‹ Inde et HimalayaChapitre 4 sur 13 · CEYLAN ET LE SUD DE L'INDE · texte numérisé non relu

CEYLAN ET LE SUD DE L'INDE

A bord du Raleigh» — Relâche à Goa. »- Les restes de la vieille Goa. — Arrivée à Ceyian. — Colombo., — » Le obémiii de fer de Candy. — Mélange de races. — Gandy. — Le temple de la Dent sacrée. — Procession de la Perâbara. •— Le bouddhisme à Geylan. — Une traversée accidentée. — De Tuticorin à Madura. — La grande pagode de Minakshi. -— Trichinopoli et la pagode de Seringham. — En route pour Haiderabad.

Revenu directement d'Ahmedabad à Bombay, j*y trouvai une gracieuse hospitalité à bord du Raleigh, frégate cuirassée de 5,639 tonneaux et de 22 canons, qui m'emporta vers Tîle de Ceylan dans la soirée du 24 novembre. Malgré Tabsence de confort et la rigueur de la discipline, la vie sur un bâtiment de guerre n'est pas sans diversité ni même sans attrait pour le simple pékin. En effet, le Raleighj avec des machines de huit cents chevaux qui peuvent lui faire filer quinze nœuds et demi à Theure, est construit pour marcher indifféremment à la vapeur et à la voile; de là, outre la curieuse complication des appareils, la nécessité d'entretenir un équipage extrêmement nombreux et par suite, — comme il

faut bien occuper les hommes pendant qu'on utilise la vapeur, — une série de manœavres et d'exercices qui se renouvellent du matin au soir. Ajoutez qu'un excellent orchestre nous donnTiit trois fois par jour un concert en plusieurs morceaux, sans compter la symphonie des salves et des exercices à feu, dont, à vrai dire, je me serais bien passé par égard pour mon pauvre tympan.

Nous eûmes même un soir une représentation dramatique donnée par une troupe d'amateurs, qui, recrutés parmi les soldats et les matelots, nous jouèrent avec beaucoup d'entrain le premier acte d*un grand drame, le Jacohite. Par malheur, le vent se leva aussitôt, et, à peine le second acte avaîtil commencé, qu'un régisseur en cravate blanche apparut sur la scène pour nous annoncer Tlmpos-^ sibilité de continuer la représentation — les parole^ des acteurs ne parvenant plus à passer la rampe. Des danses et des pantomimes terminèrent alors cette soirée digne Ae^niusic halls de Londres.

Ce petit théâtre installé sur le pont se composait d'un orchestre, d*une rampe, d^un vrai rideau et dé quelques décors éii toile, assez bien peints |)Dui' indiquer la nature des objets qu'ils devaient re|)résenter. Quant aux costumes, métne ceux des dames — pers6nni6ëes par de jéùnés mousses , — - ilà m'étbnnèrent àiriôn par leur richesse, du moins par leur variété et leur exactitude.

Après trente heures de navigation en vue des côtes, nous jetâmes l'ancre dans la rade de Goa, à sept milles de la ville portugaise.

C'est une large baîe, formée par une bande de rivages couverts de palmiers que domine une chaîne de collines chauves et brûlées. Un des chaînons, projeté à Tentrée de la rivière qui donne accès vers l'intérieur, supporte une vieille forteresse qui s'entoura de fumée pour saluer le pavillon anglais. Cependant je ne descendis à terre que le lendemain matin, dans un canot qui dut traverser toute la baie pour s'engager dans la rivière. Cette tt rivière « est plutôt un bras de mer qui enlace de ses replis une vingtaine d'Iles et d'Ilots plus ou moins considérables, y compris le territoire même de la ville qui a donné son nom à la colonie.

Le site n'en était pas moins le plus incontestablement tropical que j'eusse contemplé jusque-là dans rinde. Sur les rives, de gigantesques palmiers s'étendent en véritables forêts, entrecoupées de petites rivières qui laissent le regard se perdre dans le mystérieux demi-jour de leurs méandres, et parsemées de hameaux indigènes qui, avec leurs cases en pierres jaunâtres, ont Tair beaucoup moins misérables et moins délabrés qu'aux environs de Bombay ; tandis qu'à l'arrîère^plan , par delà le miroir argenté d'une nappe paisible et la claire verdure d'autres forêts encore, une ramification des Ghauts dessitie

dans un lointain vaporeux ses lignes griseà et violettes. Enfin un dernier détour permet d'apercevoir les quais de la petite ville qui se presse dans un repli de la rive gauche.

Le territoire de Goa, qu'on me dit renfermer une population de 450,000 âmes, représente avec un petit village, près de Surate, tout ce qui-reste au Portugal de ses anciennes possessions dans Tlnde. Qui eût dit, il y a quelques siècles, quand toutes les richesses de la péninsule affluaient vers cette somptueuse colonie, que quelques humbles comp* toirs, fondés dans une province voisine par d'obscurs marchands d'une île lointaine, se développeraient bientôt en un empire destiné non-seulement à renverser tous les trônes indigènes de la péninsule, mais encore à réduire les successeurs de V'asco de Gama à la possession de cet archipel, témoin de leur début, de leur grandeur et de leur décadence ?

Je dois reconnaître toutefois que , m'attendant à une cité en ruine, je fus agréablement surpris par l'apparition d'une petite ville bien bâtie et bien entretenue, aux rues larges et propres, aux maisons fraîchement peintes et convenablement aérées. Les troupes qui formaient la haie entre le débarcadère et le palais du gouvernement exhibaient — malgré les désavantages de l'uniforme européen qu'on a le tort de leur conserver sous ce climat tropical — un air beaucoup plus vigoureux, discipliné et même

martial que je ne m'attendais pas à leur trouver. Enfin la foule, qui s'était massée sur les quais, achevait de donner à la ville une apparence d animation et d'activité probablement fort exceptionnelles.

Mais, à certains détails, on sent bien à quelle distance morale on se trouve ici de l'Inde anglaise qui cependant enserre de toute part la petite colonie : les boutiques sont rares et mesquines , peu d'Européennes dans les rues; en revanche, les mendiants pullulent, quelques-uns étalant des plaies hideuses; presque tous nous réclament l'aumône d'un ton qui ressemble à l'affirmation d'un droit.

J'entre chez un épicier, qui est en même temps le libraire de l'endroit : à part quelques ouvrages classiques employés au collège, sa vitrine n'exhibe guère que des livres de prières et des traités pieux. Enfin les seules curiosités de fabrication indigène offertes en vente consistent en crucifix et en Vierges d'ivoire sculpté. Cependant Goa possède deux joutnaux périodiques, sans compter l'organe officiel du gouvernement.

La |)rincipale attraction de Goa, c'est l'ancienne Capitale portugaise, située à trois ou quatre milles en amont de la ville actuelle. Je conserverai longtemps le souvenir de cette cité déchue, ou plutôt du con- Iraslc qu'elle offre entre ses ruines passées à l'état de décombres informes et ses édifices encore debout

iNDÊ Et HIMALAYA. "ÏS

dans leur primitive splendeur. Déjà, à Ahmedabad, j'avais ressenti une impression du môme genre en errant parmi les merveilleuses mosquées qui, éparses dans la campagne autour de la ville actuelle, marquent seules la richesse et l'étendue de la ville tombée. Combien cette sensation est plus forte en^ core ici qu'il ne s'agit plus d'une société et d'une civilisation étrangères, mais d'une cité chrétienne et européenne, naguère . une . des plus prospères de l'Inde, aujourd'hui tellement déchue qu'on en chercherait vainement l'emplacement, n'étaient les trois ou quatre églises qui s'y dressent au milieu des jongles, comme les témoins géologiques d'une formation entraînée par les eaux de quelque cataclysme !

