EXCURSIONS PANS LA PRÉSIDENCE DE BOMBAY
Le temple souterraio d'Éléphanta. — Les trois capitales de la présidence. — Dans les G hauts,—:' Le sanitarium de Matberan. — Pouna. — Le soldat anglais dans l'Inde. — En route pour Baroda. — La déposition du dernier gaikwar. — Intérieur de la vill^ — Combats d'animaux. — Chasse à la chitar, — Ahmedabad et ses ruines. — Les jaines. — ^ Anciennes iposquées.
Une des promenades les plus fréqnemment entrepi^îses dans la baie de Bombay a pour but Tile d'ÉIéphanta et son temple-grotte. Ayant quitté le Fort dans une petite chaloupe à vapeur, je débarquai, au bout d'une heure et demie, sur une des lies boisées et rocailleuses qui font face à la ville.
Autrefois, quand la marée était basse, on ne pouvait aborder Eléphanta qu'à dos d'homme. Aujourd'hui, on y a construit une chaussée lingue de deux cents mètres, qui s'avance jusqu'à l'extrémité des bas-fonds. Le temple, qu'on atteint par un sentier escarpé pavé de larges dalles, s'ouvre à micôte, dans les parois basaltiques d'une petite vallée
qui évide Farête centrale de Tile. Ce sanctuaire est trop longuement décrit dans tous les manuels d'architecture, pour que je m'étende ici sur les détails; il suffira de rappeler que , creusé tout entier dans le roc, il a un peu la forme d'une basilique , et que la nef mesure environ cent trente pieds carrés. La voûte est supportée par vingt-six piliers qui sont simplement des portions de roc respectées par le travail d'excavation. En face de l'entrée, une série de panneaux reproduit les épisodes les plus marquants dans l'histoire de Siva. Malheureusement ces sculptures, qui sont très-compliquées, se trouvent considérablement altérées par les injures du temps et des hommes. Dans le compartiment du milieu, au fond de ce que nous appellerions le chœur, on voit l'image de la Trinité indienne ou Trimurti, représentée par les trois têtes de Brahma, le créateur, Siva, le destructeur, et Vishnou, le conservateur, accolées Tune à l'autre et entourées de leurs attributs respectifs. Toutefois, à en croire la majorité des savants, le principal sanctuaire se trouve dans une petite chapelle latérale, où, à la faveur d'un demijour favorable, se découvre une représentation emblématique de Siva et de sa femme Parbati, considérés comme personnifiant les forces génératrices de la nature. Cet emblème s'appelle ici un linga, mais qu'on ne m'en demande pas la traduction, même en latin , car la pudeur la plus élémentaire
me forcerait au silence, bien qu'on en rencontre partout Timage de bois ou de piéride, aux carrefours des rues, comme à Tabri des sanctuaires et à Fombre des arbres sacrés, généralement enduite de vermillon ou couverte de fleurs par la piété des passants. Il est vrai que l'imitation y est assez grossière pour ne scandaliser que les yeux qui veulent bien Tétre.
En résumé, ce temple, qui, malgré son abandon plusieurs fois séculaire, appartient à la religion encore dominante dans le pays, est un excellent sujet d'étude et un remarquable spécimen de Tart indou;mais il manque de ce prestige mystérieux propre aux anciens sanctuaires des religions et des races disparues, comme le Parthénon d'Athènes, les ruines de Balbec ou les pyramides d'Egypte.
Au commencement de novembre, la température de Bombay est encore assez élevée pour énerver complètement un nouvel arrivé d'Europe. Aussi, menacé de perdre le sommeil et l'appétit, ne tar-dai-je pas à suivre le conseil d'un vieux résident qui m'engageait fortement à prendre un bain d'air frais dans le sanitarium le plus voisin, Matheran, situé heureusement à quelques heures du cheflieu. Les sanùariaj — ou « hill stations « , — qui représentent dans Tlnde nos colonies balnéaires, sont devenus une institution fondamentale de la société anglo-indienne, surtout depuis que l'ouveiv
ture des grandes routes et la création des voies ferrées ont décuplé les moyens de communication dans toute la Péninsule. A Tinstar du vice-roi, qui, chaque année, se transporte à Simla, avec son conseil, ses ministres et ses bureaux, les gouver* neurs de province s'empressent, dès la (in de mars, de quitter leurs chefs-lieux pour émigrer sur les hauteurs avec tout leur personnel administratif, et il n'est désormais si petit commissaire de district qui ne passe Tété dans sa station de montagne, pourvu seulement qu'il ait une montagne siîr son territoire.
