‹ Inde et HimalayaChapitre 5 sur 13 · LE ROYAUME DU NIZAM · texte numérisé non relu

LE ROYAUME DU NIZAM

Le grand péninsulaire indien. — Arrivée à Haiderabad. — La société musulmane dans l'Inde. — Le palais de la Résidence et la ville indigène. — Les ruines de Golconde. — Le tank de Mir Alam. — Un dîner chez sir Salar Jung. — Situation actuelle du royaume. — Sir Salar Jung et l'autorité anglaise. — - La politique de l'Angleterre vis-à-vis des princes indépendants de l'Inde.

Mon voyage dura trois fois vingt-quatre heures. Dans la matinée du 13, je quittai la ligne deMadura aux portes de Madras pour prendre le train de Bombay sur le grand péninsulaire indien. Il n'y a qu'un train par jour entre Madras et Bombay, et encore ne marche-t-il que la nuit. On s'arrête le premier soir à Gouty, où je couchai dans une voiture. Le lendemain , après avoir franchi à Toungboudra la frontière du Deccan, je passai la nuit à Shahabad , où Tembranchement d'Haiderabad quitte la ligne de Bombay. Le pays paraît plat et monotone , sauf le où commencent à surgir des escarpements de granit déchiquetés. Sur tout le parcours, les feuilles effilées de Taloès forment, aux deux

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côtés de la voie , un mur continu et infranchissable. On dirait que les ingénieurs ont évité à dessein dans leur tracé le contact des agglomérations humaines, car c'est à peine si, durant ces deux journées, quel», ques hameaux se montrent autour des stations ou h proximité de la voie. Les campagnes semblent d*ailleurs assez arides, sauf aux environs de Raicbore, où la jongle fait place à des champs de blé et h des plantations de coton. Enfin, le 15, je pris le train d'Haiderabad sur la ligne du nizam. Ce petit chemin de fer, qui a quarante-trois lieues de long, est exploité pour le compte du nizam par la Compagnie du grand péninsulaire indien, qui lui fournit le personnel et le matériel à raison de 30,000 roupies (650,000 francs) par mois. Il s'en faut que la ligne traverse les portions les plus fertiles de la principauté; cependant je remarquai des plantations de coton, de canne à sucre et de palmiers, ces derniers consacrés surtout à la production du sucre que les indigènes recueillent journellement en escaladant Tarbre pour pratiquer une incision à la cime. Fermenté, ce jus devient une boisson aigre-douce extrêmement capiteuse; évaporé sur le feu, il laisse comme résidu une matière sucrée qui sert de nourriture au peuple.

Les villages qu'on aperçoit çà et là sont généralement entourés par un rempart de pisé, avec une tour destinée, il n'y a pas bien longtemps encore, à

signaler rapproche des Rohillas, ces bandes indisci" plinées de mercenaires arabes qui, levées pour la défense du royaume, le ravageaient et le dépeuplaient par leurs razzias périodiques. Le granit devient de plus en plus proéminent dans le paysage, auquel il communique un caractère d'indicible désolation : ce ne sont que blocs dénudés et fantastiques, tantôt empilés comme les débris d'une récente avalanche, tantôt alignés comme les traînées d'une moraine glaciaire ou les avenues d'un temple druidique, tantôt groupés comme les ruines d'une forteresse féodale, ou perchés sur une cime comme ces pierres tremblantes qui forment en Bi'etagne le sujet de mainte naïve légende. Ces chaos de rocs sont assez fréquents dans les pays de granit où les escarpements du sol ont été longtemps exposés sur place à Faction désagrégeante des agents atmosphériques. Mais les indigènes ont recours à une explication beaucoup moins vulgaire : c'est Dieu qui, après avoir construit l'univers , a jeté ici le rebut de ses matériaux. Il est assez extraordinaire qu'une légende analogue ait cours parmi les populations slaves du Monténégro ; ces dernières , en effet , si mes souvenirs sont exacts, attribuent les innombrables rochers empilés sur leur territoire à une maladresse des génies qui , en transportant les matériaux destinés à la construction des montagnes , laissèrent tomber en route une partie de leur charge.

C'est au centre de ces escarpements qu'à un détour de la ligne j'aperçus enfin l6|S dômes et les minarets d'Haiderabad émergeant des palmiers sous les derniers rayons du soleil. Une hospitalité des plus prévenantes et des plus complètes m'attendait chez le gouverneur du jeune nizam, dans un bungalow qui, bâti sur le penchant d'une colline aux abords de la ville, fait, avec son haut péris'yle à colonnades, Teffet d'un vrai palais italien. De cette véranda , la vue se perd au milieu des jardins et des villas habitées par les Européens au service du nizam ou de la Résidence. De la façade opposée, au contraire, on ne découvre qu'un paysage au sol grisâtre, — légèrement ondulé, — entrecoupé d'arbres, comme le tamarin et le manguier , qui*, par leur forme comme par leur taille, rappellent de loin les arbres de nos vergers, — animé par des groupes de vaches qui errent dans une prairie malheureusement trop jaunâtre, — enfin terminé à plusieurs kilomètres de dislance par les blanches casernes du cantonnement britannique, où la tour d'une église prolestante tranche sur un horizon presque septentrional dans sa douceur et sa délicatesse. Je m'y serais cru aisément dans un comté de l'Angleterre centrale, sur le seuil de quelque fraîche country-seat , illusion qui s'accroissait encore lorsque, en me retournant, je découvrais par Jes portes entr'ouvertes une enfilade de salons meublés dans un style tout anglais

et remplis de ces mille petits riens qui sont le complément et répreuve de Télégance comme du bon goût européens. Inutile d'ajouter à quel point j'appréciai quelques jours de tranquillité et de confort dans un pareil milieu , après la véritable existence de bohème qui depuis nombre de semaines déjà était devenue ma condition normale. A Shahabad, il y avait plus d'une semaine que je n'avais couché, je ne dirai pas dans un lit, mais même sur un lit.

Là toutefois ne devaient pas se borner mes surprises dans cette cité d'Haiderabad que j'avais plus d'une fois entendu représenter comme le dernier refuge de la barbarie et du fanatisme. Dès le lendemain de mon arrivée , mon hôte me conduisit dans plusieurs palais de nobles indigènes où je trouvai tout le confort de la civilisation européenne, mélangé à tous les rafGnemeiits du luxe indien, sans parler de l'accueil que me firent leurs propriétaires avec cette aisance et en même temps cette dignité naturelles qui sont le charme et le secret des hommes de l'Orient.