Nous visitâmes d'abord l'église du Bon Jésus , oii le corps de saint François-Xavier, enfermé dans une énorme châsse d'argent, repose sur un autel de marbre blanc à bas-reliefs sculptés. Du nombreux clergé qui vivait autour de cette église il ne reste plus, depuis la suppression des couvents en Portugal, qu'un seul desservant, un jésuite indigène, qui nous fît avec beaucoup d'empressement les honneurs du sanctuaire.

Après avoir jeté un coup d'œil sur la cathédrale, qui extérieurement n^offre rien de remarquable, maïs qui par les dimensions de son intérieur (200 pieds de long sur 80 de large) serait digne de

76 IXDE ET HIMALAYA.

figurer dans mainte de nos grandes villes, nous traversâmes deux hectares de jongles entremêlés de décomb/es : c'est tout ce qui reste du palais des Vice-Rois. Dépassant ensuite Tare de triomphe assez bien conservé sous lequel les nouveaux gouverneurs généraux faisaient leur entrée solennelle dans la capitale, nous pénétrâmes par la porte du cloître dans Téglise de Saint-Gaétan, construite sur le plan de Saint-Pierre de Rome. — La majeure partie de mes compagnons s'était rembarquée depuis longtemps; j'étais seul, avec un officier du Raleigh, sous ces voûtes fraîches, obscures et silencieuses, où nous aurions pu nous croire dans quelque temple de nos pays d'Europe. Soudain un flot de chaleur et de lumière s'engouflra par la grand'porte que le sacristain venait d'ouvrir à deux battants. L'atmosphère était tellement échauffée qu'on voyait les nappes d'air onduler au soleil, et par delà ce cadre éblouissant apparaissait un groupe de palmiers nains croissant sur un monticule de décombres moisis. En ce moment une cloche se mit à tinter dans Tune des églises voisines... Il me sembla entendre le glas de l'ancien Portugal, ou plutôt de l'ancien régime portugais, de la Lusitanie cléricale et conquérante, depuis longtemps disparue pour renaître de nos jours, — comme le phénix de ses cendres, — sous la forme d'un État libéral et progressif, formant un heureux contraste avec les

mœurs à la fois indolentes et anarchiques d'un peuple voisin, qui, placé dans des conditions analogues, n^a pas encore su prendre son parti de cette inévitable évolution.

Repartis le soir même de Goa, nous longeâmes pendant plusieurs jours une côte plate, fertile et boisée que dominaient, à peu de distance dans rintérieur, des chaînes hautes, abruptes et dentelées, encore agrandies par le voile des vapeurs chaudes qui semblaient s'élever du rivage. Enfin, le P' décembre, après avoir doublé pendant la nuit le cap Comorin et pénétré dans le canal de Manâr, nous commençâmes à distinguer les rivages de Ceylan. J'avoue que je me trouvai un peu désenchanté par le premier aspect de ce rivage plat et boisé ; il est vrai que d'épais nuages , amoncelés par la mousson du Nord-Ëst, nous cachaient les montagnes de l'intérieur. Quand nous jetâmes l'ancre devant Colombo, la rade était assez agitée; cependant, comme les canots du navire ne devaient aborder que dans l'après-midi, je me jetai immédiatement dans un des seuls bateaux que fournisse ici l'industrie privée; on ne saurait mieux les comparer qu'à des bacs formés de trois planches, longs de plusieurs mètres et larges d'un pied et demi à deux pieds. Ils ne peuvent généralement contenir qu'un ou deux passagers et quatre rameurs; cependant il est rare qu'ils donnent leur équipage en

pâture aux requins, et la pirogue dont je fis Texpérience en cette occasion me mit à terre sans même une éclaboussure sur mes vêtements, après avoir dansé sur les vagues comme une coquille de noix.

Colombo, qui n'est pourtant que la troisième ville de Tîle, réalisait l'idée que je m'élais toujours faite d'une colonie britannique : des rues extrêmement larges, bordées de véritables petites villas, avec arcades, colonnades et vérandas, généralement à un seul étage surmonté d'une terrasse, — beaucoup d'arbres et de pelouses d'un vert tendre entre les maisons; — en un mot, un aspect à la fois simple, frais et confortable, moins monumental que le Fort de Bombay et moins éparpillé que les quartiers suburbains de Malabar hill.

Quant à la population, on voit aisément que, même parmi les porteurs de costumes européens, le pur sang anglais forme la minorité; nombre de demicastes; quelques-uns avec le type portugais assez accentué ; dans la masse quelques gracieuses figures de femmes à la taille souple, aux petits pieds et aux yeux noirs. De leur côté, les indigènes portent le costume sinon le plus étrange , du moins le plus grotesque qu'on puisse imaginer. Vous croyez voir s'avancer une élégante sous son ombrelle, avec sa chevelure nouée en chignon et retenue par un peigne d'écaillé, habillée d'une tunique sombre que ter-

INDB ET HIMALAYA. 79

mine un jupon d'étoffes à ramages; l'inconnue se rapproche : c'est un homme, un Cingalais. Quelques-uns portent par-dessus cette jupe une veste ou un paletot noir à Teuropéenne. On voit d'ici Teffet. Si maintenant ils y ajoutent un jupon de toile blanche collant sur les jambes , on croirait voir un de nos garçons de café , avec le chignon et le peigne en plus. On conçoit à quel point ces modes durent me paraître extraordinaires quand je les aperçus pour la première fois dans une réception officielle. Il est vrai que par l'éclat des costumes les Européens pouvaient rivaliser avec les fonctionnaires indigènes : juges en toge et en perruque poudrée (sous ce climat!), magistrats en robe rouge avec un tuyau de poêle sur la tête, fonctionnaires en habit de velours et en culotte courte , généraux en grand uniforme, membres du conseil couverts de broderies, sans compter , par-dessus le marché , un personnage indigène dont j'ai toujours ignoré le nom, le titre et l'emploi, mais qui, avec ses jupes, son peigne, ses broderies et les plaques qui lui pendaient dans le dos , semblait destiné à jouer un premier rôle dans quelque opérette d'Offenbaçh.

L'île est divisée en six provinces qui sont administrées par des agents du gouverneur. Les provinces à leur tour se subdivisent en comtés ou arrondissements que dirigent des agents adjoints, et les arrondissements en cantons qui ont à leur tète des chefs

indigènes ou rattetnahatmeyas. Comme dernière subdivision , on rencontre les communes ou plutôt les villages, où une assemblée de pères de famille prend certaines mesures relatives à la sécurité de leur territoire, à la protection de Tagriculture et même à la préservation de la santé publique , sous la surveillance directe des agents du gouverneur; les présidents de ces assemblées sont choisis par le gouvernement. Les rattemahatmeyas portent un costume — dont la magnificence va' régulièrement en croissant depuis les pieds nus jusqu'à la tête parée comme une châsse — et qui est dans son ensemble aussi étrange que leur nom. Qu'on se figure, au-dessus d'un caleçon de flanelle blanche descendant jusqu'aux chevilles, des jupons de mousseline relevés par une ceinture rouge où brille la poignée d'une dague enrichie de pierreries. Vient ensuite sur un justaucorps blanc un veston de soie rouge ou violette à ramages d'or, et une longue collerette de mousseline tuyautée; enfin pour couvre-chef une sorte de coussin à broderies d'or que surmonte en guise de panache un diminutif de candélabre en argent avec des pompons et des breloques au bout des branches.