La Présidence de Bombay compte même trois chefs-lieux, l'un pour Thiver, d'octobre à mars: c'est la ville dont elle prend le nom ; — le second , pour la saison des chaleurs, d'avril en juin : Mahableshwar; — le troisième, pour la saison des pluies, de juin en septembre : Pouna, — sans compter Matheran, qui, à raison de sa proximité, est fort fréquenté par les familles de Bombay.
Trois heures de train sur la ligne du grand péninsulaire indien m'amenèrent de grand matin à la station de Narell, qui est située au pied même des Ghauts, Les Ghauts ou Ghâts (escalier, débarcadère, gradins) sont une chaîne de montagnes qui longe à peu de distance toute la côte occidentale de l'Inde. Cette chaîne, de formation basaltique, se décompose, \o\}i au moins dans la Présidence de Bopibay, en
moniagnés tabulaires isolées par de larges vallées et de profonds précipices. Les flancs de ces blocs rocheux sont généralement abrupts et rectilignes; ça et là cependant ils se constellent de pics et d'ai* guilles détachées qui, dominant parfois le plateau terminal , donnent à tout le paysage une apparence fantastique de forteresse en ruine ou de cathédrale inachevée. Les Ghauts forment en quelque sorte le revers occidental des hauts plateaux qui s'abaissent d'ici en pente douce vers la baie du Ben'gale; aussi ne c(ftapte-t-on plus un seul fleuve de quelque importance sur toute la côte de Tocéan Indien, depuis Tembouchure de la Nerboudda jusqu'au cap Comorin, l'extrême pointe de la péninsule.
La petite colonie de Matheran domine un des chaînons les plus rapprochés de la côte. J'y montai de Narell, à cheval, en deux bonnes heures, par un délicieux sentier qui serpente à Tombre dans les replis de la montagne, pour déboucher, à 2,500 pieds de hauteur, sur un plateau couvert d'une forêt luxuriante. Je me rappellerai toujours avec quelles délices, aux approches de cette altitude, j'aspirai un air fortifiant et balsamique qui semblait ranimer en moi les sources languissantes de Tactivité physique et intellectuelle. La station se compose de bungalows en pierres rouges, tellement enfouis sous le feuillage, qu'on a peine à en découvrir plus d'un ou deux à la fois. Ce n'est pas cependant
qu'elle manque d'importance, car elle ne renferme pas moins de quatre hôtels, sans compter d'innombrables villas occupées par leurs propriétaires ou louées à la saison. VAlexandra hôtel, où je mis pied à terre, se composait de plusieurs bungalows juxtaposés , avec une nombreuse société , malgré Tépoque avancée de la saison, et, qui plus est, une excellente table d'hôte, avantage fort appréciable sous ce climat apéritif.
Je consacrai mes deux journées de séjour à visiter les différents points de vue habilement aménagés aux extrémités du plateau et reliés par d'excellents sentiers ouverts à travers bois. C'est surtout du rebord occidental qu'on découvre un panorama plein de pittoresque et de grandeur. A droite et à gauche s'étendent des plateaux analogues, vrais ilôts de basalte qui projettent dans la plaine de longs promontoires aux falaises abruptes et aux crêtes déchiquetées. Dans les intervalles descendent des vallées sauvages, où de petits torrents couleur de lait tranchent sur l'éclatante verdure de leurs bords, tandis qu'à deux mille pieds plus bas se déroule le littoral aride et brûlé, avec l'archipel de Bombay s'esquissant au loin en taches sombres sur Thorizon confondu du ciel et de la mer.
Complètement rétabli par cette excursion, je redescendis à Narell pour gagner ensuite Pouna en quelques heures de train. La ligne s'élève le long
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des Ghauts par une série de plans inclinés s^étendant sur une longueur totale de 15 milles et s'élevant do 196 pieds à 2,027 pieds d'altitude. L'inclinaison moyenne est de 1 sur AS. C'est un magnifique passage, aussi remarquable par la hardiesse de sa construction que par .la sauvagerie romantique de son cadre. Tantôt la voie, collée au fond du roc, surplombe d'effrayants précipices; tantôt elle fran* chit vallée sur vallée après la courte transition d'un tunnel creusé entre deux viaducs; tantôt elle glisse à Tombre de hauts pics décharnés qui semblent prêts à Tensevelir sous leurs débris.