Prévenu de votre arrivée , votre hôte , suivi de ses officiers aux vêtements éclatants et aux armes somptueuses, descend à votre rencontre, soit jusqu'au seuil de sa porte , soit jusqu'au bas de l'escalier extérieur, suivant votre rang et le sien. Après avoir fait semblant de vous embrassera droite et à gauche, il vous prend par le bras, vous fait pénétrer à Tinté-

rieur et vous mène sur un des sofas disséminés dans le salon principal , tandis qu'autour de vous les serviteurs de la maison , rangés en file , prodiguent les marques du respect le plus obséquieux , en sMnclinant presque jusqu'à terre et en faisant le simulacre de ramasser la poussière de vos pieds pour se la jeter sur le front. Les appartements sont en général meublés avec une grande richesse de tentures et de tapis, ornés de curiosités européennes, de porcelaines, d'automates, de boites à musique et malheureusement aussi d'affreuses lithographies à un sou la pièce, qui ont trouvé leur chemin, je ne sais comment, dans ces palais où maint lithographe de troisième ordre serait sans doute bien fier et bien étonné de retrouver ses productions. 11 est vrai que nous-mêmes nous prêterions souvent à rire , si les Orientaux pouvaient connaître tous les colifichets. que nous exportons de leur pays pour en faire Tornement de nos salons. L'entretien une fois terminé , — ce qui arrive assez vite quand votre interlocuteur ne connaît pas l'anglais , et vous ni Thindoustani ni le persan, — c'est à votre hôte de vous donner congé en vous faisant apporter sur un plateau d'argent cinq ou six petits flacons A'attar, que vous empochez avec une dernière salutation. Encore quelques jours à Haiderabad, et j'aurais pu me donner le luxe assez rare d'un bain com-^ plet à Teau de rose!

Sir Salar Jung venait malheureusement *de partir

pour Calcutta; mais je fus parfaitement reçu par son neveu, jeune homme d'apparence assez intelligente, parlant la langue anglaise , et vêtu , comme tous les nobles d'Haiderabad, d'une longue tunique noire avec une ceinture dorée et un serre-tête blanc. Il me montra en détail le palais de son oncle qui , comme ce personnage lui-même, semble avoir deux faces , Tune formée de salons à l'anglaise et l'autre de pavillons à Torientale. La première est sans doute mieux adaptée aux besoins du temps, mais je ne puis m'empêcher de trouver l'autre plus originale et plus pittoresque, à un simple point de vue d'artiste, bien entendu. Je ne ferai pas la même réflexion pour le déjeuner qui termina cette entrevue, car aux viandes et aux légumes parfaitement préparés à Teuropéenne succédèrent des cwrry^ indigènes aussi variés qu'antipathiques à mon palais, et il fallut pour me réconcilier avec la cuisine de mon hôte , ces excellentes crèmes onctueuses ou glacées , dont les Orientaux ont la recette.

Il est bon de rappeler que TAngleterre n'a jamais occupé Haiderabad (bien qu'aujourd'hui elle n'en eût fait qu'une bouchée), et que, par conséquent , ces mœurs représentent bien la civilisation indigène dans -son développement naturel et séculaire. Sans doute ces nababs nous ont emprunté certains perfectionnements : l'usage de s'asseoir au lieu de s'accroupir, la substitution des fourchettes et des cuil-

lers aux ustensiles dont nous a doués la nature, la forme de certains instruments et de certains meubles; mais en somme leur luxe et leur élégance, qui nous étonnent aujourd'hui , étaient déjà identiquement les mêmes aux cours de Perse et de Cachemire , chez les rois de Golconde et les empereurs de Delhi , pour ne rien dire des califes de Bagdad et des Maures de TEspagne, quand nos ancêtres étaient encore plongés dans la barbarie du moyen âge. La société orientale, même dans Tlndc, et surtout la société musulmane, ne se borne pas à la pompe barbare et primitive dont chez nous T imagination populaire se plaît à Tentourer. Il y a là toute une civilisation savamment élaborée , profondément raffinée , et tellement complète qu'elle est par essence incapable d'aucun progrès ultérieur. Là est même l'explication de sa faiblesse et de sa dissolution probable ou plutôt de son infériorité dans la lutte pour l'existence vis-à-vis d'une civilisation, comme la nôtre, qui n'entrevoit encore aucune limite à son propre perfeclionnement dans l'ordre matériel et dans l'ordre moral. En théorie, j'ai souvent entendu souhaiter et annoncer la disparition des éléments musulmans qui seuls constituent un danger réel pour la domination britannique. Cependant, parmi les hommes qui ont pratiqué les diverses races de rinde, plusieurs de ceux avec lesquels je me suis trouvé en contact m'ont dit placer les hindous bien

aa*dessous des musulmans. C'est que si ces der» niers, par Tintolérance de leur foi, sont un obstacle permanent à raffermissement d'une paix religieuse plus indispensable encore dans Tlnde que partout ailleurs, ils n'en possèdent pas moins, sur Tunité de Dieu , sur les destinées de Thomme , sur nos devoirs envers nos semblables , en un mot sur l'organisation de la société, des idées bien supérieures, non à la pure et primitive croyance des Védas, mais aux superstitions barbares qui s'y sont substituées dans le système social et religieux des hindous.

D'ailleurs, l'intolérance traditionnelle des musulmans s'est elle-même un peu usée au frottement des innombrables divergences qui font de Tlnde la Babel des religions. Sans doute des fanatiques isolés peuvent surgir comme ailleurs, et, sous l'empire de leur idée fixe, tourner vers l'extermination des infidèles une ardeur que le fakir hindou concentre sur la macération de son propre corps. Mais il no faut pas oublier que la grande masse des musulmans indiens descend d'hindous convertis par le sabre du conquérant mogol et qu'ils ont même conservé nombre d'usages appartenant à leurs anciennes traditions. — Toutefois, la question me semble être non pas laquelle des deux sectes est actuellement préférable à l'autre , mais laquelle est la plus susceptible de progrès , la plus ouverte aux influences de la civilisation.

Le 17, je visitai les mausolées des rois de Golconde, qui s'élèvent à deux lieues d'Haiderabad, dans un site d'une extrême sauvagerie. Ces tombeaux, et la forteresse qui couronne une hauteur voisine, sont les seuls restes de la puissante cité qui donna son nom au premier royaume du Deccan. Quant à ses mines légendaires de rubis et de diamants, leur emplacement même semble aujourd'hui un secret oublié. A peine avions-nous perdu de vue les derniers jardins de la résidence que je vis grandir sur rhorizon une quinzaine de houhhaSj énormes dômes en forme de poire aplatie , flanqués de minarets aux quatre coins et supportés par un ou même deux étages d'arcades mauresques. C'est sous ces arcades que se trouvent les tombeaux proprement dits; ils se composent de sarcophages en serpentine qui par leurs tons vert foncé tranchent vivement sur le granit blanchâtre de l'édifice.

Quelques-uns de ces mausolées sont placés sur une terrasse qu'on atteint par de larges et longs degrés de pierre; d'autres sont entourés par des jardins asse/ bien entretenus, quoique complètement inhabités ; plusieurs portent encore les traces des belles mosaïques émaillées qui les recouvraient autrefois, mais qui ont depuis longtemps disparu sous les injures du temps et le vandalisme des hommes.

