‹ Inde et HimalayaChapitre 6 sur 13 · ANGLAISE · texte numérisé non relu

ANGLAISE

D'Haiderabad à Calcutta par chemin de fer. — Jubbalpore : son école des Thugs et ses rochers de marbre. — Les chemins de fer dans l'Inde. — Travaux publics des Anglais. — Calcutta et la société anglo-indienne. — Organisation du gouvernement suprême. — Les services publies et les mœurs indigènes. — Influence des idées européennes sur les classes éclairées de la société native. — Une fête chez les hahous de Belgachia.

J'avais résolu de gagner Calcutta sans m'arrêter à Bombay. Ayant donc quitté Haiderabad dans la matinée du 20 décembre, je ne m'arrêtai plus qu'à Jubbulpore dans la soirée du 22. Jubbulpore, où je séjournai deux jours, mérite d'être visité plus encore pout son école industrielle des Thugs que pour ses célèbres « rochers de marbre îj . Cette école, fondée par le principal destructeur du thugisme, le colonel Sleeman , est une sorte de pénitentiaire où les débris de la secte sont employés à tisser des tapis , à fabriquer des cordes et des tentes. C'est certaine-

ment ici que j'ai vu les figures les plus patibulaires de rinde, et ce n'est pas peu dire. Les prisonniers habitent avec leurs familles, chez qui Ion espère déraciner à la longue par Thabitude du travail les traditions héréditaires de leur race.

Quant aux rochers de marbre, ce sont tout simplement des assises calcaires où la Nerboudda s'est creusé un lit étroit et encaissé. Cette espèce de gorge, qu'on remonte en bateau sur une longueur de trois kilomètres environ, ne manque pas de pittoresque , mais je soupçonne qu'elle doit la plus grande partie de sa réputation à la platitude relative de la contrée avoisinante.

Enfin, le 25 au soir, je quittai Jubbulpore par Texpress de TEst indien, que je ne devais plus quitter avant Calcutta. J'ai déjà dit quelques mots de Taménagement des lignes anglo-indiennes. On peut se rendre aujourd'hui en chemin de fer de Tuticorin, pointe extrême de la péninsule, jusqu'au delà de Lahore vers l'angle nord-ouest de l'Inde, et l'ensemble du réseau indien mesure actuellement 6,273 milles, soit plus de 8,000 kilomètres en exploitation. Cependant, c'est en 1852 seulement que la première ligne fut concédée à la Compagnie du Great^Indian-Peninsular, entre Madras et Bombay. La répugnance des capitalistes à s'engager dans une entreprise aussi chanceuse amena lord Dalhousie, le gouverneur général de cette

époque, à poser en principe la garantie par TÉtat de 5 pour 100 comme minimum d'intérêt en faveur des actionnaires. Depuis ce moment, l'argent a afflué en telle abondance que Tensemble des capitaux levés par les diverses compagnies s'élève aujourd'hui à près de deux m>illiards cinq cent mille francs. D'un autre côté, la somme des intérêts que TÉtat a dû payer en vertu de sa garantie dépasse quarante-cinq millions de francs; il est vrai qu'il pourra se rembourser sur les bénéflces futurs des compagnies. En attendant, comme aujourd'hui il peut lui-même emprunter à 4 pour 100, il a renoncé à ce système dispendieux de garantie pour construire lui-même les tronçons nécessaires à l'achèvement du réseau. D'ailleurs, quelle qu'ait été l'étendue de ses sacrifices, il en est déjà amplement dédommagé par les progrès économiques et sociaux dont les chemins de fer se sont faits ici l'incontestable instrument.

Je n'insisterai pas sur leurs avantages au point de \ue stratégique et administratif. Il suffira de rappeler à cet égard comment ils vont bientôt mettre la capitale à trois journées de Peshawar, le poste avancé de l'Inde vers l'Afghanistan, et comment dès aujourd'hui ils permettent de rayonner en deux jours et demi de Bombay jusqu'à Madras, Calcutta, Lahore ou les sanitaria de l'Himalaya. Avant l'ouverture de la èrunk road, grande route cafros-

sable qui suit la vallée du Gange, lorsqu'on voulait se rendre de Calcutta au sanitarium de Darjiling, situé dans la même province, il fallait remonter le Gange en barque pendant trois semaines jusqu'à la station de Kishengunje, qu'une ligne presque achevée va bientôt mettre à une journée de Calcutta !

C'est principalement sur la société indigène que les chemins ie fer sont appelés à exercer une action décisive. Dans les prévisions de leurs fondateurs, on ne comptait guère, pour couvrir les frais de l'exploitation, que sur les voyageurs européens et les marchandises de toute provenance. Or, les marchandises se font encore attendre, et, quant aux voyageurs, il convient de mentionner que, sur l'ensemble des coupons délivrés pendant l'année 1875, les premières et secondes classes , généralement réservées aux Européens, ne s'élèvent qu'à 0,78 et 2,21 pour 100, tandis que la masse des indigènes, exclusivement représentée par les coupons de troisième classe, atteint l'énorme chiffre de 97 pour 100. Sur toutes les lignes de l'Inde, j'ai été frappé du contraste entre la cohue indigène qui, à chaque arrêt, s'entasse dans les wagons de troisième et la demi -douzaine d'Européens qui s'étalent à l'aise avec leurs monceaux de bagages sur les coussins des premières.

