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CHAPITRE VIII

LE SAMTARIUM DE DARJILING

Projets d'excursion dans le Sikhim. — - Le ferry du Gange. — La vallée de la Mahanùddi. — Le camp du député-commissaire. — A cheval dans le Teraï. — Forêt vierge. — Le bungalow de Punkabarri.-;— Kursiong et la culture du thé.— - Darjiling et son climat. — Panorama des plus hauts pics du globe. — Ascension au mont Sinchul. — Écoles et temples.

Mes deux visites à THimalaya, s'il faut tout dire, n'avaient pas complètement répondu à mon attente. J'ai raconté comment la station de Massourie, perchée à six mille pieds d'altitude sur Tavant-plan du du massif, donne une vue trop lointaine et trop restreinte des neiges éternelles, et, quant à la formidable barrière de douze mille pieds qui s'allonge comme un mur de glace entre les plaines brûlantes du Punjab et les fraîches vallées du Cachemire, elle manque de ces dentelures hardies qui ajoutent tant de pittoresque aux panoramas de nos Alpes. Aussi, dès mon arrivée à Agra, m'étant rencontré avec M. Ware Edgar, député-commissaire de Darjiling,

qui g'en retournait dans son district, acceptai-je avec empressement l'invitation d'aller le rejoindre quelques jours plus tard pour faire une troisième tentative vers la partie orientale de THimalaya, là ou les plus hautes montagnes du globe surplombent à pic, de leurs vingt-neuf mille pieds, les vallées basses du Népaul et du Sikhim.

LMntérieur du Népaul est complètement fermé aux Européens. Quant au Sikhim, j'étais d'autant plus désireux d'y pénétrer que , outre l'attrait de ses paysages, ce petit royaume offre d'intéressantes par* ticularités au point de vue politique et religieux. Placé entre l'Inde anglaise et le Thibet, il figure un champ de bataille que les influences hostiles de TEurope et de l'Asie se disputent encore à travers l'ascendant rival des fonctionnaires britanniques et des mandarins chinois. Il verra probablement passer, à travers les gorges de ses montagnes, la première grande route de Tlnde vers le Thibet, lorsque les autorités de ce demies pays auront renoncé, par raison ou contrainte, à leur politique d'exclusivisme national. Enfin, il renferme les seuls sanctuaires que le bouddhisme possède encore dans cette péninsule hindoustanique où il prit naissance, il y a plus de deux mille ans, et où il régna en maître pendant près de dix siècles.

Le 9 février , je quittai donc Agra par le chemin de fer qui descend la vallée du Gange et qui me dé-

posa» dans la nuit du surlendemain, à la petite sta*tion de Sahibgunge, soixante-dix lieues au-dessus de Calcutta. Je m'installai aussitôt dans la salle du restaurant pour attendre le jour, et, comme dans rinde on ne voyage jamais sans son matelas ni son oreiller, je ne tardai pas à m*endormir dans toutes les conditions de confort désirables. Un peu avant Taube, toutefois, je fus réveillé par le train de Calcutta qui m'amenait deux compagnons de route, jeunes planteurs anglais qui s'en retournaient dans leurs domaines de Kursiong, près de Darjiling. Lun d'eux, surtout, qui paraissait un charmant causeur, me donna des détails fort intéressants sur la culture du thé, qui a amené un certain nombre d'Européens à s'établir dans cette partie du Bengale; malheureusement, selon la trop fréquente habitude des planteurs dans l'Inde, il accompagnait la conversation d'un tel recours à sa gourde de brandy, qu'au moment de notre départ, il offrait déjà les symptômes d'une surexcitation un peu extraordinaire pour cette heure matinale.

Nos domestiques indigènes ayant hélé des coulies pour transporter les bagages à Tembarcadère, nous descendîmes vers le Gange, où chauffait le steamer de Caragola. Le Gange fut un moment sillonné de petits vapeurs qui offraient alors un moyen de commu* nication bien supérieur aux routes de terre. On aurait pu croire que leur concurrence allait écraser la

navigation indigène, réduite à de lourds radeaux, surmontés d'un toit en bambou, qui avançaient à la perche plus encore qu^à la rame. Mais le chemin de fer est venu bientôt disperser les steamers qui ont été reprendre ailleurs leur rôle de pionniers, et les bar* ges traditionnelles du pays sont restées le véhicule préféré des indigènes qui trouvent les voies ferrées trop dispendieuses pour leurs marchandises. De toute la flottille à vapeur qui, il y a quelques années, fréquentait les eaux du Gange, il ne reste plus au« jourd'hui que ce steamer-ferry pour conduire de Sahibgunge à Caragola les voyageurs de Darjiling, et il leur sera même prochainement inutile, grâce à la construction d'une ligne directe entre Calcutta et le pied de THimalaya.

Partis à huit heures, en compagnie de nombreux indigènes qui s'entassent à Tavant, nous remontâmes le fleuve avec une extrême lenteur à travers des bancs de sables mouvants qui, d'après le capitaine, se forment et se déforment souvent en moins de vingt-quatre heures. Deux matelots natifs, juchés sur la proue, jettent continuellement la sonde en criant la profondeur de Feau pour régler les mouvements du navire qui parfois ralentit, stoppe, tâtonne et revient même en arrière , à la recherche d'un chenal plus favorable. Le Gange, qui, à l'époque des pluies, atteint quatre à cinq kilomètres de largeur, en mesure à peu près la moitié pendant

riiii/er. Par moments, on eût dit que nous navi* guions dans un lac à demi asséché, et lorsque les collines du Rajmahal, qui fermaient Fliorizon du sud, se furent repliées vers l'intérieur, nous n aperçûmes plus dans toutes les directions que des berges jaunâtres et des bas-fonds sablonneux. Plus un village, une maison, ni un arbre. On eût pu se croire en plein désert de Tlndus.

