‹ Inde et HimalayaChapitre 7 sur 13 · MUTINERIE · texte numérisé non relu

MUTINERIE

Bénarés, la ville sainte. — La crémation dans l'Inde. — Les illuminations du Gange. — Lucknow et ses palais. — Traces du dernier siège. — The taie of Cawnpore, — Le retranchement de Wheeler, le quai du Massacre et le puits de Nana-Sahib. — Les approches d*Agra. — Le palais d'Akbar. — Le Taj. — Excursion à la ville déserte de Futtipore- Sikhri. — Mattra et la légende de Christna. — Bindrabun et ses temples. — Arrivée au camp de Delhi. — Les Delhis d'aujourd'hui et d'autrefois. — Excursion au royaume de Jeypore. — Amber.

Je quittai Calcutta dans la soirée du 2 janvier pour me rendre directement à Bénarès , où j'arrivai le lendemain après midi par la ligne de TEst indien. Bénarès, comme on sait, est à la fois la Rome et la Jérusalem du brahmanisme, la cité sainte par excellence , la cité purificatrice dont le seul contact rend blanc comme neige le plus noir des scélérats, surtout s'il prend la précaution de s'y baigner dans les eaux sacrées du Gange. Cette ville est certainement

la plus vieille du monde entier. Son origine se perd dans la nuit des temps; contemporaine de Ninive et de Babyl)ne, elle avait déjà, il y a quelque vingtcinq siècles , s'il faut en croire les plus anciens monuments de la littérature sanscrite, le prestige d'un centre religieux qui rayonnait sur le monde védique.

Lorsque, cinq siècles avant notre ère, le bouddhisme remporta sur la religion dégénérée des aryens une victoire qui devait durer plus de mille ans , Bénarès resta célèbre et vénérée sous le nom de Varanasi, pour avoir servi de théâtre aux premières prédications de Bouddha, et, quand le brahmanisme , par un étrange retour de fortune , rentra en possession de Tlnde, ce fut chez elle qu'il se refît une capitale spiriluelle, à côté des ruines, encore discernables aujourd'hui, des monuments bouddhistes. Aurengzeb lui-même, le farouche propagateur de l'Islam, consiruisit ici avec les matériaux d'un temple hindou une des mosquées les plus célèbres de l'Inde, et lorsqu'à la fin du siècle dernier les précurseurs du Brahma-somaïsme voulurent fonder une religion purement déiste sur une saine interprétation des Védas, c'est encore à Bénarès qu'ils s'en allèrent étudier les livres sacrés de leurs pères.

Aussi n'est-ce pas sans un vif sentiment de curiosité , pour ne pas dire de recueillement , que mardi

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matin , après avoir passé la nuit dans Tliôtel du cantonnement européen, j'allai m'embarquer sur le Gange pour suivre Titinéraire habituel des voyageurs. Qu'on se figure un fleuve deux fois large comme la Seine à Paris. D'un côté, une plaine cultivée, mais basse et solitaire. De l'autre, sur un parcours de quatre à cinq kilomètres, une succession de ghautson gigantesques escaliers de marbre hauts de quatre-vingts à cent pieds, flanqués d'élégantes balustrades et de pavillons superposés , le tout surmonté de palais à plusieurs étages et de temples aux pyramides élancées. Mais ce qui fait le principal cachet de ce tableau monumental, c^est la foule qui grouille sur les gradins et barbote dans la rivière entre des flottilles de lourds bateaux amarrés au pied des rampes, tandis que de vieux brahmanes ventrus dorment , prient ou se sèchent à l'ombre de larges parasols en paille. Des blanchisseurs font leur lessive entre une vache qui prend son bain et un fakir déguenillé qui se verse à flots sur la tête, avec un pot de cuivre, l'eau lustrale du grand fleuve. Çà et là* les falaises ont cédé sous le poids des édifices. Gradins, pavillons, palais et temples, tout s'est lézardé, penché, écroulé; on dirait les ruines d'une seconde cité à demi engloutie parles eaux. J'atterris successivement à plusieurs ghauts pour visiter le temple de la déesse Durga, qui doit à sa pyramide de

cuivre doré le nom de temple d'or ; -»- le temple

népaulais, assez pittoresque pavillon dédié à Siva, et surtout fameux par les grotesques obscénités de sa façade, qu'on dirait sculptée par un Arétin de second ordre; — Tobservatoire de Man-Mandir, qui, fondé en 1680 par le rajah Jai Singh, renferme toute une collection des instruments astronomiques en usage à cette époque, des cadrans solaires, des computations du méridien, des cercles équinoxiaux, etc. ; — enfin la mosquée d'Aurengzeb avec ses minarets hauts de 147 pieds sur 8 1/4 de diamètre seulement. Je gravis même Tun d'eux, non sans peine; car, outre que Tescalier est assez tortueux, les marches sont à la fois fort hautes et fort inclinées. Mais du sommet on a un superbe coup d'œil sur Fensemble de la ville indigène , qui compte une lieue de long sur un tiers de large, avec une population d^environ 200,000 habitants. A voir la foule qui circule et bourdonne sur ses terrasses, on ne peut trouver, pour dépeindre l'animation du tableau, que l'expression si usée de fourmilière humaine. Le Gange se déroule au loin en un ruban argenté, et, par delà les innombrables pyramides des mosquées, quelques carrés blanchâtres disséminés dans la verdure indiquent seuls l'emplacement de la ville anglaise ; on soutient que d'ici , quand la vue est claire , on peut entrevoir, malgré la distance, les cimes neigeuses de THimalaya.

Comme je me rendais à la mosquée, j'avais aperçu

de ma barque , en longeant le Burning ghaut ou quai des Bûchers, un objet blanchâtre, à demi submergé, qui paraissait se mouvoir, sous chaque remous du fleuve , à quelques mètres d'une couple de dévots qui faisaient leurs ablutions et d'un batelier qui préparait tranquillement son repas. Mon guide m'apprit que cet objet était tout simplement un cadavre enveloppé de son suaire et plongé dans cette eau sanctifiante en attendant l'heure de la crémation. Autrefois la grande anfbition de Thindou était de confier son cadavre au cours du Gange , et les steamers qui se rendaient à Calcutta ne pouvaient remonter l'embouchure du fleuve sans croiser, par douzaines , de ces funèbres épaves. C'est seulement depuis peu d^années que le gouvernement anglais est parvenu à proscrire une coutume aussi insalubre et aussi répugnante. Aujourd'hui l'on se contente d'immerger le cadavre quelques instants avant la crémation et de jeter ensuite ses cendres dans le fleuve. Il y a même de braves gens qui arrivent du fond de la péninsule pour ensevelir sous les eaux du Gange les cendres d*un père ou d'un ami , avec la conviction que de la sorte ils leur fournissent l'occasion de renaître dans la peau d'un brahmane, Tétre le plus parfait de la hiérarchie hindoue. Quand je repassai devant le ghaut, une demi-heure plus tard, le bûcher était terminé, le cadavre placé au centre et recouvert de fagots, tandis que les deux

plus proches parents du défunt s'efibrçaient de glisser, sous la pile de bois, des broussailles et des copeaux qu'ils ramassaient parmi les débris des bûchers précédents. Ayant fait arrêter la barque, je les vis mettre le feu au bas du bûcher, d'où s'éleva lentement une colonne de fumée qui finit par entourer le cadavre; tout à coup une flamme apparut, et le bois se mit à pétiller, comme s'il grésillait; mais en ce moment une soudaine bouffée de brisé m'apporta des émanations de chair brûlée tellement nauséabondes, que je me hâtai de donner à mes bateliers Tordre de poursuivre leur route. II paraît que sur plusieurs points le gouvernement anglais a fait construire des appareils spéciaux pour brûler les cadavres dans toutes les conditions possibles d'hygiène et de convenance; mais jusqu'ici ses tentatives n'ont réussi que près des hindous trop pauvres pour faire les frais d'une pile de bois. Et pourtant rien de plus pénible et même de plus choquant que la coutume primitive du bûcher, surtout chez les hindous, où c'est un parent, généralement le plus proche, qui peut seul préparer le bûcher , y mettre le feu , l'attiser s'il menace de s'éteindre, et le refaire s'il vient à s'écrouler sur les chairs à demi carbonisées du défunt. Je tiens à cet égard d'un hindou lui-même des détails vraiment révoltants.

