A LA COUR DE CACHEMIRE
La Ceinture du Monde, — De Delhi au sanitarium de Massourie. — La patache de THimalaya. — Influence des sani^ taria sur la société anglo-indienne. — La ville de Lahore. — Les Sikhes et le grand temple 4!iVniritsar. — Les frontières du Cachemire. — Arrivée à Jummou. — Réception du prince de Galles par le maharajah du Cachemire. — Sports indigènes. — Une danse de lamas. — Retour à Agra.
Grâce au ckemin de fer, THimalaya n'est plus aujourd'hui qu'à une journée de Delhi. Dès lors, il n'est plus permis à un voyageur de visiter Tlnde sans jeter au moins un coup d'oeil sur les célèbres montagnes où la mythologie hindoue a placé la demeure des dieux.
Les géographes arabes ont donné à cette longue chaîne le surnom de u ceinture rocheuse du monde y^ . Il est de fait qu'on peut en tracer le contour du Pacifique à l'Atlantique, de l'ile Formose, sur les côtes de Chine, au cap Finisterre de la péninsule Ibérique. Mais, même à ne la prendre que dans son tronçon principal, entre les fleuves du
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Brahmapoutre et de l'Indus, on se trouve encore devant une ramification d'au moins cinq cents lieues où s'échelonnent les plus hautes cimes du monde. Ajoutez que derrière sa formidable barrière s'ouvrent les mystérieux plateaux de l'Asie centrale, tt toit du monde « , encore inexplorés aujourd'hui, qui servirent de berceau à notre race ainsi qu'aux conquérants aryens de l'Inde.
Aussi, bien que je dusse retrouver l'Himalaya, quelques jours plus tard , sur les frontières du Cachemire , je ne pus résister à cette première occasion de réaliser mon ancien rêve de jeunesse : une visite à ces géants de neige et de roc qui m'avaient poursuivi de leur image jusque dans les défilés les plus pittoresques de la Suisse et de la Norvège.
Le 6 janvier, au soir, je quittai donc Delhi par le train de Lâhore, qui en six heures me conduisit à Saharunpore. Cette petite station sei't d'embarcadère à Massourie, le sanitariuni le plus a(3cessible de tout l'Himalaya, bien qu'il n'ait pas Thonneur d'ôti'e une résidence gouvernementale. Une fois mon souper terminé au buffet dé la station, tandis que nies compagnons dé voyage continuaient leur route vers le nord-ouest i je m'installai dans là diligence de Rfitjpore, où j'avais pris bien inutilement la précaution de retenir une place par le télégraphe. C'était une sorte de char à bancs... sans bancs, par-
là
tagé par un rideau en deux compartiments à peu près égaux, celui de devant réservé aux indigènes qui s'y accroupissent eu nombre illimité, celui de derrière aux Européens qui s'y étendent de tout leur long sur un matelas disposé à cet effet. Le froid de la nuit, qui passait au travers des parois en toile cirée, m'empêcha de dormir jusqu'à deux heures du matin, et quand je me réveillai vers Taube, notre allure pesante, non moins que le son caverneux des bâtons retombant sur les flancs de Tattelage , m'apprirent que nous avions échangé nos chevaux contre des bœufs pour traverser la petite chaîne des Siualicks, cette sentinelle avancée de THimalaya* JVous remontâmes encore quelque temps, le long d^un torrent presque à sec, une étroite et sinueuse vallée, rempli d'une verdoyante végétation et emprisonnée entre des rochers à pic. Il était près de huit heures quand nous franchîmes le tunnel qui forme le sommet de la passe. Devant nous s'étendait la vallée ou plutôt le bassin de la Dehra, fertile et riche langue de terre où la présence d'élégants bungalows entourés de plantations dénote un vrai centre de colonisation européenne. Par delà se dressait , pareille à un mur , une haute chaîne abrupte, dont la crête était toute mouchetée de taches blanches. C'est presque avec enthousiasme que je saluai cette vraie montagne et même celte neige en qui je semblais retrouver comme de vieux
amis. Cependant cette montagne n'était que le premier contre-fort de THimalaya, et cette neige n'était que les maisons de Massourie , étincelant , cinq ou six mille pieds plus haut, sous les premiers rayons du soleil.
