introduit au Thibet, et l'on montre encore à Lassa un monastère qu'on dit avoir été fondé dans Tannée 650. On raconte que, vers le milieu du siècle suivant, la doctrine de Bouddha y fut fortement altérée par un certain Gour Rimbochay, originaire de l'Inde, qui introduisit dans l'Église bouddhiste, avec un grand relâchement de mœurs, des pratiques et des sym-

boles essentiellement sivaïtes. D'après des renseignements fournis à M. Edgar par des lamas du Sikhim, Gour Rimbochay aurait enseigné notamment qu'on pouvait atteindre la perfection en remplaçant la stricte observation du célibat et de l'abstinence par des pratiques religieuses et de profondes méditations. Dès lors les moines purent impunément rompre leur obligation de chasteté, sans cependant pouvoir se marier légitimement. Cette doctrine obtint un grand succès parmi des populations peu faites pour Tascétisme de Tlnde. Mais, au commencement du onzième siècle, elle fut vivement attaquée par un autre missionnaire hindou, nommé Tttisha, qui prétendit rétablir la pureté primitive de la foi. De là bientôt un schisme qui dure encore aujourd'hui. D'une part, les disciples de Gour Rimbochay prévalent, sous le nom AeDoukpaSj dans le Bouthan, le Sikhim et le Népaul; ils se distinguent par la couleur brune de leur robe et de leur milre. Les réformés ou Geloukpas, qui s'habillent en jaune, occupent, d'autre part, la majeure partie des monastères thibétains. Ils représentent l'école athée; d'après leur doctrine. Bouddha aurait enseigné que le Nirvana était l'anéantissement de l'existence. Les Doukpas croient, au contraire, à un être éternel et absolu, Adi Bouddha, a l'être existant a par lui-même qui apparut à l'origine des choses « sous la forme d'une flamme w ; ils comprennent

donc le Nirvana comme la destruction de la vie individuelle par son absorption en Dieu. C'est parmi les réformés qu'existe le chef religieux connu sous le nom de Grand Lama. L'influence spirituelle de ce personnage, peut-être le plus important de TAsie centrale, s'étend de Tlnde à la Sibérie. Il est, de fait, le vrai souverain du Thibet; seulement, comme^ par une singulière coïncidence fort favorable à la domination du gouvernement chinois, il a l'habitude de mourir vers l'époque de sa majorité, ce sont les ampahs ou représentants des autorités chinoises qui gouvernent et administrent en son nom.

Le Grand Lama est censé Vavatar d'un célèbre lama qui contribua puissamment à propager la réforme d'Attisha parmi les bouddhistes du Thibet, durant la première moitié du quinzième siècle. Son âme passe pour n'avoir jamais quitté la terre, où elle . ne ferait que changer d'enveloppe depuis plus de quatre siècles. Neuf mois après la mort matérielle de celui qu'on en a proclamé l'incarnation, on re* cherche, parmi les enfants qui viennent de naître dans le pays, ceux dont la conception paraît coïn-* cider avec le moment de ce décès. Souvent on laisse au sort le soin de décider entre les concurrents qui remplisssent cette condition; d'autres fois, on met à leur portée des livres, des vêtements ou d'autres objets ayant appartenu au défunt, et l'on choisit l'enfant qui s'en empare avec le plus d'avi-

dite OU d*adresse. — Le même procédé est suivi pour reconnaître les avatars de moindre importance qui sont destinés à perpétuer, dans la direction de certains monastères, Fâme de leurs fondateurs défunts.

Mes coulies n'arrivèrent que fort tard dans .raprès-midi, un à un ; les deux Lepchas qui portaient ma chaise et ma table ne se montrèrent même pas de toute la soirée, ce qui m'obligea à remplacer la première par un ballot de vêtements et la seconde par une planche mise en travers de deux poutres. Mon diner, que je pris à Tintérieur du temple, ne fut d'ailleurs prêt qu'à une heure assez avan-> cée de la soirée, et je jurai bien de soumettre désormais mes hommes à une surveillance plus active, dussé-je moi-même former Tarrière-garde pour pousser les traînards. Enfin, vers dix heures, je fermai la porte de la chapelle pour me jeter sur ma couchette , trop fatigué pour me préoccuper beaucoup des figures monstrueuses qui, à demi éclairées par les rayons douteux de la veilleuse sacrée, semblaient me poursuivre de leurs yeux glauques et de leurs grimaces diaboliques ; seule, la grande statue blanche de Bouddha paraissait garder, sous ces reflets vacillants, l'expression de sérénité suprême que depuis plus de vingt siècles les sculpteurs bouddhistes ont su donner aux traits symboliques du Maître. Il y avait peut-être une demi-heure