De Khandalla, qui occupe le sommet de la montée, on traverse jusqu'à Pouna les premiers plateaux ondulés de Tlnde centrale, pays fort riche en moissons, mais couvert de villages assez pauvres d'apparence. Ce ne sont guère que des huttes à toit de chaume, inférieures aux plus misérables habitations de nos campagnes. Toutefois, il ne faudrait pas trop s'arrêter à cette apparence sordido. dans un pays où l'habitant vit pour ainsi dire en plein air.
Je trouvai à Pouna un bon hôtel, le Napier hôtel, tenu par un Parsi qui donne la table et le logement pour 5 roupies par jour. A voir Tunique rue et les maisons éparses de la ville européenne , on ne se douterait guère que Pouna renferme près de cent mille habitants; il est vrai que ce chiffre
comprend près de quatre-iingt mille hindous, groupés dans le quartier indigène. La ville native ne rappelle nullement les quartiers analogues de Bombay. Les rues, qui y sont assez larges et relativement propres, se coupent souvent à angle droit entre deux rangées de maisons à un seul étage. Le rez-de-chaussée se compose partout de boutiques en saillie, que dominent, à la hauteur de Tétage, des balcons fort fréquentés par la partie féminine de la population.
Les femmes du peuple se montrent sans voile dans rinde, qu'elles soient mahométanes ou hindoues; c'est seulement dans les classes supérieures qu'on leur impose la claustration du harem. Parmi celles que j'ai vues durant mon voyage, peu m'ont plu, malgré la régularité de leurs traits; il est vrai qu'il faut du temps pour se faire au type de la Vénus cuivrée. Elles se drapent généralement dans des couleurs voyantes avec de$ anneaux d'argent aux poignets et aux chevilles ; quelques-unes ont mémo des plaques d'argent vissées dans le nez , ce qui au fond n'est pas plus ridicule que nos boucles d'oreilles, bien que ce soit plus gênant pour s'embrasser et surtout pour se moucher. Les mères ont une curieuse façon de porter leurs enfants, qu'elles tiennent littéralement sous le bras, à califourchon sur la hanche.
Ponna a l'aspect d'une ville extrêmement reli-
gieuse. On y voit autant de temples que chez nous de cabarets. Dans toutes les directions, les murs sont barbouillés de fresques criardes, aussi pieuses que bizarres; sous les arbres se dressent d'énormes lingas couverts d'huile et de fleurs; du moindre bosquet s'élance la pyramide évasée d'une pagode; enfin, à chaque coin de rue s'ouvre quelque chapelle d'importance secondaire, avec sa lampe allu« mée devant une grossière idole.'On sent vite qu'on est ici dans l'ancien chef-lieu d'un royaume brahmane, la capitale de ces peishwas, chefs de la confédération mahratte, qui, après avoir secoué le joug mahométan, se virent enlever par les Anglais le fruit de leurs victoires. Dans le temple de la déesse Parbali , situé* sur une hauteur qui domine la ville et la plaine , on montre même la fenêtre d'où le dernier peishwa assista à la déroute finale de ses troupes, le 1" novembre 1817.
Le quartier militaire, ou cantonnement de Pouna, comprend de petits bungalows pour les officiers et de grandes casernes pour les soldats, avec des écuries en plein vent et des hangars pour les canons. Le soldat européen dans l'Inde n'est astreint au service militaire que dans le cas le plus strict. Il a des domestiques indigènes pour faire sa cuisine, panser ses chevaux, dresser sa tente, cirer ses bottes, etc. Il reçoit en outre une paye plus élevée qu'en* Europe. Aussi, ai-je souvent entendu affirmer que.
malgré les désagréments de Texpatriation et les inconvénients du climat, il préfère les garnisons de rinde, où il est un maître, un gentleman, un sahib. Mais cette nécessité, pour le moindre déta^ chement, de traîner à sa suite toute une armée de bouches inutiles, a de fâcheuses conséquences au point de vue militaire, soit qu'elle entrave la marche en avant, soit qu'elle transforme les retraites en déroutes.