Le jour suivant, je pris à sept heures du matin le premier train de Candy , la vraie capitale de Ceylan. Ce chemin de fer, le seul de l'île , fut ôommencé en 1862, mais il ne fut ouvert au trafic qu'en 1867. Le

premier train qui ait couru sur la ligne a servi à transporter S. A. R. le duc de Brabant dans la visite que fit à Ceylan, en 1864, le souverain actuel des Belges.

Les anciens chefs de Candy avaient un dicton élevé au rang de prophétie : c'est que leur indépendance resterait assurée tant qu'un chariot ne franchirait pas leurs rivières à sec et qu'un bœuf ne passerait pas à travers le roc de leurs montagnes. Les ponts et les tunnels de la petite ligne se sont chargés d'accomplir la prophétie, et aujourd'hui Tantique royaume de Candy n'est plus qu'un souvenir de quelques vieillards. Les Cingalais n'y ont rien perdu , s'il faut en juger par l'état de décadence où les derniers siècles de la souveraineté indigène avaient plongé un des pays jadis les plus fertiles, les plus peuplés et les mieux cultivés du monde. Il y a deux mille ans, l'île entière était devenue un immense jardin qu'alimentaient des réservoirs artificiels créés par de puissants barrages et qu'entrecoupaient de riches cités encore reconnaissables par leurs ruines d'une merveilleuse grandeur. Aujourd'hui , malgré les progrès réalisés sous l'administration intelligente des derniers gouverneurs anglais , qui ont restauré quelques-uns des anciens réservoirs et favorisé le développement des cultures tropicales, telles que le café , le riz et la cannelle , l'intérieur du pays n'est encore qu'une vaste jongle entrecoupée

de quelques clairières , oasis de civilisation au milieu de la solitude et de la sauvagerie. Dès lavsorlie de Colombo, on tombe en pleine forêt vierge. Aux deux côtés de la voie , c'est un mur de plantes qui me sont aussi inconnues dans leurs formes que dans leurs noms. Dans le fouillis de branches et de lianes où mon œil s'égare , c'est à peine si Ton reconnaît quelques espèces plus familières qui atteignent ici des proportions démesurées , — des bambous aux fûts élancés, gros comme la jambe, — des bananiers sauvages dont chaque feuille pourrait habiller un homme des pieds à la tête, — surtout des cocotiers, qui forment Tessence dominante et qui rappellent par leur nombre comme par leur taille les oasis de palmiers les plus luxuriantes du Sahara, mais une oasis qui s'étendrait sans interruption sur des centaines de lieues. Comme la saison des pluies finit à peine , toute cette verdure conserve une fraîcheur qui contraste avantageusement avec la végétation brûlée de l'Inde. Le sol ne paraît qu'un vaste marécage; l'excédant des récentes averses croupit partout sous les plantes aquatiques en larges mares qui scintillent dans les mystérieuses profondeurs du feuillage, ou s'épanche en mille ruisselets, suivant la pente du terrain, pour grossir les torrents qui coulent à pleins bords sous les longs viaducs de la ligne. Le ciel est couvert d'épaisses vapeurs qui de temps à autre laissent percer quelque fugitif rayon

de soleil ; Tair est chaud , lourd , imprégné de senteurs qui rappellent la serre chaude. Au premier abord , la vie animale semble absente de ce paysage qui nous reporte aux orgies végétales de Tàge carbonifère. Mais comme nous savons par ouï-dire quels êtres redoutables se dissimulent dans cette apparente solitude, il nous semble, l'imagination aidant, entrevoir çà et là les écailles de Talligator qui reluisent gous la surface verdàtre des eaux, ou les anneaux du serpent qui se déroulent dans Tinextricable labyrinthe des lianes. On dit que les chasseurs inexpérimentés prennent parfois pour des troncs d'arbres les pattes des éléphants immobiles à quelques pas dans le fourré : une méprise inverse de notre part n'aurait rien d'élonnant à voir les troncs gris et ridés dont les formes s'ébauchent à travers la demi-obscurité des broussailles. Les fleurs abondent, depuis les variétés multicolores de la lantana qui forme des haies naturelles aux deux côtés du remblai, jusqu'au rouge calice du lotus mystique flottant à la surface des mares sur la verle collerette de sa feuille.

Un peu plus loin , le sol commence à s'accidenter et la vue embrasse l'immensité de la jongle qui escalade les collines, redescend dans les vallées, franchit les marais et s'étale sur les plateaux, toujours aussi fraîche, aussi touffue, aussi déserte, aussi empreinte d'une poésie imposante et sauvage. Quel paradis terrestre..., laboratoire dès fièvres les

plus pernicieuses et asile do tous les êtres ennemis de rhomme I

S'endormir le soir, même pendant la belle saison, sous ces ombrages perfides, constituerait un véritable suicide, car si même on survivait aux fièvres qui seraient le résultat d'une pareille imprudence, on n'échapperait pas à l'épuisement causé par les sangsues qui y en quelques instants , auraient recouvert le malheureux dormeur. Quand on construisit la ligne, une partie du tracé fut surnommé la vallée de l'Agonie, the valley of the shadow of Death, tant il y périt de coulies emportés par la fièvre des jongles. C'est ainsi que dans la nature entière la vie naît de la mort et que le progrès se nourrit de ruines oi> de cadavres.

Cà et là une station forme une éclaircie. De nombreux indigènes, demi-nus, aux cheveux flottants , à la peau bronzée et huileuse , sont accourus de loin pour attendre le passage de leur futur souverain qu'ils associeront désormais dans leur pensée, non plus avec la pompe barbare et enfantine d'une cour indigène, mais avec l'image éblouissante d'un train à toute vapeur, emblème frappant de l'inexorable civilisation qui doit les transformer ou les anéantir. Mais, même aux abords de ces stations, les agglomérations sont rares; je ne me rappelle pas avoir vu un seul village proprement dit, à part seulement quelques huttes de chaume qui s'abritent sous

INDE ET HIMMAY4. S5

les cocotiers dont elles font ressortir les dimen^ irions.

•, Dans le lointain se dessine une haute chaîne bleuâtre surmontée d'un cône effilé, bien connu BOUS le nom de pic d*Adam. Il parait que près de la cime se trouve creusée , dans le roc , une cavité qui reproduit assez fidèlement Tempreinte d'un gigantesque pied humain. Aussi toutes les religions qui se disputent Tile se sont-elles emparées de cette excavation : les hindous y ont vu le pied de Siva, les bouddhistes de Bouddha , les Chinois, de Fô , les musulmans d'Adam et les Portugais de saint Thomas, qui est cependant le pfi^tron des sceptiques. Aujourd'hui Tendroit est accaparé par les bouddhistes qui y ont élevé une petite chapelle , but d'incessants pèlerinages.

Cependant nous gagnons rapidement par un plan incliné le col qui coupe devant nous la chaîne ceu" trale de Tile. La ligne court à pic sur le flanc d'une large vallée que tapissent des groupes de cocotiers disséminés au milieu de verdoyantes prairies et que bordent de tous côtés les arêtes pointues de chaînons rougeâtres dominés eux-mêmes vers le sud-ouest par un arrière-plan de montagnes sombres et massives. Ce site, d'une perspective immense , renferme , dans sa pittoresque originalité, un calme et une fraîcheur qui rappellent d'une façon frappante les reproductions des paysages japonais.

sa INDE ET HIMALAYA,

Mais, à mesure qu'on se rapproche de Candy, le fourré s'éclaircit; des rizières étagées, des plantations de cannelle et de café commencent à justifier la réputation d'un pays rangé par nos pères dans les îles aux épices. On passe entre deux pans de roc, au pied d'une colonne élevée à la mémoire des ingénieurs qui , par la construction de cette ligne , ont consolidé la domination anglaise dans Tile, et, redescendant le long d'un torrent encaissé, on ne tarde pas à entrer dans la gare de Candy.