On comprend sans peine quelle transformation

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la fréquence de ces déplacements doit opérer dans les idées et les habitudes des populations, jsoit qu'ils développent des besoins nouveaux avec les moyens de les satisfaire , et qu'ils substituent Tesprit d'entreprise commerciale au goût traditionnel des aventures militaires, soit qu'ils amènent le mélange des races jusque-là isolées dans leurs territoires respectifs et surtout qu'ils affaiblissent les distinctions de caste par lé contact forcé des voyageurs dans la promiscuité des wagons. A quoi il faut ajouter qu'aucune application de la science européenne n'est plus capable de faire sentir à l'imagination populaire de Plnde l'utilité pratique comme l'irrésistible puissance de notre civilisation.

Les chemins de fer ne sont pas du reste les seuls travaux publics dont l'Angleterre ait gratifié le sol de rinde. Les dynasties qui Ty précédèrent avaient mis toute leur gloire à élever des temples, des palais , des mausolées , voire à entretenir ou à creuser ces canaux qui de temps immémorial ont servi à y fertiliser le sol par Tirrigation. La Compagnie des Indes se borna longtemps à marcher dans l'ornière de la domination mogole, et il n'y a pas un demi-siècle qu'aucune route carrossable n'existait dans la péninsule. Bien plus, les travaux publics ne formaient qu'une branche secondaire de l'administration , et ce furent des considérations stratégiques qui, en 1843, firent commencer la grande route des-

tinée à mettre Calcutta en communication avec Peshawar, sur la frontière du Nord-Ouest. Il fallut alors sept années pour ouvrir simplement le tronçon de Calcutta à Delhi, et en 1853 les voies de com* munication ne coûtaient encore au budget que trois millions de francs. Ce fut lord Dalhousie qui fit pour les travaux publics en 1855 ce qu'il avait fait , Tannée précédente , pour Tinstruction du peuple, c*èst-à-dire qu'il les constitua en une administration indépendante, représentée près du gouvernement suprême par un secrétaire général et dirigée, dans chaque province, par un ingénieur en chef, ayant sous ses ordres des ingénieurs de cercles et des sous-ingénieurs de districts. L'insurrection de 1857 et le transfert de Tlnde à la couronne britannique ne firent qu'attirer davantage lattention du gouvernement sur la régénération matérielle du pays, et en 1860 le budget des travaux publics s'élevait déjà à cent millions, chifi*re plus que doublé aujourd'hui. Pour se convaincre que l'Angleterre a largement rattrapé le temps perdu, il suffit de lire dans le consciencieux ouvrage On Indian public works^ publié par M. W. Thornton, secrétaire des travaux publics au Conseil de l'Inde, l'énumération des travaux qu'elle a entrepris ou exécutés depuis un quart de siècle : routes de toute nature, — réservoirs, — canaux, — aqueducs, — ponts, — jetées, — ports, — phares, — qui, avec les bâti-

ments destinés à radministration civile et militaire, casernes, — arsenaux, — prisons, — hôpitaux, — caravansérais, — ont fait dépenser en vingt-quatre années quatre milliards de francs.

A ces diverses catégories de travaux il convient d'ajouter l'organisation des postes et des télégraphes qui permet à une lettre et à une dépèche de circuler à travers toute la péninsule pourla somme respective d'un anna (0,15 c.) et d'une roupie (2 fr. 50), — les encouragements prodigués à l'industrie et au commerce, — les travaux de géodésie, — les explorations géologiques, — l'établissem^entd'un cadastre, — l'organisation de la surveillance hygiénique et du service médical, — la conservation et le repeuplement des forêts, — la naturalisation des plantes industrielles telles que le thé, le café, le coton, le quinquina, etc., — la création des fermes modèles et les expositions agricoles, — enfin les mesures énergiques et coûteuses qui ont supprimé ou du moins atténué les horreurs périodiques de la famine, ce fléau invéléré de l'Inde. On voit qu'aucun objet de l'activité humaine n'a échappé à la sollicitude du gouvernement, et le plus bel éloge qu'on puisse faire de cette politique , c'est de citer ce fait , que la consommation annuelle de Tlnde, estimée à trois millions de livres sterling avant l'insurrection, s'est élevée en moyenne, pendant la période décennale 1862-72, à quatorze millions et demi ! Résultat

d'autant plus remarquable que jusqu'à présent ce n'est pas la civilisation du pays qui , dans Tlnde , engendre les travaux publics, mais ce sont ces travaux qui propagent les germes de la civilisation. Si jamais Tlnde devient une nation, c'est à ses chemins de fer qu'elle les devra.

Le 27 décembre au matin je sortis du train à la station d'Howrah, sur la rive gauche du Gange, qu'un pont nouveau relie à la ville de Calcutta. C'est avec raison qu'on surnomme Calcutta la cité des palais. Je lui trouvai même un aspect plus grandiose que je ne m'y étais attendu, malgré son million et demi d'habitants, lorsque je Tentrevis sur l'autre bord du fleuve, s'étalant à travers une forêt de mâts et d'agrès, avec ses tours, ses flèches, ses maisons à terrasses et ses ombrages toujours verts. Dans les autres villes de l'Inde, l'éparpillement des habitations européennes nuit généralement aux vues d'ensemble. Ici, au contraire, les Européens habitent, non des villas cachées au fond d'un parc, mais des espèces de palais, assez rapprochés, souvent à front de rue, qu'entoure simplement, dans quelques cas, un grand et beau jardin. On pourrait s'y croire dans certains quartiers aristocratiques de Londres.