Le coucher du soleil me surprit en contemplation

devant cette architecture qui, par la sévérité harmonieuse de ses motifs, comme par la simplicité grandiose de ses lignes, me reposait à la fois Tesprit et les yeux, fatigués de se perdre dans* le fouillis bizarre et compliqué des monuments hindous. Je me hâtai de gravir une des plates-formes qui se prêtaient le mieux à saisir Tensemble de la scène. Il serait difGcile de rien imaginer de plus mélancolique que cette plaine de tombeaux , semée de blocs granitiques qui, sous les dernières lueurs du jour, ressemhlaient à des amas de décombres. Aucune habitation humaine ne rompait la désolation du site, et même les tours et les créneaux de la forteresse, qui me faisait face, se confondaient dans les tons gris du roc décharné qui leur servait de support. C'est bien là le cimetière qu'on souhaiterait à la dynastie éteinte d'un royaume disparu.

Le 18 au matin, je rendis visite à sir Richard Meade dans le palais de la Résidence qui, bâti par la Compagnie des Indes aux frais du nizam, dépasse par la richesse de sa façade les government houses de Bombay et de Madras. Vingt-deux marches, taillées chacune dans un seul bloc de granit, et bordées . sur chaque côté par la statue colossale d'un sphinx , conduisent à un portique de six colonnes corinthiennes qui atteint la hauteur du second étage et qui s'ouvre directement sur une vaste salle de réception. Deux grandes ailes flanquent le corps de

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logis principal. Sur le fronton sont sculptées les armes d'Angleterre qui y ont remplacé Técusson do la Compagnie. Ce palais s'élève au milieu d'un parc qu'entoure une enceinte fortifiée ; le résident a d'ailleurs une garde personnelle assez nombreuse fournie par l'infanterie et la cavalerie des cantonnements voisins, précaution dont les événements de 1857 ont démontré l'utilité, quand la Résidence eut à repousser les assauts des Rohillas révoltés.

Je visitai ensuite la ville indigène où les Européens ne peuvent guère pénétrer qu'à dos d'éléphant. Une de ces énormes bêtes m'avait été envoyée à l'entrée du pont qui conduit aux portes de la cité. Les éléphants ont ici, en guise de selle, non des baldaquins comme à Baroda et à Ceylan , mais de vulgaires et prosaïques cabriolets à tablier et à soufflet, posés à plat sur leur dos. Dès qu'on m'aperçut, le cornac qui se tenait à califourchon sur le cou de l'animal lui appliqua sous l'épaule un petit coup de fourche qui le fit instantanément s'agenouiller, tandis qu'une échelle adossée à ses flancs me permettait de gagner mon siège. A peine avais-je eu le temps de me cramponner à une petite barre attachée au tablier dans cette intention, que je me sentis soulevé en trois mouvements et porté au niveau d'un premier étage. On a prétendu que l'allure de l'éléphant donnait le mal de mer; le bruit provient sans doute de ces gens qui ont des nausées avant de

quitter le port. Pour mon compte, j'ai Irouvé cette allure peut-être moins hachée et partant moins pénible que celle du chameau , — ce qui au reste ne Tempêche pas d'être également fatigante et désagréable à la longue , surtout par la chaleur.

La rivière Mousi , qui contourne les murs d'Haiderabad, serpente déjà en cette saison sur un lit presque à sec, entremêlé de larges flaques où toute une population d'hommes, de femmes et d'enfants fait ses ablutions ou lave son linge, pêle-mêle avec les chevaux, les chameaux et les éléphants, C*est un coup d'œil qui n'est point des. plus propres, mais qui n'en est pas moins des plus pittoresques , surtout quand, sur la rive opposée, on voit s'allonger la haute muraille grisâtre de la ville, avec son bourrelet de palmiers. Aussitôt que j'eus franchi la porte, je me trouvai au milieu d'habitations délabrées et irrégulières, plus dignes d'une bourgade arabe que d'une grande capitale hindoue. La scène s'améliore toutefois lorsqu'on s'approche du bazar , qui occupe le centre de la cité. Les maisons basses et uniformes, qui y bordent des rues larges, droites et sablonneuses, n'ont ni les couleurs vives, ni les saillies ornementées des habitations hindoues; les toits mêmes y sont remplacés par des terrasses, et les volets verts qui seuls tranchent sur le blanc monotone des façades soustraient à tout regard indiscret la vie intérieure des habitants. On pourrait se croire

à Alexandrie ou à Mogador. Mais Tanimation est grande dans la rue et la population fort originale , même pour l'Inde. Au milieu de la foule, des cavaliers caracolent sur leurs petits arabes pleins de feu ; des porteurs d'eau circulent avec leurs gourdes balancées aux deux extrémités d'une longue perche;des palanquins, précédés d'un coureur et suivis d'un cipaye qui porte le sabre du maître, s'ouvrent un chemin au grand trot de leurs porteurs qui chantent un refrain mélancolique comme s'ils conduisaient un mort en terre. Parfois, un grand vide se fait au milieu de la masse ; même les chevaux et les chameaux s'écartent avec respect : c'est un éléphant qui passe, et le monstre a l'habitude de ne jamais regarder où il pose ses lourdes pattes. Ce qui m'a peutêtre le plus frappé, c'est de trouver toute cette population armée jusqu'aux dents, pour ainsi dire, depuis les mendiants jusqu'aux écoliers. Il serait difficile d'imaginer une application de l'industrie meurtrière qui ne soit pas représentée dans les rue» d'Haiderabad, depuis l'arc et la pique des sauvages jusqu'aux fusils à silex et aux revolvers à douj;e coups ; ce sont toutefois les cimeterres recourbés et les longs pistolets arabes qui dominent à la ceinture des passants. A chaque instant, on voit quelque brave indigène qui, son sabre sous le bras, fait son marché dans une boutique de tabac ou de légumes, tandis que le vendeur, les jambes croisées, fume

son chibouque, avec son fusil déposé à côté de son établi. Ce peuvent être les gens les plus pacifiques du monde, mais cette habitude de porter des armes, complètement disparue dans le reste de Tlnde , ne leur en donne pas moins un air tout à fait indépendant et même quelque peu farouche.

Au centre de la ville , sur la place où se coupent les deux rues principales, se dresse une construction à la fois hardie et gracieuse; c'est une sorte d'arc de triomphe fort élevé , à quatre arches , que domi-^ nent quatre minarets frêles et élancés. C'était autrefois un collège; aujourd'hui ce n'est plus qu'un garde-meuble. Tout auprès se voit la mosquée principale oii j'ai retrouvé la simplicité architecturale qui m'avait tant frappé par sa grandeur dans les mausolées de Golconde. Elle se compose de plusieurs nefs parallèles qui s'ouvrent dans la direction d'une large terrasse, ornée d'une fontaine publique. Les infidèles, comme moi, peuvent s'avancer jusqu'aux escaliers de la plate-forme, mais il serait dangereux de s'aventurer plus loin. Il y a quelques mois, un malheureux photographe fut à moitié massacré pour avoir voulu y planter son objectif. Sur un des côtés se trouvent les tombeaux des nizams; ce sont des reclangles en pierre , aux parois formées de dessins à jour, d'un travail assez délicat, mais qui ne supportent pas la comparaison avec leurs devanciers de Golconde.