Ayant renvoyé la barque à l'extrémité des ghauts , je me promenai à pied, pendant plus d'une heure

encore, dans les quartiers principaux de la ville. Plus qu'aucune autre cité de Tïnde, Bénarès, avec ses rues en pente, étroites et dallées, bordées de hautes maisons en terrasses, dont les étages saillants se rejoignent presque sur la tête du passant, m'a beaucoup rappelé le quartier indigène d'Alger, qui se trouve bâti dans des conditions analogues, mais d'un Alger qui aux scènes pittoresques de la vie arabe joindrait l'animation extérieure et les nuances éclatantes de l'Orient hindou. Un détail assez étrange , c'est que dans cette ville sainte du brahmanisme aucun temple n'égale, dans ses proportions isolées, les grandioses monuments de Tlnde méridionale, tels que les sanctuaires de Madura et de Trichinopoly. Peut-être l'explication s'en trouve-t-elle dans le fait que la vallée du Gange a été dévastée par le fanatisme musulman à une époque où l'art hindou n'était plus en état de refaire ses chefs-d'œuvre détruits. Mais on n'en sent pas moins qu'on vit ici dans une atmosphère essentiellement religieuse et brahmanique. Le révérend Sherring a eu la patience de compter dans la ville 1,454 temples hindous, outre 278 mosquées! Ce ne sont partout qu'édifices bâtis sur le plan uniforme des temples dédiés à Siva avec un préau ouvert, sale comme un fumier, entourant le sanctuaire carré où, sous une haute pyramide, l'emblème du dieu reçoit les offrandes des fidèles , — chapelles de moindre dimension , éparses à tous

les coins de rue, où quelque brahmane presque centenaire entretient le feu des lampes devant une statuette aux formes grossières , — niches taillées dans les murs, — lingas recouverts de fleurs ou de graisse , — dômes surélevés s'élançant des terrasses pour indiquer remplacement de quelque oratoire privé, — idoles monstrueuses se chaufiant au soleil sur les escaliers des ghauts, — puits et tanks aux approches monumentales et aux eaux stagnantes, aussi nauséabondes que sacrées. Partout retentit le son des cloches, des tambourins, des cymbales et des gongs ; sous tous les porches , des essaims de mendiants et de faquirs vous importunent de leurs sollicitations tout en murmurant des invocations et des prières. Des temples et des boutiques, voilà tout Bénarès, et encore parmi ces dernières nombre d'échoppes sont-elles consacrées à la vente d'objets pieux, amulettes, fleurs tressées en guirlande, idoles de zinc et de cuivre, statuettes coloriées en pâte de biscuit, qui rappellent les naïfs ex-voto vendus aux abords de nos sanctuaires catholiques et suspendus dans nos principaux lieux de pèlerinage. Chaque temple, comme chaque tank^ a sa légende et sa spécialité. Ce puits est Pœuvre de Vishnou, qui le creusa de ses mains et Templit de sa transpiration; ces empreintes grossières, taillées dans le marbre d'un ghaut, ont été laissées par les pieds du dieu quand il y descendit pour accomplir certains

rites. Ici c'est la demeure de la déesse Annpurna qui sauve de la faim et qui est regardée en conséquence comme la patronne des mendiants. Là c*est un dieu qui guérit certaine nature de maladie ou qui protège les habitants contre les voleurs. Tel réservoir rend les femmes fécondes , tel autre procure la connaissance de Tavenir, la santé du corps ou la purification des péchés ; de là un grand commerce d'eau sacrée en bouteilles , ce qui du reste se voit encore dans d'autres pays et d'autres religions. Toutes ces traditions sont prises pour argent comptant par les milliers de pèlerins qui affluent journellement dans la cité sainte; maints rajahs, qui habitent au loin dans leurs terres , se sont même bâti ici , sur le Gange , un palais où ils viennent loger de temps à autre, quand ils se sentent la conscience trop lourde, ce qui doit leur arriver assez souvent. L'antique religion des Védas a réellement atteint dans la masse des esprits illettrés les dernières limites de Tidolâtrie , et quiconque n a pas profondément pénétré dans la nature de Fhindou a peine à comprendre comment une civilisation aussi relativement ayancéc peut s'accommoder de superstitions à peine dignes de figurer dans le grossier fétichisme d'une peuplade en enfance.

Nous avons dit à quel point les hindous respectent la vie animale, même chez les tigres et les serpents dont les victimes se comptent chaque année

dans rinde par centaines de mille. Ici les animaux ne sont pas seulement respectés, mais honorés, vénérés, adorés comme dans Tantique Egypte. i\

. chaque pas, on rencontre des taureaux sacrés qui TOUS regardent passer de leur œil pensif, ou de petites génisses blanches qui se frottent aux murailles et lèchent le lait répandu sur le sommet des lingas. Les pigeons et les corneilles nichent en paix sur toutes les saillies des façades. Les chiens et les chèvres se dérangent à peine devant les chameaux qui circulent chargés de ballots dans les rues encombrées. Dans un des faubourgs j'ai visité le sanctuaire de la déesse Durga, surnommé le Temple des singes, à raison du nombre considérable de ces quadrumanes qui y vivent dans une paisible abondance. Les routes voisines en sont couvertes et les jardins infestés. Mais on se garderait bien de les molester, par crainte de la vengeance populaire non moins que de la colère divine, et les impudentes créatures en profitent pour redoubler d'assurance et de malice.

Un des spectacles les plus curieux de Bénarès, et Ton peut dire les plus féeriques de Tlnde, c'est Til-

. lumination du Gange aux grandes fêtes publiques. Il est impossible de décrire ici en détail les cascades de feux multicolores qui ruissellent dans la nuit sur les gradins des ghauts, les hauts palais qui réfléchissent leurs échafaudages de lumière dans Teau

sacrée du fleuve, les minarets dont la cime éblouissante semble rivaliser avec les constellations du ciel, enfin les innombrables pagodes dont les formes fantastiques, reproduites en traits de feu sur Tazur nocturne, font songer à quelque veilleuse de fantaisie démesurément agrandie par les caprices d'un cauchemar. Mais pour rendre compte de Teffet général, il suffira de rappeler que le Gange est tout bordé par un amphithéâtre irrégulier d'escaliers, de temples et de palais, que cet entassement d'édifices, prolongé sur une étendue de quatre à cinq kilomètres, est alors illuminé de la cime à la base, et que le cours du fleuve s'infléchit ici en un léger croissant, — de sorte que du centre et même de chaque extrémité, on peut embrasser en un même coup d'œil l'ensemble de ce panorama flamboyant, probablement unique au monde, comme l'est d'ailleurs l'architecture de la ville sacrée. Tout le monde cannait ces pièces montées, imita! ions de monuments célèbres ou représentations d 'éd i fices imaginaires qui alternent, dans nos grands feux d'artifice, avec les moulins, les chandelles romaines et lesbouquets de fusées. Eh bien, c'est une de ces « pièces montées )) qu'on a ainsi sous les yeux pendant plusieurs heures , mais avec cette différeiice qu'ici la pièce montée est une simple illumination de la réalité et qu'elle s'étend en ligne ininterrompue sur plus d'une lieue de longueur.

De Bénarës je me dirigeai sur Lucknow, la capitale de rOude. Celait repasser en une fois de Tlnde brahmanique dans Flnde mahomélane. L'Oude, en effet , est le dernier royaume musulman tombé sous la coupe des annexions anglaises; il forme aujourd'hui une simple province de Tempire anglo-indien, avec un territoire à peu près égal à la moitié de FAngleterre et une population double de la Belgique. Le dernier souverain, qui vit encore aujourd'hui à Calcutta dans une pompeuse captivité, fut déposé en 1856 pour misgovernment, tel est du moins le considérant de la sentence que lui infligea le gouvernement de la Compagnie. Ce petit despote n'en était pas moins fort populaire parmi Taristocratie militaire de son royaume, et Ton a toujours considéré la suppression de cette principauté comme une des fautes du gouvernement anglo-indien qui .amenèrent l'explosion de Tannée suivante.

Il ne faut pas longtemps pour s'apercevoir qu^on n'est pas à Lucknow dans le milieu de Bénarès. Plus de brahmanes gros et gras , de taureaux sacrés , de fresques idolâtres, de sanctuaires fantastiques, de lingas obscènes ; mais une cité presque mauresque aux rues longues et droites, aux maisons basses et serrées, qui commencent invariablement par des échoppes saillantes, se continuent par des colonnades, des balcons ventrus et des fenêtres grillées, pour se terminer par des toits en terrasses. Pas de

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femmes sur la voie publique. Une population relativement propre, en turbans de couleur et en calottes brodées, ne se gênant guère pour jeter sur TEuropéen de passage des regards de défiance et même d'hostilité : Lucknow est une des villes qui, à tort ou à raison , possèdent une des réputations les plus mauvaises de Tlnde.