Au centre de la ville, des rues droites et larges, se coupant à angle droit et agrémentées de plusieurs squares, renferment les bureaux et les magasins ;

c'est là que s^élève le vaste palaig du vlce.-roi, formant avec ses ailes des courbes assez bizarres, dans Tespoir, paraît-il , d^obtenir un peu plus d'air et de fraîcheur. L'arrière du palais donne sur une plaine de plusieurs kilomètres, le Maidan, que bordent d'un côlé le Gange, couvert de navires à voiles et à vapeur, de Fautre les clubs, les hôtels, ainsi que les habitations des riches marchands et des principaux fonctionnaires. C'est sur cette plaine un peu nue que chaque après-midi, vers cinq heures, les belles de Calcutta et leurs indolents compagnons $e font traîner en voiture pour respirer la brise du soir. Dans la saison où j'arrivai à Calcutta, le climat est délicieux, froid la nuit, frais le soir et le matin, fort tolérable même au milieu de la journée, et Tinfluence bienfaisante de cet hiver relatif, si Ton peut lui donner ce nom, se fait ressentir jusque dans le teint des Anglo-Saxonnes qui , pour la première fois dans l'Inde, m'a paru conserver dans les salons de Calcutta sa fraîcheur et son éclat d'outre- Manche. Cependant, hiver comme été, les résidents ne sortent qu'en voiture ou en palanquin. Un Anglo- Indien, à ce qu'on m'affirme, serait déshonoré, outcasted, si on le voyait s'aventurer à pied, ne fût-ce que pour traverser sa rue. Nulle part les questions d'étiquette et les distinctions sociales ne sont aussi tranchées que dans la capitale de Tlnde, et les Hindous doivent bien sourire des déclamations

britanniques contre leurs préjugés de caste, quand , par exemple, ils voient les clubs de Calcutta exclure, par un article formel de leur règlement, quiconque vit d'une profession quelconque, entendant par là toute carrière, aussi bien libérale que mercantile, qui ne relève pas du gouvernement ; — absolument comme si fonctionnaires et officiers vivaient de Tair du temps et donnaient leur travail gratis à TÉtat. U est vrai que sous cette exclusion se cache surtout rhostilité sourde — et réciproque — du monde officiel contre le monde mercantile, chacun de ces deux éléments accusant Tautre d'apporter dans rinde des vues égoïstes et exclusives. Il est certain qu'autrefois le commerce et la banque de l'Inde présentaient un ensemble assez mélangé; .mais c'était Tépoque des voyages difficiles, des risques nombreux, des fortunes subites et des grands coups. Aujourd'hui les profits sont plus petits, mais aussi plus assurés; les chevaliers d'industrie sont plus , vite démasqués , et les chercheurs d'aventures trou- . V6ut les avenues bouchées par des influences mieux assises. De nombreuses et respectables maisons tiennent le haut du pavé. Les manières se raffinent et se polissent; les sciences et même les arts commencent à former un élément important de la vie sociale; enfin les mœurs commerciales deviennent , dô plus en plus semblables à ce que nous les voyons âur nos grandes places d'Europe. Aussi ce dédain

du civilian pour le merchant, fort étrange dans une population anglaise, nVt-il plus Texcuse d autrefois, et nous devons ajouter qu'il a complètement disparu dans les régions supérieures du pouvoir, où Ton sait apprécier les hommes à leur juste valeur. Mais Fidéal du fonctionnaire n'en reste pas moins rinde gouvernée par uiie bureaucratie anglo-indienne pour le plus grand bien des indigènes, et de là une certaine jalousie à Tégard des ^ intrus « [intruders) qui viennent s'enrichir dans le pays avec Tarri ère-pensée de s'en retourner chez eux quand ils auront obtenu de Tlnde tout ce qu'ils espèrent en tirer. A quoi ces derniers répondent en prétendant que , par le cri de « Tlnde pour les Indiens » , la bureaucratie locale entend simplement l'Inde pour les fonctionnaires anglo-saxons. Le développement d'une véritable société coloniale pourrait seul mettre fin à un antagonisme qui n*a plus de raison d'être; mais jusqu'ici les colons pro» prement dits ne forment que de faibles groupes éparpillés dans l'inlérieur de certaines provinces, et eux-mêmes d'ailleurs ne songent qu*à regagner l'Angleterre, où la plupart sont forcés de renvoyer leurs femmes et de faire élever leurs enfants.

Quoi qu'il en soit, Tétranger reste en dehors de ces querelles intestines, et pour mon compte j'ai * rarement rencontré autant d'obligeance et de politesse que chez les habitants de Calcutta, à quelque

rang qu'ils appartiennent , depuis les plus modestes employés de commerce jusqu'au personnage même du vice-roi, lord Northbrook. On sait que Tusage est établi de choisir les vice-rois de Tlnde, non dans la hiérarchie des fonctionnaires locaux, mais parmi les grands seigneurs, ou plutôt les hommes politiques de TAngleterre. Ce qu'il faut, en effet, à ce poste, ce n'est pas un spécialiste de talent qui, au lieu de s'en tenir au rôle de monarque constitutionnel, tondrait utiliser son expérience acquise dans certains départements du service ou dans certaines parties du pays, soit pour soigner une branche de l'administration au détriment des autres, soit pour se livrer à des généralisations erronées et impolitiques, mais bien un personnage qui à rhabitude de la représentation joigne des opinions impartiales et des vues d'ensemble. «L'empereur de Chine et moi, disait un prédécesseur du vice-roi actuel, nous gouvernons à nous deux la moitié du genre humain. « Ajoutez que la politique extérieure du,g6uvernement indien — qui en théorie et pour la direction générale relève du ministère britannique, mais qui de fait se trouve concentrée dans les bureaux de Calcutta — - embrasse non-seulement les relations avec les 460 princes souverains de la péninsule, mais encore la plupart des érénements qui se passent dans les États voisins depuis les envahissements de la Russie dans l'Asie centrale jusqu'au