De Pouna je revins directement à Bombay, mais je ne fis que traverser la ville, et, le soir même, je prenais le train de Baroda, où j'arrivai le lendemain dans la matinée. Les voitures de première classe sont fort bien aménagées sur les chemins de fer de rinde; les fenêtres sont garnies de volets et d'auvenls qui les protègent contre le soleil; Tintérieur rappelle moins une voilure publique qu'une chambre d'auberge, avec canapés en cuir, table à pliants et cabinet de toilette. Quand la nuit arrive, on relève le dossier des bancs , et Ton obtient ainsi deux couchettes superposées, où, avec un peu d'habitude, le voyageur sommeille tout au moins aussi confortablement que dans la cabine d'un navire. Il m'est arrivé de passer ainsi quatre et cinq nuits consécutives dans un train, sans me sentir beaucoup plus fatigué à l'arrivée qu'au départ. Quelle difierjence avec certaines lignes d'Europe où l'on ne peut-se risquer une nuit sans en sortir avec
une mine de déterré et une courbature dans les reins !
Ajoutons que dans les principales stations des lignes indiennes on rencontre des buffets, refreshm^nt^ roomSj où les passagers européens trouvent deux ou trois fois par jour des repas assez copieux, au prix d'une roupie le déjeuner et le lunch j une roupie et demie le dîner. Les trains s'arrêtent généralement une demi-heure dans ces stations, où le garde télégraphie d'avance le nombre des convives , conformément à Tusage en vigueur sur certaines lignes d'Europe. Quelques stations ont aussi des salles de bain , où le voyageur peut se passer la fantaisie d'une douche complète, pour peu qu'il en éprouve le besoin.
Il était près de midi quand nous entrâmes dans la station de Baroda, où j'établis aussitôt mon quartier général dans une salle de la gare, transformée en dortoir pour les voyageurs de passage.
Tout le monde se rappelle la tragédie de palais qui s*est dénouée ici il y a deux ans par l'élévation du gaikwar actuel au trône de la principauté : un rajah de Tancienne école, qui dépense ses revenus, et au delà, pour satisfaire ses goûts de luxe et de débauche orientale; — un résident qui, après avoir épuisé tout le vocabulaire diplomatique des remontrances, commence à parler d'intervention et de suspension; — un prince complice, peut-être in-
conscient, de courlisans prêts à tout et propres à rien ; — une tentative d'empoisonnement dirigée contre le représentant de la puissance britannique ; — ' un procès retentissant où la justice anglaise fait remonter la responsabilité du crime jusqua son inspirateur couronné; — une sentence d'acquittement prononcée, à parité de voix, par les juges indigènes contre les juges européens; — la perplexité du gouvernement, qui, de tous les verdicts possibles, n'en pouvait imaginer un plus embarrassant; — enfin une proclamation du vice-roi, déposant S. H. Mulhar Rao, non pour le crime dont il venait d'être acquitté , mais pour l'incapacité et le scandale de son gouvernement : tels sont les principaux épisodes du drame qui, il y a trois ans, a attiré sur ce petit État l'attention non-seulement de l'Angleterre, mais de toute la presse européenne. On a beaucoup critiqué cette déposition du dernier gaikwar, qu'on a représentée comme une violation indirecte de la chose j ugée. Mais on doit bien reconnaître que par ses débordements il méritait pleinement un pareil sort, et c'était de plus pour le gouvernement de rinde la seule façon de sortir décemment de
l'impasse où il s'était engagé dans la louable intention de faire juger l'accusé par ses pairs. Un grief plus sérieux, c'est, parait-ii, qu'on avait précédemment laissé à Mulhar Rao un répit pour s'amender, et que la proclamation du Vice-Roi ne tint aucun
compte de cet engagement. Mais ce répit était une mesure de pure tolérance, et les détails révélés dans le cours du procès sur le gouvernement intérieur du gaikwar justifiaient pleinement, si même ils n'appelaient un acte de prompte et énergique répression, sans compter la difficulté de restaurer le prince dans ses droits à la faveur d'un pareil acquittement, que du reste Fopinion publique se refusait à ratifier.