D*ailleurs, ce n'est pas la ville indigène qui est la principale attraction de Lucknow. La capitale de rOude est une cité relativement moderne, fondée au siècle dernier par Asaf-ul-Daulah , qui, après s'être rendu virtuellement indépendant de Tempire mogol, substitua cette nouvelle capitale à son ancienne résidence de Faizabad. Mais les princes de rOude avaient la manie de la bâtisse , et , naturellement, leurs courtisans ne pouvaient mieux faire que de marcher sur leurs traces, si bien que les environs de la cité proprement dite sont couverts de palais , de jardins, de tombeaux et de mosquées exhibant parfois des lignes élégantes et sévères , mais plus souvent empreintes du mauvais goût propre aux époques de décadence, et, malgré leurs proportions grandioses, dénuées à la fois de grâce dans le détail et d'harmonie dans Fensemble. L'influence de l'Europe s'y fait déjà fortement sentir, mais pour aboutir à un bizarre mélange d'architecture mauresque et de style renaissance.

Je citerai notamment le Kaiser Bagh , palais du

dernier roi, achevé en 1850, après avoir coûté environ vingt-cinq millions de francs. On Ta surnommé un Louvre de sîuc, parce qu'il se compose d'uA énorme carré formé par quatre lignes de constructions monumentales avec un grand square au centre. Mais c'est à peu près le seul trait de ressemblance qu'il comporte avec Tancienne demeure des rois de France, car, par la coloration criarde de ses façades, il a plutôt Tair d'un de ces gâteaux d'apparat qu'on voit étalés aux vitrines des con6seurs. Je ferai la même observation pour le Chantar Manzil, un entassement de dômes surmontés de parapluies, qui servait de sérail au dernier roi , ainsi que pour une compilation de colonnades, d'arches et de minarets qui , édifiée sous le nom de Kaiser Pasund par le ministre du même souverain, semble viser à une synthèse de tous les styles connus sur la surface du globe.

Le grand Imambara, où se célébrait autrefois la fête du Moharum, est d'une construction plus originale, et il ne manque même pas d'une certaine grandeur quand l'œil se promène du dehors sur la longue ligne de ses minarets et de ses kouhhas; il est vrai que, bâti en 1784, il est d'un style moins altéré par l'influence étrangère.

L'édifice qu'on est le plus étonné de trouver ici , c'est peut-être le palais appelé laMartinière, d'après le nom de son premier propriétaire. Le général

Martin était un Français né ^ Lyon dans la première moitié du dix-septième siècle , qui arriva dans Tlnde comme simple soldat à la suite du fameux Lally. Sa carrière peut être prise comme exemple des fortunes étonnantes qu*à cette époque les aventuriers pouvaient réaliser chez les princes de Tlnde. Passé dans Tarmée anglaise après la prise de Chandernagore , il occupait le poste de capitaine quand il entra au service des rois d'Oude , où en quelques années il amassa des richesses colossales. C'est alors qu'il se bâtit, sur les bords d'un tank isolé, celte étrange habitation qui , par ses terrasses , ses pavillons et ses statues, semble une caricature de Versailles. Comme il craignait qu'après sa mort le roi d'Oude ne s'appropriât ce palais avec le sans façon des souverains orientaux , il eut Tidée de rendre la localité inviolable , même pour le plus despote des musulmans , en se faisant élever un tombeau dans le souterrain où il repose encore aujourd'hui sous un sarcophage de marbre. Il fit, du reste, le meilleur usage possible de sa succession, qu'il consacra par testament à fonder trois collèges , l'un à Lyon , les deux autres , qui existent toujours sous le nom de la Marlinière, à Lucknow et à Calcutta.

Tous ces palais de Lucknow ont en outre un grand intérêt historique par le rôle qu'ils jouèrent dans l'investissement, la prise, le ravitaillement et la défense de cette place durant l'insurrection de 1857.

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Je n'ai pas à raconter en détail comment, aux premiers symptômes avant-coureurs du soulèvement, le Commissaire de Lucknow, sir Henry Lawrence, rassembla la petite colonie européenne dans les retranchements élevés à la hâte autour de la Résidence ; comment le 29 juin, à la suite d'une sortie imprudente, une partie des auxiliaires indigènes passa aux révoltés avec ses drapeaux et ses canons; comment enfin quinze cents soldais avec plusieurs centaines de femmes et d'enfants tinrent en échec pendant plu^ sieurs mois derrière leurs frêles remparts un nombre d'assaillants dix fois plus considérable. On peut s'imaginer les tortures morales et physiques des pauvres créatures enfermées avec les malades dans les souterrains de la forteresse improvisée, au milieu du fracas causé par les détonations incessantes du canon, l'explosion des obus, l'écroulement des murs et les cris des blessés. D'autre part, l'épouvantable tragédie de Cawnpore ne pouvait laisser aucun doute aux assiégés sur le sort qui leur était réservé, s'ils tombaient vivants entre les mains d'un ennemi sans pitié comme sans foi. Sir Henry Lawrence était mort, atteint dans sa chambre par un éclat d'obus dès les premiers jours du siège. Les assiégeants se rapprochaient graduellement de la place ; le choléra et la variole emportaient chaque jour de nouvelles victimes, et les provisions commençaient à manquer, Vers la fin de septembre^ tout espoir semblait perdu^

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quand un jour la femme d'un sergent écossais s'écria tout à coup qu'elle entendait la cornemuse. D'abord on la crut folle, mais bientôt une canonnade rapprochée annonça l'apparition d'Havelock et de ses redoutables highlanders, Havelock ne réussit toutefois qu'à s'ouvrir un chemin à travers les lignes ennemies, et bientôt lui-même partagea Tinvestissement de la garnison ; mais celle-ci, renforcée et ravitaillée, sentit renaître sa confiance et son énergie. Ce fut seulement dans le milieu de novembre que sir Colin Campbell parvint enfin à dégager Lucknow, après quatre journées de lutte où il dut successivement prendre d'assaut chacun des édifices qui s'étendent entre la Résidence et l'extrême limite du faubourg. Ce fut une lutte acharnée, où l'on ne se fit quartier de part ni d'autre. Enfin le général anglais fut assez heureux pour ramener en sûreté à AUahabad les survivants de ce siège de cinq mois.

Aujourd'hui , à part quelques villas en ruine , les dégâts sont à peu près réparés partout, sauf à la Résidence, qu'on a laissée dans son état primitif pour servir à la fois de leçon et d'exemple. La leçon, c'est le châtiment de l'imprévoyance qui seule rendit possible les succès de l'insurrection; l'exemple^ c'est le souvenir de la fermeté et de la vaillance avec lesquelles une poignée d'Européens sut résister^ comme dans la grande journée des Thermopyles, a toute une armée d'Asiatiques. Sans doute l'Angle-

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terre avait commis de grandes fautes dans les Indes, mais Tinsurrection de 1857 les lui a fait chèrement payer, elle sang-froid, la persévérance, la vigueur qu'elle a su déployer alors , sous le coup des plus graves désastres et au milieu des circonstances les plus défavorables, Font certainement rendue digne de ressaisir et de garder Tempire de Tlnde. Je ne connais pas dans toute l'histoire moderne un autre exemple d'une pareille crise où tous les personnages soient si bien restés à la hauteur de leur tâche, et le plus bel éloge que Ton puisse faire de la nation britannique, quelles qu'aient pu être les erreurs de ses gouvernants, c'est de rappeler comment tous les Anglais, mêlés aux événements de 1857 dans l'Inde, semblent avoir individuellement mérité la modeste, mais éloquente épitaphe, qui orne, dans le cimetière de la Résidence, la simple tombe de Théroïque Lawrence :

CI-GIT HENRI LAWRENCE QUI ESSAYA DE FAIRE SON DEVOIR PUISSE LE SEIGNEUR AVOIR MERCI DE SON AME NÉ LE 25 JUILLET 1806, MORT LE A JUILLET 1857 1

Tout plein encore de ces tristes et glorieux souvenirs, je me rendis le 9 à Cawnpore, où quelques heures suffisent pour accomplir le pèlerinage historique au camp de IVheeler, au ghaut du massacre et an

puits de Nana Sahib. C'est ici que s'est passée une des tragédies les plus poignantes de Thistoire moderne, the taie of Cawnpore, Par ses horreurs mêmes, elle affaiblit presque Tadmiration produite par la conduite des Anglais à Lucknow, car elle montre que les assiégés de cette dernière ville, en poursuivant leur résistance à outrance, se bornaient en somme à choisir de deux morts la moins terrible en même temps que la moins inévitable. Quand éclata la révolte, sir Hughes Wheeler, qui commandait à Cawnpore, se retira avec deux cents soldats el une population civile de sept cent cinquante hommes, femmes et enfants, dans une couple de bungalows fortifiés à la hâte, et là, avec quelques canons, il tint en échec, comme à Lucknow, plusieurs milliers de rebelles commandés par le trop célèbre Nana Sahib, qui, sous des apparences ouvertes et hospitalières, cherchait depuis longtemps une occasion de venger ses griefs personnels contre le gouvernement anglais.