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développement de la domination française en Cochinchine, et depuis les campagnes de la Hollande à Atchin jusqu'à la répression de la traite sur les côtes de Zanzibar et aux efforts de la Chine pour fermer ses portes au commerce européen. Aussi le vice-roi se réserve-t-il le département des affaires extérieures qu^il administre directement avec laide d*un secrétaire général, en se contentant d'exercer un certain contrôle sur les autres branches de l'administration qui sont réparties entre les différents membres du conseil suprême, assistés de secrétaires généraux. Le conseil suprême, qui forme un véritable cabinet, compte six membres, plus le commandant en chef de larmée. A côté du pouvoir exécutif ainsi organisé se trouve un conseil législatif, qui comprend, outre les membres du conseil suprême, un nombre de conseillers variant entre six et douze. Us sont à la nomination de la couronne, mais ils doivent être choisis pour la moitié au moins parmi les éléments non officiels de la population, c'est-à-dire parmi les principaux commerçants et les indigènes de distinction»

. On peut dire que l'administration anglo-indienne est un édifice bâti pieri*e par pierre; de là sa bigarrure , ses irrégularités et ses lacunes apparentes ; mais de là aussi sa valeur et sa force; Il faut âdn^et que rinde anglaise s'étend sur vingt-cinq degrés de latitude, que cet immense empire s'est aggloméré

lambeau par lambeau; enfin, qu'il renferme deux cents millions d'hommes appartenant aux races et aux religions les plus diverses, depuis les tribus primitives des Neilgherries, jusqu'aux représentants de la civilisation aryenne la plus vieille du globe, depuis le Tamil efieminé du Malabar, jusqu'au Sikh belliqueux des frontières afghanes et au descendant fanatique des conquérants mogols. D'autre part, les conditions de gouvernement et la notion même de rÉtat difi*èrent totalement dans Tlnde de ce que nous sommes habitués à considérer en Europe comme les principes universels de tout droit public. On voit chez nous l'économie politique enseigner que le seul but de l'Etat est de garantir la paix des citoyens et la sécurité des transactions; tout au plus accorde-t-elle au gouvernement, dans certains objets de première nécessité, le droit d'encourager par son intervention l'initiative endormie des particuliers. L'Inde montre bien sur ce terrain le danger des généralisations trop absolues. Ainsi l'école de Manchestei" a eu beau démontrer que le prix des choses est nécessairement réglé par la loi de l'ofire et de la demande. Dans les transactions de l'Inde, c^est le plus souvent la coutume et non la concurrence qui détermine les conditions du marché. La même école a proclamé partout la liberté des contrats, et pâi* suite de l'usure. Voici que, d'après les derniers exposés administratifs de l'Inde» ce régime est en

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train de consommer partout, non-seulement la ruine, mais même la spoliation et Tasservissement de la classe agricole. Le gouterneur de Bombay, notamment, déclare, dans son dernier rapport sur Tëtat de sa présidence, que » la question se pose de plus en plus sérieusement , si nos principes sur le recouvrement des prêts peuvent s'adapter aux trans^ actions de Tlnde, et si des pénalités contre lusure n*y seraient pas aussi légitimes que l'inexorable sévérité des lois à Tégard de Temprunteur » . L'organisation individuelle de la propriété , la mobilité des valeurs foncières , la distinction de la rente et de Timpôt, toutes ces théories, qui expriment parfaitement les rapports économiques de notre état social, perdent leur caractère normal, transportées dans un pays où la propriété collective s'est maia" tenue jusqu'à nos jours et où le souverain , censé le nu propriétaire du sol, perçoit indistinctement l'impôt avec la rente. A plus forte raison , quand il s'agit de gouvernement, convient-il de rechercher les conditions du milieu où il doit s'exercer pour juger la valeur des idées qui ont présidé à son or^ ganisation.

Les Anglais trouvèrent dans Tlnde deux catégories de populations : les unes, de race inférieure, qui semblent peu capables d'atteindre à rintelli" gence et à la pratique de notre civilisation; les autres qui, superposées et quelque peu mélangées

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aux premières , sont d*une origiue fort rapprochée de la nôtre y mais ont concentré sur les questions religieuses toute^leur activité intellectuelle et morale. Chez les mahométans , aussi bien que chez les hindous, c^est la religion qui modèle et dirige toute la vie sociale , préside aux moindres actes de Texistence, façonne le droit civil et criminel, détermine les occupations comme les relations privées, enfin, règle jusqu'au régime alimentaire, au choix des vêtements et aux soins de l'hygiène. Or , des deux grandes religions qui se partagent la domination spirituelle de l'Inde, Tune part d'un principe fataliste qui dans toutTOrient est devenu la pierre angulaire du despotisme, l'autre est la déification même de la force sous toutes ses formes et dans toutes ses manifestations , indépendamment de toute légitimité comme de toute moralité. De là ce mélange d'anarchie et d'oppression qui caractérise l'histoire intérieure de l'Inde, et qui atteignait son apogée vers l'époque où les Anglais arrachèrent aux Mahrattes et aux Pindaris la succession de l'empire mogol. On conçoit qu'un pareil régime, prolongé durant une longue suite de siècles, ait profondément inoculé au caractère hindou les vices qui sont les fruits naturels de la tyrannie : l'astuce, la servilité, la corruption et l'abus de l'autorité.