que je dormais profondément, quand je fus réveillé en sursaut par une psalmodie étrange. Me dressant sur ma couche, j'aperçus un vieux moine prosterné qui marmottait ses litanies au pied de Tautel. Je ne sais si le bon vieillard entendait passer la nuit en prières; mais quand je me réveillai pour la. seconde fois, il avait remplacé son nasillement par des ron« flements sonores. Lorsqu'on vint m'appeler au matin, il avait disparu.

Comme nous allions partir, je vis mes deui coulies retardataires sortir tout piteux de la jungle où ils avaient passé la nuit. Je leur ordonnai de se remettre immédiatement en route et les fis prévenir que je leur infligerais Tamende de deux annas chacun pour leur retard de la veille.

De IVamchi , la route continue à monter dans la forêt jusqu'à la crête du mont Tendong, où elle atteint une altitude de 8,700 pieds. S'il faut en juget par les éclaircies qui nous laissaient parfois entrevoir, à travers le feuillage, quelque pic sombre ou quelque sommité neigeuse, — probablement les cimes de Donkia et de Junnou, — - nous aurions eu ici un magnifique coup d'œil sur les plus hautes cimes de l'Himalaya, sans les rideaux de bambous qui nous interceptaient continuellement la vue. La route se tient quelque temps encore à cette hauteur. Avec un peu d'entretien, elle deviendrait excellente ; mais elle me parut tellement négligée que je crus

prudent de quitter ma monture, à l'exemple de Chram-Chring, pour ne pas trop courir le risque de terminer mon voyage au fond d'une fondrière.

Encore était-ce la grande route de la capitale. Mais, un peu plus loin, force nous fut de prendre sur la gauche le sentier de traverse qui mène à Tcheysing par les bois, et c'est alors seulement que j'eus un véritable échantillon de route himalayenne. Audessus de nos tètes, de hauts bambous s'entrecroisaient parallèlement, comme les piques des légions hostiles dans les anciens tableaux de bataille. Lorsque cette sorte de grillage faisait mine de s'éclaircir, c'était pour se grouper en bosquets dont les tiges menaçaient le ciel de leurs faisceaux élancés, tandis que, dans les intervalles, des arbres démesurés lançaient au travers du chemin des racines tantôt ramifiées en chausse-trapes, tantôt perfidement dis* simulées sous le tapis des feuilles mortes. Quelquesunes de ces racines, mises à nu par le ravinement des eaux, formaient de vraies arcades qui semblaient un support artificiel du tronc. Ou bien Farbre avait fini par s'effondrer : il fallait alors le contourner à travers le taillis en se frayant un passage, la hache à la main. C'est la seule occasion où je me sois jamais fait Tidée d'une forêt vierge.

L'humidité de ces fourrés se révèle par l'abondance des mousses qui forment une gaine aux troncs les plus âgés et qui pendent même, comme

une draperie, le long des lianes entrelacées aux branches — donnant ainsi l'exemple, si fréquent dans le monde, d'un parasite qui vit aux dépens d'un autre parasite. Bien que la température atteignit IS'* cent., j'avais presque froid sous cet épais couvert où ne pénétrait aucun rayon de soleil. Longtemps nous longeâmes des pentes profondément ravinées : c'élait une telle alternance de descentes et de montées que je ne tardai pas à soupirer après une vraie montagne. D'autre part, nos chevaux avaient beau tenir de l'écureuil, là même où aucune végétation n'obstruait le sentier, il fallait continuellement mettre pied à terre pour gravir des talus de 45 degrés où nous-mêmes nous n'atteignions le sommet qu'avec l'aide des. pieds et des mains, on ail fours, comme disent les Anglais. Dans les meilleurs endroits, nous avions à rester constamment en éveil sur nos selles pour baisser la tête ou relever la jambe à chaque approche d'un rocher ou d'une branche en saillie. Je ne crois pas qu'on puisse recommander un meilleur exercice aux gens désireux de se dégourdir les membres. Trois jours de cette gymnastique, et le cavalier le moins alerte évoluera sur sa selle avec autant d'aisance que sur un fauteuil à roulettes.