A Rajpore, où je déjeunai vers onze heures, je troquai lapatache contre un cheval, et bientôt je me trouvai gravissant ce sentier en zigzag qui escalade les flancs de la montagne. On eût dit un de nos beaux jours d'automne. Autour de moi, quelques feuilles jaunies décelaient des essences importées du Nord et relevaient agréablement Téternelle verdure de la flore tropicale. L'air était vif et pur, Téclat du soleil tamisé par de légers nuages, fins et déliés comme des fils de la Vierge. Enfin, après deux heures de montée, je débouchai sur le sommet de Taréte : à mes pieds s'ouvrait une nouvelle vallée, longue et profonde échancrure que dominait vers le nord-est la longue chaîne des neiges éternelles, courant entre l'azur du ciel et les teintes sombres d'un avant-plan montagneux.
Bientôt installé dans VHimalayan hôtel, qui, l'été, regorge de monde, mais qui, l'hiver, reçoit à peine, de semaine à autre, quelques touristes de passage, je consacrai mon après-midi, ainsi que la matinée du lendemain, à chercher les meilleurs points de vue pour embrasser à la fois la crête lointaine de l'Himalaya et la large vallée de la Dehra;
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malheureusement la plaine était recouverte par un loile de brouillards qui la faisait ressembler à la surface d'une mer dominée par de hautes falaises.
Quant aux principales cimes de la chaîne, elles sont trop éloignées pour faire grande impression sur le nouveau venu; elles sont, en outre, séparées de l'observateur par une succession de plans étages qui empêchent d'en saisir les véritables proportions; enfin la vue, dans la direction du nord, est presque accaparée par les bosselures arides et rougeâlres qui forment le bord opposé de la profonde crevasse dominée par la station de Massourie.
Je parcourus ainsi dans toute son étendue le territoire du sanitarium, qui peut avoir une longueur de six à huit kilomètres, sur une largeur moyenne d'à peine quelque cent pieds. Les maisons sont assises les unes par-dessus les aulres, dans tous les replis de la crête, comme si on les avait jetées au hasard sur cette étroite ligne de faîte. Aussi leur altitude varie-t-elle entre 5,136 et 8,565 pieds. Elles consistent généralement en bungalows entourés d'un jardin où croissent les plantes et les légumes de TEurope ; on a toutefois trouvé place, sur cette arête raboteuse, pour un bazar indigène qui occupe les deux côtés d'une assez longue rue et qui forme comme le centre géographique de la slation. Aux alentours, ce ne sont que maisons de banque, compagnies d'assurance, ma-
gasins européens, hôtels, imprimeries, pharmacies décorées du nom de inedical hallSj sans compter des églises de toutes communions. Mais Thiver tous ces établissements sont fermés, comme au reste la majorité même des habitations privées, bien que la température moyenne de janvier, le mois le plus froid, tombe rarement au dessous de 6" centigrades. En juillet, le mois le plus chaud, cette moyenne est de 20% ce qui constitue un climat délicieux pendant Tété de Tlnde.