Je passai encore devant plusieurs autres mosquées de moindre importance, et, avant de regagner le faubourg, je m'arrêtai quelque temps avec plaisir pour observer le travail des bijoutiers qui occupent ici tout le côté d'une rue, comme, au reste, les potiers, les fruitiers, les fleuristes et les forgerons. Le soir, j'assistai à un grand dîner d'indigènes et d'Européens donné par sir Richard Meade en l'honneur du duc de Sutherland qui venait d'arriver à Haiderabad.

Le lendemain , sir Richard Meade nous conduisit de grand matin au tank de Mir Alam , réservoir artificiel de vingt-cinq kilomètres de tour qui fournit l'eau aux jardins de la ville, ainsi qu'aux campagnes environnantes. Avec le commandant de l'escorte, l'assistant-résident, le docteur de la Résidence et quelques autres officiers, nous remplissions cinq voitures précédées et suivies par un escadron d'escorte. Nous commençâmes notre excursion par un premier déjeuner chez un oncle du nizam qui habite un magnifique palais à l'entrée de la ville. De la terrasse qui domine ses jardins, on découvre à perte de vue un océan ' de feuillage qu'entrecoupent à peine quelques blanches façades de palais voisins. * On n'eût jamais dit que nous étions dans une ville de 300,000 âmes. Après le déjeuner, nous eûmes à passer en revue, dans la cour, les régiments dont le nabab a formé sa garde; un orchestre indigène s'y

distinguait par les sons harmonieux qu'il tirait de ses tambourins et de ses flûtes. Quelle ne fut pas notre surprise de découvrir, en nous approchant, qu'il appartenait à un régiment d'amazones vêtues de tuniques à Teuropéenne et portait leurs armes avec un air tout à fait martial ! — J'ai oublié de dire qu'à la station le service des portefaix est également fait par des femmes.

Voilà qui fera sans doute plaisir aux avocats des women's rights, toujours empressés de réclamer l'égalité avec le prétendu sexe fort. Mais n'est-il pas étrange qu'il faille venir pour le voir dans un pays musulman ?

Arrivés au bord du lac, nous montâmes sur un petit steamer qui se mit aussitôt en marche au son de la musique et même du canon. Nous commen« çâmes par longer la digue en granit qui, barrant la vallée sur une longueur d'un kilomètre environ, laisse le trop-plein de la nappe se déverser en cascade dans le bassin inférieur. Cette vallée débouche sur la ville que nous dominions de toute la hauteuf de la nappe; mais on n'apercevait dftns cette direc* tion qu'un rideau de palmiers dominés par les élé- ' gants minarets du Chahar Minar et le dôme aplati de quelque mosquée moins lointaine. Notre steamer mit trois quarts d^heure à faire le tour dti lac* Avec les escarpements grisâtres et décharnés de ses bords, avec ses nombreux ilôts que les broussailles dispu-

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tent au roc poli par les eaux , cette nappe , si calme et si limpide qu'elle reproduit comme un miroir les moindres détails comme les moindres nuances de ses rivages, m'a singulièrement rappelé, malgré Fabsence de toute végétation septentrionale , la pittoresque fraîcheur des lacs suédois et notamment de ce lac Mélar qui est le joyau des environs de Stockholm. Un autre trait de ressemblance , c'est que les rivages de ce tank paraissent complètement déserts , sauf sur un de leurs points les plus escarpés, où Teau est dominée à pic par une assez jolie mosquée, isolée dans une enceinte de pierres. ,

Après un second déjeuner chez un autre oncle du nizam , qui est en même temps régent du royaume , beau vieillard courbé par Tâge, mais au profil anguleux et énergique , nous vîmes arriver les sept éléphants qui devaient nous promener dans lés rues de la ville. En tête s'avançait une partie de Tescorté , brillants cavaliers de Madras à ^uniforme bleu de tiel et aux passementeries blanches qui faisaient ressortir leur teint bronzé. Ils étaient suivis par vingt ou trente hallébârdiérs du nizam, poilànt des pi» ques , des fanions , des plunies d'autruche attachées à de longues perches. Venait ensuite ilotre petite compagnie , juchée deux par deux dans les caisses de cabriolet qui faisaient l'office de palanquins sur le dos des éléphants caparaçonnés de rouge. Là marche était fermée par le reste de l'escorte , lan-

ciers iudigènes de Tannée de Madras à la blouse et au turban écarlates. C'est dans cet équipage qu'au bout d'une heure nous regagnâmes les limites de la Résidence, sans avoir produit — je dois le dire à ma profonde humiliation — la moindre sensation dans les rues de la ville, soit que les habitants fussent trop habitués à de pareils cortèges, soit qu'ils ne voulussent pas avoir l'air d'accorder leur attention à des chiens d'infidèles.

Le soir, un dîner de quarante couverts réunit dans le palais de sir Salar Jung l'élile du beau sexe et du .monde officiel, c'est-à-dire à peu près tout le petit cercle de la Résidence. La table était dressée dans une sorte fCatrium dont les colonnades laissaient voir une cour intérieure, brillamment illuminée, avec un réservoir central tout bordé de fleurs. Après le café , une troupe de jeunes filles hindoues, vêtues de tuniques courtes et de pantalons descendant jusqu'à la cheville , vinrent exécuter des tours de force où elles, se révélèrent les créatures les plus désossées que j'aie jamais rencontrées, même parmi les clowns de nos cirques. Mais elles firent bientôt place aux nautch girlsj sans lesquelles ne saurait décemment se terminer une fête indigène. Ces bayadères étaient bien une douzaine; c'étaient, cette fois, de jeunes musulmanes, soigneusement drapées dans des voiles de mousseline rose brodée d'or. Mais leur danse, comme leur chant, manquait un peu d'animation.

On ne conçoit pas trop , en vérité , comment les in digènes peuvent tant raffoler de ce spectacle... à moins de croire, avec la médisance publique, qu'en l'absence de tout Européen les pantomimes sont beaucoup plus animées et par contre les danseuses beaucoup moins vêtues. Quand je rentrai, la nuit était assez froide, et, pour la première fois depuis que j'avais quitté TEurepe, je me surpris à regretter l'absence d'un paletot. C'est qu'on se trouve ici sur les plateaux de l'Inde centrale, à une hauteur moyenne de 1,200 à 1,500 pieds; aussi les variations atmosphériques sont-elles fort considérables du jour à la nuit.