Quiconque a voyagé dans l'Inde connaît la difficulté d'arracher aux indigènes un renseignement

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exact, fût-ce par la question la plus insignifiante, tant ils s'ingénient à répondre exclusivement ce qu'ils supposent le plus agréable à leur interlocuteur. La même préoccupation , qui est, du reste, dans tout rOrient,.le premier commandement de la civilité puérile et honnête , leur impose le mensonge comme un devoir de politesse, lorsqu'ils se trouvent en dissentiment d'opinion avec leur égal ou leur supérieur. A plus forte raison , dans leurs rapports avec l'État, ne peut-on compter sur leur sincérité dès que leur intérêt est en jeu. Il est de notoriété publique qu'il y a peu d'années on pouvait, pour quelques centimes, se procurer un faux témoin dans des procès de vie et de mort , et mêm)d aujourd'hui les rapports officiels dénoncent encore le faux témoignage comme la principale plaie de l'organisation judiciaire. A tous les degrés de l'échelle administrative, Tindigène pratique le principe qUe les peuples sont faits pour le gouvernement, et non le gouvernement pour les peuples. On voit fré^ quemment des policiers natifs extorquer de Targent , à Toccasion du même crime, non-seulement au coupable , pour lui vendre l'impunité , mais encore à la victime , pour lui épargner les conséquences d'une dénonciation calomnieuse , aux témoins , jiour leur éviter les désagréments d'une comparution, et même à des innocents , pour ne pas rejeter l'accusation sur leur tête. Le népotisme n'a été longtemps considéré

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que comme un moyen légitime de parfaire ses appointements f et la concussion se justifie par la cou* tume du dustorie, qui autorise tout individu» — depuis ~le domestique de place jusqu'au premier ministre, — à percevoir une commission sur chaque somme passant entre ses mains à un titre quelconque. On raconte qu'il y a quelques années, le x'ajah de Travancore mit à Tentreprise la construction d'un bungalow au prix de 10,000 roupies (25,000 francs). Peu de temps après, l'entrepreneur demandait à résilier le contrat, et, comme le rajah s'enquérait de ses raisons, il lui exposa que les frais de construction ne dépasseraient pas 500 rou-* pies, mais que sur les 9,500 d'excédant, le premier ministre en réclamait 5,000, son secrétaire 1,000, ses subordonnés 2,000, les dames du sérail 1,000, et le commandant en chef 500. Que serait-il donc resté pour le bénéfice légitime de l'entreprise? L'histoire n'est peut-être pas vraie; mais, pour qui connaît les Orientaux , ces chiffres n'ont rien que Bo vraisemblable. Ajoutez que, dans tout le pays, la faculté d'opprimer avait naguère pour seules limites la capacité pour le patient de subir l'oppression , et il sera facile de comprendre jusqu'où peuvent aller ces déprédations administratives, sanctionnées par l'usage, et encore aggravées par une tendance universelle à abuser du pouvoir pour le simple plaisir de montrer son autorité.

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Sans doute, il n'y a pas que lacunes et travers dans le caractère indigène. Le goût dePétude, par exemple, n'y fait pas plus défaut que rintelligence ; mais des trésors d'érudition s'y gaspillent au service d'une théologie qui, à l'instar de Brahma, son principe divin, s'est oubliée pendant des siècles dans une stérile contemplation de soi-même. Après le sentiment religieux , l'esprit de famille est peut-être le trait le plus caractéristique de la société native, mais il y est complètement subordonné aux pres-^ criptions de caste, et, sans même nous étendre sur la plaie des mariages prématurés, sur la réclusion des femmes, ni sur les autres abus de la vie do* mestique, est-ce que la difficulté d'abolir l'immolation des veuves et l'infanticide des fille^ ne prouve pas surabondamment à quel point la tyrannie de la coutume y étoufie même la voix de la nature ? Le génie industriel sait y accomplir des merveilles de labeur et de patience, mais il se traîne péniblement à travers l'immutabilité des modèles et la routine des méthodes; l'art, reflet fidèle du caractère national, se perd dans les minuties et ne s'élève à la grandeur qu'en passant par le monstrueux ; partout où le fini ne manque pas aux détails, c'est l'unité et l'harmonie qui restent absentes de l'ensemble. La bienfaisance, la générosité, la gratitude, le dévouement, bien d'autres vertus encore, privées et publiques, sont réellement d'une application journa-

lière dans la société indigène; mais, par une étrange contradiction, elles semblent s'y détourner de leur cours pour constituer de nouveaux obstacles au dé^ veloppement des notions que nous sommes habitués à regarder comme le fondement de toute morale et de tout progrès. Même la sobriété y va à Tencontre de son but, et, sans parler de Tascétisme ni de ses exagérations , on a vu , durant la dernière famine , des paysans de TOrissa dévorer le cadavre de leurs enfants, mais respecter la vie de leurs bœufs. En présence de pareilles populations , où il reste à créer tous les éléments, toutes les conditions, toutes les garanties des institutions libres, et où, d'autre part, l'initiative des moindres réformes dans les mœurs aussi bien que dans les lois doit forcément partir du pouvoir, est-ce qu'un gouvernement peut se passer du despotisme pour fonder la liberté, et ne doit-il pas commencer par se faire absolu pour arriver à se rendre inutile ?