Vers midi, le steamer s arrêta à un confluent du bras principal, et Ton nous annonça qu'à raison de la sécheresse nous aurions à poursuivre notre trajet sur des barges envoyées de Caragola à notre rencontre. Je choisis la plus propre des embarc^lions avec mes deux compagnons européens, et, le transbordement opéré, nous prîmes les devants, à Taide de deux cordes tirées chacune, par un batelier qui courait sur la rive, pendant que d autres indigènes , debout aux deux extrémités du bateau, régularisaient avec de longues gaffes les mouvements de la barge. A chaque instant, nous touchions avec plus ou moins de violence ; aussitôt notre équipage de saulcr à Teau pour nous remettre à flot, sans souci des alligators, qui pourtant fourmillent dans ces lagunes. Nous finîmes par nous échouer sur un large banc émergé qui nous barrait complètement le passage. Heureusement, la difficulté était prévue, et Ton nous annonça de nouveau que d'autres embarcations attendaient les passagers dans un bras voisin.

Comme notre équipage n'aurait pu transporter tous nos bagages, même avec l'appoint de nos domestiques, force nous fut d'en prendre nous-mêmes une partie sur le dos — ce qui laissait fortement à désirer dans un trajet de plusieurs cents mètres sur des sables mouvants dont les particules micacées réfléchissaient les rayons brûlants du soleil. Un de mes compagnons était, du reste, complètement hors de service : le jeune planteur à la gourde, qui nous suivait en trébuchant sur le bras de son ami. Enfin, nous nous installâmes tant bien que mal à bord d'une nouvelle barge qui, après deux heures de ( navigation assez ardue, nous débarqua sur le quai de Caragola.

Nous nous dirigeâmes immédiatement vers le dak bungalow qui se dresse au milieu d'un village assez malpropre et assez pauvre d^apparence. Les dak bungalows représentent pour les Européens les caravansérais des indigènes. Ce sont des maisons battes et entretenues par lé gouvernement à Tusage des voyageurs européens qui y ont droit à une thambre, moyennant une roupie (âfr. 50 C;) par jour ; les plus huppés dé ces établissements ont des matelas et des draps, les autres ne possèdent qu'un lit de fer et un miroir ébréché'. Ils sont générale-^ ihent habités par un khansama) ou cuisinier, qdi eât tenu de pourvoir à la nourriture de ses hôteiâ, Conformément à un tarif arrêté par rautdritè: On

paye cV ordinaire une roupie par repas ; il est vrai que les ressources du garde-manger s'y réduisent au classique chicken curry de Tlnde, c'est-à-dire à la poule au riz assaisonnée de tous les condiments imaginables, plus des œufs et du thé ou du café. Aussi le voyageur avisé ne se hasarde-t-il jamais dans Tintérieur sans un panier de provisions bien rempli. A peine eus-je commandé mon dîner que, désireux de prendre les devants sur mes compagnons , j'envoyai mon domestique s'enquérir des moyens de transport pour atteindre l'extrémité de la route carrossable qui se prolonge pendant environ quarantecinq lieues au nord de Caràgola. J'avais le choix entre des chars à bœufs, qui sont d'un bon marché exti*aordinaire, mais qui font seulement quatre milles àThéure, — le cabriolet du courrier, qui dévore Tes* pace et qui passe pour un véritable instrument dé tor-' ture, — iQ^dak gharries oufiacresdu gouvei*némeilt, qui possèdent de grandes qualités, mais qui ont lé tort de coûter trois cents francs, — enfin lés dàks dé la w concurrencé « , qui vont un peu moins vite, mais qui reviennent à plus dé moitié moins cher. Je mé décidai poiir un dé ces derniers véhiculés, et, une demi-héuré plus tard^ je voyais déboucher devâilt le buhgalow une sorte de couplé sans fenêtre avec des portes à rainures, suffisamnient alldngé pour qu'en se couchant de travers et en foùrrarit leâ jambes danà une cavité ménagée sous le siégé ^

un homme de taille moyenne pût s'y mettre dans une position quasi horizontale. Mon matelas fut posé sur les coussins, mon domestique hissé sur Timpériale, en compagnie des bagages; je me glissai moi-même dans la boite roulante, comme un lapin dans son terrier, et, après un léger conflit de volontés entre le cocher et ses chevaux, nous ne tardâmes pas à voir Caragola disparaître derrière le nuage de poussière qui est le compagnon obligé du voyageur dans les plaines de Tlnde.

Des relais s'échelonnent le long de cette route à chaque intervalle de deux lieues. Les petits chevaux arabes qui font ce service sont assez mal nourris, et, déplus, fort vicieux. Aussi se refusent-ils généralement à partir, et les cochers, qui usent rarement du fouet , perdent nombre de minutes en cris, prières et imprécations, aussi inutiles que retentissants. En désespoir de cause, les palefreniers poussent aux roues, tandis que d'autres s'attellent aux chevaux eux-mêmes, comme pour leur parsuader qu'ils sont déjà en mouvement. Il est assez curieux que ce procédé réussisse presque toujours ï les mettre en branle, et, une fois lancés, ils franchissent consciencieusement leurs six milles, sans s'arrêter, au trot et même au galop. Aussitôt arrivés, ils sont dételés, bouchonnés et tranquillement ramenés à leur point de départ par un palefrenier qui a accompagné la voiture depuis le dernier relais.

Une grande foire se tenait précisément sur une île du Gange , en face du Caragola. Le temps me manqua pour la visiter; mais, tout le long de la route, je rencontrai des groupes d'indigènes, à pied, à cheval, en char à bœufs, qui s'y rendaient avec leurs marchandises ou qui en revenaient avec leurs emplettes. Le soir venu, ces voyageurs s'arrêtent où ils se trouvent et campent par familles à Tabri des manguiers qui parsèment la campagne j