Le 26 juin, réduit à toute extrémité par vingt jours de siège, non moins qu'effrayé par la diminution rapide de ses approvisionnements , le vieux général se laissa prendre aux propositions de son ancien allié, qui lui offrait d'autoriser et même d'assurer la retraite de la garnison, si elle consentait à évacuer le cantonnement. Mais à peine s'étail-elle embarquée, avec les femmes et les enfants sur les bateaux que Nana Sahib lui avait fait préparer au

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bord du Gange, que des deux rives un feu roulant de mousqueterie fut traîtreusement dirigé sur les embarcations. Quatre hommes seulement parvinrent à s'échapper ; les autres furent massacrés sur place ou, pis encore, ramenés en captivité pour voir prolonger leur agonie de quelques jours. Le 15 juillet, comme Tarmée vengeresse s'avançait sur Cavimpore, Nana Sahib, soit qu'il espérât enlever aux Anglais leur principale raison de marcher en avant à tout prix pour sauver leurs prisonniers, soit que, se sentant perdu, il ne voulût pas disparaître sans une atroce vengeance , donna froidement Tordre de massacrer les captifs. Les hommes furent immédiatement fusillés sur la grande route ; quant aux femmes et aux enfants qui, au nombre d'au moins deux cents, étaient entassés dans un étroit bungalow, leur fin fut plus horrible encore. Des volées de coups de fusil furent d'abord tirées au hasard par les fenêtres et par le toit; puis, une bande de forcenés, ivres de rage et de luxure, se rua à l'intérieur pour achever l'œuvre des balles. Mais il faut jeterun voile sur ces horreurs. Comme l'écrit M. de Valbezen dans sa consciencieuse histoire de cette insurrection, u jamais chrétiennes, dans le cirque de Rome, ne furent livrées à de plus féroces bêtes » .

Quand le soir mit fin au carnage, IVana se commanda une nautch qui dura une partie de la nuit, et le lendemain malin cadavres et mourants furent

jetés pêle-mêle dans un vaste puits où les premiers Anglais qui pénétrèrent dans le retranchement trouvèrent une masse confuse et méconnaissable de vêtements ensanglantés, de cheveux épars et de membres humains. On conçoit rinexfinguible soif de vengeance que la vue ou même le récit d'un pareil spectacle dut jeter dans le cœur des Anglais, et s'il y a quelque chose de surprenant, ce n'est pas qu'à leur tour ils aient commis quelques excès dans Tardeur de la répression, c'est qu'ils n'en aient pas commis davantage encore. Des cruautés inutiles ne sont jamais justifiables, mais je laisserai le soin de leur jeter la première pierre aux gens assez sûrs d'eux-mêmes pour répondre qu'ils n'en auraient pas fait autant.

Aujourd'hui, une église monumentale, ornée de dalles commémoratives, s'élève sur l'emplacement des bungalows où se passa le premier acte de la tragédie, et une haie de deux cents mètres carrés marque la ligne du retranchement qui protégeait seul cette faible forteresse. De là, un sentier qui longe le fond d'un ravin asséché mène au Slaughter ghautj a l'embarcadère du Massacre w ; c'est une plage aride et solitaire, bordée d'un petit temple hindou aujourd'hui déserté par les fidèles et condamné à disparition prochaine, sous la double action du Gange qui ronge sa base et d'un figuier sacré qui lézarde ses murs. Enfin, sur l'emplacement du puits

qui renferme encore les restes mélangés des dernières victimes, on a élevé une sorte de haute balustrade en gothique fleuri, — un style peu en harmonie avec l'impression lugubre et encore fraîche des souvenirs qu'il encadre. Au centre s'élève un piédestal avec cette inscription : a Consacré à la tt mémoire d'une nombreuse troupe de chrétiens, (c consistant surtout en femmes et en enfants, qui tt furent cruellement massacrés près de ce lieu par tt les complices du rebelle Nana Dhoundou Punth u de Bilhour, et jetés, morts et mourants, dans le tt puits ci-dessous, le 15* jour de juillet 1857. »

Qu'on soit Anglais, Belge, Français ou Russe, à la lecture d'une pareille inscription et sur le théâtre même d'un drame qui fait encore frissonner aujourd'hui, tous ceux qui ont du sang blanc dans les veines comprennent instinctivement qu'ils appartiennent à une même patrie, et, devant ce lugubre épisode de la lutte qui se poursuit depuis Torigine des temps historiques entre TEurope et TAsie, je défie bien chacun de nous de ne pas sentir en soi quelque chose de plus terrible que la haine de liation à nation : la vraie haine de race. C'est en vain que le ciseau de Marochetti a placé sur le couronnement du cénotaphe la statue de TAnge de la Miséricorde : on ne quitte certainement pas cette sinistre margelle meilleur qu'on n'y est venu. Les Anglais ont raison de fermer aux indigènes l'accès

du lieu : il y a là trop de sang entre les deux peuples.

Plus mélancolique peut-être, mais moins âpre, est l'impression laissée par le petit cimetière qui, consacré par l'initiative privée dans un coin du jardin avoisinant, précéda Térection du monument expiatoire. Des fleurs cultivées par un jardinier natif s'y épanouissent librement au soleil, et des oiseaux y nichent dans des cyprès et des mélèzes où la brise se joue avec un murmure qui doit rappeler aux victimes endormies^ans la paix du tombeau les bruits familiers de leur patrie lointaine.

Le lendemain j'arrivai à Agra par un embranchement de TEst indien qui, après avoir quitté le Gange près de Cawnpore, continue sa route vers le nordouest, sur la rive gauche de la Jumna. Je ne connais dans rinde aucune ville dont l'approche soit aussi monumentale. Au moment d'entrer dans la station d'Agra, on voit se dérouler sur les bords de la Jumna une longue ligne de minarets et de dômes, commençant par l'incomparable silhouette du Taj pour se terminer aux tombeaux qui bordent le cours supérieur de la rivière. Au centre s'élèvent les hautes murailles du Fort qui, par-dessus ses créneaux arrondis , laisse apercevoir les flèches dorées de ses kiosques et les coupoles marmoréennes de ses palais. Si ensuite on pénètre dans cette forteresse par la p^rie qui donne sur l'intérieur de la

ville, on est assez désenchanté de n'apercevoir que les lourdes casernes du quartier européen ; mais il faut se rappeler que cette enceinte a presque deux kilomètres de tour, et, dès qu'on a franchi les premières terrasses, on voit apparaître dans toute son étendue Fassem Mage des monumen-s qui formaient la résidence du grand Akbar et de ses successeurs. D'après mon impression, ce palais surpasse même le fort de Delhi, ne fût«ce que par Télégance des galeries et des pavillons qui dominent ici le cours de la Jumna. On ne doit à^kbar que la partie du palais bâlie en grès rouge, d'un style plus sévère, distingué par la substitution de consoles hindoues à Tarche mauresque. Mais dans les constructions de ses successeurs c'est le marbre qui domine, incrusté de fleurs en jaspe, cornaline, lapis-lazuli, absolument identiques avec les mosaïques florentines. On prétend que l'importation de cet art est dû à un Français, Austin de Bordeaux, qui fit fortune à la cour de Shah Jehan dans la première moitié du dix-septième siècle. Près du palais proprement dit s'élève la Moti-musjld , la mosquée perlée, qu'on ferait mieux d'appeler la perle des mosquées, bien que sa façade de grès rouge ne laisse guère soupçonner les splendeurs de son intérieur. Elle se compose d'une immense cour bordée sur trois côtés par une galerie couverte, et sur le quatrième par un préau dont le plafond, surmonté de trois coupoles, repose sur

vingt-quatre arches de style mauresque » — le tout dans un marbre du blanc le plus pur. Je ne connais pas de monument où tant de simplicité s'unisse à tant de grandeur. Mieux que dans nos églises gothiques, dont le demi-jour peuplé de fantômes convient aux sombres mythes du Nord, c'est bien dans un pareil sanctuaire, éclatant de marbre et d'azur, que Tesprit, pénétré par Tinfini, se sent emporté vers les régions les plus sereines et les plus épurées du sentiment religieux.