Dès Uabof d , on est frappé ici par un mélange do races peut-être plus diversifiées encore qu'à Bombay : descendant» métis des Portugais et des Hollandais qui ont successivement possédé les rivages de l'île , •— Malais coiflfés d'un mouchoir, — Maures (Arabes) au petit bonnet pointu, — Tamils émigrés de Tlnde méridionale avec leurs turbans blancs ou rouges, — Cjngalais en jupons brodés, la tête nue sous leur ombrelle de carton, uniquement reconnaissables de leurs femmes en ce qu'ils sont un peu plus vêtus qu'elles, — planteurs européens au visage fortement coloré, ou d'une pâleur livide, — moines bouddhistes à la robe jaune , à la tête rasée , mâchant une feuille de bétel en s'éventant avec une feuille de palmier, tandis que derrière eux un novice tout habillé de blanc porte leur ombrelle sous le bras. Il faut reconnaître que l'Angleterre a ici des sujels bien variés dans leur mise, —

ft

sans parler de leurs religions ni de leurs races, ni même de leur façon de penser. Il y a du reste trop de siècles que la vieille Ophir trafique avec tous les marins de Tunivers pour ne pas garder dans les types de sa population quelque empreinte des innombrables races qui ont abordé sur ses rivages.

Sans remonter aux Phéniciens, aux Grecs ou aux Arabes , ni miême à Sinbad le marin , dont les Mille et une Nuits nous font connaître les aventures parmi les éléphants de Tîle Serendib, il nous suffira de rappeler que les Portugais arrivèrent à Ceylan en 1505 et les Hollandais en 1602. C'est seulement en 1706 que les Anglais entrèrent en scène par la prise de Colombo; mais deux ans ne s'étaient pas écoulés que, par la constitution de leur nouvelle conquête en une colonie distincte, ils manifestaient la résolution de s'y établir en permanence. Enfin, en 1815, ils conquéraient Candy et déposaient le dernier souverain, qui, d'origine tamile, avait su se rendre odieux aux Cingalais par ses prédilections hindoues non moins que par ses injustifiables cruautés. En 1827 commença la culture du café, et Tacre de terre , qui à cette époque se vendait 6 fr. 24! c, atteint maintenant aux enchères de 250 à 500 francs. Cette culture a attiré de l'Inde , pendant le dernier quart de siècle, plus d'un million et demi de coulies tamils. Mais, comme ils retournent gêné-

ralement dans leur pays à la fin de chaque saison » ils ne figurent que pour un chiffre fort inférieur dans la population totale de Tîle, évaluée parle dernier recensement à deux millions et demi. Quant aux Européens, c'est à peine s'il y en a quelques milliers dans File ; mais il ne faut pas oublier qu'ils y constituent Tarislocratie officielle et sociale. Bien qu'aucune exclusion légale ne frappe les indigènes, ceux-ci en fait ne se rencontrent généralement que dans les emplois inférieurs, — '- sauf en ce qui concerne le conseil législatif, où toutes les catégories de la population sont plus ou moins représentées. Au point de vue social, la distinction est plus accentuée encore, et cette espèce d'ostracisme est vivement ressentie par les portions éclairées de la société native, qui n'est pas, comme dans l'Inde, façonnée depuis des siècles à un régime de castes.

Dès mon arrivée, j'eus occasion de m'entretenir assez longuement sur ce sujet avec un hurgher, qui occupait dans l'ordre judiciaire une des positions les plus élevées où puisse atteindre un indigène. — On donne le nom de burgherSj bourgeois, aux descendants des anciennes familles hollandaises colorées par un mélange de sang cingalais. — Ce personnage se montra pour moi d'une amabilité vraiment extraordinaire, où je ne tardai pas à démêler la satisfaction d'avoir affaire à unEuropéen qui

fe

le traitât sur un pied d'égalité complète. Je n'ai eu, du reste, aucune peine à lui en arracher Taveu. Intelligent, instruit, versé dans la connaissance des mœurs et des institutions locales , avec le langage et les manières d'un gentleman, il devait se sentir continuellement blessé du dédain que, d'après ce que j'ai vu moi-même, la plupart des Anglais ne man- . quent jamais de témoigner pour les opinions et pour la personne d'un indigène, quelles que soient son éducation et sa position. Il m'a paru toutefois se plaindre , moins du gouvernement qu'il reconnaissait travailler loyalement à l'émancipation morale et intellectuelle du pays , que des colons proprement dits, des planteurs et des marchands, qu'il accusait de jalouser les indigènes et de jouer à l'aristocrate ' sur le dos des natifs.

Candy est située au fond d'un cirque montagneux, et baignée par un petit lac où de nombreuses pagodes se mirent avec leur épaisse ceinture de palmiers. Notons, en passant, qu'outre les pagodes bouddhistes, cette petite ville de dix mille âmes renferme plusieurs temples hindous, sept églises protestantes, une église catholique et diverses mosquées , — le tout vivant en bonne intelligence sous l'œil paternel dii gouvernement anglais. Ceylan, du reste, est une terre de tolérance. Dès le quatrième siècle avant notre ère , on trouvait déjà ici la liberté religieuse consacrée par les lois ,

aussi bien que la liberté du commerce et la libeHé d'immigration.

Près du lac se dresse le vieux palais des rois de Candy, qui sert aujourd'hui de résidence au gouverneur. Il est flanqué d'un large pavillon octogonal supportant l'image sculptée du soleil, de la lune et des étoiles, qu'on considérait ici comme les insignes de la royauté. C'est de ce pavillon que les ancien» rois se montraient au peuple dans toutes les céré« monies publiques et qu'aujourd'hui encore les gouverneurs de Tile président aux grandes processions de la Dent sacrée. Le temple qui renferme cette précieuse relique se dresse dans Tenceinte même du palais; c'est un édifice rectangulaire, comme toutes les pagodes du pays, bâti au centre d'une cour bordée de cellules. Quatre portes , précédées d'un perron, donnent accès dans Tintérieur du sanctuaire qu'ornent des sculptures bizarres et des dorures sans nombre. M'étant informé de Theure où la Dent devait être exposée à Tadoration des fidèles, je me mêlai à la foule qui attendait sur le parvis l'ouverture des portes. Il y avait là tous les costumes, tous les types, et j'ajouterai même toutes les physionomies qu'aurait pu souhaiter un peintre de mœurs, depuis l'enfant à la mamelle jusqu'au vieillard en enfance , depuis le jeunt homme qui oublie la sainteté du lieu pour sou rire aux dévotes de son goût, jusqu'à la vieill

bigote édentéc qui joint les mains en marmottant machinalement sa prière, la plupart des assistants avec des plateaux de fleurs qu'ils s'apprêtaient à déposer devant la relique sacrée. N'était la couleur locale, on aurait pu se croire devant quelque sancluaire d'Espagne ou d'Ilalie. 11 est bon de constater que les bouddhistes se défendent d'adorer leur fondateur, avec autant d'énergie que les catholiques repoussent l'accusation protestante de rendre un culte aux saints. Sans doule, au sein des deux religions, les esprits cultivés savent garder la mesure dans rhommage qu'ils rendent aux grands hommes de leur croyance; mais la masse, qui saisit difQcilement la distinction , tombe vite dans un véritable paganisme où elle adore ceux qu'elle de* vrait simplement révérer. Cette méprise est surtout inévitable dans le bouddhisme , où les fidèles n'ont pas même un Dieu à adorer derrière l'homme qui leur a donné l'exemple et apporté la connaissance de la perfection suprême.