Le Deccan semble avoir été de bonne heure un pays riche et peuplé. Toutefois, son histoire est assez obscure jusqu'à l'invasion mahométane du quatorzième siècle, qui fonda le premier royaume de Golconde sur les ruines des principautés hindoues. Quand, trois siècles plus tard , la dynastie de Golconde eut succombé à son tour sous les coups d'Aurengzeb, le Deccan devint une simple province de l'empire mogol, gouvernée par des vice-rois^ établis à Haiderabad. Mais ces derniers , ayant obtenu l'hérédité de leur charge et le titre de nizam ou régulateurs du royaume , finirent par se rendre virtuellement indépendants de la cour de Delhi.

Le premier nizam, Mir-Kamru-Eddin , mourut

en 1740, à l'âge exceptionnel, surtout pour un souverain, de cent quatre ans. Ce fut à la faveur des luttes intestines engagées pour sa succession que les Anglais et les Français intervinrent pour la première fois dans les affaires du Deccan, chacune des deux nations favorisant un prétendant distinct. Le favori de la France finit par l'emporter, et pendant quelque temps ses protecteurs furent tout-puissants à la cour d^Haiderabad , qui avait même pris à sa solde un contingent assez considérable de soldats et d'aventuriers français. Mais quand, par une retraite inopportune de ses troupes régulières , la France se fut aliéné les sympathies du nizam , celui-ci accueillit les ouvertures des Anglais, qui l'aidèrent à se défendre contre les entreprises de ses voisins les Mahrates et qui, en échange, obtinrent, en 1798, le renvoi des derniers Français restés à son service. A partir de cette époque, le Deccan — " et Ton peut dire Tlnde — fut perdu sans retour pour la France, et Tinfluence anglaise régna sans rivale à Haiderabadi Même en 1857, l'insurrection des cipayés n'y a causé d'autre /îontre-coup qu'une mutinerie des mercenaii*és arabes , bientôt réprimée pai* Ténergie du résident non moins que par le concours actif du dei*nier nizam , sous rinspifation de Salar Jung. Si en ce moment le Deccan avait pris parti pour F insurrection , toute rinde centrale et méridiotialé se serait certainement Jointe aux révoltés du Gange, et c^est l'opinion génê-

raie que l'Angleterre eût été balayée de la péninsule hindoustanique.

L'Angleterre a reconnu les services que lui a rendus en cette occasion le gouvernement du nilava par des restitutions de territoire et par des remises de dette; elle a en outre conféré au nizam, et par faveur exceptionnelle à son ministre, désor<mais sir Salar Jung, le grade de grand commandeur dans Tordre de TÉtoile de Tlnde. Des récompenses pécuniaires et honorifiques de moindre importance ont également témoigné de sa gratitude envers les chefs et les nobles qui lavaient soutenue de leurs armes et de leur influence. Enfin, quand une intrigue de cour menaça la position de sir Salar Jung, elle a usé de toute sa pression sur le nizam pour ramener à maintenir son fidèle et habile ministre.

Lorsque Salar Jung succéda en 1857 à son oncle dans le poste de premier ministre, le royaume était dans la condition la plus déplorable :un trésor vide, et, qui pis est, considérablement endetté, malgré les cessions de territoire que les gouvernements précédents avaient accordées à la Compagnie des Indes, pour faire face aux arrérages de leurs dettes ; un pays fertile, mais ruiné par les razzias des Rohillas et par les exactions des percepteurs; ni administration, ni police, ni travaux publics, l'anarchie en bas, le désordre en haut, la corruption partout, et en outre un souverain complètement incapable, ou

tout au moins sujet à d'étranges défaillances physiques et morales. Aujourd'hui des routes sillonnent le royaume, un chemin de fer construit aux frais de rÉtat met Haiderabad en communication avec la ligne de Madras à Bombay. La capitale a été nettoyée et assainie. Des départements ont été régulièrement institués pour Tarmée , les affaires diplomatiques (lisez : les relations avec l'Angleterre), les finances, les travaux publics et Tinstruction. Cinq cent mille francs sont actuellement dépensés pour Tinstruction primaire, une exposition permanente des produits du pays a été ouverte dans le palais du ministre , et même la conservation des monuments est devenue une préoccupation du gouvernement. La police a été réformée, sinon fondée, par la création d'inspecteurs généraux ou silhadarsqa'ij placés chacun dans les provinces à la tête d'un corps spécial de cinq à six cents hommes, sont enfin parvenus à mettre un terme aux brigandages des Rohillas. Enfin l'autorité exceptionnelle des nobles sur leurs tenanciers a été considérablement réduite , et une tentative a même été faite, inutilement, il est vrai, pour proscrire l'usage de porter des armes dans les ruesde la capitale. Mais le principal succèsdesir Salar Jung a été dans l'administration des finances publiques. Ainsi il venait de lancer avec succès sur la p]ace de Londres, sans autre garantie que son chemin de fer, un emprunt à 6 pour 100 d'intérêt,

destiné à remplir le trésor mis à sec par la construction de cette ligne, alors qu'il y a quelques années le gouvernement du nizam trouvait difficilement de l'argent au taux usuraire de 12 pour 100! Ce résultat a été obtenu moins par une augmentation d'impôts que par la suppression des malversations et des gaspillages , ainsi que par d'heureuses réformes dans la perception des taxes. Au Deccan, comme dans tous les États asiatiques^ le souverain est théoriquement Tunique propriétaire du sol. Mais Tusage s'est établi de respecter l'occupation môme héréditaire des cultivateurs tant qu'ils continuent à payer l'impôt ou, si Von préfère, la rente, évaluée ici à environ la moitié de la récolte en nature ou en argent.

Or le Deccan, à part quelques grands domaines possédés par les nobles, est divisé en petites exploitations dont les occupants traitent directement avec le talukdar ou percepteur du district, et, comme le montant des taxes varie suivant les villages elles années, on conçoit à combien de fraudescette organisation se prête, si elle n'est pas l'objet d'une active surveillance. En tout cas, môme ce système est bien supérieur à l'ancien procédé, complètement aboli par sir Salar Jung, qui consistait dans la mise à ferme des districts et des provinces abandonnés ensuite à la rapacité stérilisante des concession

naires.

ns INDE ET HIMALAYA,

Il semblerait qu'un pareil gouvernement dût toujours marcher d'accord avec une politique qui g'est sérieusement donné pour mission Témancipation graduelle de la péninsule hindoustanique. Il p*est cependant élevé , à plusieurs reprises, entre les agents du nizam et les représenlants de TAngleterre des tiraillements où le beau rôle n'a pas toujours été pour Taûtorilé anglaise. Nous en rappellerons deux exemples. Il existe ici — à part l'armée du souverain, composée d'une trentaine de mille hommes assez mal armés — deux forces complètement distinctes, quoique également recrutées dans les rangs de l'armée britannique : V armée auxiliaire (subsidiary force) j qui, depuis 1798, est censée protéger le nizam contre ses ennemis, et le contingent de troupes que depuis 1803 le nizam s'est engagé à fournir aux Anglais. Ces deux corps d'armée sont également entretenus aux frais du nizam, bien que tous deux soient entièrement organisés et commandés par les autorités anglaises. Jusque-là rien que de parfaitement conforme aux traités.