Vers minuit, je m'éveillai par un magnifique clair de lune. Étonné de ne sentir aucun mouvement et de n'entendre aucun bruit, je mis la tète à la portière. La voiture était arrêtée en face d'une large rivière, les chevaux avaient disparu ; cocher et domestique se reposaient dans le sommeil du juste. Il paraît que nous attendions le bac et que probablement le pas* seur était endormi. Longtemps nous nous égosillâmes à le héler de concert, et je commençais à désespérer, quand nous vîmes se détacher de l'autre rive une large barque à fond plat qui nous eut bientôt pris à bord et débarqués au seuil du relais voisin. Lorsque je me réveillai de nouveau, tout endolori par les cahots de la nuit, nous venions de dépasser la ville deKishengunje, et le jour commençat à paraître. J'aspirai avec délices la brise du matin, qui, arrivant, humide et fraîche, des niontagnes encore invisibles, me caressait délicieusement Tépiderme desséché par les vents brûlants et secs de la

plaine hindoustanique. Nous dépassâmes encore un certain nombre de i/illages, et, vers midi, nous nous arrêtions au bourg de Titalyah, où je trouvai des chevaux envoyés par M. W. Edgar, pour me conduire à son camp, alors dressé dans le voisinage. Je ne m'arrêtai, que le temps de prendre un déjeuner sommaire au dak bungalow, et bientôt je me trouvai chevauchant sur la rive gauche de la Mahanudi à travers un pays d'aspect tout nouveau. Des faisceaux de bambous y forment partout d'élégants bosquets qui sembleraient plantés par la main d^un jardinier. Sous les longues feuilles des bananiers se laissent entrevoir des groupes de cabanes où les cloisons en lattes de bambou remplacent avanta-* geusement les murs en terre durcie des villages bengalais. La rivière, grossie par les neiges de l'Himalaya, serpente sur un lit de galets, à travers de verdoyants pâturages où paissent de nombreux ti*otipeeiilx ; dans ses eaux rapides et cristallines , des enfants s'ébattent, des poissons bondissent, des pécheurs jettent leurs filets, tandis que, sous les ombrages de ses rives , de jeunes gars fort peu vêtus lutinent des fillettes gracieusement enveloppées d'une tunique attachée sous les bras et terminée par une jupe bariolée. Tout ce tableau exhale un parfum d'idylle que né dément pas le doux éclat d'un ciel tamisé par uite brume légère, comme ed certaine jours de nôtre automne.

Le camp de M. Edgar, qui s'élevait devant le vil* lage de Phansidewa, sur la rive gauche de la rivière, n'était qu'une installation provisoire de trois à quatre tentes. Mon hôte venait de se rendre à la cutcherry^ résidence des autorités cantonales, qui se voyait à quelques minutes du camp. C'était une grande case de bambous, bâtie sur pilotis et séparée par des cloisons à jour. A Feutrée se tenait un poste de gendarmes natifs qui me présentèrent les armes en ma qualité d'Européen. Je trouvai M. Edgar au fond de la salle principale qui servait de prétoire, assis à côté du teshildar, ou sous-préfet indigène, sur une estrade qu'entourait la foule des natifs, plaideurs, solliciteurs et simples curieux. Mon hôte me reçut avec beaucoup de cordialité, et, après avoir mis une de ses tentes à ma disposition, m'offrit de m'accom* pagner lui-même jusqu'à Darjiling, pour y organiser mon expédition dans les montagnes du Sikhim. Notre départ fut fixé au lendemain matin.

Le district de M. Edgar s'arrête à la rive droite de la Mahanudi. Mais le canton qui en forme la partie méridionale a longtemps passé pour si insalubre qu'on a arbitrairement placé son chef-lieu sur le bord opposé, dans le district voisin de Julpigori. La Mahanudi marque en effet la limite de cette région marécageuse qui, sous le nom de Teraï, forme, au pied méridional de l'Himalaya, une des zones les plus malsaines du globe. Que ce soit la nature spon-

gieuse d'un sol imbibé d'humus, la fermentation produite par la combinaison d'une extrême humidité avec une extrême chaleur, ou enfin Tabsence de pente forçant les eaux descendues de THimalaya à séjourner dans les replis de cette dépression natu» relie avant de s'ouvrir un chemin à travers les plaines de l'Hindoustan , — toujours est-il qu'une nuit volontairement passée dans le Teraï équivaut à une tentative de suicide, et que chaque année plus d'un Européen, parti pour retremper ses forces dans l'air pur de Darjiling, paye de sa vie un simple séjour de quelques heures dans ce domaine de la. jungle Jèver. Les seuls habitants qu'on y rencontre sont des Mechis, une tribu de sauvages au teint olivâtre, doux et inoffensifs, qui brûlent les jungles pour y cultiver un peu de maïs.

Cependant, quand le lendemain j'eus franchi la rivière après un recours préventif à mon flacon de quinine, je remarquai avec surprise que, mèmeaprès la disparition complète des cultures, le pays n'avait guère changé d'aspect. C'était toujours. la jungle aride et brûlée, irrégulièrement plantée de figuiers, d'acacias, de bambous, qui arrêtaient la vue' dans toutes les directions sans constituer de forêt continue. Quelques mares croupissantes, disséminées dans les plis du terrain , ofiraient seules un fondement à la mauvaise réputation du lieu \ Nous

1 L'impôt foncier fourni par ce district a presque doublé

finimes par nous engager dans des forêts de sdl (shorea rohusta) , essence assez fréquente dans le Bengale, qui commence à être appréciée au loin comme bois de construction. Jusqu'ici, bien que le ciel fût sans nuages, j'avais vainement sondé l'horizon pour découvrir les hautes montagnes que je savais se dresser devant nous à quelques kilomètres de distance. Tout à coup, par-dessus le rideau des sais, je démêlai une sorte de muraille bleuâtre qui se détachait vaguement sur un azur gris de plomb, saturé par la vapeur d'eau; c'était THimalaya, qui, par les temps clairs, se découvre parfois à plus de cinquante lieues! Presque aussitôt, tournant sur la droite après avoir passé les premières plantations de thé , nous commençâmes à gravir les terrasses d'alluvion qui s'étagent sur le flanc méridional de la chaîne jusqu'à une hauteur de mille pieds environ, et qui rivalisent en insalubrité ai^ec les parties les plus mal famées du Teraï. A mesure que nous montions , Pair devenait de plus en plus lourd et opaque ; c'est à peine si , à travers ce bain de vapeurs tièdes, nous entrevoyions encore le globe blafard du soleil ,

depuis dix ans, ce qui indique un certain développement des cultures, et Ton conçoit qu'ici comme ailleurs l'insalubrité doive décroître en raison inverse de l'agriculture. Dans la plaine, c'est le riz, et sur Ses premières assises, le thé, qui chaque jour fait reculer la jungle. La valeur de la terre a plus que décuplé depuis dix ans dans le district de Darjiling, et la population s'y est élevée de 15,000 à plus de 150,000 âmes depuis 1850.