J^ai déjà fait ressortir les modifications que Vm^ stitution des sanitaria avait produites dans les mœurs administratives du gouvernement angloindien. Leur influence n'a pas été moins grande sur les habitudes sociales de la colonie européenne. • Jadis, quand on se sentait la constitution minée par les influences du climat, on n^avait d'autre alternative que de mourir sur place ou de retourner en Europe ; aujourd'hui Ton se contente de chercher quelques mois de repos dans un sttnitàriuni à là mode, au milieu de tous les plaisirs et de tous les entraînements, bals, pique-niques^ parties de cheval et de chasse, cercles de cricket, dé crocket et de racket, qu'engendre inévitablenlent un milieu de fonctionnaires désœuvrés, d'officiers en congé, de jeunes misses sevrées de plaisir dans la station lointaine de leurs parents, et déjeunes femmes temporairement séparées de leur ménage^ sinon de
leur mari. Les adversaires des hill stations -— re<^ crûtes surtout parmi ceux qui ne peuvent pas en profiter — prétendent même que cette eiistence est beaucoup trop fast — un mot aussi intraduisible que Jlirtation — pour toujours rester dans les bornes d'une stricte moralité, et il faut bien reconnaître que la statistique des divorces dans les ménages anglo- indiens semble quelque peu leur donner raison. Mais autrefois, avant le percement de l-isthme et l'établissement des chemins de fer, n'était-ce pas bien pis encore ? Alors T Anglo-Indien, s'il lui prenait fantaisie de se marier, n'avait d'autre ressource que de se rendre à Calcutta, et là, de choisir dans les salons de ses amis une de ces jeunes filles sans fortune expédiées d'Angleterre par cargaisons, dans le dessein avoué de trouver un mari, ou plutôt un établissement dans l'Inde. En quinze jours souvent, il fallait que la connaissance fût faite, le choix arrêté et 1*6 mariage célébré. Quelques-unes de ces unions improvisées réussissaient parfaitement ; mais beaucoup d'autres se traînaient péniblement de désillusions en regrets et de regrets en reproches, jusqu'au jour où la santé de la jeune femme exigeait impérieusement son renvoi temporaire en Europe. Dans plus d'un cas, peut-être, le mari n'aurait pas demandé mieux que d'être ainsi débarrassé de sa compagne; mais on le contraignait de pourvoir à son entretien par une retenue opérée sur le traite-
ment , et souvent il était obligé de s'adresser aux autorités pour obtenir le droit de couper les vivres à une épouse volage qui s'efforçait de prolonger indéfiniment son absence. Aujourd'hui TAnglo-Indien peut trouver la femme qu'il cherche parmi les nombreuses jeunes filles qui, après avoir achevé leur éducation en Angleterre, sont revenues vivre près de leurs parents dans les stations voisines, ou bien il peut demander un congé de six mois, gagner Londres en moins de temps peut-être qu'il n'en aurai t mis, il y a cinquante ans, pour se rendre à Calcutta, et , enfin , tirer son lot dans la fourmilière britannique des jeunes filles à marier. Aussi les fonctionnaires en puissance de femme sont-ils beaucoup plus fréquents tle nos jours. Malheureusement, comme la vie de ménage coûte ici horriblement cher, malgré le bas prix de la main-d'œuvre, ils attendent le plus souvent qu'ils aient atteint un poste suffisamment rémunéré, et d'autre ^art ils choisissent généralement de toutes jeunes filles, sans doute dans la pensée qu'elles s'acclimateront plus facilement. De là une telle disproportion d'âge dans la majorité des ménages, qu'il y a quelques années les différentes branches de l'administration comptaient assez de jeunes veuves pour menacer d'un prochain épuisement le fonds des pensions et pour motiver en conséquence l'intervention du gouvernement. Désormais tout fonctionnaire doit contribuer à la
caisse des pensions dans la proportion où son âge dépasse celui de sa femme. Il est d'ailleurs assez curieux que dans bien des cas cet excès de prévoyance malthusienne se retourne contre ses adeptes : en effet, plus ils se marient tard, plus ils risquent de se voir mis à la retraite et par suite réduits à une portion congrue de leurs appointements, précisément à Theure où Téducation et l'établissement de leurs enfants exigeront les plus gros sacrifices.