Si intéressant que fût le spectacle de cette cohue, il s'en dégageait, même en plein air, un parfum qui me fit considérer comme un soulagement l'ouverture du sanctuaire, où ma qualité d'Européen, contre-balançant avec avantage mon caractère de mécréant, me fit admettre avant le commun des dévots. Je ne tardai pas à me trouver dans une chambre centrale où trois vieux prêtres à la tête

rasée se tenaient près d'une table de marbre. C'est là que , sous une cloche de cristal , au socle et à la coupole d'or pur, se dressait, sur une feuille de lotus également en or, une dent gigantesque, la plus précieuse' relique du bouddhisme méridional. 11 y a peu de crânes de bienheureux , de mâchoires de martyrs ou de tibias d'anachorètes qui puissent se prévaloir chez nous d'une carrière aussi accidentée et aussi miraculeuse que la fameuse canine attribuée au fondateur du bouddhisme. Quand Gautama Bouddha, parvenu à sa quatre-vingt-unième année, eut obtenu l'anéantissement final qui est dans sa doctrine le suprême but de l'homme , un de ses disciples retira du bûcher funéraire une dent qui donne une singulière idée de la taille de son propriétaire, si elle n'est, comme le prétendent d'affreux sceptiques, un emprunt fait à la mâchoire d'un tigre ou d'un crocodile. La précieuse relique fut d'abord adorée à Dantapoura, la ville de la Dent, malgré l'opposition des brahmanes, qui finirent par trouver un instrument de leurs colères dans le roi de Patna, suzerain du pays. Mais en vain ce monarque s'efforça de brûler, de pulvériser ou de souiller la Dent sacrée. Elle s'éleva elle-même audessus des flammes sur une feuille de lotus, large comme une roue de chariot; elle convertit en un réservoir d'eau pure l'égout où on l'avait précipitée; enfin elle s'incrusta dans l'enclume où on Pavait

exposée aux coups répétés d'un marleau de forge. Vaincu par Tévidence, le Roi rendit la dent à ses vassaux de Dantapoura qui la gardèrent jusqu'à Tinvasioa victorieuse d'un prince voisin, jaloux de posséder ce trésor. La fille du rajah remporta alors dans sa fuite, cachée sous son chignon. C'est ainsi que la relique arriva à Candy vers le quatrième siècle de noire ère. Durant la période suivante, Cingalais et Tamils s'en disputèrent la possession les armes à la main; un moment même elle fut enlevée par le souverain de Pandi qui la transporta dans rinde méridionale. Cependant, elle ne tarda pas à rentrer dans l'île d'une façon quelconque, et quand au seizième siècle les Portugais s'emparèrent de Ceylan, ils l'enlevèrent dans leur butin. L'objet n'avait guère de valeur pour des gens qui ne croyaient pas à Bouddha. Aussi le roi bouddhiste de Pégu s'empressa-t-il d'envoyer à Goa une ambassade qui ofirit au vice-roi dom Constantin de Bragance jusqu'à trois cent mille pièces d'argent en échange de ce petit morceau d'ivoire. Mais l'inquisition, qui se souciait peu de ce trafic , força le Vice-Roi , malgré les embarras du trésor, à refuser fièrement cette offre : la dent fut publiquement pilée et jetée dans la rivière de Goa ! A quoi bon ? Au dire des croyants, elle s'ouvrit un chemin dans le fond du mortier et revint intacte reprendre sa place dans le sanctuaire de Candy, où elle est aujourd'hui plus

révérée que jamais. A chaque révolte des Cingalais conlre Tautorilé anglaise, des conspirations furent organisées pour enlever ce talisman , dont la possession, dans la pensée du peuple, est intimement liée à la souveraineté de l'île. Aussi, le gouvernement anglais s'est-il longtemps chargé de garder et même d'exhiber lui-même cet étrange palladium j et c'est seulenient depuis la consolidation finale de son pouvoir qu'il a restitué aux moines les clefs du sanctuaire.

Le lendemain soir eut lieu la grande procession ou Perahara, qui constitue la principale solennité du culte bouddhiste. Déjà, de la fenêtre où je m'étais installé sur la place du Temple, on entendait dans le lointain la musique criarde des flûtes et des tambourins, que dominait par intervalles le souffle sonore d'un éléphant, en même temps que des centaines de torches commençaient à se refléter comme des étoiles dans les eaux troublées du lac. Au moment où la procession déboucha devant le pavillon, un violent orage éclatait sur la ville. A la lueur bleuâtre des éclairs qui laissaient entrevoir les milliers de têtes entassées sur la plaine ou juchées sur les escaliers des temples, cette file d'éléphants pompeusement harnachés, ces emblèmes difformes et bizarres , ces danseurs aux cris frénétiques et aux contorsions plus frénétiques encore, ce mélange d'or, de pierreries et de clinquant, nous

renvoyant par milliers les feux vacillants des falots en lutte avec la tourmente , — tout Tensemble de ce cortège à la fois discordant, grandiose et monstrueux , se découpant sur un arrière-plan de structures monumentales dessinées en lignes de feu par des rangées de lampions multicolores, formait un tableau dont la pompe barbare semblait nous reporter, par delà les triomphes de la Rome impériale et les mystères de la Grèce païenne, aux fêtes monstrueuses entrevues dans les hiéroglyphes de rÉgypte et les stèles de la Babylonie. Telle devait être , dans les grands jours d'autf efois , la procession de Jagghernauth , quand les hindous fanatisés se précipitaient sous les roues du char qui emportait lentement au milieu de la foule l'image de leur sombre et impassible déité.

L'origine de la Perahara est purement hindoue. Cette fête fut introduite par les rois d'origine tamile, qui, en y intercalant Texhibition de la dent sacrée, trouvèrent le moyen de concilier leurs traditions de famille avec les croyances de leurs sujets. Mais aujourd'hui elle est acceptée même par les bouddhistes les plus puritains.

L'étude du bouddhisme est particulièrement intéressante, non-seulement parce qu'il semblé un culte satis dieu et même, s'il faut en cfoirc certains critiques, un culte sans -foi en l'existence de l'âme, malgré sa croyance en une série de vies successives ^

mais encore parce qu'il a été autrefois la religion principale de Tlnde et qu'il domine encore aujourd'hui dans le Népaul, le Thibet, la Chine, rindo-Chine et le Japon, constituant TEglise la plus nombreuse du monde actuel. Quand il naquit vers le sixième siècle avant notre ère, le Panthéon aryen régnait sans conteste dans la :'péninsule hindoue, avec le système des castes organisées par la race conquérante pour maintenir les populations aborigènes dans un état d'assujettissement héréditaire* Le rapide développement de la doctrine nouvelle fut moins une réaction en faveur de l'unité divine qu'une insurrection morale des races vaincues en faveur de Tégalité religieuse et sociale. Gautama Bouddha, son fondateur, se rattachait, comme il arrive souvent dans les grandes révolutions sociales , aux rangs les plus favorisés de la race privilégiée. Il appartenait même à une famille régnante de Tan-' tique Aoudhyd, l'Oude d'aujourd'hui. Frappé de bonne heure par le spectacle de la maladie, de la vieillesse et de la mort, qui sont le lot fatal de l'humanité , il en arriva à conclure que mieux vau^* drait pour l'homme ne pas exister. Non point qu'il préconisât le suicide, car, à l'en croire, la mort elle-même ne nous soustrait pas à la nécessité de renaître indéfiniment sous quelque autre forme, à moins que nous n'ayons réussi à éteindre préalablement en nous toute passion , tout attachement , tout

désir. Le seul chemin pour arriver au nirvana , c'est-à-dire à l'anéantissement complet de notre individualité, but suprême de Thomme, c'est donc d'étoufifer en nous , par le renoncement et la méditation, tout ce qui nous enchaîne dans le cycle de Texistence, tout ce qui nous fait tenir à la vie.