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tandis qu'une odeur acre et nauséabonde nous saisissait à la gorge et nous attaquait le palais.

Bientôt , contournant une des petites vallées qui frangent ces contre-forts, nous pénétrâmes dans une forêt dont rien ne peut dépeindre la magnificence : essences inconnues, aux formes bizarres et aux troncs démesurés, — plantes parasites s'entre-croigant en tous sens pour former un couvert impénétrable aux rayons .du soleil, — inextricables fourrés où même les bêtes féroces doivent avoir peine à se frayer un passage. Le sol y résonne sous les pieds des chevaux qui enfoncent dans le fumier accumulé par d'innombrables générations de feuilles mortes , et quand, çà et là , le cours d'un petit torrent y ouvre à la vue une courte échappée sur les profondeurs mystérieuses de ce fouillis végétal, on s'attendrait à y voir* glisser , sous quelque forme fantastique, le spectre même de la fièvre à rafTùt de ses victimes. Les seules habitations humaines qu'on rencontre dans ces parages se groupent sur la cime des pitons qui dominent cette mer de verdure, comme les cônes volcaniques émergés à la surface de TOcéan. Enfin, gravissant une dernière paroi, j'éprouvai comme un sentiment de soulagement à atteindre, vers 1,800 pieds de hauteur, le village de Punkabarri , où se retrouve la route directe de Darjiling. Le bungalow de Punkabarri, que son altitude met à Tabri des miasmes, est un vrai port de refuge pour

les voyageurs qui ont à traverser cette partie du Teraï. Des fenêtres on a une vue magnifique sur tout le bassin inférieur qui apparaît, à travers la brume, comme une immense nappe sombre entrecoupée de bandes grisâtres et de rubans argentés; on voit bien d'ici aux sinuosités de ces rivières combien les eaux du Teraï ont de peine à trouver leur écoulement vers le sud.

De Punkabarri nous continuânies à nous élever, par une excellente route à lacets , le long des escarpements boisés qui forment les premières assises rocheuses de THimalaya. L'air devenait de plus en plus frais; mais Thumidité ne cessait d'augmenter, et lorsque, vers quatre heures, nous atleignimes la petite ville de Kursiong, à 4,800 pieds d'altitude, nous nous trouvâmes littéralement dans les nuages. On nous affirma qu'on n'y avait plus vu le soleil depuis quinze jours, bien qu'il n'y fût pas tombé une goutte d'eau; c'est ce que les gens de la localité appellent leur premier printemps, et, en efiet, ce brouillard permanent semble dû aux premiers vents du sud qui se refroidissent au contact des montagnes. Nous passâmes la nuit dans une excellente auberge, le Clarendon hôtel, tenu par un vrai type de pionnier anglo-saxon, robuste vieillard, à l'aspect énergique et au franc parler , qui a refait sa fortune dans cet établissement après avoir échoué dans les plantations d^e thé.

Kursiongest en plein pays de thé. Tous les versants des montagnes sont couverts à perte de vue par des plantations qui feraient songer aux coteaux du Rhin et de la Moselle , si le misérable arbuste à thé . étriqué par les procédés industriels, pouvait rivaliser d*élégance avec les larges pampres de nos vignobles. Le thé, qu'on trouve à Télat sauvage dans la province voisine.de TAssam, prospère ici aussi bien qu'en Chine; il y fleurit même jusqu'à 5,500 pieds d'altitude, mais ce sont les plantations situées audessous de 3,000 pieds qui passent pour donner le meilleur rapport. Ajoutons que Tabondance des pluies sur les flancs méridionaux de THimalayarend toute irrigation superflue, en même temps que la pente du terrain empêche l'accumulation des eaux.

Quand un planteur s'est assuré une concession de terres , il coupe ou brûle la jungle , retourne deux fois le sol , sème la précieuse plante dans des trous alignés à quatre pieds d'intervalle, etenfin, au bout de trois ans, commence à recueillir les feuilles qui sont aussitôt séchées au soleil, agglutinées à la main et grillées au four. C'est entre 1856 et 1859 que la culture du thé s'introduisit dans cette partie de l'Inde. Le succès des premières tentatives fît croire à la découverte d'un nouveau Pactole, et, la spéculation s'en mêlant, on eut bientôt la a tea mania )) qui, comme la » cotton mania » de Bombay , jeta le désordre sur tous les marchés de l'Inde et de la

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métropole. Des « jardins à thé y> , achetés ou inventés par. des intermédiaires intelligents, furent mis en actions pour dix fois leur valeur, si bien que, vers 1866, une réaction, aisée à prévoir, faillit compromettre à jamais la culture du thé dans Flnde. Mais cette crise, comme il arrive souvent, ne fit que dégager Tatmosphère, et aujourd'hui, d'après un rapport officiel de M. W. Edgar au gouvernement de Calcutta, l'industrie du thé se trouve dans une situation bien préférable et bien supérieure à sa prospérrté apparente d'il y a dix ans. A la fin de 1873, il y avait près de 15,000 acres de plantations dans le district do