* Le premier souci de TAngleterre , du jour où elle entreprit sérieusement de donner à ses sujets de rinde un gouvernement digne de ce nom, devait tendre à établir une administration qui nou-seuleraeot fût en état de pourvoir aux besoins du pays , mais pût encore, par son intégrité comme par sa capacité, faire Téducation politique du pays. Au début, la Compagnie des^ fardes, association purement commerciale, n'avait à spn service que des

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écrivains, des marchands et des facteurs. Lorsque, en 1760, la cession du Bengale, du Behar et de rOrissa vint lui donner les charges avec les avantages de la souveraineté , elle se contenta de maintenir l'administration indigène , en préposant quelques-uns de ses employés au contrôle de la justice et à rencaissement des impôts. Il fut bien entendu que son rôle commercial continuerait à primer sa mission politique, et que ses fonctionnaires chercheraient le plus sérieux de leurs appointements dans les profits de leurs propres transactions. Néanmoins , le public s'émut en Angleterre des fortunes scandaleuses réalisées par les serviteurs de la Compagnie dans Texercice de leurs fonctions mixtes, et, à la 'suite de Tacte qui renouvela, en 1784, la Charte de cette puissante association, lord Cornwallis organisa Tadminislration civile et militaire de Tlnde anglaise sur les bases qu'elle a conservées jusqu'à nos jours. Les services publics furent nettement séparés de la gestion financière. Dans chaque district, les intérêts fiscaux furent confiés à un collecteur, les affaires judiciaires à un juge; enfin , le domaine de l'administration propirement dite à un magistrat qui peut se comparer aux préfets de France par l'étendue de ses attributions ,, et qui possède, en| outre, une certaine juridiction criminelle. Ces différentes fonctions constituèrent le covenanted service, c'est-à-dire une catégorie d'em-

plois exclusivement réservés à des jeunes gens qui, en recevant leur brevet d'admission au service de la Compagnie, s*engageaient, par un contrat, ou cove^ nant, à ne faire aucune opération commerciale et à n'accepter aucun présent dans Texërcice de leur charge. De son côté, la Compagnie leur assurait la jouissance d'un traitement assez élevé pour attirer des hommes de valeur, en même temps que pour les mettre à Tabri de toute tentation. Par cette simple réforme, les services publics de Tlnde devinrent tout d'un coup — ce qu'ils sont restés depuis lors — une des administrations les plus intègres du monde entier, d'une intégrité qui va jusqu'au puritanisme, mais qui est la meilleure des protestations contre les scandales du passé, aussi bien que contre les déplorables habitudes des gouvernements indigènes.

A cette époque, toutefois, aucune condition préalable n'était requise des aspirants tiux emplois de la Con^pagnie, et la distribution des commissions, tant civiles que militaires, était l'apanage des directeurs, qui en faisaient largement profiter leurs familles et leurs amis. En 1806, 6n institua à Hailebury un collège , où les futurs employés de la Compagnie durent séjourner au moins pendant deux ans avant.de passer l'examen de sortie. Mais c'est seulement en 1853 qu'on décida de mettre au concours les places annuellement vacantes dans le

convenanted service. Une innovation aussi radicale ne laissa pas de soulever certaines craintes par Timportance même qu'elle allait donner aux études purement théoriques des candidats. Mais les faits ont prouvé que, tout en élevant le niveau intellectuel de l'administration et en fermant la porte au favoritisme, ce nouveau mode de recrutement n'a affaibli en rien les aptitudes pratiques ni même le prestige moral des services anglo-indiens.

Ce fut également lord Cornwallis qui régularisa la procédure des tribunaux et commença la codification des coutumes locales. Aujourd'hui encore, cet enregistrement des coutumes est le principal but de la législation , sauf là où les mœurs du pays sont en opposition trop flagrante avec les principes de la nation conquérante. Cependant, même alors , le gouvernement n'impose ses idées qu'avec une prudente lenteur, et l'on serait parfois tenté de lui reprocher des hésitations qui ressemblent à de l'indifférence morale, si sous ses détours et ses atermoiements on ne voyait se développer un principe juridique qui finit tôt ou tard par avoir le dernier mot des préjugés et des résistances. Prenons, entre autres exemples, les suttiSj c'est-à-dire l'immolation, volontaire ou forcée , que les mœurs de l'Inde brahminique imposaient aux veuves sur le bûcher funéraire de leurs maris. On ne pourrait certes imaginer une coutume plus barbare et plus révoltante à nos

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yeux. Eh bien, peur Tabolir, les Anglais ont commencé par la régulariser, en exigeant de la victime une déclaration officielle qu'elle se sacrifiait de son plein gré, et c'est seulement depuis 1830 que le sacrifice lui-même a été rigoureusement interdit sur tout le territoire de Tempire.

Mais ce n'était pas tout qu'on empêchât les femmes de se brûler avec le cadavre de leur mari; logiquement, après les avoir forcées de survivre à leur veuvage, il fallait bien leur permettre de se consoler avec un autre époux, et comme les rites domestiques dont la célébration constitue toute la cérémonie nuptiale dans le culte hindou s'appliquent exclusivement au mariage des vierges, pu voit que l'abolition des suttis soulevait la grosse question du mariage civil , dans un pays où , coname nous l'avons dit plus haut, la vie sociale s'est toujours confondue avec la vie religieuse. Le gouvernement commença par tourner la difficulté en décidant que l'union d'une veuve, célébrée d'après les rites en vigueur pour le mariage des vierges, aurait tous les efiets civils de ce dernier. Mais ce n'était là qu'un premier pas vers l'émancipation du contrat matrimonial , et bientôt d'autres abus vinrent attirer l'attention des autorités sur les inconvénients d'abandonner aux cultes la réglementation exclusive des mariages. Ainsi, d'après la jurisprudence de l'époque, une femme hindoue pouvait quitter

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son mari pour en épouser un atitre, pourvu que celui-ci appartînt à un culte différent. On a cité aussi le cas d'un Anglais qui se fit musulman pour avoir le droit d'épouser unç Européenne , du vivant de sa première femme, conformément aux coutumes de ses nouveaux coreligionnaires. De là, 4urant les vingt dernières années, une série de dispositions partielles : le Lex loci Act, le Native Conve) ts* Marriage Dissolution Actj le Parsees* Marriage and Divorce Act, etc., qui familiarisèrent les esprits avec le principe déjà déposé dans la loi sur le mariage des veuves. Enfin, en 1872, à la demande même de certains hindous, les théistes 3u Brahma Somaj, le gouvernement décida d'organiser définitivement le mariage civil sous forme d'un engagement à contracter devant un officier public, indépendamment de toute cérémonie religieuse. Le recours à cette disposition resta complètement facultatif; mais on la mettait désormais à la portée de toutes les catégories sociales, et le gouvernement profita même de l'occasion pour introduire, à regard de ceux qui se marieraient sous Tempire de cette loi , la prohibition des unions prématurées ainsi que de la bigamie , ces deux fléaux de la société hindoue , condamnés dès lors à disparaître avec les institutions religieuses qui les ont consacrés jusqu'ici.