Mais la merveille d'A^ra, sinon de Tlnde, c'est le Taj, le célèbre monument d'amour conjugal où Shah Jehan repose à côté de la belle Moumtaz. Je pourrais en redire les moindres dimensions, le prix auquel on évalue sa construction, le nombre de ses terrasses, de ses minarets et de ses coupoles, la forme de ses arches, le dessin de ses cloisons et le nom de ses ornements; mais je ne commettrai point un pareil*sacrilége. Le Taj doit se voir et se sentir ; il ne peut ni se décrire ni se dépeindre. On Ta appelé tour à tour un poëme, un rêve de marbre, un château bâti dans Tair avec de la rosée et des rayons de soleil. Ces épithètes ne sont pas exagérées si Ton veut rendre le parfum de (lardiesse et d'élégance qui, à la vue de ce chef-d'œuvre, m'a fait comprendre pour la première fois la poésie de la pierre.

Je visitai le Taj dans diverses circonstances pen-

dant mon séjour, et je me demande encore s'il doit être vu de préférence au grand soleil, quand, après avoir franchi un portique de grès rouge, on le découvre soudain, au bout d'une longue avenue de cyprès, comme un bloc de neige taillé dans Tazur profond du ciel, ou à la clarté blafarde de la lune, lorsque , se découpant sur les masses sombres de la verdure et du ciel , il se dresse comme un transparent d'albâtre éclairé par quelque flamme intérieure.

Agra est un excellent centre d'excursions dans les domaines classiques de la civilisation mogole. Un des sites les plus intéressants à visiter dans les environs est certainement la ville de Futtipore-Sikhri, capitale du grand Akbar, qui fut bâtie et abandonnée dans l'espace de cinquante ans.

Quel gaspillage du travail humain dans toutes ces créations des Mogols ! On ne peut errer dans la campagne, aux abords d'Agra ou de Dfelhi, sans bientôt discerner sur Thorizon monotone de la grande plaine hindoustanique quelque massif de lignes sombres , formé par une enceinte fortifiée d'où émergent de hautes tours, des toits en terrasse, des dômes de diyers styles, des chapiteaux ornementés et des minarets aux pointes dorées. Vous cherchez une porte ou au moins une brèche pour pénétrer dans ce que vous croyez peut-être une cité riche et populeuse. Vous feriez mieux de rester au dehors avec

votre illusion; car, une fois le rempart franchi, vous n^avez plus devant vous qu'un de ces sépulcres blanchis dont parle TEcriture. Les broussailles ont envahi les cours où piaQait autrefois la brillante escorte des princes ; des tigres logent dans les harems, et les serpents nichent sous les trônes de marbre. Les palais sont encore debout, et telle est même leur force de résistance que, n'éiait l'indéniable moisissure des siècles, on les croirait bâtis de la veille. Mais les maisons ont disparu avec les habitants; ou bien, si Ton trouve encore quelques demeures humaines parquées sur un terrain vague de la vaste enceinte, c'est un groupe de huttes en pisé et en chaume, basses et sales, dont les misérables occupants ne savent même plus le nom de leurs prédécesseurs. Je ne connais rien de mélancolique comme ces villes désertes de THindoustan qui n'ont jamais été détruites, mais qui, créées par un caprice de despote, ont dû à un autre caprice la fin de leur éphémère existence.

Futtipore-Sikhri renferme peut-être les monuments les plus complets et les plus purs du slyle hindou ou mogol. S'il faut en croire la tradition, Akbar se décida à fonder &ur cet emplacement une ville qui couvrait plus de deux lieues carrées, pour commémorer la naissance de son fils, attribuée à rintercession d'un pieux faquir, Salim Chishii, qui habitait le rocher de Futtipore, et ce fut également

pour ne pas déplaire au saint homme, ennuyé par le voisinage d*une grande ville, qu*il résolut de transférer à Agra le siège de son gouvernement, ainsi que toute la population de sa nouvelle capitale. Quoi qu'il en soit, Futtipore-Sikhri est toujours debout pour montrer à quelles inutiles prodigalités peut conduire en Orient une simple fantaisie de souverain. Et cependant ce despote était encore le plus tolérant, le plus éclairé et le plus sage de tous les empereurs qui, depuis la première invasion mahométane, ont tenu en main les destinées de THindoustan !

Futtipore-Sikhri, ou du moins ce qu'il en reste, c'est-à-dire le palais proprement dit, est moins une ville ruinée qu'une ville abandonnée, tant la pierre dont elle bâtie — un grès rouge caractéristique des constructions d'Akbar — a su résister aux injures du temps, sinon des hommes. Elle s^élève au sommet d'un plateau qui permet à la vue d'embrasser une immense étendue de campagnes plates et cultivées, mais d'apparence peu peuplée, parsemée de tombeaux et de ruines informes.

Le monument le plus remarquable dans l'intérieur du palais, c'est la grande mosquée où la tombe de Salim Chishti se dresse au centre d'un rectangle formé par des cloisons de marbre à jour, du travail le plus délicat et le plus précieux ; on dirait des panneaux de dentelle. La mémoire du saint est tou-

jours un objet de grande vénération, et plusieurs de ses descendants qui ont le privilège d'être enterrés dans Tenceinte vivent encore parmi les villages des environs; ce futTun d'eu& qui nous servit de guide. Sous les murs de la mosquée se voit un tank circulaire, aux eaux verdâtres et nauséabondes, où, pour quelques pièces de cuivre, des gamins du pays plongent d'une hauteur de soixante-dix pieds comme une troupe de gigantesques grenouilles. Parmi les autres curiosités du lieu, il faut citer la maison de Birboul, favori hindou de Fempereur, aussi remarquable par la finesse des détails que par le grandiose de Tensemble; on Ta comparée avec raison à un édifice cyclopéen passé par les mains d'un sculpteur chi-» nois; puis la maison de la k dame chrétienne » , une Portugaise qu'on suppose avoir été une des femmes de l'éclectique Akbar ; on y voit des restes de fresques où Ton croit retrouver, contrairement à tous les préjugés musulmans, des épisodes de la mythologie hindoue et même une représentation dé l'Annoncia'' tion, — le tt Trésor îî ; une espèce de labyrinthe où les savants veulent simplement voir l'enlrée secrète du trésor, mais où une légende prétend qu'Akbar Jouait à cache-cache avec ses femmes, dans un costume des plus simples; enfin la a chambre du conseil privé » , une sorte de pavillon flanqué intérieurement de cinq piliers fantastiques, Tun au centre^ les autres aux quatre coins, où l'on soutient que

remperèur se perchait respectivement avec ses quatre principaux ministres pour discuter les affaires de rÉtat, ei le Panj Mahalj une superposition de cinq étages en retrait ornés de colonnades et terminés par un petit kiosque incroyable de hardiesse et d^élégance. Toutes ces constructions, du reste, où le pilastre des hindous se marie à Tarche des mahométans, et les figures géométriques des seconds aux ornements fleuris des premiers, caractérisent le système général d'Akbar qui entreprit de fondre en une seule nationalité la race conquérante et la race conquise. Sans abandonner ouvertement le culte du Prophète, il alla jusqu'à établir, sous le nom emphatique de ce divin monothéisme ?) , une religion nouvelle, où, tout en conservant les formes du mahométisme, il introduisait des pratiques empruntées aux hindous, aux guèbres et aux chrétiens.

Après avoir constaté à Futtipore-Sikhri Tinfluence du style hindou sur Tarchi lecture mahométane, j'étais assez curieux de constater Tinfluence du style mahométan sur Tarchitecture hindoue dans le fameux temple cruciforme construit près de Mattra par ce rajah Man Singh, qui fut le disciple et le confident d'Akbar. Mattra, du reste, avec son district qu'on a appelé la Palestine des hindous, vaut bien une visite de vingt-quatre heures, tant pour ses rapports avec la naissance et les exploits du dieu Chrislna

que pour le nombre/ le pittoresque et Télégance de ses sanctuaires.