Baroda est le principal Etat indigène situé dans la présidence de Bombay. Il ne compte pas moins de deux millions et demi d'habitants, et ses revenus dépassent trente-sept millions de francs. La dynastie régnante est mahométane, mais la majorité des ha« bitants est hindoue, comme on peut s'en douter en traversant la capitale, où les piagodes le disputent aux mosquées et les lingas sacrés de Siva aux tombes des Hadjis. Cette ville de cent mille âmes est plus curieuse encore que Pouna et môme que la partie indigène de Bombay, car elle est plus riche que Tune et moins altérée que l'autre par le contact des étrangers. Les deux rues principales, tncées en ligne droite, se coupent au centre de la ville, formant une place allongée dont le centre est occupé par une sorte de grand pavillon isolé assez léger et assez élégant. La perspective qu'on obtient d'ici sur les longues files de maisons aux étages saillants et aux façades bariolées de vert et de rouge
est une des plus pittoresques qu'on puisse imaginer, surtout si Ton y ajoute la cohue affairée qui emplit ce cadre oriental de ses turbans rouges et de ses vêtements flottants. Tout auprès s'élève le palais encore inachevé que le dernier gaikwar avait commencé pour sa principale favorite, la fameuse Luxmi Baie. L'édifice, qui a ses salles d'apparat dans les souterrains, n'offre rien de fort remarquable ; mais de la terrasse on possède une vue d'ensemble sur la ville de Baroda, où les minarets des mosquées et les toits des pagodes interrompent seuls l'uniformité du panorama formé, à perte de vue, par de hauts toits en tuiles rouges. Le palais des gaikwars se trouve dans les environs ; c'est, à l'extérieur, un édifice lourd et vulgaire, qui du reste n'a aucune prétention. Un détail qui m'a frappé pour la première fois dans les rues de Baroda, c'est le grand nombre de marchandes qui semblent partager ici avec le sexe fort le droit de tenir boutique, surtout dans les merceries et le commerce de fruits. Les femmes sont vêtues, comme à Bombay, d'un jupon voyant et d'une pièce d'étoffe qu'elles tournent plusieurs fois autour de leur taille pour la ramener par-dessus leur tête de façon à former mantille « mais avec cette partioularilé jqu'ici elles laissent à découvert une partie du sein droit.
Le surlendemain de mon arrivée, j'assistai à un combat d'animaux donné dans le cirque de Sa Hau*
tesse en Thonneur du prince de Galles; c'est là, du reste, une spécialité de Baroda. Qu'on se figure une arène rectangulaire longue de deux à trois cents pieds sur un tiers de large, enfermée par un mur de plusieurs mètres que percent de nombreuses ouvertures assez larges pour permettre à un homme de s'échapper, mais trop étroites pour livrer passage à un animal de grande taille. £n face de l'entrée une porte barricadée laissait entendre d'étranges rugissements. Par-dessus les murs, sur trois côtés, se pressait toute la population de la ville. Sur le quatrième se dressait le pavillon réservé au gaikwar, à sa suite et à ses hôtes.
A peine avais-je pris ma place que mes regards s'arrêtèrent pour ne plus s'en détourner de longtemps sur le tableau qui se dressait en face de nous« Quel coup d'oeil! Tout en bas, le long du mur, sont éncïhainés deux éléphants aux longues défenses, aux petits yeux féroces, aux larges oreilles sans cesse en mouvement comme un punka en travail, imprimant à leur corps un balancement contiilu étranlassarit avec leur trompe des poignées de poussière qu'ils font voler dans l'arène. Plus haut, penchée par-dessus le parapet, une file de turbans multicolore^ d'écraâé Sous lin soleil dé feu; derrière cette ligne, une seconde rangée d'indigènes se tient debout, puis une troisii^'me, une qtiatrièine et ainsi de suite, — ^ leâ derniers perchés sur deé monticules du sUr deâ
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échafaudages, entre lesquels on distingue quinze éléphants, rangés en bataille sous un riche harnachement. Enfin, comme fond au tableau, un vert rideau de figuiers et de palmiers repose agréablement la vue, tout en laissant entrevoir, par une éclaircie, un large étang entouré de jardins avec la silhouette bleuâtre de la colline isolée de Pawanaghr, à demi voilée par une brume délicate. On pourrait se croire reporté dans quelque cité de TAsie Mineure aux derniers temps des Césars, et Ton se surprend à chercher le proconsul qui va donner Tordre de jeter les chrétiens aux bêtes.
Mais les temps sont changés, et ce ne sont plus des chrétiens, ni même des gladiateurs, qu'on amène devant le jeune césar de Baroda et son illustre hôte, ce sont de simples lutteurs qui ouvrent les jeux< Six paires d'indigènes, portant un caleçon pour tout vête* ment, se tombent à la façon de nos propres lutteurs, pendant quinze longues minutes. S'il y avait de la musique, on pourrait se croii'e dans un drque* Mais voici les éléphants lâchés : les deux monstres se régardent, s'épient et s'élancent l'un contre l'auti'é } leurs défenses se nouent, leurs trompes s'entrela«^ cent, leurs corps s'arc-boutent. Tout à coup, Tun d'eux se retourne et prend ignominieusement la fuite. Son adversaire le poursuit, l'atteint de ses redoutables crocs, le pousse en avant et l'accule avec tant dé force contre le mur que le vaincu pousse
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un beuglement de douleur. Immédiatement les gardiens s'élancent et, à laide de fusées à jet continu, séparent les deux combattants. Cette douche d'un nouveau genre semble même calmer complète^ ment leur ardeur belliqueuse, car, malgré les excitations de picadores armés de longues lances, ils se refusent à rouvrir les hostilités. En désespoir de cause, on leur lance un lasso autour d'une patte de . derrière et, malgré leur résistance, on les ramène à leurs chaînes.