Cet exemple suffit pour bien montrer l'esprit de

suite et le sens pratique qui caractérisent Faction réformatrice de TAngleterre dans Tlnde. Atlendre, pour légiférer, la réclamation pressante des intéressés, — i^e s'attaquer aux abus qu'au fur et à mesure de leur développement , — débuter par une suite de dispositions partielles et provisoires , avant de formuler le principe dont elles s'inspirent dans une loi universelle et définitive; — procéder, en un mot, non de la théorie à l'application, mais du particulier au général, — telle nous apparaît la politique anglaise au sud de THimalaya comme sur les rives de la Manche ; et si , en Angleterre même , cette tournure particulière de Tesprit national conduit parfois à des anomalies qui étonnent Tétranger, seule dans THindoustan elle a permis à une poignée d^Ëuropéens de maintenir leur domination sur les deux cents millions d'hommes qu'ils sont en train d^initier graduellement aux lumières de notre civilisation. C'est surtout quand lés abus sociaux reposent sur des préjugés religieux qu'une extrên>e prudence est impérietisémënt commandée à TAngleterre, car lé fanatisme, — chez lés hindous aussi bien que chez les mahométans, quoiqu'à un moindre degré, — est la seule passion qui puisse ftrrachër l'indigène de l'Indë à sa docilité traditionnelle. Quand le Conseil législatif discuta la loi Sur lé mariage des veuves, il enregistra plus de cinquante mille protestations contre cette mesure >

et personne n'a oublié cet incident ridicule des cartouches graissées , qui fut , sinon la raison déterminante de la grande rébellion, du moins l'occasion d'un rapprochement décisif contre l'autorité anglaise / entre les cipay es hindous et mahométans. Aussi, le gouvernement actuel se renferme-t-il , autant que possible, dans cette attitude de neuti*alité religieuse qui distinguait déjà la politique de la Compagnie. Sans doute, il n'interdit plus comme autrefois Taccès de son territoire aux missionnaires de toutes les Églises chrétiennes ; mais il se garde de leur donner le moindre encouragement qui puisse l'exposer au reproche de prosélytisme, et, récemment, certains journaux anglais de Tlnde ont même critiqué le prince de Galles pour avoir simplement répondu à une adresse de missionnaires « qu'il éprouvait une (c vive satisfaction à voir ses compatriotes répandre u parmi les sujets de la couronne lesL vérités qui R constituent le fondement de notre système relice gieux et politique ». Le gouvernement, à vrai dire, entretient des églises et des chapelains, mais uniquement pour les besoins religieux de ses troupes européennes, et, d'un autre côté, il ne se montre jamais avare des deniers publics , lorsque , sous prétexte d'encouragement aux beaux^arts, on vient lui demander des fonds pour restaurer les antiques sanctuaires de l'idolâtrie. Enfin, s'il subsidie les écoles des missions, c'est au même titre que les

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établissements d'instruction fondés par Torthodoxie hindoue, mahomélane ou guèbre, et, dans ses propres écoles, il entend maintenir la neutralité religieuse la plus absolue. C'est ainsi que j'ai vit moi-même un administrateur de district blâmer ua instituteur pour avoir introduit dans le cours de géographie un manuel qui, en énumérant les traits caractéristiques des religions les plus ré-* pandues, affirmait la supériorité de la morale chrétienne. J'ai d'ailleurs remarqué, dans plus d'une circonstance , que le contact des cultes et surtout des philosophies disséminées sur le sol de THindoustan élargissait singulièrement les idées religieuses des administrateurs anglo-indiens; leur esprit s?mble s'y livrer à un travail de comparaison ou plutôt de transfusion qui, sans les jeter forcément dans le scepticisme, les convertit insensiblement à un éclectisme philosophique en harmonie parfaite avec les vues traditionnelles de la politique anglo-indienne \

1 Un phénomène assez curieux, ce sont les succès que 1rs doctrines du Ooraii obtiennent parmi la populatio.i européenne de IMnde. Parmi les conversions à l*isljmisme qui ont fait lo pins de bruit dans ers drr .iers temps, on peut mentionner notamme it un capilai e de Varmôc an({lai^e et nu nirmbre dti cocenanted sercice. Mais le cas le plus bizarre est certainement la volte-face de ce missionnaire aniéritaiii cité par Yhid'fan Mail du 2V mai 1875. .Aya'it di*ban|iié en Oriert pour convertir les musulmans, il fut lui-même converti à risiamisme, et prêche aujourd'hui sa nouvelle religion à ses compatriotes.