P'Agra on peut gagner Mattra parle chemin de fer ; mais, comme le trajet prend au delà de six heures, il est bien préf^able de s'y rendre par la poste, qui, avec de bons relais, vous fait franchir en quatre ou cinq heures cette distance de trent-cinq milles. Nous partîmes à trois heures, dans une voiture qui avait été envoyée à mon compagnon , sur un simple mot de recommandation, parles Seth, banquiers hindous de Mattra, qui passent pour les Rothschild delà province. Après avoir dépassé à Sicundra le tombeau d'Akbar, — beau mausolée de grès rouge qui s'élève en une succession de terrasses flanquée d'une arche monumentale et terminée par une balustrade ou plutôt par une cloison de marbre à jour d'un travail exquis, avec des kiosques aux quatre coins , nous croisons les premiers cossminars , sortes de gigantesques lingas élevés par Tempereur, de distance en distance, sur la route d'Ajmire, pour rappeler un pèlerinage qu'il fit dans cette dernière ville avant la naissance de son fils : on voit qu'Akbar prenait au sérieux son éclectisme religieux. La route se poursuit le long de la grande trunk road qui réunit Calcutta à Peshawar, le long d'un pays plat et fertile, mais dont la monotonie est à peine relevée çà et là par ua village en pisé ou par un camping ground; on donne ce dernier nom à des terrains vagues que le gouvernement

fait maintenir en friche le long des routes principales pour servir au campement des troupes en marche. Il faisait nuit quand nous arrivâmes dans les cantonnements de Mattra, où nous reçûmes l'hospitalité chez le député-magistrat du district. Les magis" tratSy qu'on nomme aussi collecteurs, sont des fonctionnaires qui correspondent aux sous-'préfets de France, mais avec celte différence qu'à leurs fonctions purement administratives ils ajoutent la collection des impôts et l'administration de la justice. On conçoit les services que peut rendre dans une pareille position un Anglo-Indien intelligent et actif* Notre hôte de Mattra, qui joignait la science de l'archéologie au talent de l'administrateur, ne pouvait trouver un théâtre plus digne de son activité. Après avoir puhlié, il y a trois ans, une description complète de son district, il s'était mis courageusement à assainir et à embellir son chef-lieu, qui, comme toutes les villes hindoues, avait besoin d'un Haussmann. Non content dé travailler sans relâche à la réparation des anciens monuments, il favorisait encore k taille des pierres, cette spécialité de Mattra, par la construction d'édifices nouveaux, tels qu'un musée où il comptait étaler les beaux résultats de ses fouilles et un d«Ahuhgalow) où, pour une roupie par tête, les voyageurs de passage pourront dormir à l'abri de m'erveilles artistiques assez rares dans ce genre de constructions.

L'argent ne manque jamais dans Tlnde à un administrateur énergique. Le gouvernement, en effet, qui, en théorie, ignore sagement les différents cultes de Tlnde et se borne à subsidier les chapelains des troupes européennes, n'en délie pas moins assez aisément les cordons de sa bourse, lorsque, sous prétexte d'archéologie, on lui demande des subsides pour la réparation ou Tentretien des monuments religieux, à quelque secte qu'ils appartiennent. D'autre part, les riches indigènes ne refusent jamais de contribuer, souvent dans d'énormes proportions, aux œuvres de piété ou de bienfaisance qui semblent de nature à leur attirer les bénédictions de la postérité, surtout quand ces œuvres leur sont recommandées par quelque agent du pouvoir. Enfin, en ce qui concerne spécialement Mattra, cette ville, qui, à part la taille des pierres, a pour unique industrie de vivre de ses innombrables pèlerins, passe pour une des plus riches de THindoustan, et, grâce à son octroi, fournit d'iné-» puisables ressources à une municipalité élective, mais complaisante, comme toutes les municipalités de l'Inde.

La ville de Matlra, qui renferme une soixantaine de mille âmes, est une des cités leâ plus propres que j'aie rencontrées dans l'Inde; ses rues sont pavées de dalles artificiellement cannelées pour empêcher ks chevaux de glisser, et sont bordées

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de bouliques et de temples ; ces derniers s'élèvent généralement au centre d'une cour intérieure communiquant avec la rue par un escalier que surmonte un portique en pierre sculptée d'un effet fort élégant. On compte du reste dans le district plus de cinq mille temples, sanctuaires et chapelles, presque tous dédiés à Christna. Ces édifices sont d'origine récente; en effet , tous les anciens temples, et notamment la grande pagode de Mattra, une des plus célèbres de Tlnde, furent renversés par le fanatique Aurengzeb qui éleva deux gigantesques mosquées sur leurs ruines; mais, par un juste châtiment, toutes deux tombent aujourd'hui en ruine, faute de musulmans pour y pratiquer leur culte, tandis que les sanctuaires de Christna se sont partout relevés , plus nombreux et plus riches. De patientes fouilles, exécutées autour de la mosquée principale , ont fait découvrir sous une première couche de débris hindous une autre couche de sculptures bouddhistes; ainsi s'est refaite peu à peu l'histoire religieuse de Mattra, comme sous le marteau des géologues se refait, strate par strate, l'histoire de la terre. Mat-> ira était, du reste, connue des Grecs sous le nom de Methora, et quelques-unes des sculptures bouddhistes révèlent incontestablement une influence hellénique, dans l'altitude des personnages, la coupe . des vêtements et le choix des sujets. Il est probable que Mattra était déjà un lieu saint avant l'établisse-

ment du bouddhisme, mais c*est en vain qu*on chercherait dans le sol les traces de celle période reculée; car il parait que les Aryens ne bâtissaient pas de monuments; ils se contentaient d'écrire des livres, comme les Védas, qui survivront probablement aux édifices de leurs successeurs.

Quoi qu'il en soit, chaque montagne, chaque village, chaque bois, chaque ghaut se rattache dans le district à quelque épisode de la vie de Christna. Ici, une petite chapelle qui s'élève au milieu des jardins rappelle l'endroit où il fut mis furtivement au monde dans les ténèbres de la nuit; là, les eaux de la Jumna s'abaissèrent pour lui permettre de passer à sec dans les bras de son père putatif. Voilà le vil* lage où il grandit au milieu des troupeaux, jouant avec les petites laitières qui devinrent bientôt Tobjct de ses premières amours et stupéfiant ses parents adoptifs par des merveilles d'agilité et de force qui font songer aux exploits d'Hercule. C'est de ce rocher qu'il précipita Tusurpâteur Kansa, et c'est sur les bords de ce ghaut qu'il se reposa après avoir tué le tyran.

L'incarnation de Vishnou au sein d'une famille d'origine royale, la nécessité de celer sa naissance par suite de la prédiction faite au tyran Kansa» qu'un jour cet enfant s'installerait sur son trône usurpé, la fuite de Christna qui fut élevé secrètement au milieu des troupeaux dans la maison d'un berger, enfin un

inutile massacre des innocents, perpétré par Kansa sur tous les nouveau^nés du royaume qui se trouvaient dans les conditions d^âge indiquées par la prophétie, — tous ces détails, sans compter le nom môme deChristna, rappellent d'une façon frappante les circonstances dont TEvangile a entouré la naissance du Christ. Aussi les partisans des deux religions se sont-ils emparés de cette coïncidence pour s'accuser mutuellement de plagiat. On conçoit que je ne m'aventure pas à la légère dans une controverse aussi scientifique. Je dirai seulement que, d'une part , le nom de Christna figure déjà dans le poëme épique du Mahabarata, écrit quelque quatorze siècles avant notre ère ; mais, d'autre part, les détails de la légende qui complètent la ressemblance des deux figures peuvent parfaitement ne s'être formulés qu'à une époque bien postérieure à la naissance du Christ; sous l'influence des traditions occidentales.

On conçoit le respect de la vie animale qui doit prévaloir dans un centre aussi vivace de l'hindouisme. Les singes sont ici encore plus nombreux et plus malfaisants qu'à Bénarès, au point que les habitants eux-mêmes ont sérieusement demandé aux autorités britanniques, non de détruire, ce qu'on leur eût sans doute accordé avec empressement, mais simplement de déporter, en tout bien,' tout honneur, ces hôtes aussi incommodes qae

sacrés. Des pigeons sauvages picorent impunéjnent sur rétabli des marchands de poteries; de vertes perruches nichent sous les corniches des temples, et de petits écureuils qui foisonnent parmi les arbres des routes se laissent presque écraser sous les pieds des chevaux. Enfin, aux portes de la ville, un placard du gouvernement défend aux Européens de chasser entre Mattra et Bindrabun.

Bindrabun, qui est à cinq milles de Mattra, est moins une ville qu'une collection de temples. On y remarque, entre autres, une pagode récemment élevée par la famille des Seth sur le plan suivi dans l'architecture religieuse du Sud. Bien qu'assez petite, elle n'en a pas moins coûté quarante-cinq lakhs ( plus d'un million de francs), sans compter les revenus des cent villages qu'on lui a constitués en dotation. Mais l'édifice le plus célèbre, c'est sans contredit le temple cruciforme bâti à la fin du seizième siècle par Man Sing, rajah d'Amber. Il a la forme d'une croix grecque, — la nef, ainsi que les deux transepts, ayant chacun cent pieds de long. Le sanctuaire dédié à Christna est séparé du chœur proprement dit par une cloison de pierre percée de portes. Les piliers sont du style hindou le plus riche et le plus pur; mais à mi-hauteur court une sorte de galerie formée par des arches mauresques; enfin, la voûte est en ogive, comme dans nos cathédrales gothiques , achevant ainsi d'unir dans un ensemble

singulièrement harmonieux Tarchitecture de trois races et de trois religions. Cet édifice, unique dans rinde, est un des plus intéressants que puisse souhaiter un archéologue, et il'serait vraiment fâcheux que le gouvernement lésinât sur les quelques mille roupies nécessaires à sa complète restauration.