Redescendu à Rajpore le samedi dans la soirée, j'en repartis le lendemain de bonne heure pour reprendre le jour même le train du Punjab qui me fit arriver le lendemain matin à Lahore. Cette ville paraît empreinte d'un cachet tout particulier, même après les autres villes indigènes de l'Inde. Dès que j'eus franchi les pittoresques portes de la cité native, je me trouvai dans un labyrinthe de rues étroites et encombrées où se rencontrent déjà les races et les produits de l'Inde centrale. Aux deux côtés se voient des maisons hautes et étroites, des balcons en saillie, des corps de logis qui penchent comme s'ils voulaient s'écrouler sur la tête du passant : çà et et là une façade en bois sculpté ou un porche incrusté de mosaïques; des toits en terrasse surmontés d'une petite tour carrée qui se dessine en blanc sur l'azur profond du ciel ou qui projette son ombre sur le mur opposé avec la netteté d'une
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f^iguille de cadran solaire; partout des efiets de çlair*obscur qui rappelent Venise et les villes de la çOte dalmate. Le costume lui-même se ressent ici du voisinage des montagnes; on rencontre bien encore le petit Bengalais efféminé, aux cheveux flottants sur les épaules, drapé dans sa toge de toile ou de mousseline. Mais les pantalons collants et les châles brodés commencent à faire leur apparition dans la foule, tellement compacte aux environs du baiar, que mon sowar, malgré ses cris et sa baguette , peut à peine frayer un passage à mon cheval. De temps à autre, je croise un montagnard armé jusqu'aux dents, monté sur un poney à la toison laineuse, ou un portefaix du Caboul, vrai colosse à la démarche lourde et à la chevelure inculte. Voici un encombrement produit par des faquirs couverts de peaux et de sonnettes qui s'efforcent de soutirer à un restaurateur intimidé la poignée de xn qu'ils convoitent pour leur souper, tandis qu'à côté d'eux, des écoliers, leur large ardoise sous le bras, achètent pour une pice des fritures indigènes dont le parfum irrite désagréa* blement mes narines d'Européen. Plus loin, des bayadères du Cachemire, au teint presque blanc, des anneaux d'argent dans le nez et les oreilles , se penchent par-dessus leurs terrasses pour faire les yeux doux à un rajah des frontières afghanes qui s'avance nîagnifiquement monté et harnaché , suivi
de cinq ou six lanciers en uniforme d'opéracomique. Mai^ un éléphant qui apparaît soudain au coin d'une rue jette le désordre dans la petite troupe dont les chevaux se cabrent sans respect pour la dignité de leur maître non plus que pour les poteries de l'étalage voisin. Enfin on parvient à remiser le monstrueux trouble-fête dans une ruelle . latérale, et le cortège reprend sa marche vers la mosquée voisine où le dévot musulman va contempler, avec un respect doublé d'indignation et de regret, le sanctuaire de ses ancêtres profané par l'impiété des Sikhes. On passerait ici des heures à contempler ces tableaux mouvants de la vie orientale dans un cadre qui joint la vivacité de la coloration à l'animation de la scène.
Les Sikhes représentent moins une race qu'une secte. Purement philosophique à l'origine, puisque renseignement de son fondateur Nanak était un pur déisme fondé sur la tolérance et la charité universelles, elle ne tarda pas, sous les persécutions des Mahométans, à se transformer en ordre militant et en confédération militaire. Ce fut un membre de cette féodalité, Ranjit Sing, qui au début de ce siècle fonda le royaume de Lahore, annexé par l'Angleterre en 1849. La plupart des autres chefs sikhes sont encore aujourd'hui en possession de leurs Etats sous la suzeraineté de la couronne britannique, et l'on peut dire que, par leur dévouement
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opportun, ils sauvèrent en 1857 la domination anglaise dans Tlnde.