Darj iling. Les principales plantations sont gérées pour le compte de grandes compagnies anglaises; on cite cependant des propriétaires qui, arrivés avecdes capitaux suffisants, ont fini par s'enrichir, à force d'énergie et d'intelligence, dans l'exploitation de leur conces* sion originaire. Mais, de Tavis unanime, il s'en faut jusqu'ici que cette industrie ait réalisé toutes les prévisions économiques et sociales de ses promoteurs. A quelques pieds au-dessous de Kursiong, on aperçoit dans une vallée latérale les blanches maisons de Hopetown ou Espéranceville , colonie de planteurs, inaugurée en 1857 d'après la méthode américaine par la fondation d'une église, d'une école, d'une bibliothèque et d'une pharmacie. Toutefois, l'Inde n'est pas l'Amérique, et aujourd'hui la ville nouvelle manque encore d'un élément essen-

liel : les habitants. Même dans THimalaya on a du renoncer à Tacclimatation des Européens , qui peuvent bien y retremper leurs forces épuisées par les chaleurs de la plaine,. mais qui semblent incapables d'y fonder la famille et d'y perpétuer la race. D'après les médecins qui ont étudié l'action du climat indien $ur rbomme d'Europe , la première génération de blancs nés dans Tlnde se dislingue déjà par sa fai« blesse de corps et d'esprit, la seconde ne produit plus guère que des rachiliques et des idiots; quant à la troisième , on n'en a jamais entendu parler ^ • Aussi la plupart des Anglais , fonctionnaires ou colons, qui viennent s'établir dans Tlnde, n'y vont-ils que pour s'enrichir, avec l'arrière-pensée d'un prompt retour dans leur patrie.

Nous quittâmes Kursiong le 14?, à dix heures du matin, toujours parle même brouillard, qui laissait

^ Si l'on objecte que les Aryens de Flnde sont un rameau détaché de notre propre race, nous ferons observer qu'il sufGt de mettre le pied dans l'Inde pour constater à quel point lo gang des castes supérieures, môme les plus pures, a dû se mélanger aux races aborigènes. Il est très-probable que le sys« tème des castes da(e d'une époque postérieure aux premières invasions des Aryas, quand les législateurs du peuple conquérant reconnurent que cette barrière sociale et religieuse était l'unique moyen d'empêcher l'absorption complète de leur race par les populations inférieures du pays. — Peut-être aussi, à l'époque de Finvasion aryenne dans l'Inde, notre race n'avaitelle pas encore acquis, par un long séjour sous les mêmes cieuz , cette rigidité ethnographique qui semble s'opposer aujourd'hui à son acclimatation dans les milieux tropicaux.

tout au plus soupçonner la profondeur des vallées entr'ouvertes sur notre gauche. La route sert ici de démarcation entre la partie de la montagne abandonnée aux défrichements et la zone des forêts conservées par rÉtat. Bien que rétablissement des grandes routes et des chemins de fer ne remonte guère, comme nous Tavons vu, au delà de vingt-cinq ans, rinde a déjà beaucoup souffert du déboisement, et il a fallu que Tautorité suprême organisât un mi« nistère spécial pour la conservation ainsi que pour le repeuplement des forêts ; pendant Tannée 1872-73 , pour la seule province du Bengale, les recettes de ce département se sont élevées à près de 375,000 franco^ et les dépenses à moins de 250,000 francs; on voit qu'il y a eu là tout à la fois un acte de bonne adminis'' Iration et une source nouvelle de recettes impoi*lanteSi Cependant la route finit par dépasser la zone o& fleurit le thé et par disparaître au sein d*un fourré où l6s essences des tropiques cèdent insensiblement la place à des représentants d'une flore plus septentrionale, chênes, lauriers, magnolias, d'une envergure gigantesque. Dans le clair-obscur dé ces épaiè ombrages que ne trouble aucun briiit et que n'àgitë aucun souffle, sous le dôme laiteux des vapeurs qui déforment les objets et rapprochent lés horizons , oii aurait cru traverser la forêt ténébreuse où Dante s'égara dans le milieu du chemin de sa vie, et instinctivement je répétai les vers du poëte î

In mezzo dei cammin di nostra vila ' Mi ritrovai per una seiva oscura.

Quatre heures de chemin nous amenèrent tout transis à Tancien dépôt militaire de Jella Pahar , qui commande la route de Darjiling, à 7,4fI2 pieds de hauteur ; c'est la moins élevée des passes qui mettent le Sikhim en communicalion avec le reste du monde. D'ici, nous n'avions plus qu'à descendre quelques cents pieds pour arriv-er à notre destination , et bientôt des sentiers garnis de balustrades, des platesformes ornées de bancs , des points de vue habilement ménagés à travers le feuillage , vinrent nous révéler l'approche d'un centre civilisé, ou, miçux encore, d'un sanitarium en règle.

Pendant la saison des chaleurs, Darjiling sert de résidence au lieutenant-gouverneur du Bengale, qui, l'hiver, siège à Calcutta. Aussi, la ville était-elle délaissée par la majeure partie de ses habitants, et l'on ne saurait rien imaginer de plus triste que l'aspect désert de la grande rue, lorsque nous la suivîmes dans toute sa longueur pour atteindre, à l'extrémité opposée de la station, le confortable bungalow de M. Edgar.

J)diV\\\m^[dordj'gling, le saint lieu) n'était encore, il y a quarante ans, qu'un monastère bouddhisle perdu daus les forèls du Sikhim. Le territoire anglais s'arrêtait alors sur la rive gauche de la Mahanuddy. Vers 1828, le capitaine Lhoyd, directeur général

du service topographique, explorant un jour la frontière du Sikhim, fut vivement frappé de la beauté du site, ainsi que de ses avantages au point de vue sanitaire, et il suggéra immédiatement aux autorités ridée d'en faire l'acquisition. Après de longues négociations, le rajah du Sikhim consentit, en 1835, à céder, moyennant une rente annuelle de 3,000 roupies (7,500 francs) , les quelques lieues de vallées et de forêts que domine la station actuelle. Toutefois, ce fut seulement à partir de 1839, sous la superiu" tendance du docteur Campbell, que cette petite colonie commença à prendre quelque extension par l'ouverture des routes, la fondation de bâtiments publics et rétablissement d'un bazar où s'échangent aujourd'hui tous les produits de Tlnde et du Thibet, notamment du sel, du borax, du musc, des étoffes de laine et des chevaux. Dix ans plus tard , la population indigène s'était élevée de 100 habitants à plus de 10,000. D'autre part, l'érection de Darjiling en chef-lieu de district et le choix de cette station par le gouverneur du Bengale pour sa résidence d'été, sans compter la prochaine ouverture d'une ligne enire Calcutta et le pied des montagnes, ont contribué à en faire un des centres européens les plus fréquentés et les plus importants de l'Inde septentrionale sur la future route de Calcutta à Pékin par le Thibet.