Une petite ligne, construite dans les conditions les plus économiques, réunit Mattra à TEst indien, par où je gagnai Delhi le jour suivant. De la gare qui avoisine Fenceinte de la vieille capitale mongole, je me fis directement conduire au camp anglais, où lord Napier avait bien voulu m'offrir l'hospitalité. Ma tente était dressée dans un petit vallon solitaire, à quelque distance du quartier général, sous un repli de la petite chaîne basaltique, le Ridge, qui a joué un rôle si important dans le dernier siège de Delhi par les Anglais en 1857.

De la crête on découvre au loin la vieille cité découpant sur rhorizon lumineux ses tours, ses minarets et ses dômes, tandis que, dans la direction opposée, c'est à peine si Ton entrevoit les blanches draperies de quelques tentes disséminées sous les mimosas. Le soir, quand la lune inondait le paysage de ses mystérieuses clartés, on ne se serait guère douté que nous fussions ici entre un camp de soixante mille âmes et une cité de plusieurs cent mille habitants. Une fois que les trompettes des Gourkhas népaulais, mes voisins de camp, avaient

sonné la retraite répercutée dans le lointain par les clairons de chaque régiment, on ne percevait plus d autre bruit que le gloussement sourd de quelque chameau soupant sur les épines des acacias, ou le glapissement aigu des chacals qui errent la nuit à travers les tentes en quête d'une proie.

Quoi qu'on puisse en penser, cette vie sous la tente, si elle lasse à la longue, se retrouve toujours avec un certain plaisir, ne fût-ce que par contraste avec les habitudes plus raffinées de la civilisation moderne. L'existence des camps dans Flnde a du reste un caractère tout particulier et tout nouveau , même pour ceux qui ont pu acquérir en Europe quelque expérience delà vie militaire. Vous entrez ici comme dans une ville ouverte ; pas de grand'gardes, de sentinelles, de mots de passe ; à peine çà et là un écriteau portant les mots d' « entrée interdite î) , no thorough/arcy devant les allées réservées à Tusage du commandant en chef et de sa suite. Le chiflre des soldats, tant européens qu'indigènes, ne dépasse guère une vingtaine de mille; mais, avec Tinnombrable supplément de population civile que les armées traînent à leur suite dans Tlnde, ce chiflre est presque triplé, et, comme les précautions sanitaires exigent, surtout sous ce climat, qu'une pareille masse d'hommes soit considérablement disséminée, le visiteur doit trouver le chemin de sa tente dans un labyrinthe de trois lieues carrées. Du moins, en route

ne manquera-t-il pas de tableaux pittoresques, soit qu'il tombe sur un commissariat dont Tenceinte est encombrée de ballots, de mulets, de chameaux et d'éléphants rangés en bataille sous la surveillance de quelques cornacs déguenillés, soit qu'il traverse les nombreux bazars où, près de chaque régiment, se trouvent rassemblés, sous de petits hangars qui tiennent le milieu entre la tente et la hutte , les échantillons de toutes les marchandises, de toutes les professions et de toutes les races de rinde. — Mais quelle est cette odeur nauséabonde qui s'échappe d'un terrain vague ? Une nuée de vautours, qui semble présidée par un philosophe gravement perché sur ses longues échasses, nous avertit que les fossoyeurs naturels de Tlnde sont en train de dépecer le cadavre d'un chameau mort il y a quelques heures. Des hurlements attirent-ils notre attention, c'est une meute complète de chiens courants que le mess d'un régiment voisin entraîne avec lui dans ses changements de garnison. Voici un bataillon qui revient de la parade, musique en tête. Devant les rangs s'avancent le colonel et le major sur deux pur sang anglais, et entre eux deux amazones, probablement leurs femmes ou leurs sœurs, semblent partager la dignité sinon les soucis du commandement. Il faut avouer toutefois que c'est pousser un peu loin le respect des women's rights. Les Anglais ont le bonheur de posséder des femmes

habituées à s'associer à toutes les phases de leur existence , et c'est même là un indice indéniable de leur supériorité sur nous. Mais les choses de la guerre sont heureusement des occupations où la femme n'a rien à voir, en attendant que Thommci les répudie à son tour, et les régiments d'amazones appartiennent au passé, non à l'avenir. En résumé, je ne suis pas militaire ; mais si l'on veut mon impression sur les camps de. Delhi, c est qu'ils sont beaucoup trop charmants pour être sérieux. Presque tous les officiers ont leurs femmes près d'eux ; de là un certain luxe dans Taménagement des tentes, qui prennent une envergure démesurée; dans le nombre des domestiques, qui se multiplient d'une façon effrayante ; enfin dans l'organisation des mess, où Ton ne peut dîner qu'en habit noir et en cravate blanche.

Je diversifiai naturellement mon séjour du camp par de nombreuses visites à la ville, ainsi qu'aux ruines des environs.

Delhi est, d'après les archéologues, une des villes les plus anciennes du monde; elle en aurait été certainement une des plus considérables, s'il fallait en juger par les ruines ^ui n'occupent pas moins de sept lieues carrées autour de la cité actuelle. Mais il faut se rendre compte qu'il y a là les débris d'au moins sept Delhi successives. En eflet, il n'y a peutêtre pas de ville historique qui ait si souvent changé

d'emplacement, soit à la suite d'une mise à sac par un conquérant de passage, soit par le simple caprice d'un maître, désireux d'éclipser les construc» tions de ses prédécesseurs, ou simplement d'attacher son nom à une cité nouvelle.

La Delhi actuelle ne remonte qu'au règne de Shah Jehan, dans la première moitié du dix-septième siècle; mais les monuments érigés par cet empereur la mettent en état d'éclipser toutes les villes de Tlnde septentrionale, à l'exception d'Agra. Sa Djemmâ Musjid passe pour une des mosquées les plus grandioses de l'Inde, sinon même do l'Orient, et son Fort, ou plutôt les palais qu'il contient, révèle le complet épanouissement du style hindouslanique, qui naquit d'une heureuse combinaison entre l'art hindou et l'art musulman.

Le principal bazar ou Chandi Chouk, qui traverse toute la ville, consiste, par une exception peut-être unique en Orient, dans une rue longue et large, plantée d'arbres sur tout son parcours. Là se trouvent les boutiques de maroquinerie et de bijouterie qui sont de temps immémorial une spécialité de Delhi. Il parait cependant que le Chandi Chouk a beaucoup perdu de sa splendeur depuis que l'Angleterre a supprime jusqu'au fantôme de l'ancienne cour mogole. On sait que le dernier empereur, solennellement jugé et condamné pour avoir trempé tacitement dans la révolte des cipayes et dans le

massacre des Européens à Delhi même, fut déposé à la fin de 1857, et déporté aux îles Andaman. C'est donc ici que s'est passé l'épilogue, comme le pre- ' mier acte du drame qui ^illit mettre fin à la domination anglaise dans Tlndë.

On conçoit le prestige mystérieux que Delhi exerce sur les musulmans de l'Inde, quand on songe à l'éclat de ses souvenirs historiques, et à l'importance de son rôle dans les annales de la Péninsule ; c'est en efiet dans son voisinage que s'est décidé àquatre reprises le sort de THindoustan. Aussi était-elle naturellement désignée pour la récente cérémonie où, dans tout l'éclat de la pompe orientale et avec le concours de tous les princes vassaux, lord Lylton, le nouveau vice-roi, a solennellement proclamé la reine Victoria ce Impératrice de l'Inde » .

Des cinq ou six Delhi qui ont précédé la ville moderne, la plus intéressante m'a paru se trouver dans la forteresse du Rai Pithora, — le dernier représentant de la dynastie hindoue, — tant à cause de son antiquité qu'à raison de ses monuments, et notamment de son Koutoub Minard, la plus haute tour du monde, élevée, peu après l'invasion musulmane, par Koutoub Ud-Dîn-Aibouk. C'est moins une colonne qu'un faisceau de colonnes rayonnant du sommet vers la base, bien que d'en bas, par un étrange effet de perspective, le couronnement semble surplomber, sur tout le pourtour, la tète des observa-

teurs. La hauteur absolue de la tour dépasse deux cent quarante pieds ; des balcons circulaires la divisent en cinq étages y qui sont , les trois premiers en grès rouge, les deux autres en marbre ; enfin un escalier, qui s'élève en* spirale à Tintérieur, permet d'atteindre, sur la petite plate-forme du sommet, le point de vue le plus étendu et le plus complet dont j'aiejoui dans FHindoustan. Toutefois cette description ne peut rendre qu'imparfaitement Tétrange aspect de ce monument, qui est bien une œuvre digne d'un conquérant riche, puissant et barbare, visant au grandiose plutôt qu'au gracieux. Telles devaient être les constructions cyclopéennes, contemporaines de la légendaire Babel.