Le plus considérable d'entre eux est un enfant de quinze ans, le rajah de Bahawalpour. Quand son père mourut en 1866, la principauté de Bahawalpour, s'il faut en croire les rapports officiels, était un des Étals les plus mal administrés de la Péninsule; aujourd'hui, grâce à l'intervention du gouvernement anglais — qui, suivant son habitude, a pris la direction des affaires locales pendant la minorité de l'héritier présomptif, — toutes les dettes sont payées, les revenus doublés, et un système régulier d'administration a été substitué au régime d'arbitraire et de corruption qui régnait seul du haut en bas de la hiérarchie. Un autre prince, le rajah de Kapurthala, a traversé des vicissitudes assez curieuses. Sa principauté originaire, qui était située dans leBariDoab, fut confisquée en 1809 par les Anglais, qui lui laissèrent cependant la propriété de certaines terres placées dans le Jallandar Doab. Après 1849, comme il avait rendu des services au gouvernement, on lui accorda même d'ériger ce domaine en principauté, et, à la suite de la grande rébellion, on lui restitua, à titre de propriété privée, une partie du territoire qui était autrefois le siège de sa souveraineté, ce qui revient à dire qu'il est aujourd'hui le souverain de son ancienne propriété et le propriétaire de son ancienne souveraineté. Les autres chefs, réduits par
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TAngleterre à Tétat de simples propriétaires, ne semblent pas en avoir conservé rancune, car la plupart d'entre eu« étaient également groupés sur le passage de Son Altesse Royale, dans des costumes qui rivalisaient en splendeur avec la suite des rajahs. Il est vrai que chez Thomme de TOrient la loyauté de l'attitude ne suffit pas toujours pour prouver celle du cœur. La seule prérogative que ces anciens souver^yns ont gardée de leurs anciens droits, c'est que, conformément à Tusage des familles princières dans rinde, leur succession passe tout entière au fils aine, au lieu de se partager également entre tous leurs enfants mâles suivant la coutume ordinaire.
C'est dans la petite ville d'Amritsar, à deux heures de Lahore par le chemin de fer, que se trouve le principal centre des Sikhes, le Temple d'or, La doctrine religieuse de la secte ne semble plus aujourd'hui qu'une variété de l'hindouisme. Cependant le Temple d'or me parut encore pur de toutes les idoles qu'ils ont commencé à admettre dans d'autres sanctuaires de second ordre; on n'y adore, en effet, que le livre sacré composé au seizième siècle par leur quatrième saint ou gourou. Adorer est le mot, car, à en juger par leur attitude, ce n'est pas seulement la lettre qu'ils vénèrent aux dépens de Tesprit, c'est encore le contenant plutôt que le contenu qu'ils entourent d'un respect superstitieux , montrant ainsi une fois de plus cette propension au
fétichisme qui, comme un ver corrupteur, s'attache aux plus pures conceptions de Tesprit hindou. Le livre sacré est gardé sur une sorte d'autel, recouvert d'étoffes précieuses, sous un dais de soie brodé d'or, au centre d'un temple carré, assez petit, mais fort gracieux et fort riche à la fois avec ses parois de marbre incrustées de mosaïques en pierres précieuses et ses coupoles dorées qui lui ont valu le nom de Temple d*or. Quand j'y pénétrai, le sanctuaire était rempli de prêtres et de fidèles qui, accroupis devant le livre sacré, psalmodiaient leurs prières avec l'accompagnement des instruments ordinaires, cymbales et cithares. Devant Tautel, sur la plate-forme de marbre, se trouvaient deux amas, — Tun de pièces de cuivre et de cowries qui se grossissait de l'offrande apportée par chaque nouvel arrivant, — l'autre de macarons indigènes qu'un prêtre tendait aux fidèles en échange de leur monnaie. J'essayai moi-même d'en goûter, mais je dois dire que, pour des macarons sacrés, ils sentaient singulièrement la fumée et le suif.
Le 19, je quittai Lahore pour suivre la ligne du Punjab jusqu'à Wazirabad, son extrémité d'alors. On venait cependant d'achever près de cette station , sur la Chenab , un pont de deux milles de Ion-' gueuVy qui devait bientôt permettre aux trains de faire une nouvelle étape dans la direction de l'Indus. A première vue, ici comme dans le centre de l'Inde,
il semblerait qu'il suffit, pour établir un chemin de fer, d'aligner les rails sur le sol; c'est toujours la même campagne plate, monotone, imparfaitement boisée, où des jungles sablonneuses parsemées de maigres broussailles alternent avec des champs de blé et de moutarde. Mais il faut tenir compte des torrents et des rivières que la périodicité des pluies, la pente du sol et le voisinage de THimalaya rendent aussi irréguliers dans les sinuosités de leur cours que dans le volume de leurs eaux* Ainsi , dans cette sai-^ son , la Chenab est réduite à quelques filets d'eau qu'on pourrait presque franchir d'un bond ; mais la largeur de son lit et les dimensions de ses galets arrachés aux flancs de l'Himalaya montrent clairement qu'un pont de deux tiers de lieue , posé sur soixante-» quatre arches de soixante^dix pieds, n'est pas de trop pour dominer ses eaux tumultueuses à la saison des débâcles.