Enfin une dernière ascension nous fit émerger de la forêt sur la crête nue du mont Tingby. Je m'y sentis tout heureux de retrouver un peu d'air et de

soleil; la forêt même la plus luxuriante finit par devenir aussi monotone que la plaine, quand aucune éclaircie ne vient élargir et diversifier l'horizon. Au sommet de Taré te, nous nous reposâmes quelques instants sous un vieux mendong moussu, couvert d'ardoises à inscriptions thibétaines. Les mendongs sont des sortes de longs murs isolés, qu'on rencontre aux environs des monastères et qui semblent avoir pour unique destination d'exciter la piété des fidèles; ils sont formés d'ardoises qui portent généralement des inscriptions pieuses ou des dessins symboliques.

De cette crête, nous dominions à pic la vallée de la Rishup étalée à nos pieds sous les plus efiroyables précipices où il m'ait été donné de plonger le regard pendant mon séjour dans l'Himalaya. Le sentier longe quelque temps Tabime, puis se replonge dans la forêt où il se maintient jusqu'à Tcheysing. Je me croyais presque au terme de notre étape, et le syce qui nous servait de guide me confirmait sans cesse dans cette idée, quand, après une nouvelle heure de marche , il avoua , sur mes récriminatioûs, qu'en réalité il ne connaissait pas exactement la distance et qu'il m'avait simplement répondu pour me contenter. Cependant le soleil se couchait, et la perspective d'être surpris par la nuit en pleine jungle n'avait rien de bien récréatif, ni même de rassurant, en présence des fièvres qui

sont généralement pour un Européen la suite de pareilles aventures. Je poursuivis donc ma route avec une nouvelle ardeur; mes hommes s'arrêtaient toutefois, de temps à autre, pour pousser un appel retentissant et prolongé qui resta longtemps sans écho. Enfin, un cri lointain leur répondit, et j'eus bientôt la satisfaction de voir apparaître dans le crépuscule un groupe d'indigènes, parmi lesquels Chram-Chring, qui avait pris les devants depuis midi pour préparer mes quartiers. Quelques cents pas encore, et nous débouchâmes sur une clairière en pente douce où quelques cabanes se dressaient isolément au milieu de champs palissades. Je dois reconnaître que cette apparition me fit grand plaisir : nous étions en route depuis sept heures du matin, et c'est à peine si vers midi je m'étais arrêté une demi-heure pour déjeuner sur l'herbe. De leur côté, mes hommes étaient littéralement sur les dents.

De toute la journée, nous n'avions croisé qu'un seul passant. C'était un homme de Yampak qui s'en allait vendre des bananes à Darjiling. Je lui en achetai un régime , et je continuai ma route sans plus penser à cette rencontre, quand je le vis courir après notre caravane pour se disputer avec un des coulies. Après plusieurs tentatives infructueuses, je finis par extraire de mon interprète l'explication que le coulie» ayant choisi quelques bananes

pour la valeur de 2 annas , avait carrément refusé de payer, sous prétexte qu'il voyageait avec un sahib (seigneur, titre universellement donné aux Anglais). Cet argument traduisait bien la tendance universelle des indigènes qui, du haut en bas de Téchelle, ne perdent jamais dans l'Inde une occasion d'abuser de Tautorité de leurs maîtres. Il fallut, pour contraindre mon homme à s'exécuter, que je le fisse menacer de payer à sa place et de retenir le double sur son salaire.

Un détail qui mefrappa dans celte étape, c'est la pauvreté apparente de la vie animale au sein d'une aussi luxuriante végétation. Pas un cri de bètc fauve, pas un chant d'oiseau, pas un bruissement d'insecte. Peut-être la saison n'était-elle guère favorable , peut-être aussi la faune du pays préfèret-elle les ténèbres, et effectivement, la nuit, j'ai entendu des chacals hurler jusque sous mes fenêtres dans les rues de Darjiling. Un autre élément de vie qui semble manquer à cette région, c'est l'eau courante : depuis mon passage de la Rungit, je n'avais plus rencontré une rivière, ni même un ruisseau; ce serait à croire que, sans ses glaciers, l'Himalaya n'aurait pas d'eau pour former ses torrents.

Comme je m'approchais du village, je vis tout à coup un serpent de feu courir à travers l'ombre naissante sur le flanc des hautes montagnes qui se dessinaient vaguement à travers la vallée. Eu y

regardant avec plus d'attention, je découvris que ce sillon lumineux se composait de quinze à vingt grands foyers échelonnés à peu de distance ; c'étaient des jungles qu'on défrichait à la mode du pays pour les ensemencer au prfntemps. On voit que les méthodes d'agriculture sont encore assez primitives au Sikhim.