De Delhi je fis une pointe sur Jeypore, par une petite ligne qui réunira un jour Delhi et Agra à Bombay, en passant par les principaux États du Rajpoutana. Les Rajpoutes constituent encore aujourd'hui une des races principales de l'Inde. Les Aryens et les Mongols ne sont pas, en effet, les seuls peuples qui aient réussi à s'établir dans la Péninsule, côte à côte avec les populations tamiles refoulées vers le sud. A une époque assez obscure, les Sakias, ou Huns blancs, passèrent le bas Indus, et, sous le nom de Rajpoutes, occupèrent les territoires situés entre le Gange et le royaume de Mysore. Quand survinrent les invasions mahométanes, leurs clans avaient encore assez de vigueur originaire pour sur-

vivre à cette tourmente de cinq siècles, et si presque tous reconnurent la souveraineté nominale des Grands Mogols, ils n'en conservèrent pas moins jusqu'à nos jours une indépendance armée. Quelquesunes de leurs dynasties, comme les maharanas d'Oudeypore, ne consentirent même jamais à se mésallier avec les empereurs de Delhi , malgré les propositions de ces derniers. Il est vrai que les souverains d'Oudeypore veulent remonter jusqu'au soleil et à la lune. La dynastie de Jeypore , qui n'affiche pas de prétentions aussi exorbitantes, n'en retrace pas moins sa généalogie jusqu'à Rama, le roi légendaire de Tantique Aoudhya, et il est certain qu'elle a occupé le trône de Jeypore sans interruption depuis la fin du dixième siècle. Quand arriva la débâcle de l'empire mogol, Jeypore s'allia avec d'autres principautés rajpoutes pour secouer la suzeraineté musulmane ; mais ce ne fut que pour être ravagée par les Pindaris et rognée par les Mahrattes, tant qu'enfin, au commencement de ce siècle, le gouvernement anglais mit un peu d'ordre dans les affaires de l'Inde centrale. Depuis cette époque, la principauté a joui d'une paix profonde, et l'on peut ajouter, d'une prospérité croissante. Avec un territoire de plus de quinze cents milles carrés, elle compte actuellement une population d'environ deux millions. Ses revenus s'élèvent à près de vingt-neuf millions de francs ; mais il faut en décomp-

ter plus de dix-sept, aliénés dans des dotations religieuses ou féodales. Heureusement Fadministration est assez bonne , en même temps que d'une simplicité patriarcale, et si la fertilité du sol, qui reste la principale assiette de Timpôt, laisse beaucoup à désirer, en revanche la fabrication du sel que TÉtat retire de son grand lac Amer lui assure d'abondantes ressources, sans parler des carrières de grès et de marbre qui contribuent à la richesse générale du pays. L'autorité britannique a même dû entourer la principauté d'une haie en épines, gardée par un cordon de douaniers, pour empêcher le sel jeyporais de stériliser son propre monopole dans tout le nord de l'Inde.

La capitale actuelle, pittoresquement située sur le fond d'un ancien lac, dans un repli de la petite chaîne qui constitue l'ossature du Rajpoutana et qui forme la limite orientale du grand désert indien, est une des plus régulières et en même temps des plus originales qu'on puisse imaginer. Les rues, qui dépassent parfois cent pieds de largeur, sont tracées au cordeau, et elles se coupent à angles droits; les maisons, qui semblent avoir à peu près toutes la même hauteur, sont uniformément peintes en rouge clair avec des panneaux et des fresques en blanc. On dirait une.de ces villes fantastiques décrites dans les contes de fées, aux maisons en biscuit, aux palais en sucre d'orge et aux pagodes en macarons,

avec des façades de crème aux framboises, ornementées d'arabesques en sucre blanc. Il s'en faut de peu qu'on ne soit tenté de s'assurer si les parterres des jardins ne sont pas en angélique et si ce n'est pas du jus de réglisse qui s'échappe des fontaines monumen* taies. Ajoutez que les soldats ne ressemblent pas mal à des bonshommes en pain d'épice, non-seulement par la teinte bistrée de leur peau, mais surtout par la bizarrerie de leur accoutrement. Certes, c'est bien là une force c( irrégulière » , dans sa discipline aussi bien que dans sa mise. Mais si le maharajah de Jey^ pore n'a pas, comme son voisin Holkar, le souverain de Gwalior, à faire parader en bon ordre une petite armée habillée et disciplinée à l'européenne, il possède, ce qui vautbien mieux pour un État indigène de rinde, des écoles, des routes, des manufactures et des hôpitaux. Comme nous l'avons déjà dit précédemment, c'est un des princes les plus éclairés et les plus méritants de toute la Péninsule. Malheureusement, il n'a pas d'enfants, bien qu'il ait pris neuf femmes légitimes, sans doute pour accroître ses chances.

Comme Sa Hautesse avait bien voulu mettre un éléphant à ma disposition, j'en profitai pour visiter, daiis les montagnes voisines, Amber, l'ancienne capitale, désertée depuis près de cent cinquante ans. La route d'Amber sort de Jeypore près du tank qui baigne le palais du maharajah; c'est un petit étang

peuplé d'alligators qui y promènent, entre deux eaux , leur corps sombre et cuirassé, pareil à des troncs d'arbres flottants, tandis qu'aux branches des arbres avoisinants pendent par les pieds de vraies grappes de renards volants, espèce de gigantesques chauves-souris assez communes dans l'Inde. Après avoir franchi pendant une couple de kilomètres une avenue pompéienne de palais déserts et de temples en ruine, on atteint le commencement du défilé où l'on est forcé d'échanger les voitures contre des éléphants. C'est à l'autre côté de cette gorge que se trouvent les ruines d'Amber, au fond *d'un bassin fermé par des montagnes abruptes et arides couronnées de fortifications imposantes.

Le palais qui domine l'ancienne ville m'a seul paru en bon état; j'ai même été assez surpris d'y rencontrer un luxe qui m'a rappelé les palais d'Agra et de Delhi : vastes colonnades de piliers hindous supportant des toits en terrasse sur des consoles artistement sculptées, bains en marbres précieux, pavillons intérieurement ornés de fresques, de mosaïques et même de vitraux coloriés, avec des galeries extérieures qui permettent à la vue d'embrasser à la fois la ville déserte, les montagnes arides et, par delà l'extrémité de la gorge, la plaine sablonneuse brûlée par le soleil de Tlnde. Cependant le maharajah ne vient ici que deux fois par an, à l'époque de certaines fêtes religieuses.

Près du grand escalier se trouve l'entrée d'un temple dédié à la sanguinaire épouse de Siva, Kali, la patronne des Thugs. On y fit des sacrifices humains jusqu'à une époque assez rapprochée, et quand ce cruel usage eut été aboli, on raconte que la déesse s'en plaignit en songe au rajah Jey*- Sing; celui-ci, assez embarrassé, ne se tira d'afiaire qu'en y substituant le sacrifice quotidien d'une chèvre. Cette tradition est encore suivie aujourd'hui, et j'ai pu voir à côté du principal sanctuaire, dans un trou rempli de sable, le sang de la dernière victime qu'on avait égorgée le matin même. Tout ce pays est du reste rempli des dieux et des cultes les plus variés, sans parler des faquirs qui, comme, les cénobites d'autrefois, vivent de racines et d'eau claire dans les fentes des montagnes voisines. Au sommet de la passe la plus rapprochée de Jeypore, un grand temple est consacré à Sourya, le Dieu soleil, dont, la veille même de notre arrivée, cinquième jour de la lune de Magh, on avait solennellement promené la statue à travers les rues de la ville, sur un char attelé de huit chevaux et suivi dumaharajah avec toute sa cour. Près de la citadelle on adore l'empreinte laissée par les pieds de Ramchandra, l'ancêtre déifié des maharajahs. Quelques lieues plus loin, sur le lac de Marana, habite, depuis plus de deux siècles et demi, la secte monastique des Dody Panthis, qui reconnaissent en Vishnou le seul

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Dieu, mais qui ne souffrent ni temple, ni représentation sensible de la divinité. Enfin, & Ajmire, on trouve le seul sanctuaire de Tlnde dédié à ce pauvre Brahma, père du monde et des dieux, qui, comme son collègue Saturne, de la mythologie grecque, s'est vu partout supplanté par des fils plus entreprenants ou plus populaires.

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