Un second éléphant est introduit, d'apparence moins colossale, mais plus agile. Par une autre issue entre un cavalier indigène monté sur un petit cheval arabe plein de feu. Il évolue autour de l'éléphant, qui ne tarde pas à répondre au défi en s'élançant sut le téméraire. Celui-ci part au galop, pas assez rapidement toutefois pour que la trompe de son adversaire n'ait le temps d'effleurer la croupe de sa monture. L'éléphant ne tarde pas à reconnaître sa propre infériorité à la course. Il use de ruse, feint de tourner le dos au cavalier qui le harcèle, et revient brusquement sur son ennemi q.u'un écart du petit arabe met heureusement hors de portée.
Voici qu'un bruit de chaînes se fait entendre, et l'on voit apparaître deux gros rhinocéros, afii*euses bêles ventrues, à la peau noire parcheminée, avec une corne sur le front qui ressemble à une verrue durcie; leurs pieds de devant restent enchaînés. Ces
animaux sont comptés parmi les plus féroces, en même temps que les plus stupides des jongles; on pouvait donc s's^ttendre à quelque formidable engagement. Cependant, après s'être quelque temps regardés sans bouger, ils refusent obstinément dé s'empoigner. Les bêtes sont quelquefois plus raisonnables que les hommes. A force de les exciter avec des piques et des seaux d'eau que les picadores leur jettent sur le corps, on parvient cependant à les lancer Tun sur Tautre. Ils luttent à la façon des béliers, la tête basse, effleurant le sol de leur groin, tête contre tête, corne contre corne. Mais il ne se font pas grand mal, et, après quelques passes, le combat finit faute de combattants.
Deux buffles aux cornes recourbées remplacent les rhinocéros. Ceux-là s'empoignent tout de suite, et cette fois sérieusement. Un moment Tun d'eux a Tair de prendre la fuite, et Ton peut croire que nous allons avoir une seconde édition de la lutte précédente mais bientôt il revient et fond sur son adversaire on entend le bruit des cornes qui s'entre-choquent les deux combattants se chargent avec une fureur redoublée : Tun d'eux est jeté sur le sol, et les cornes de son adversaire lui labourent les flancs. Cependant il se relève et veut continuer la lutte; mais on les sépare et on les emmène.
Deux béliers leur succèdent; ils s'élancent l'un vers l'autre avec tant de violence et de précision
qu'on les croirait mus par un ressort, et le bruit formidable que produit le cboc de leurs boites osseuses fait comprendre pourquoi Ton avait donné le nom de béliers aux engins destinés à battre en brèche les murailles des anciennes places fortes.
On a sans doute remarqué, dans cette énumération des animaux successivement mis en présence, que Timportance des espèces allait en décroissant — de Téléphant au simple bélier — contrairement aux règles de Tart. Ce n'est pas précisément que le spectacle finit in piscem, au propre ni au figuré; mais, en revanche, il se termina par Texhibition de nombreux perroquets et d'un... blaireau, qu'on vint solennellement amener au pied de la tribune, dans le vain espoir d'émerveiller les visiteurs européens de Baroda. Tant il est vrai que nuls — ^ pas môme les blaireaux — - ne sont prophètes dans leur pays 1 En résumé, cette fête, qui réunissait tous les éléments d'une représentation sans pareille au monde depuis la chute du paganisme, révèle bien les côtés forts et faibles de l'esprit indigène qui sait facilemeilt atteindre à la perfection du détail et même à iin certain grandiose de l'ensemble, mais qui manque de méthode et d'harmonie dans l'agence-' ment des matériaux. Il convient d'ajouter qu'on n'avait pas eu le temps néceàsairé pour entraîner lés bétes destinées à l'arène: Detns lés circonstances ordinaires^ il est rare, parait-il, que les fêtes de Ba^
roda se terminent sans effusion de sang. Mais alors ces jeux deviennent une sorte de divertissements sur lesquels il y a beaucoup à redire, du moins dans nos pays de sociétés pour la protection des animatiXj et cette fois surtout il valait peut-être mieux, pour tout le monde , que les choses pussent se passer en douceur.