Le khazi du district m'attendait à l'entrée des premières maisons. Il m'offrit l'hospitalité dans sa case, cabane en bambou d'apparence assez propre, mais vide de tout ameublement. Les khazis, qui correspondent aux collectors de l'Inde anglaise, ont pour principale mission de lever Fimpôt au profit du rajah ; ils exercent aussi le pouvoir judiciaire en premier ressort^ Comme dans tout l'Orient, le souverain est réputé le seul propriétaire du sol ; toutefois, en fait, la coutume reconnaît aux cultivateurs certains droits de possession. Ainsi, s'ils n'ont pas la liberté de vendre leurs terres, ik peuvent du moins céder à prix d'argent le droit d'utiliser les travaux de mise en culture qu'ils y ont exécutés : terrassements, rigoles d'irrigation, etc.; ils sont, en outre, protégés dans leur possession contre tout envahisseur qui n'a pas reçu un titre meilleur du souverain. Suivant M. W. Edgar, toutes les contributions du Sikhim se résolvent en un impôt unique, proportionnel à la fortune présumée de chaque habitant, sans qu'on y fasse de distinction entre la terre et les

troupeaux ou les autres richesses mobilières. C'est le système qui parait prévaloir dans tous les États indo-chinois. Les biens des monastères échappent aux taxes, et, comme ils prélèvent, en outre, une certaine dîme sur les récoltes, il est aisé de deviner combien ces institutions parasites doivent contribuer à Tappauvrissepient général du pays.

Comme je venais d'achever mon dîner, je vis tout à coup entrer dans la case Chram-Chring et mon interprète, suivis du khazi et d'un quatrième indigène qui disparaissait dans une robe sombre à larges manches sous un chapeau plat de feutre noir. Derrière ce groupe, deux coulies portaient une douzaine d'œufs et plusieurs livres de beurre enveloppées dans des feuilles de bétel qu'ils déposèrent à mes pieds, tandis que le principal personnage de cette étrange ambassade me tendait, avec force salamalecs, une petite écharpe de soie grise. L'interprète m'apprit que j'avais devant moi un envoyé de S. H. le rajah du Sikhim. Ce prince, qui revenait d'un pèlerinage au sanctuaire de Tassiding, se trouvait précisément campé au pied de la montagne, et, comme il avait reçu avis de ma présence, il me faisait offrir une entrevue pour le lendemain. J'acceptai avec empressement ; mais, à peine l'envoyé reparti, Chram-Chring me fit respectueusement observer que pour me conformer au cérémonial du pays, je ne pourrais me présenter devant Sa Hautesse sans

avoir, de mon côté, une écharpe de soie à lui ofifrir. Grande était ma perplexité, quand le rusé lepcha me suggéra Tidée de restituer simplement Técharpe que le rajah venait de m'envoyer et qu'il n'avait probablement jamais vue de près : en tout cas, l'étiquette était sauve. Aussi, la conscience tranquille, me hâtai-je de chercher sur m.on lit improvisé un repos dont j'avais le plus grand besoin.

Le lendemain, éveillé de bonne heure parChram- Chring, je descendis par un sentier assez abrupt vers le confluent de la Rungit et de la Rumman. Les vallées de ces deux rivières forment en se confondant un amphithéâtre de gradins boisés qui se détache vigoureusement en vert sombre sur Tarrièreplan des neiges éternelles. Au centre de ce cirque, que surplombent les huit mille mètres de la haute chaîne, se dresse isolément une lourde colline en pain de sucre ; c'est sur cette crête que s'élève le monastère de Tassiding, à cinq mille pieds environ d'altitude.

Comme nous atteignions, après une heure de descente, les bords de la Rumman, j'aperçus sur la rive opposée un vieillard vêtu d'une jupe bariolée, et coiffé d'un chapeau chinois en forme de cloche, avec une aigrette en plume de paon. C'était le maître des cérémonies que le rajah envoyait à ma rencontre avec quelques soldats. Sa Hautesse elle-même m'attendait, à une centaine de mètres plus loin, sur un