Wazirabad est le point de départ poui* Jummou, oïl le maharajah du Cachemire a sa résidence d'hiver; Muni d'une invitation en règle que ce prince avait bien voulu me remettre à Calcutta, je m'installai avec trois compagnons dans deux gharries qù'oil avait envoyées à notre rencontre, et nous voilà roulant au grand trot sur la route qui mèilë au camp frontière de Sealkote. Elle était précisément en réparation, c'est-à-dire qu'à chaque centaine de mètres des bandes de terrassiers indigènes s'occupaient con-
sciencieusement à battre le sol avec une petite baguette pour aplanir les principales inégalités ; d'autres apportaient de la terre avec leurs mains pour boucher les derniers trous. Les salaires ont beau être ici d'un bon marché ridicule, décidément, dans rinde comme ailleurs , on en a pour son argent. Nous ne fîmes que traverser les cantonnements de Sealkote, qui sont la résidence d'un général, de trois régiments et d'une batterie d'artillerie. Construits sur le modèle de toutes les stations militaires dans l'Inde , ces cantonnements ne paraissent rien offrir de remarquable, sauf une vaste église au toit en tuiles bleu indigo d'un singulier effet. Quelques kilomètres plus loin , une petite pagode, surmontée de la seule pyramide régulière que j'aie rencontrée dans l'Inde , marque la frontière , gardée par un simple poste d'artilleurs. La ligne franchie, on est dans le royaume de Cachemire, ou plutôt dans la principauté de Jummou.
Golab Sing, le père du maharajah actuel, était un soldat de fortune qui , pour s'être distingué sous le roi de Lahorc Ranjit Sing, reçut de ce prince, après la conquête du Cachemire, la petite principauté de Jummou. S'étant ensuite allié aux Anglais contre son suzerain , il obtint de ces derniers , moyennant la somme une fois payée d'un million sterling', la souveraineté de tout le Cachemire, c'est-à-dire un royaume plus étendu que l'Angleterre, avec un
rei/enu annuel qui, sous une administration détestable, dépasse 840,000 livres sterling! On ajoute même qu'à sa prise de possession il trouva dans le trésor du royaume les huit dixièmes de son prix d achat. Aussi est-il probable que dans cette transaction le gouvernement suprême avait plutôt en vue de se garantir un allié, et le concours forcé que Golab Sing lui apporta en 184!9 pour réprimer la dernière insurrection du Panjab prouve suffisamment que le calcul n'était pas mauvais. Le maharajah passe pour un souverain plein de bonnes intentions et d'une conduite exemplaire. Malheureusement, le pays ne connaît, en fait d'administration, que les vieux procédés indigènes : le trafic des emplois et la mise à ferme des impôts, si bien que, chacun se rattrapant dans Texploitation de ses inférieurs, les derniers de T échelle conservent juste de quoi ne pa» mourir de faim... dans les années d'abondance. Quelques-uns en concluent que l'Angleterre doit réparer sa faute de 184!6 en se hâtant de reprendre la province qu'elle a si légèrement abandonnée à Golab Sing. Sans doute il serait fort désirable qu'une intervention directe de l'Angleterre put, sous un prétexte quelconque, mettre ici en œuvre ces réformes qui ont produit de si heureux résultats dans l'administration intérieure de maint royaume indigène. Mais, de là à une annexion pure et siniple, il y a du chemin, et, heureusement pour
la domination anglaise elle-même , il n'y a pas le moindre danger aujourd'hui que le gouvernement britannique se mette, par une spoliation gratuite, cette nouvelle charge sur les bras. Du reste, le maharajah a enfin consenti à se laisser donner un résident, et il est à espérer que Tinfluence du major Henderson, le titulaire actuel de ce poste, ne tardera à ouvrir les yeux de ce prince sur les véritables intérêts de son pays, s'il est vrai que les instruments et les moyens d'action lui aient seuls manqué jusqu'à présent pour améliorer la position de ses sujets.