La ville occupe, sur une longueur de quatre à

cinq kilomètres, la crête d'un contre-fort, que deux immenses vallées bordent à cinq mille pieds plus bas. Les versants des montagnes himalayennes sont tellement ravinés que , de la Chine à l'Afghanistan , on y trouverait difficilement un mètre carré de terrain plat. Darjiling ne fait pas e'xception à cette règle , et les bungalows qui n'ont pas réussi à s'y mettre à cheval sur la ligne de faite se superposent à toutes les hauteurs dans les replis de la crête, si bien que la cheminée des uns est ordinairement de niveau avec la porte des autres. Cette roideur des pentes n'empêche pas chaque habitation de s'isoler dans un jardinet où des pins, des mélèzes et des houx s'entremêlent à des bambous et à des lauriers. Au centre, dans une petite dépression, s'entassent les habitations indigènes du bazar, avec les écoles, la municipalité et le dah hungalow, que dominent successivement la poste , l'église anglicane , les résidences du député-commissaire et du lieutenant-gouterneur, enfin la cutcherry^ avec ses bureaux, sa salle des archives, sa chambre du trésor et sa cour de justice. Sous ce rapport, Darjiling ofire la disposition invariable de toutes les stations civiles où se concentre la société européenne de l'Inde, et niême l'architecture des bungalows y reproduit l'aménagement qu'on trouve dans les habitations de la plaine^ èauf qu'ici leurs vastes salles sont mieux protégées contré les courants d*air et généralement munies de

deux cheminées. Le climat de Darjiling reste fort tempéré pour son altitude. La moyenne annuelle du thermomètre y est de 35 degrés centigrades. On n'y compte que trois saisons , comme sous tous les climats voisins des tropiques : Thiver, d'octobre à février; les chaleurs , de mars à mai; les pluies, de juin à septembre. Octobre , novembre et avril sont les mois les plus délicieux de Tannée; la dernière moitié de février, comme je devais en faire Texpérience , est quelquefois favorisée d'un beau temps exceptionnel, surtout quand elle est précédée d'une abondante chute de neige sur les montagnes. Dans la saison pluvieuse, la quantité d'eau tombée dépasse 100 pouces.

La soirée fut très-'froide, mais certains symptômes firent juger à mon hôte que le ciel s'éclaircirait durant la nuit et que la brise du matin pourrait bien dégager complètement les montagnes du Sikhim. Je me fis donc éveiller avant le jour, et, à peine ha* bille , je me précipitai vers la colline de la cutcherry , à quelques minutes de notice bungalow. Le Cœur me battait un peu à l'approche du sommet , car je savais que j'allais me trouver devant un des sites les plus i^enommés du globe, et je n'ignorais pas combien il est rare d'en obtenir une vue claire et complète ^ surtout à cette époque de l'année. Aussi ne pus-je retenir un cri d'enthousiasme lorsque je débouchai sur la plate-formé.

De Tobservatoire naturel que j'occupais à 7,000 pieds d'altitude, dominant le cours de la Rungit, qui dépasse de 600 à 700 pieds seulement le niveau de la mer, je voyais tout le Sikhim se dérouler en un labyrinthe de vallées sinueuses et de contre-forts abrupts, nettement tranchés par les intervalles brumeux de leurs plans successifs. Un bourrelet de chaînes saillantes enferme , sur les quatre côtés , cette vraie carte en relief de cent lieues carrées. Placé moi-même au milieu de la bordure méridionale, je pouvais suivre à ma gauche la longue ligne des monts Singalelahs, qui, frappés par les premiers reflets de Taube , se détachaient lumineusement sur Tazur encore sombre de Touest, tandis que , du côté opposé , la chaîne parallèle du Bhoutan se profilait en noir violacé sur le fond opale de Torient. Vers le nord enfin, le regard se heurtait aux précipices neigeux et aux pics abrupts de la chaîne mère, dominée, vers son centre, par les 28,177 pieds du mont Kinchinchinga , si bien qu'en prenant pour base les vallées de Tavant-plan, je pouvais mesurer, dans un même coup d'œil, — unique au monde, — une élévation absolue d'au moins 27,500 pieds !

Sauf dans une ascension au pic de Ténériffe, jamais je n'avais rien vu qui approchât d'un panorama aussi stupéfiant par son immensité. On embrasse d'ici un arc d'environ 80 degrés, où douze

pics dépassent 20,000 pieds d'altitude et sept 22,000. Quelques-unes de ces sommités se dressent isolément, en sentinelles avancées, à Tentrée des vallées qui rayonnent du massif central; d'autres flanquent comme des bastions les glaciers de Kinchinchinga; plusieurs enfin, qui se montrent à travers les échancrures de la crête, marquent les domaines du Nepaul, du Bhoutan et du Thibet. C'est un tableau qui , à raison de sa grandeur même, ne semble pas fait pour des hommes. Il déroute à la fois l'imagination et la vue. On y perd du même coup le sentiment de la hauteur et de la distance. L'impression première, c'est qu'on se trouve soimême à l'altitude des cimes les plus élevées , que la chaîne principale reste à une portée de fusil , et que son manteau de neige est une simple collerette de quelques cents pieds. En réalité, Kinchinchinga dépasse de 21,000 pieds le niveau de l'observateur; il est éloigné de soixante kilomètres à vol d'oiseau, et la limite inférieure des glaciers y descend jusqu'à 13,000 pieds. Ces diverses illusions s'expliquent d'ailleurs par le fait que Kinchinchinga, vu de Darjiling, mesure seulement un arc de i^Sl audessus de l'horizon.