Je n'entrerai pas ici dans la discussion soulevée par les commentateurs du bouddhisme pour savoir si le nirvana signifie l'anéantissement complet de notre être spirituel ou simplement l'absorption de notre individualité dans le Grand-Tout. Il est certain que Bouddha ne parle nulle part de Dieu ni de Tâme. A Tinstar du positivisme, il ne voit partout qu'un enchaînement de phénomènes, et il ne s'occupe pas plus de la cause finale que de la cause première. S'ensuit-il que le bouddhisme réalise la conception d'une religion athée, d'un culte sans Dieu? Telle est la puissance de l'idée divine sur l'esprit humain, que la foule des bouddhistes, n'ayant plus de Dieu à adorer, a mis Bouddha à sa place, bien que le Maître lui-même ait proclamé son propre nirvana il y a plus de deux mille trois cents ans.

Pendant plusieurs siècles le bouddhisme régna de l'Himalaya à Ceylan. Mais, comme tant d'autres systèmes politiques et religieux, il devait périr par l'exagération même des principes qui avaient fait sa gloire et sa force. Ainsi , Bouddha avait supprimé le

sacerdoce, c'est-à-dire la nécessité d'un intermédiaire entre Thomme et Dieu. D'autre part, il avait fondé le mérite, non plus sur la fortune ou la richesse, mais sur la vertu, le savoir et la continence. Eh bien , au lieu du prêtre , on eut le moine , et Fascétisme dévora l'Inde au point d'étouffer la pure doctrine de Bouddha sous ses excroissances para-' sites. Dès le dixième siècle de notre ère , il n'y avait plus un bouddhiste dans la péninsule, et le brahmanisme, sorti des mystérieux sanctuaires où il avait perpétué les traditions des Védas, avait partout ressaisi la domination spirituelle de Tlnde , — profondément altéré, il est vrai, par les superstitions locales et les innovations étrangères avec lesquelles il s'était trouvé en contact pendant ses mille ans de sommeil. Mais, dans Tintervalle, le bouddhisme avait rayonné sur les pays voisins où il domine encore aujourd'hui : la Chine, l'Indo-Chine, Tàr-» chipel malais, la Tartarîe et le Japon. C'est môme uil détail assez étrange que , eiigendré au sein d'une race aryenne, le bouddhisme n'ait plus un sectateur de race blanche , tandis qu'il forme encore la religion dominante de toutes les populations mongoliques où il s'est répandu comme une importation étrangère.

Je visitai à plusieurs reprises les nombreux couvents qui s'élèvent sur la rive opposée du lac. La plupart de ces couvents ou viharas comptent

INDS ET HIMALAYA, 99

une trentaine de moines qui habitent de petites cellules juxtaposées sur les quatre côtés de la cour intérieure. Au centre de cette cour s'élève le temple proprement dit, entouré d'une galerie couverte avec une cloche sous le portique. L'intérieur est un long rectangle d'une extrême simplicité , avec une espèce de nef centrale formée par des piliers. Au fond du chœur, une porte grillée s'ouvre sur un sanctuaire jsans fenêtres, où, à la faveur des cierges, on distingue, au delà d'un autel en marbre couvert de fleurs, une énorme statue de Bouddha, accroupie dans l'attitude de la méditation, portant sur ses traits l'empreinte d'une sérénité absolue , avec une flamme qui lui sort de la tête et une sextuple auréole qui lui entoure le corps. Trois fois par jour les moines viennent chanter devant la sainte image des prières qu'ils lisent dans un gros livre à couverture d'argent formé par les feuilles longues et étroites du palmier talipot. Prier, méditer, mendier, enseigner la jeunesse dans l'école attenante au couvent , telle est l'unique occupation de ces moines qui font vœu de pauvreté et de chasteté. C'est seulement à la suite d'un long noviciat qu'ils obtiennent le droit d'endosser la robe jaune, après avoir été reçus par le chapitre. Bien que les viharas ne soient plus aussi nombreuses ni aussi riches qu'autrefois , chaque village a son couvent, et, comme ces institutions jcTuissent de la personnification civile, elles possèdent les parties les

plus fertiles du territoire indigène; il est même probable qu'elles ont ainsi fortement contribué à l'appauvrissement et à la décadence de Tile durant les derniers siècles. Il faut toutefois rendre cette justice au bouddhisme qu'il est le plus tolérant des cultes, et que, tout au moins dans Tlnde, il n'a jamais tenté de s'imposer par la force. •

La ressemblance entre les cérémonies du bouddhisme et les pratiques du catholicisme, ressemblance qui se poursuit jusque dans l'architecture des temples, — sans parler de l'analogie entre les grandes figures de leurs fondateurs respectifs , qui tous deux sont venus prêcher le renoncement, la tolérance et l'égalité dans un monde voué aux haines de castes et de races , — a frappé tous ceux qui se sont occupés de religion comparée. Les partisans et les adversaires de l'Eglise romaine y ont également trouvé des arguments : les premiers, pour proclamer l'antériorité de leurs pratiques ; les seconds , pour accuser le catholicisme d'emprunts inavoués et de plagiat païen. La vérité, c'est que les savants, tout en admettant désormais l'antériorité historique du bouddhisme, se demandent encore si Tun des deux cultes a réellement copié l'autre, ou si tous deux n'ont pas fait des emprunts à un fonds commun et antérieur de traditions religieuses, sans parler de l'explication péremptoire fournie par le père Hue, le fameux missionnaire du tThibet, que

sans doute « le diable y est pour beaucoup ». Je comptais entreprendre quelques excursions dans les montagnes, peut-être même tenter Tascension du Pic d'Adam, Malheureusement, biea qu'on fût à la fin des pluies, le temps devint de plus en plus mauvais, et je dus me résigner à regagner Colombo, sans avoir même visité le sanitarium de Niouara Ëllia. Je pus toutefois juger des productions de Tile au jardin botanique de Candy qui, sous la direction savante du docteur J. H. V. Thwaites, est devenu — comme on pouvait s'y attendre sur un sol et dans un climat pareils — un des plus beaux et des plus luxuriants du monde. Impossible d'énumérer les beautés et les raretés végétales dont il abonde, tant parmi les plantes du pays que parmi les essences importées. Je noterai seulement qu'il m'a paru un conservatoire d'entomologie aussi bien que de botanique, car, sans parler des insectes, en moins de trois quarts d'heure j'ai vu trois serpents franchir l'allée où je me promenais, et, ayant laissé mon pied à dessein, pendant quelques secondes, sur la bordure du gazon, j'eus peine à arrêter à temps l'escalade de deux sangsues qui, en un clin d'œil, avaient déjà escaladé ma cheville. Je pus du reste juger, dans le bungalow où j'avais passé ïnes trois journées de séjour, à quel point l'Inde devient, pendant la saison des pluies, la terre promise des créatures volantes et rampantes. Non pas que je dé-

Joa , ««"vrisso jamais i„ "'"^'-^va.

'"'"■"^'- «^^ 'o,.s i ritr '?" ^''^ '-« sou.