Mais depuis 1853 le payement du contingent est prélevé sur les revenus de Béhar, que le nizam, incapable de satisfaire aux arrérages de sa dette, a temporairement abandonné aux Anglais, jusqu'à concurrence de huit millions de francs, le surplus des revenus étant versé dans ses caisses. Or, quand, il y a deux ans, sir Salar Jung offrit à l'Angleterre,

SI elle voulait restituer ce gage au nizam, de rembourser un capilal dont l'intérêt en fonds anglais équivaudrait à la somme annuellement prélevée sur les revenus du Behar, il n'a pu obtenir que des fins de non-recevoir, soit, disent les uns, que l'Angleterre, dans sa maternelle sollicitude pour les sujets du nizam , ne croie pas à la possibilité de lever pareille somme, sans appauvrir TÉlat, soit, disent les autres, parce qu'elle trouve bon de garder ce qui lui avait paru bon à prendre, surtout quand il s agit du riche Behar. Quelques-uns soutiennent qu'elle a simplement voulu éviter de soulever cette question pendant la minorité du jeune nizam, et nous sommes assez de cet avis. Le Behar est une des provinces les plus fertiles et les mieux cultivées de l'Inde ; c'est même un des seuls territoires où, sous la sage administration de l'Angleterre , il se produise quelques essais de colonisation européenne. On conçoit que le gouvernement anglo-iudien y regarde à deux fois, avant de le restituer aux fonctionnaires du nizam. Il n'y a encore qu'un homme à Haiderabad , sir Salar Jung; et que demain il disparaisse, nul ne saurait dire ce qu'il adviendrait du Behar ni du Deccan lui-même. Un bon signe, d'ailleurs, c'est que l'Angleterre s'est bornée à décliner tout examen actuel de la question , alors qu'elle aurait pu se borner à une réponse négative, quia nominor leo. Une autre circonstance où l'Angleterre n'a pas eu

la main heureuse, ni même le dernier mot, se rattache à la récente visite de S. A. R. le prince de Galles dans Tlnde. Le vice-roi avait invité le nizam à se rendre à Bombay avec les autres princes indigènes. Sir Salar Jung avait d'abord objecté le jeune âge du prmce, la difficulté de l'arracher à la société de sa mère et de sa grand'mère, enfin son état maladif qui ne lui permettait pas de grands déplacements. Sur de nouvelles instances , il produisit un. certificat de plusieurs médecins aiiachàs h là zenana^ constatant que ce voyage mettrait en danger la santé du prince. Rien n'y fit. M. Saunders, résidant d'alors, s'appuyant sur un article de journal où Ton révoquait en doute la véracité de cette déclaration, fit mine de rejeter sur sir Salar Jung et ses collègues de la régence la responsabilité des désagréments qu'il laissa vaguement entrevoir, comme pouvant résulter de cette abstention. Bref, les choses allèrent si loin que sir Salar Jung se décida à emmener le jeune nizani à Bombay, coûte que coûte. Mais il avait à peine franchi la frontière que son royal pupille tomba sérieusement malade et que M. Saunders, vaincu par Tévidence comme par les déclarations de son propre médecin, dut bien le laisser revenir à Haiderabad. A Bombay, on crut d'abord à une comédie. Mais quelques jours après, éclata dans une feuille de la ville la publication de la correspondance

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échangée entre M. Saunders et sir Salar Jung. Il n'y eut aussitôt qu'une voix, même dans le public anglaiSj pour blâmer l'autorité britannique d'avoir oublié en cette circonstance les principes essentiels de sa politique vis-à-vis des Etats indigènes.

Sous ce rapport, il faut le dire, un changement radical s'est opéré de nos jours dans les procédés comme dans les vues de l'autorité suprême. Aux temps de la Compagnie, le gouvernement anglais intervenait peut-être moins dans l'administration intérieure des États natifs ; on laissait les princes agir à leur guise , tant qu'ils avaient comblé la mesure de leurs iniquités, mais alors on annexait tout simplement leur territoire sous prétexte de soulager les populations. D'autres fois, on profitait de quelque folle provocation pour rogner le meilleur de leurs domaines, et'même, s'ils venaient à décéder, on se présentait pour recueillir leur succession de par le droit du plus fort. Cette politique d'envahissement atteignit son point culminant dans l'annexion de l'Oude qui précéda de peu la terrible insurrection de 1857.

Une aussi sanglante leçon ne pouvait manquer d'ouvrir les yeux du gouvernement anglais, qui, depuis lors, a répudié toute velléité d'extension territoriale , pour garantir aux Etats restés fidèles pendant l'insurrection non-seulement l'intégrité de leur territoire, mais encore la perpétuité de leur

existence, A cet effet, il a partout reconnu aux souverains indigènes le droit d adopter un successeur, à défaut d'héritiers légitimes , — concession d]une portée facile à concevoir, dans un pays où tant de dynasties sont épuisées par les débauches de nom< treuses générations.

On compte actuellement dans Tlnde plus de quatre cent soixante principautés indépendantes, qui, d'après les données approximatives du dernier recensement, ont ensemble une superficie de deux cent dix mille milles carrés, une population de cin« quante-cinq millions d'habitants, et un revenu de trois cent soixante-deux millions cinq cent mille francs. Certains de ces États dépassent la superficie de l'Angleterre elle-même, d'autres n'ont que quelques kilomètres de tour. Quelle que soit leur importance respective, leurs obligations vis-à-vis du gouvernement anglais sont déterminées, non par une règle uniforme et arbitraire, mais par des Irai* tés séparés qu'ils sont censés avoir conclu dans la plénitude de leur indépendance. Ces conventions , dont l'ensemble prête à une curieuse étude de droit public, contiennent toutes l'affirmation de Thégémonie britannique; mais, ainsi qu'on pouvait s'y attendre, elles diffèrent beaucoup par la nature et par l'étendue des droits qu'elles font découler de ce principe. Les seules clauses qu'elles renferment en commun se rapportent à l'engagement d'extrader