A peine avais-je pu me rendre compte de mes premières sensations, qu'un rayon de soleil, teignant d'un rose vif l'éclat marmoréen des neiges éternelles, vint inonder de vie et d'éclat ce paysage glacé

jusque-là par les reflets blafards du crépuscule matinal. Je ne me serais pas lassé de suivre les nuances délicates et variées qui marquèrent les progrès de Taurore dans la coloration mobile des aiguilles et des glaciers , des criques et des vallons , des forêts et des rivières. Mais des flots de brouillard , poussés par la brise du sud , ne tardèrent pas à envahir les vallées ; la cime de Kinchinchinga se mit à planer dans les airs , et , agrandie encore par cette interposition de vapeurs, elle me fit presque douter qu'elle possédât une base sur le sol. Je ne rentrai toutefois qu'après avoir vu sa dernière pointe disparaître dans la brume. Les nuages, et surtout la façon dont ils se comportent aux abords de Darjiling, feraient les délices d'un poëte ossianesque, soit qu'ils se forment et se déforment avec la même aisance, soit qu'ils se livrent de formidables batailles pour la possession d'un défilé ou qu'ils s'élancent à Tassant de quelque contre-fort jeté en travers de leur passage, tantôt réduits à un maigre flocon qui tout à coup se développe en un long cortège de figures fantastiques , tantôt pareils à un rideau opaque qui soudain se lève sur une scène resplendissante de coloris et de pittoresque.

Il fallut trois jours pour terminer les préparatifs de mon expédition dans le Sikhim. J'en profitai pour visiter, sous les auspices de mon hôte, les principales curiosités de la ville et de ses environs.

-î^rîmi

Le 15, notamment, je fis une excursion au mont Sinchul, qui s'élève à 8,606 pieds de hauteur dans la direction du sud-est. Il était quatre heures du matin quand je partis à cheval, en compagnie d'un guide indigène, par un froid piquant et un beau clair de lune. Lorsque je quittai la grande route à Jella Pahar , les premières lueurs du jour me montrèrent une épaisse bande de nuages qui voilait tout Thorizon du nord; mais, cette fois encore, ils se dis* sipèrent au lever du soleil , et , parvenu sur la cime , je retrouvai dans toute sa gloire mon panorama de la veille. De cette élévation je pouvais, en outre, découvrir , par-dessus la crête des Singalelahs , sous la forme d'un pic couvert de neige, la plus haute sommité du globe , ce Gaurisankar ou mont Everest , qui dépasse Kinchinchinga de 823 pieds. Une autre modification qui donne ici plus de variété au ta* bleau , mais en lui enlevant un peu de son imposante austérité, c'est la présence de Darjiling, qui constelle de taches blanches Tarête du premier plan. Vers le sud, j'ai entendu soutenir que, par les temps clairs , on peut entrevoir les plaines de THin-* doustan, mais seulement après les pluies de Tautomne. ^

En franchissant la selle qui réunit Sinchul au contre-fort de Darjiling, j'avais aperçu, au pied de l'escarpement terminal , des colonnades qui se dressaient comme des avenues de fantômes sous les

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derniers rayons de la lune. A la descente , j'examinai de plus près ces étranges constructions. Elles étaient formées par des pilastres isolés, complètement creux, d'une forme rectangulaire et d'une maçonnerie analogue à la nôtre. Au niveau du sol, ils offraient une issue pareille à une porte , mais trop étroite pour donner passage à un homme. Une seconde ouverture avait été ménagée dans une espèce de chapiteau grossier qui couronnait leur sommet. Us étaient alignés sur deux et parfois trois rangées parallèles, qui semblaient former plusieurs groupes distincts. Leurs intervalles étaient jonchés de décombres où je ne pus découvrir aucune apparence d'inscription. Par leur forme , ces monuments faisaient songer à certaines tombes qu'on rencontre dans la campagne romaine ; par leur disposition , ils rappelaient les choultrys ou halles sacrées qu'on voit dans le sud de l'Inde aux abords des grandes pagodes hindoues. Cependant, je ne pus y discerner les caractères d'aucun style bien tranché. Aussi , tout en m'étonnant de n'avoir jamais entendu parler de ces ruines mystérieuses , commençais-je à me demander si je ne m'étais pas trouvé là devant les restes d» quelque construction antérieure à rétablissement du bouddhisme dans le Sikhim, quand, rentré à Darjiling, j'appris que j'avais découvert... les cheminées des casernes établies en 1860 sur les flancs de Sinchul et abandonnées trois ans plus tard

en faveur d'un emplacement moins exposé aux inteiipéries de Tair !

Je consacrai une partie de mes deux dernières journées à la visite des établissements publics : la prison, les écoles, etc. M. Edgar me fit assister à une distribution de prix dans VAnglo vernacular school du district, écoles moyennes où des maîtres indigènes donnent renseignement à la fois en anglais et en dialecte local. Les Anglais n'ont pas adopté jusqu'ici le système des théoriciens , qui voudraient angliciser Tlnde, comme les Romains ont latinisé la Gaule, en imposant aux populations conquises la langue du vainqueur. C'est seulement dans renseignement supérieur qu'on emploie exclusivement l'anglais; dans renseignement primaire, au contraire, on recourt uniquement aux dialectes locaux , et j'ai plus d'une fois entendu des fonctionnaires anglo-indiens appuyer de leur expérience personnelle cet argument souvent avancé en Belgique, à propos des populations flamandes, qu'entre deux enfants instruits, le premier par l'intermédiaire de l'anglais, le second au moyen de sa langue maternelle, ce dernier devenait, d'ordinaire, non-seulement le plus intelligent et le plus instruit, mais encore le plus apte à saisir l'esprit même des idées et des méthodes européennes. Aussi est-ce seulement dans l'enseignement moyen , après avoir développé les facultés de l'élève à l'aide de sa

langue maternelle, qu'on commence à lui enseigner Tusage de l'anglais. Je fus vivement frappé de la " mine éveillée et de la tenue soignée de ces enfants ; il est vrai que les petits hindous se distinguent presque toujours par des traits fins et expressifs; malheureusement, il s'en faut qu'ils gardent ces avantages physiques jusqu'à Tàge mûr. J'eus aussi l'occasion de visiter h.Bouthia hoarding school, école spéciale fondée pour les jeunes bouddhistes du Népaul et du Sikhim. Les élèves étaient en congé, par suite de je ne sais quelle fête religieuse; mais je n'en parcourus pas moins l'établissement tout entier , depuis les dortoirs jusqu'à la chapelle bouddhiste, sous la conduite d'un lama sikhimois qui , récemment arrivé de Pemionchi , s'était offert pour enseigner le thibétain, à condition qu'on lui apprit l'anglais. Le gouvernement compte former ici des jeunes indigènes qui pourront un jour explorer pour son compte les parties voisines du Thibet si obstinément fermées aux Européens.