;;;« de lampe à mlLr"- ^'^ '^^«'^ '««»''«

«*o en venant "«peur du „„,„,^ ' '^ o au soir s„n

A vrai dire ! ^'^'^^^''^ Pour ««in! '"' "'' ^-C « I- ""«^ ^« passer t ? T " •=''""

^.7; pendaient partieuCelT' *'' '"^'^^ "^'"' 7«e ;'^''="'«'- «ne des sallanT T *« «'"^''. -

'^'' ««eTf ".^«'«er./i esr;;T7 '"'' ""^ '•»^'™ r "-tes et " ^"'''' » à rendrTL?"' '''''" "»«'''

'«ou, Voint ,e «eJacer /es^"' '''^'•^«»' «-'«

''''^'- "» -efnge dam 1

le 3aIon où Ton avait dû fermer les écoutilles. Quand la nuit revint, nous formions là un étrange tableau, étendus sur des bancs ou des matelas, nous cramponnant, qui aux pieds des tables, qui aux saillies de la boiserie, chaque fois qu'un balancement redoublé semblait prêt à nous faire décrire une parabole dans Tespace, au grand risque de nos voisins et de nous-mêmes. Nous avions d'abord espéré {atteindre Tutiçorin dès le lendemain matin, trompés, comme souvent dans Tlnde, par la faible distance qui sur la carte paraît séparer le point de départ et le point d'arrivée. Mais le capitaine nous avait aussitôt désillusionnés en nous annonçant que Tutiçorin, bien que sur la rive opposée du « canal » , était en réalité k quelque cent cinquante milles de Colombo, et qu'avec le vent et le courant contraires uous étions certains de ne pas arriver avî^t le Jeudi soir.

Quand arriva la nuit du second jour, ni côte ni phare n'étaient en vue, et j'avoue que je commençai à me sentir mal à Taise en entendant le capitaine déclarer, dans un instant où le vent redoublait, qu'il ne savait plus où nous étions. Toute cette nuit le roulis fit rage, et nous nous sentions aussi brisés que suffoqués dans notre étroite cabine, quand enfin à l'aube Tapaisement des secousses nous apprit le voisinage d'une côte protectrice. Effectivement nous étions devant la rade de Tutiçorin, Toutefois, pour

comble d'infortune, le capitaine, n'osant pas s'aventurer, malgré notre faible tirant d'eau, dans le mouillage qui se trouve à Tintérieur de la barre, s'en alla mouiller à près de cinq milles dans Tintérieur. On comprend que nous lui fîmes des adieux assez secs, quand enfin nous réussîmes à descendre avec nos bagages dans un large bateau de pêche qui avait l'air de se trouver là tout exprès pour nous. Mais cette fois encore nous avions à lutter contre vent et marée, si bien que nous dûmes presque nous contenter de courir des bordées sur place, et que nous y serions peut-être encore, si les autorités locales ne s'étaient empressées d'envoyer un steamer pour nous prendre à la remorque.,. Bref, il était une heure de l'après-midi quand nous débarquâmes sur les quais de Tuticorin. Heureusement un train devait encore partir sur la ligne fraîchement inaugurée de Madura , et moins d'une heure après le débarquement je me trouvai traversant à toute vapeur, avec mon domestique et mes bagages, les campagnes plates, fertiles et peuplées de l'Inde méridionale. Avec ses groupes d'arbres disséminés dans les champs de blé et de coton en herbe, ce pays ne laisse pas d'offrir quelque ressemblance avec les plaines boisées de l'Europe occidentale. Il est partout arrosé par des tanks ou larges réservoirs artificiels, et parsemé de hameaux qui laissent apercevoir, au milieu du feuillage, le chaume de

Tl

leurs toits et la pyramide de leurs pagodes. La population doit être très*dense, ou bien tous les habitants valides devaient s'être donné rendez-vous sur le passage des premiers trains qui sillonnaient la ligne, car nous avancions littéralement entre une double haie de paysans aux vêtements blancs et à la peau bronzée. Çà et là se dressent des monticules de terre; c'est là, parait-il, que les Shanars, une des tribus les plus nombreuses de cette région, s'assemblent pour pratiquer leur culte étrange. Ils n'ont aucune notion d'un dieu suprême; mais ils croient à Tinfluence malfaisante des esprits ou plutôt des morts, qui, aussitôt dégagés de leur enveloppe matérielle, s'appliquent à tourmenter et à affliger les survivants. On conçoit qu?une religion aussi primitive donne prise, bien plus que les croyances raffinées du brahmanisme, au prosélytisme des missionnaires chrétiens; on soutient que durant ces dernières années les Shanars ont fourni à eux seuls plus de 90,000 convertis.

C'est également dans cette province qu'on trouve les Niadis, tribu de sauvages ou plutôt de parias, qui errent par bandes de dix ou douze individus, ignorent toute industrie et même toute agriculture, logent sous les arbres des jungles et, lorsqu'ils aperçoivent un étranger, se mettent à hurler comme des chiens. On comprend l'intérêt qu'exciteht toutesces croyances et ces mœurs en apparence si bizarres chez ceux qui

106 IIVDE ET HIMALAYA,

aspirent à reconstituer couche par couche, échelon par échelon, la généalogie de notre développement moral et intellectuel. Il faut avoir parcouru les ouvrages spéciaux de MM. Darwin, Lubbock, Max Miiller, de La^^eleye, ClifFLeslie, W. Thornton, etc., pour se rendre compte du service rendu par les races de Tlnde à l'histoire sociale et économique de notre espèce, avec leur multitude de croyances, d'institutions et de coutumes où se trouvent représentées, et comme fossilisées, les diverses étapes de Tesprit humain sur la grande route de la civi-^ lisation.

Cependant notre locomotive s'arrête , et nous trouvons sur la voie les passagers d'un long train désemparé, fort heureux de la rencontre qui va Jeur permettre de poursuivre leur route. Mais de nouveaux délais surviennent. On s'arrête à chaque gtation , comme si l'on voulait exposer le train à l'admiration des indigènes qui n'en ont pas encore contracté l'habitude. Ensuite il faut bien faire honneur au copieux tiffin qu a mi-chemin la Compagnie nous a fait préparer sous des tentes improvisées. Un peu plus loin deux péons ont surpris un coulie du train en flagrant délit de vol dans les bâtiments de la station. Ils s'efforcent de l'entraîner ; le coulie regimbe et se récrie ; arrive un soldat de l'escorte qui le réclame comme son domestique [camp servant), La scène dure près

d'un quart d'heure, malgré les sifflets désespérés de la machine. Enfin, on lâche le coulie, qui, tout houspillé, disparait au sein de la fourmilière humaine empilée dans un wagon de troisième classe. Ailleurs, la voie est encombrée, et Ton doit faire jouer le télégraphe. Il est dix heures du soir, quand nous entrons dans la gare de Madura où nous étions attendus depuis deux heures de Taprès-midi. Aussi je me résigne sans peine à dormir dans ma voiture, heureux encore de trouver un abri aussi confortable.