ik

les criminels, d'accueillir un résident anglais et d'accepter l'arbitrage de l'Angleterre en cas de querelle entre princes voisins. En dehors de ces stipulations, certains Etats conservent une indépendance à peu près complète, par exemple le Népaul, qui, fièrement campé dans les défilés de l'Himalaya, ne paye pas de tribut et ne tolère la présence d'aucun Anglais sur son territoire ; le résident luimême n'y peut partir de la capitale, ni entretenir de communications avec les autorités de Calcutta, que par une route déterminée à l'avance de commun accord. Tel est encore le Cachemire, cette sentinelle avancée de Tlnde vers l'Asie centrale, à qui l'on se contente de réclamer par an un cheval, douze chèvres et six châles. Quelques Etats frontières, comme le Boutan et le Sikhim, reçoivent même des subsides^ pour tenir ouvertes les routes commerciales vers le Thibet, qui traversent les passes de leurs montagnes i D'autres principautés sont obligées de fournir un contingent militaire ; nous avons vu que c'était lé cas du nizam, contraiilt^ en outre, de subvenir à l'en* tretien d'une force anglaise cantonnée aux portes de sa capitale, pour le surveiller, sous prétexte dé le protéger. Le reste paye en général des tributs variés, dont le total s'élevait en 1873 à dix-sept millions cinq cent trente-six mille cinq cent vingtcinq francs. Aux plus dangereux et aux plus remuants; on limite le^ nombre d'hommeiÉ qu'ils peu-

vent garder sous les armes. Les plus petits sont fréquemment groupés en cercles sous la surveillance d'un agent politique qui possède des droits d'intervention assez élendus dans leur administration intérieure. La plupart exercent encore le droit de vie et de mort sur leurs propres sujets; quelques-uns cependant doivent référer les cas graves à la haute cour de la province anglaise la plus voisine. Tous enfin sont tenus de respecter les droits et privilèges attachés à la personne des sujets britanniques.

On conçoit qu'en garantissant aux souverains indigènes la conservation indéfinie de leur pouvoir, l'Angleterre ait acquis le droit de leur réclamer certaines garanties non-seulement pour la paix de Tempire, mais encore pour la sécurité de leurs propres sujets. Il n'est pas aisé d'établir les justes limites d'une pareille immixtion dans des gouvernements dont on a officiellement reconnu l'indépendance. Aussi cette tache délicate et difficile est-elle la principale mission des résidents, qui, en contact direct avec les souverains et leurs peuples, peuvent interpréter les instructions de l'autorité suprême au gré des circonstances locales et à la lueur de leur expérience personnelle. Ou comprend qu'aucune fonclion n'exige à la foi^ plus de tact, de finesse et d'énergie, car c'est surtout pour manier les fiers et ruséspotentatsde l'Inde qu'il faut mettre un gant de

velours sur une main de fer. Lorsqu'un rajah s'en* dette outre mesure, néglige ses affaires pour son sérail, met la justice aux enchères, abandonne ses grandes routes aux malandrins et ne respecte plus lui-même Thonneur ni la vie de ses sujets, on commence par lui adresser des remontrances officieuses, bientôt suivies d^avertissements plus significatifs. Si le scandale persiste, on lui retire les honneurs et les prérogatives que le gouvernement anglais lui avait conférés, — notamment les saints d artillerie qui constatent parle nombre des détonations le rang et le crédit de chaque prince. Enfin, comme mesure exlréme, on lui enlève son pouvoir, — soit définitivement, au profit de son successeur légitime, s'il a dépassé les limites permises de la tyrannie orientale, — soit temporairement, jusqu'après la réorganisation de son Etat, s'il s'est borné à négliger les devoirs élémentaires du gouvernement. — Ainsi le maharao d'Llwar, qui succéda à son père en 1857, désorganisa si rapidement sa principauté, que les Anglais durent la lui retirer au bout d'un an, pour y mettre euxmêmes un peu d'ordre. Six années plus tard, ils la lui restituaient en pleine prospérité; mais il s'y livra de nouveau à de telles extravagances, qu'en 1870 il versait dans la banqueroute, et que, pour la seconde fois, il dut être mis de côté avec une pen« sion , pensioned off, comme disent nos voisins.

D'un autre côté, quand un souverain se distingue, soit par ses réformes, soit par ses services, on le comble de toutes les faveurs qui peuvent stimuler Tintérét ou la vanité. Parmi les princes les plus avancés de Tlnde actuelle, il faut compter le maha-^ rajah de Jeypore, Ram Sing, qui a spontanément réorganisé l'administration de ses Etats, introduit la procédure anglaise dans ses tribunaux, assuré la sécurité de ses routes, attiré an chemin de fer vers sa capitale, organisé un service médical gratuit, fondé une bibliothèque publique, des écoles de filleS) une école des arts et manufactures, enfin un établissement d'enseignement moyen, comptant aujourd'hui près de mille élèves. Chaque année son gouvernement dépense plus de sept cent mille francs en travaux publics de toute espèce. Parlant lui-même Tanglais avec une certaine facilité, il n'a jamais perdu une occasion de rendre service aux dominateurs de Tlnde, soit en leur prêtant ses troupes pendant la grande rébellion de 1857, soit en leur ouvrant son trésor pendant la grande fa* mine du Rajpoutana. L'Angleterre, de son côté, n'a pas hésité à lui accorder une réduction considé<< rable de tribut et même à lui céder la souveraineté d'un canton limitrophe. Les dix-sept coups de canon auxquels il avait droit ont été |)ortés à dixhéuf, presque le maximum du salut, et il a obtenu la dignité de grand commandeur dans cette Etoile

in

INbÉ ET HIMALAYA. Wi

de rinde, tout exprès fondée, sur le modèle de nos ordres européens, pour récompenser et flatter les princes indigènes. En 1869, il a même été promu au Conseil législatif du vice-roi, c'est-à-dire à la plus haute fonction qu'un natif puisse remplir dans Tadministration générale du pays. Enfin, lors-* que le prince de Galles visita récemment le nord de rinde , Son Altesse Royale se détourna de sa route pour passer quatre journées à la cour du Jeypore, — honneur qu^ont vainement ambitionné, s'il faut en croire la rumeur publique, d'autres princes non moins puissants et illustres. Le rao de Cutch et le maharajah de Puttiala, qui viennent de mourir tous deux dans le coufs de Tannée dernière, appartenaient à ce môme type de princes réformateurs, malheureusement trop rares encore dans la pénin^suie. Le premier, notamment, avait considérablement assisté sir Bartle Frère dans ses efforts pour supprimer la traite des esclaves à Zanisibar; et lé fécond avait contribué pour près d'un million à la fondation d'un collège universitaire dans lé Panjab. Aussi l'Angleterre ne leur avait^elle pas ménagé davantage des témoignages de reconnaisance, qui souvent lui coûtent fort peu, tout en prenant par leurs points Êiibles les grands enftnts couronnés dé rinde..