C'est au sein des grandes villes, mais surtout à Calcutta, que Tinfluence de la société européenne a le plus pénétré dans les rangs supérieurs de la population indigène. A Bombay, ainsi que je Fai montré plus haut, ce sont les préjugés de caste qui, tout-puissants encore, même sur les esprits des hindous les plus éclairés, président presque seuls à la classification de la société indigène. Ici , au contraire, c'est la fortune et l'éducation qui pa« raissent constituer la seule supériorité sociale. 11 n'y a plus, à proprement parler, que deux classes dans la population : le commun des Bengalis, qui logent dans de misérables masures disséminées aux abords de la ville anglaise, ou même alignées dans les ruelles des quartiers principaux, et les riches hàbous, qui habitent dans des maisons construites à Teuropéenne et meublées avec un goût plus éclectique qu'éclairé, mais dont l'extérieur sombre et sale ne laisse guère deviner la fortune du propriétaire. La première catégorie est peut-être plus misérable et plus arriérée qu'à Bombay; on y rencontre moins de costumes pittoresques et beaucoup plus de guenilles; la main-d'œuvre atteint un taux beaucoup moins élevé : un palanquin avec quatre hommes coûte 3 fr. 75 c. la journée, et une voiture à deux chevaux 7 fr. 50 c. Un domestique qui se loge, s'habille et se nourrit à ses propres frais, reçoit â5 francs par mois. Enfin, je n'ai pas rencontré un

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homme des classes inférieures qui pût saisir un seul mot d'anglais, même parmi ceux que leurs professions meltent en contact quotidien avec les étrangers. Les hahous, au contraire (cette appellation purement honorifique correspond à Vesquire qui suit en Angleterre le nom des gentlemen) , sont des gens non-seulement instruits, mais même lettrés. Beaucoup d'entre eux parlent et surtout lisent couramment l'anglais. Malheureusement, le sens pratique leur fait encore un peu défaut.

J'eus l'occasion de voir la fine fleur de cet élément à une soirée organisée par un club indigène dans son local de la villa Belgachia. Cette sorte de palais est situé à deux lieues du quartier européen ; la route qui y mène traverse d'abord la ville native , puis des campagnes arrosées par les canaux du Gange. Il était neuf heures du soir lorsque je pénétrai dans un parc qui, avec ses ombrages brillamment rehaussés par des verres de couleur , rappelait les fêtes de Cremorne et deMabille, sauf, bien entendu, la société qu'on y rencontre. Un indigène, qui embaumait Teau de rose à quinze pas, m'introduisit dans une immense salle oblongue , éclairée par trois rangées de lustres et d'innombrables candélabres, avec uti plafond semé de fleurs de lotus en or, que supportaient des colonnes vert et or du plus heureux effet; Je m'assis sur un des bas côtés, au milieu des chaises déjà occupées par l'aristocratie indigène dans

ses plus beaux atours , panachée de quelques Européens en toilette de bal. Tout à coup, ce que j'avais pris pour les murs de la salle se transforma en tentures mobiles y qui se relevèrent de tous côtés pour livrer passage à la vue du jardin ainsi qu'à la brume de la nuit, au milieu de laquelle disparurent bientôt, sous leurs mantilles et leurs sorties de bal, les charmantes épaules des quelques Européennes éparses dans la foule. Il était dix heures et demie quand le bruit des pétards, éclatant dans le jardin, annonça le commencement de la fêle , qui me parut une sorte de compromis enlre les réjouissances natives et les amusements sociaux de TEurope, comme qui dirait une imitation de nos concerts, donnée par des natifs' avec des instruments indigènes. Mais, comme on peut s'y attendre, bien que fort originale et même unique en son genre, elle manquait un peu et de la pompe barbare qui fait le principal cachet des solennilés indigènes et de Télégance raffinée qui distingue le» fêtes européennes bien organisées.

On commença par la récitation d'un hymne védique qu'entamèrent cinq ou six jeunes gens dispersés dans l'assistance. Comme ils terminaient le premier verset, un vénérable vieillard à barbe blanche se leva tout à coup au milieu de l'assistance et, debout sur sa chaise, entonna d'ude voix nasillarde un second verset que les chantres reprirent en chœtir. Je me serais cru à une scène de Moody et Satikey , les

fameux revivalists américains qui ont fait tant de bruit, en 1875, dans le monde religieux de Londres.

Après cette ouverture»^ quatre amateurs récitèrent successivement en bengali et en anglais une cantate de circonstance, puis tout un orchestre de babous se mit à jouer sur ses cithares des airs indigènes qui ne manquaient pas d'harmonie. Il paraît d'ailleurs que des tentatives , marquées déjà d'un certain succès, se sont récemment produites, pour régénérer la musique indigène par Fintroduction des méthodes européennes.

In certain babou parut alors avec deux petites flûtes dont il joua simultanément en plaçant leur extrémité non dans sa bouche, mais... sur son cou. Les sons étaient trop harmonieux pour faire croire à un tour de ventriloque; ils étaient dus sans doute à un mécanisme tellement sensible qu'il suffit du plus léger effort musculaire pour le mettre en mouvement. Un morceau de musique vocale exécuté par un trio d'amateurs termina cette partie de la soirée, pour ne rien dire d'un essai de nautch qui me parut plus posé et par suite plus insignifiant que jamais.

La partie la plus réussie du programme fut certainement le feu d'artifice indigène qui. Tiré au fond du jardin, nous reproduisit, en jets de flammes multicolores, des arbres, des animaux féroces, des pagodes, des sites célèbres, des scènes fantastiques et des mythes hindous, depuis le mont Kailas avec

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la résidence fabuleuse de Siva jusqu'à une éclipse de lune et une éruption de volcan , le tout entremêlé de pétards , de bombes , de chandelles romaines , de fusées à baguette et de feux de Bengale , avec cette inscription flamboyante qui fut le dernier épisode , et qui peut rester comme le dernier mot de cette fête :

Airs well that end's well.

Cl Tout est bien qui finit bien.

JCHAPITRE VI

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