Le jour suivant nous assistâmes, ainsi que tous les Européens de la résidence, à ce qu'on appelle ici une cheetar hunt et que je nommerai une chasse au guépard, avec cette explication nécessitée par la pauvreté de notre langue, que le guépard [felisjuhatà], sorte de panthère apprivoisée , y est le chasseur et non le gibier. Dès Taube, des voitures gracieusement mises à notre disposition par les autorités de Baroda nous emmenaient par une chaussée étroite et sablonneuse au palais de Muckunpoura, résidence d'été de la Reine Mère. Là nous attendait une douzaine de hullock-carts, chariots à bœufs, de la plus simple description, où nous primes place trois par trois. Quand cet étrange cortège eut gagné la campagne, nous nous divisâmes en deux files, chacune avec deux chariots supplémentaires renfermant nos guépards, les yeux soigneusement bandés. Après un quart d'heure de cahotements à travers des champs labourés, nous aperçâmes, couchés dans les hautes herbes d'une jongle voisine, un troupeau de trois ^ quatre cents daims qui, nous prenant sans doute
pour une bande de pèlerins, se levèrent à peine pour s'écarter au petit trot. Cependant, comme nous nous rapprochions davantage encore, ils commen* cèrent à montrer quelques signes d'inquiétude et à s'éparpiller sur une longue ligne, encore incertains de la direction qu'ils devaient prendre pour se mettre hors de notre route. Toute notre stratégie consista alors à couper cette ligne vers son centre, et, au moment où Tavant-garde, cette fois sérieusement alarmée, se mettait à fuir — ;nous mar* châmes droit sur larri ère-garde qui s'efforçait isolément de rattraper le gros de Tarmée en défilant devant nous par une série de bonds allongés... Parvenu à la distance voulue, le chariot qui marchait en tête s'arrête ; on enlève promptement le bandeau de cuir au guépard qu'on détache et qu'on laisse sauter à terre. L'animal promène son regard sur les daims qui passent devant lui avec toute l'agilité d'une épouvante cette fois bien justifiée; du regard il choisit sa victime, il s'élance, il la rejoint en quelques bonds , la renverse et la saisit à la gorge. Aussitôt les gardiens s'élancent pour lui faire lâcher prise, après lui avoir rattaché son bandeau. On vide les entrailles de la victime, — précaution indispensable sous ce climat pour la conservation du gibier, — et l'on recueille le sang qui s'échappe de sa gorge béante dans une large cuiller qu'on fait ensuite vider par le guépard altéré.
Quand, au bout de trois heures, nous eûmes rega gnè le rendez-TOus, sU beaux daims étaient étendus sur le sol, la gorge ouverte et les entrailles vidées. Bien que je n'aie jamais été un grand chasseur, il me semble encore voir ce tableau ; Timagination du lecteur peut, du reste, aisément se figurer ce que doit être un rendez-vous de chasse dans les plaines de rinde, sous un figuier banyan assez large pour abriter de son ombre les chevaux, les chariots, les chameaux- et même les éléphants de la partie, avec toute une escorte de piqueurs indigènes, de cipayes écarlates et de cavaliers' magnifiquement montés!
De Baroda je fis une pointe sur Ahmedabad, la capitale du Guzerat, à Textrémité de la ligne qui mettra un jour Bombay en communication avec Tembouchure de Tlndus et de là avec les frontières de l'Afghanistan. La ligne traverse un pays plat, parsemé de grandes villes, de bois, de cultures et de jongles. On aurait tort de prendre ce dernier mot, comme on le fait souvent, pour synonyme de forêt inextricable ou de luxuriant marécage. Le mot jongle s'applique dans Tlnde à tout espace inculte, et, sauf sur les montagnes, ne comprend généralement qu'une plaine couverte d'arbres espacés et de broussailles rabougries; c'est seulement l'été que ces landes se couvrent d'une herbe épaisse, analogue à nos genêts, mais haute de plusieurs pieds, le jongle gras s.
Abmedabad, dont Tenceinte fortifiée mesure encore sept kilomètres en circonférence, est considérablement déchue de son ancienne splendeur. Dès l'approche de la i/ille, la campagne se couvre de ruines informes, de décombres épars entremêlés de petits . temples et de blancs marabouts. Dans la slation même se dressent deux minarets dont Tarchitecture fait songer à une douzaine de cloches superposées.