Une circonstance encore où le gouvernement anglais intervient directement dans l'administration

148 liVDE ET HIMALAYA.

des États natifs, c'est la minorité du souverain, qui, en conséquence, est regardée ici comme une vraie bénédiction, contrairement aux idées reçues dans la plupart de nos royaumes européens. En voici un exemple caractéristique. Quand, il y a dix ans, le dernier nabab de Bawalpour mourut en laissant un fils mineur , cette principauté, qui occupé plus de quinze mille milles carrés, se trouvait dans un complet état d'épuisement. Des droits de transit exagérés avaient paralysé le commerce, les canaux d'irrigation s'ensablaient rapidement; les principales familles étaient décapitées par la proscription de leurs chefs et réduites à Tindigence par la confiscation de leurs biens, les cultivateurs eux-mêmes émigraient en masse devant la rapacité du fisc, abandonnant leurs foyers et leurs terres pour aller chercher fortune dans les États voisins. Le premier soin du gouvernement anglais fut dé mettre le trésor entre des mains honnêtes, et de signer un concordat avec les créanciers du défunt. Il s'empressa aussi de décréter une levée générale de la population pour rétablir la circulation des canaux. Eh même temps il s'efforça de réorganiser, ou plutôt de fonder Tadministration, en y introduisant le principe de la responsabilité individuelle, avec la division des pouvoirs. Enfin , au système patriarcal de l'impôt en nature, il substitua le régime plus commode et moins arbitraire d'une taxe foncière en

argent, proportionnelle à la récolte. Ces réformes ne tardèrent pas à porter leurs fruits ; aujourd'hui les émigrés sont rentrés, le sol a retrouvé sa fertilité, les cultures se sont étendues et perfectionnées, les manufactures de soie ont pris une extension considérable , et trente-cinq écoles se sont ouvertes sur divers points du royaume. Mais la principale tâche de Tagent politique, dit un passage du Rap* port sur l'état moral et matériel de VInde en 1872- 1873, a été Téducalion du futur nabab, commencée en 1871, quand ce jeune prince atteignit sa dixième année. C'était alors « un enfant gauche et timide, en même temps que plein d'idées de sa dignité, ayant élé entièrement élevé jusque-là parmi des femmes et des prêtres w . Aujourd'hui, il parait être devenu « un adolescent plein de cœur et d'intelligence, assidu et maniable, bien qu'actif et gai )) . Le Rapport s'étend même complaisamment sur des détails qui feront peut-être sourire dans un docu** ment aussi grave, mais qui méritent d'être reproduits comme symptôme de l'importance attachée par les Anglais aux exercices du corps dans l'éducation des jeunes gens : (( Il tire adroitement à la carabine, monte bravement à cheval, joue merveilleusement [wonderfuïly) au polo, est bon nageur, coureur et sauteur, capable de soutenir la comparaison avec la plupart des jeunes Anglais de son âge et de son poids, » Il possède du reste un -gouver-

neur anglais, et plusieurs de ses parents, qui ont à peu près son âge, sont élevés avec lui. Aussi le Rapport conclut-il qu'à l'époque de sa majorité, en 1879, la principauté pourra être remise à un souverain indigène digne d'y poursuivre Tœuvre de la régénération.

La seule présidence de Bombay comptait naguère dix-neuf États natifs à qui la minorité du souverain a valu ainsi les avantages d'une intervention anglaise. Ce sont également trois mineurs qui occupent aujourd'hui les trônes les plus importants de Tintérieur : le nizam du Deccan, le gaikwar de Baroda et le maharajah du Mysore. Quand ce dernier prince, dont on dit le plus grand bien, atteindra Tépôque de sa majorité, ce il trouvera, dit le Mysore administration Report, un trésor florissant et un revenu foncier complètement organisé » ; il est rare qu'un souverain ait pris les rênes du gouvernement sous de meilleurs auspices. A Baroda y comme à Haiderabad , l'administration est actuellement dirigée par un des ministres les plus renommés de l'Inde indigène, par Madhava Rao, qui est en train de réparer les brèches faites aux revenus de l'État par les désordres du dernier gaikwar.

Lorsque l'Angleterre est amenée à intervenir dans l'organisation intérieure d'un État indigène, que ce soit par la minorité ou par la suspension du

souverain , elle suit ce principe que Tadministration doit être dirigée tout entière par Tintermédiaire d'agents natifs , se réservant toutefois le droit de les choisir indistinctement dans toute Tlnde. Ainsi, avant d'être appelé à réorganiser le royaume des gaikwars, Madhava Rao, qui est un natif du territoire britannique et un gradué de l'université de Madras, avait fait ses preuves dans l'administration du Travancore qui, depuis son passage au pouvoir , a la réputation d'être TÉtat le mieux gouverné de rinde.

Cette politique, aussi intelligente que modérée, fait des gouvernements natifs une sorte de soupape, de débouché aux activités et aux ambitions indigènes .qui se trouvent écartées par Télément européen de toute participation aux fonctions supérieures de l'administration anglo-indienne. Elle fait voir, en outre, ce que peut devenir une administration indigène conduite suivant les principes européens, et elle laisse pressentir de quelle façon rinde pourra un jour organiser sa propre autonomie. A vrai dire, ces progrès relatifs, môme dans les royaumes les plus avancés, ne se développent et surtout ne se maintiennent que par l'action indirecte de rAnglelerre, toujours à Tarrière-plan pour réprimer les écarts et appuyer les réformes ; mais il faut réfléchir que la diffusion croissante de l'instruction finira par développer au sein même des

États indigènes le contre-poids aujourd'hui représenté parxette influence du dehors.

Le gouvernement anglais ne s'occupe pas que des mineurs placés sous sa tutelle; il fait aussi tous ses eflbrls pour persuader à ses vassaux de donner à leurs héritiers une instruction, dont malheureusement ces souverains n'apprécient pas en* core les avantages, parce qu'ils ne Tont pas reçue eux-mêmes. Il a cependant réussi dans sa tentative d'établir à Rajkote et à Rajkumar des collèges respectivement destinés aux jeunes chefs du Rajpoutana et du Kattywar. A Rajkumar, on comptait en 1872 vingt-deux pensionnaires, et vingt-neuf en 1873. uLeurconduite est excellente, affirme un Rapport officiel ; ils ont tous des poneys, et on leur fournit un bon gymnase où ils montrent beaucoup d'entrain, comme au reste dans tous les jeux de leurs récréations. « Le Rapport se tait sur leurs progrès intellectuels, mais il est clair qu'ils ne sortent pas de cet établissement sans quelque teinture des connaissances regardées comme la base de toute éducation complète, et surtout nécessaires à de futurs souverains.

On en a, d'ailleurs, la preuve dans le discours qui fut adressé, en 1875, au gouverneur de Bombay, par les rajahs du Kattywar réunis sur son passage. uLe « pays, comme Votre Excellence en jugera par elle- « même, est en plein état de paix ; la justice pro-

a gresse, les manufactures se développent, les tt routes et les ponts se construisent ; les écoles se u multiplient. KPous admettrons également que ce a grand changement accompli de nos jours est du u aux conseils bienveillants du gouvernement briu tannique ; toutefois nous revendiquerons le méa rite d'avoir accepté ces conseils et admis leur jus- (; tesse, quoiqu'il en coûtât à nos habitudes et à nos tt traditions, w Ce langage exagère peut-être le développement matériel de la contrée, mais il jette un jour heureux sur les dispositions d*une classe plongée hier encore dans les ténèbres de l'ignorance et de la barbarie féodales.

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