petit monticule qui dominait le confluent des deux rivières. Les gardes, pour je ne sais quel motif, avaient Tair de se dissimuler dans les broussailles de la jungle; mais une foule de courtisans se pressait aux abords de la tente royale qui occupait le sommet du mamelon. C'était une tente de cérémonie [durhar tent), complètement ouverte sur le devant et exhaussée à plusieurs pieds du sol; le rajah s'y tenait assis, en face de Tentrée, ayant son jeune frère à ses côtés. Thotub Namguay, maharajah du Sikhim, n'a encore que quinze ans; c'est un jeune homme à la physionomie intelligente, malheureusement gâtée" par une lèvre fendue en bec de lièvre. Il portait une longue robe de brocard, toute reluisante d'or, avec des bottes de cuir rouge à hauts talons et un chapeau de feutre noir à larges bords. Ayant mis pied à terre, je fus reçu par un beau vieillard à la tête rasée et aux pieds nus, portant une veste de soie richement brodée sur une jupe brune. C'était Changzeb, le fameux divan qui gouverne le Sikhim depuis plusieurs années et qui passe pour un des hommes d'État les plus intelligents des royaumes subhimalayens. Il me conduisit par la main jusqu'au seuil de la tente, où je m'assis sur un escabeau placé à la gauche du prince. En face de moi, un lama tenait à la main un moulin à prières qu'il fit tourner pendant toute la durée de l'entrevue ; je croyais d'abord que c'était pour m'exorciser^

mais j appris dans la suite que c'était, au contraire, pour me faire honneur et me procurer des indulgences à bon marché.

Le rajah, après m'avoir souhaité la bienvenue, me fit apporter une coupe de murwd, liqueur douce, mais traîtresse, fabriquée avec de Torge fermentée. On Taspire, comme nos sherry -cohhler s, au moyen d'un roseau qu'on trempe dans le vase, mais qu'on se garde bien de jeter après s'en être servi. Sa Hautesse fit ensuite déposer à mes pieds un nouveau panier d'œufs, — du lait frais enfermé dans une tige de bambou, — un panier de biscuits népaulais, que j'appréciai fort, au bout de quelques jours, quand le pain vint à me manquer, — du riz, des oignons, — enfin, une couverture bariolée et une pièce de soie fabriquée dans le pays. En même temps, on amenait devant la tente deux moutons destinés à grossir mon troupeau. Après avoir fait signe à mes coulies d'emporter ces divers présents, je remerciai le prince de sa générosité; à quoi il répondit en exprimant la crainte que je n'eusse à me plaindre du pays. Je lui répliquai naturellement que je n'avais jamais voyagé avec autant d'agrément, et il termina l'entretien en m'annonçant qu'il avait partout expédié l'ordre ce de me traiter conformément à mon rang et d'aplanir tous les obstacles sur mon passage yi .

Cet échange de phrases prit bien un quart d'heure ;

car, outre les pauses que nécessitaient nos efforts d'imagination pour poursuivre cet assaut d'éloquence, nos paroles ne pouvaient atteindre leur destination qu au prix d'un long circuit. Il me fallait d'abord exprimer mes pensées en anglais à mon interprète qui, placé sous Testrade, les traduisait aussitôt en népaulais pour Tusage de Chram-Chring. Celui-ci, debout à l'entrée de la tente, les formulait alors en bhoutia, le langage ofGciel du Sikhim. Enfin, elles étaient transmises à Sa Hautesse parle divan qui, les mains jointes et les yeux baissés, se tenait à quelques pas du siège royal. La réponse m'arrivait par la même voie, et Ton se doute s'il a dû rester des paroles en chemin.

M'étant remis en route après un dernier échange de politesses, je redescendis du mamelon par le versant opposé, pour franchir, sur un pont de bambou assez délabré, la grande Rungit, qui, voisine de sa source, coule ici à Tétat de torrent dans un lit encaissé et pittoresque. Les roches métamorphiques qui la bordent sont marquées de nombreuses stries dénotant d'une façon incontestable l'ancienne extension des glaciers dans ces parages où croissent aujourd'hui palmiers et bananiers. L'ascension de Tassiding commence immédiatement sur la rive droite par un chemin tellement escarpé que Ton n'y peut chevaucher avant le second tiers du trajet. Je n'étais pas en marche d'une demi-heure qu'un bruit

de tambourins me fit tourner la tête dans la direction de la vallée. C'était le cortège du rajah qui gravissait la montagne opposée dans la direction de Tcheysing. Les deux jeunes princes étaient portés dans des jampans, sorte de chaises à porteurs découvertes ; leurs principaux officiers les entouraient à cheval; à Tavant-garde marchaient une vingtaine de cipayes en tuniques rouges, avec de longs fusils probablement à mèche ou à silex.

Page 1