Je logeai chez le talnhdar ou sous - préfet d'Ahmedabad, dans un ancien palais de style mauresque qui domine la rivière ou plutôt son lit, actuellement presque à sec. Cependant, il y a quelques semaines à peine que le torrent, gonflé par une crue subite, inondait une partie de la ville et emportait même un fragment de cette résidence. Le lendemain, mon hôte me conduisit en voiture aux principales curiosités de la ville. Ahmedabad, autretrefois une des cités les plus populeuses de Tlnde musulmane, est encore aujourd'hui une ville de 116,000 âme.s qui compte plus de cinquante mosquées. Mais depuis qu'elle a cessé d'être la résidence exclusive des nobles et des guerriers, les religions hindoues y sont entrées avec le commerce et l'industrie. Elle est même devenue le quartier général de la religion jaine, sorte de bouddhisme réformé, que l'on a décrit, peut-être un peu trop complaisamment, comme le bouddhisme sans son ascétisme et le brahminismç sans ses superstitions,
Les jaines ne semblent pas connaitre de Dieu suprême; mais ils rendent un culte à vingtquatre saints qu'ils paraissent regarder comme des esprits supérieurs à Thumanité. Us admettent la métempscycose et semblent pousser plus loin encore que les hindous le respect de la vie animale. On raconte que leurs dévots balayent soigneusement la place où ils vont s'asseoir, par crainte d'écraser inconsciemment quelque insecte microscopique, et ils se garderaient bien d'avaler un verre d'eau sans l'avoir filtrée à travers un linge placé sur leur bouche. Leurs temples se composent généralement d'une vaste salle précédée d'un portique et suivie d'une sorte de sanctuaire où une grande figure humaine, aux yeux de verre, complètement nue, les bras croisés, ainsi que les jambes, se dresse derrière un autel chargé d'offrandes. C'est tout à fait l'aménagement des temples bouddhistes, sauf la nudité des figures exposées ici à l'adoration des fidèles. La plupart de ces temples possèdent une crypte qui reproduit absolument la disposition du sanctuaire supérieur.
Le plus considérable de ces temples s'élève hors de la ville ; il a été construit par un riche particulier dans la première moitié de ce siècle. Derrière un portique richement sculpté s'ouvre une large cour, bordée d'arcades comme nos cloîtres; c'est sous ces {ir<*Ade^ que les images des vingt-quatre saints ^ont
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exposées dans des niches grillées. Au centre de la cour se dresse le sanctuaire, splendide édi6ce surmonté d'une élégante coupole et couvert de sculptures délicates. Malheureusement on a employé dans la construction un calcaire qui ne résiste pas aux intempéries, et les jaines, qui passent encore aujourd'hui pour les plus grands bâtisseurs religieux de la péninsule, sont loin de mettre autant de ferveur à entretenir leurs temples qu'à les édifier.
Les maisons d'Ahmedabad sont assez élevées, et si leurs couleurs sont moins vives qu'à Baroda et à Bombay, elles ont des façades de bois sculpté qui pourraient rivaliser avec les meilleurs échantillons de notre vieille architecture flamande. Les monuments le plus remarquables de la ville sont certainement les mosquées, surtout les anciennes. Je m'en rappelle une notamment, qui me frappa par la hardiesse en même temps que par la bizarrerie de ses minarets, comparables à de hauts télescopes renversés. Quelques-unes sont précédées de préaux en marbre, par exemple la Djema Mosjid^ édifice rectangulaire formé par une vraie forêt de colonnes. D'autres, qui représentent plutôt des chapelles funéraires, sont fermées par des cloisoiiS d'arabesques à jour, qui laissent glisser sur le marbre des tombes une clarté à la fois charmante et mystérieuse.
Je terminai mon séjour par une excursion au Kankaryah tank, large lac artificiel d'un mille de
circuit, bordé, sur tout son pourtour ^ par un escalier de douze marches en basalte, coupé çà et là par des rampes monumentales que surmontent des kiosques à pavillons et à coupoles. Au centre, une petite ile laissait entrevoir les ruines d'un édifice, — temple ou palais, — déjà envahi par une épaisse végétation, tandis que quelques débris, encore visibles entre deux eaux, témoignaient seuls de la chaussée qui le réunissait autrefois à la terr^ ferme.