Je n'oubliai pas non plus de descendre au temple bouddhiste qui se dresse au-dessus de la ville sur la route du Sikhim. J'y retrouvai la même disposition et presque les mêmes emblèmes que dans les temples de Ceylan. C'était un édifice en bois à deux étages, précédé d'une véranda qui faisait office de portique. Deux lignes de piliers divisaient le rez-de-chaussée en trois compartiments qui faisaient songer à une

nef flanquée de ses deux ailes. Au fond du chœur se trouvait une armoire vitrée qui contenait une grande statue de Bouddha avec deux idoles secondaires. La chapelle était vide; mais un bruit d'instruments m'apprit qu'on disait les vêpres à Tétage supérieur. Je m'y rendis aussitôt par un escalier latéral. L'aménagement était le même qu'au rez-de-chaussée , sauf qu'ici l'image de Bouddha était réduite à des proportions minuscules. Trois lamas, accroupis au fond de la salle, célébraient l'office, le visage tourné vers l'autel. L'un entre-choquait doucement des cymbales, l'autre frappait sur un gong, le troisième bourdonnait des prières qu'il lisait dans un livre à longues feuilles volantes. Tout à coup , co dernier ferma son psautier , et , saisissant une conque marine, en tira des sons formidables, tandis que ses collègues redoublaient de vacarme, sans s'in** quiéter de ma présence.

Enfin le 16, vers midi, je pus passer en revue, dans la cour du bungalow, tout le personnel de ma future caravane. En tête se présentait un natif, employé de la cutcherry , que M. Edgar avait bien voulu me prêter pour la circonstance. C'était un tout jeune homme, poli et avisé, qui .répondait au nom de Chram-Chring , vrai type mongol, de petite taille, aux yeux obliques et vifs. Chaussé àe^hiicke" hochers et de bottines à l'européenne, il po||ait une sorte de blouse brune qui retombait sur un jupon

jaune. Une barrette retroussée et une natte qui lui pendait au milieu du dos achevaient de lui donner un faux air de mandarin. Fort bien apparenté dans le Sikhim , il était spécialement chargé de mMntroduire, au nom de M. Edgar, près des fonctionnaires civils ou ecclésiastiques que je rencontrerais sur ma route , et ce concours devait m'étre d'autant plus précieux que mon hôte, en sa. qualité de deputy^ commissionner du district frontière, était chargé des relations politiques avec le. Sikhim et qu'il connaissait de longue date les principaux personnages du pays.

Au second rang se trouvait un hahou de Darjiling, pommé Kalé-Sing, que j'avais dû engager comme interprète. En effet, mon domestique, un hindou de Bombay qui parlait l'anglais, le mahratte et rhindoustani , ne m'était plus d'aucun secours dans ces montagnes , où il ne comprenait rien de la langue, et où, d'ailleurs, il grelottait du matin jusqu'au soir. J'avais aussi un cuisinier, — tout de blanc vêtu, dû moins au départ, — qu'un fonctionnaire obligeant m'avait prêté pour l'excursion , avej; les ustensiles les plus indispensables pour l'exercice de sa profession. Arrivaient ensuite une dizaine de coulies, vigoureux montagnards à la peau jaune, aux cheveux aplatis, aux pommettes saillantes, armés A longs couteaux dans des gaines de bois, et chargés, moyennant 6 annas par jour, de porter

mon bagage, ainsi que mes provisions, dans des hottes de bambou qu'ils s'attachaient derrière les épaules. Ayant à se nourrir eux-mêmes, ils me demandèrent 8 annas au lieu de 6 , ce qui est un salaire fort élevé pour ce genre de services dans THir malaya. Je consentis toutefois à leur promettre 'ce supplément, sous forme de gratification, pourvu que je n'eusse pas à me plaindre de leur conduite, et, comme on le verra plus tard, je ne devais pas me repentir de cette stipulation , qui allait me permettre de les tenir par la bourse, sans sortir de mon contrat.

Quatre chevaux de selle avec leurs grooms , deux moutons , un certain nombre de poulets et de canards complétaient le personnel vivant de l'expédition. Quant aux provisions qui devaient grossir mon gardemanger, il serait trop long d'en énumérer la liste, depuis trois douzaines de bouteilles de sodatoater^ pour me dispenser de recourir à Teau du pays, jusqu'à une petite balle de thé et plusieurs kilogrammes de riz, sans compter le biscuit, le sucre, le sel, le beurre, le cognac, des œufs et de nombreuses conserves. Comme on m'assura qu'à la fin de chaque étape, je trouverais un gîte dans un monastère ou un village, je ne m'embarrassai point d'une tente; mais j'avais à emporter tout mon ameublement, mon lit, ma table, et jusqu'à une chaise. On voit que, dans l'Himalaya, il serait difficile de se borner à la besace

et à Yàlpenstock classiques de nos touristes alpestres. N'ayant pas de temps à perdre , je fis immédiatement partir mes coulies , sous la direction de Kalé- Sing, afin de les rattraper le lendemain soir à Namchi, après avoir moi-même franchi en un jour leâ deux étapes qui me séparaient de ce monastère. Encore une nuit, et j'allais donc quitter le sol anglais pour m'engager, avec une escorte de vrais sauvages, dans les montagnes et les forêts d'un État à demi barbare qui ne comptait pas un seul Eu* ropéen sur tout son territoire. Mais tels sont, dans ces parages, le prestige du blanc et probablement ja crainte salutaire des représailles britanniques, que je ne songeai même pas à m'armer d'un revolver. Le voyageur est plus en sûreté , nuit et jour , dans les gorges de THimalaya qu'à certaines heures dans les rues de Londres, de Paris ou de Bruxelles.

là

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