Le lendemain, je me hâtai de visiter avant le départ du train la grande pagode de Minakshi, qui passe pour le plus curieux échantillon de Fart hindou dans le sud de la péninsule. On assure qu'elle remonte aux premiers siècles de notre ère, et les invasions mahomélanes n'ont fait qu^endommager Tenceinte extérieure. La pagode s'annonce, aussitôt qu^on pénètre dans la ville indigène, par une haute pyramide formée d'étages superposés; mais, lorsqu'on débouche devant l'édifice, on s'aperçoit que cette pyramide ou gopura^ aux corniches couvertes de singes agiles et de perroquets criards, forme simplement un des quatre porches respectivement plantés sur les différents côtés d'une haute enceinte. L'ensemble couvre environ vingt hectares, et Tintérieur est formé par une haute voùle que soutient une forêt de colonnes et qu'entrecoupent quelques

cours. Les sculptures, qui ornent les moindres recoins de r édifice, représentant des guerriers, des prêtres, des hommes du peuple, des animaux, réels ou fantastiques, des scènes de la vie ordinaire ou de la mythologie brahmanique, noyées dans une profusion d'ornements et de fioritures, sont une vraie merveille d'art et de patience : une pareille perfection dans le détail ne peut s'expliquer que par cet extrême bon marché de la main d'œuvre qui a été de tout temps la base économique de l'édifice social dans l'Inde. A errer au milieu de ces emblèmes bizarres et de ces idoles grimaçantes qui semblent vous menacer de leurs cent bras, sous ces hauts portiques où passent à peine quelques brahmanes glissant comme des ombres sous leurs blanches draperies, parmi ces majestueuses colonnades où règne, parfois une demi-obscurité, mal dissipée par quelque lampe scintillant comme une étoile dans les téuèbres^ d'un sanctuaire lointain , on éprouve (|uelque chose de ce respect vague et de cette vénération inconsciente qu'inspirent les sombres ai'ceaux de nos cathédrales gothiques. Cette pagode est consacrée àParbati, la femme de Siva, et le dôme d'or qui recouvre le linga du sanctuaire central est évalué à 750,000 fr. Dans une des cours se trouve un réservoir sacré aux eaux verdâtres, couvertes de lotus en fleur. Ici s'assemblait autrefois le jury des quarante-huit professeurs attachés au temple.

Quand le candidat les avait suffisamment édifiés sur l'étendue de ses connaissances, il lui restait encore à prouver Tintégrité de son orthodoxie. A cet efifet, on l'invitait à se placer sur un banc fort étroit posé au-dessus du réservoir : s'il méritait réellement la confiance des dieux, son siège — qui était d'or ou de diamant — s'élargissait spontanément pour lui permeltre de s'asseoir à l'aise. Mais s'il n'était qu'un hérétique caché ou une graine de libre penseur, le banc se rétrécissait au point de lui faire exécuter un ignominieux plongeon sous les lotus du tank! Quçl dommage qu'on ne puisse retrouver ce banc merveilleux pour en proposer l'acquisition à toutes les universités qui prétendent de nos jours joindre l'orthodoxie à la science !

Devant l'entrée principale du temple s'ouvre la choultry, bâtie au seizième siècle de notre ère par Trimai Naik pour servir de péristyle au temple. C'est une vaste salle rectangulaire de trois cents pieds de long sur une centaine de large. Elle renferme six rangées de colonnes formées d'un seul bloc et hautes de vingt-cinq pieds. Elles sont couvertes de sculptures où se révèle un art plus étrange et plus raffiné encore que dans l'intérieur du temple.

Dès dix heures du matin je me retrouvai dans mon train, en roule pour Trichinopoly, petite ville de 30,000 habitants qui a joué un rôle considérable

dans les luttes du dernier siècle entre la France et l'Angleterre pour la possession de Tlnde méridionale. A mesure qu'on s'en approche, le pays devient de plus en plus fertile : on dirait un parc continuel , ou plutôt un vaste jardin botanique où se sont donné rendez-vous les plantes les plus belles et les plus rares dans nos climats. Des montagnes coniques, qui font penser aux formes des volcans éteints , commencent à surgir isolément dans la plaine. Parfois elles se rapprochent et se réunissent pour former de courtes chaînes . aux lignes tranchées et sombres , reflétées par Teau limpide des tanks et baignées par les vapeurs lumiibeuses de l'horizon . On aurait tort de croire aux Ciels crus et veloutés de Tlnde; tout au moins en Cette saison il règne dans l'atmosphère une sorte de bl*ume légère qui adoucit et estompe les objets lointains.

De même qu'à Madum, jô logeai à Trichinopoly dans mon compartiment. Comme je m'installais de mon mieux dans ce logis roulant auquel je commençais à m'attacher comnie la limace à sa coquille, je vis arriver un train spécial, rempli de soldats aux fusils de pierre et aux shakod monumentaux qui ressemblaient à des lanterneê. C^était le rajah de Tanjore et sa garde. Lui-même est un fort joli garçon, presque blanc, portant avec élégance un bostumë des plus heureux et des plus riches; s'il

iNDË ET HIMALAVA. 111

irenait à Londres en pareil équipage, on pourrait lui prédire aisément qu'il serait le lion de la saison. Je ne suis malheureusement pas à même d'en dire autant de sa femme, car la princesse, suivant la coutume tardivement communiquée par les mahométans à certaines cours hindoues, était herméti-' quement cachée par un dais aux rideaux tombants qui, porté par quatre officiers indigènes en grand uniforme, la reçut à la porte de son compartiment et la conduisit jusqu'au marchepied de sa voiture.

La principale curiosité de Trichinopoly est la grande pagode de Séringham dédiée à Vishnou, dans une île qu'un large pont réunit à la rive droite de la Kaveri. Celte pagode m'a paru occuper une étendue plus considérable encore que le grand temple deMadura; mais elle offre moins d'ensemble et de symétrie dans l'agencement de ses diverses constructions, et partant elle est moins de nature à frapper l'imagination par des proportions imposantes. Elle renferme sept cours séparées les une» des autres par des sanctuaires et des galeries que surmontent de hautes pyramides couvertes de sculptures ; une de ces pyramides, en pierre blanche, m'a surtout frappé par le bon goût de son ornementation, où les images grotesques d'hommes, de dieux et de monstreSp aussi laids les uns que les autres^ sont remplacées par des imitations de feuillages ë

des sujets de fantaisie. Après m'avoir montré tous les trésors du temple, or et clinquant, pierreries et verroteries, vases, tapis, chapes, cuirasses, éventails, tambourins, le tout rangé dans un curieux désordre, on me promena entre deux avenues d'idoles en métal doré, qui, dans les grandes processions, escortent le char gigantesque du dieu; puis, traversant la salle des » mille colonnes » , on me fit monter sur le toit du temple d'où la vue peut embrasser dans son ensemble ce labyrinthe de pyramides, de colonnades, de cours et de sanctuaires. Comme je cherchais mon chemin pour sortir de ce dédale, je' tombai sur une danse sacrée de nautchgirls. Je dois dire qu'au milieu des brahmanes et des dévots qui nous entouraient d'un cercle vivant cl pittoresque, dans une cour que dominait l'architecture fantastique d'une pyramide noircie par l'âge, avec toute une rangée d'éléphants richement caparaçonnés qui se tenaient groupés près d'un char colossal, le spectacle de ces danseuses bronzées, s'agitant au son du tambourin et s'accompagnant d'un chant tantôt aigu et tantôt plaintivement modulé , m'a presque réconcilié avec ces danses de bayadères qui m'avaient paru si fades dans un salon de Bombay. Il est vrai qu'à part le mérite du cadre, la pantomime de la danse m'a paru ici beaucoup plus animée et plus expressive.

Pour terminer celte journée, remplie comme un

rêve, je visitai le roc de Trichinopoly, éminence granitique d'environ 500 pieds, qui, abruptement plantée sur les bords d'un petit lac, me rappela, par ses lignes romantiques, le rocher d'Heidelberg, mais sans ses ruines, et, le soir môme, je repartais pour Haiderabad, la capitale de S. H. le nizam.

Page 1