Cependant, les montagnes s^étaient rapprochées de plus en plus. Nous commencions à distinguer, par-dessus les contre-forts qui se détachaient à ravant-plan, les déchirures ombreuses qui sillonnaient les flancs de la chaîne principale et lés pics abrupts qui en crénelaient la cime. Aussitôt que le soleil se fut enfoncé dans Thorizon en feu, une mystérieuse lueur, — Valpefigtâhetij -^ passant du rose tendre au rouge de sang, caressa quelques minutes la ligne des neiges éternelles qui, comme une frise de marbre , couronnait cet amphithéâtre de rocs ; puis tous les détails de la scène s'évanouirent comme un rêve dans le rapide crépuscule des régions méridionales. Il faisait nuit quand , après avoir traversé une lisière de taillis, où dés chacals jetaient toute la gamme de leurs glapisse-
ments, nous débouchâmes sur la rive droite de la Tavi, où force nous fut d'échanger nos voitures contre un moyen de locomotion plus pittoresque , ' mais aussi plus hasardeux. C'est grimpés avec nos bagages sur des éléphants que nous nous engageâmes dans les eaux torrentielles de la rivière ; et il fallait voir avec quelle sagacité les ingénieux pachydermes sondaient le fond de leurs énormes pieds qui cou* paient le fil d'eau, comme les piliers d'un pont. Enfin, parvenus sains et saufs sur l'autre rive, malgré l'inquiétante inclinaison de noire hotvdahj nous poursuivîmes noire route dans une jungle épaisse , à la lueur vacillante des torches qui dessin liaient nos ombres fantastiques parmi les branches torses des euphorbes arborescentes. Rien pourtant né dénonçait encore l'approche de la ville, quand, soudain nos montures ^ gravissant d'un pas lourd les larges degrés d'une rampe enfouie sous lé feuillage, nous firent pénétrer dans Jummou par une porte assez haute pour livrer passage à deux élé' phants superposés.
Nous eûmes à traverser une grailde partie Aé là ville poiir nous rendre près du mahârâjàh, àlord tout entier aux préparatifs de la réceptioh qu'il allait dfTrir le surlendemain à S. A. R. le prince dé Galles. Il avait même fait élever, à l'intention de son hôte^ tout un pavillon ou plutôt un palais temporaire en stuc, et il avait Convié près de trois cents Européens;
officiers ou fonctionnaires des provinces voisines , pour assister aux fêtes de cette réception. Tous ces invités devaient loger dans une sorte de camp dressé derrière le pavillon. Quand nous arrivâmes, des centaines d'ouvriers mettaient la dernière main aux décorations y et c'est Sa Hautesse qui surveillait ellemême les derniers apprêts , assise sur un coussin à la lueur des torches , avec son fils , ses ministres et ses courtisans debout à ses côtés. Le maharajah est un des plus beaux hommes que j'aie rencontrés dans le nord de l'Inde , et , avec ses vêtements d'un faste sans prodigalité, il avait réellement grand air dans le cadre pompeux de sa petite cour. Aussitôt qu'il nous aperçut, il nous fit appeler, échangea avec nous quelques paroles de bienvenue, et donna à son divan Tordre de nous conduire à nos tenles. Le camp complaît environ cent quatre-vingts grandes tentes, chacune ai;ec une literie complète, un lavabo primitif et une table où se trouvaient méthodiquement rangées une boite de cigares et une brosse à dénis : pour le reste, on comptait sur notre expérience des voyages dans Tlnde. Il y avait, en outre, table ouverte au pavillon pour tous les arrivants, du matin au soir et même du soir au matin. Le maharajah, qui , en sa qualité d'hindou , est condamné à ignorer la cuisine européenne, n'avait rien trouvé de mieux que de commander u ce qu'il y avait de plus cher » . Aussi fûmes-nous réduits, pendant tout notre séjour.
à vivre de truffes et de vîn de Champagne ; jamais je n'ai si bien réalisé la position du roi Midas, qui voyait se Iransformer en or tous les plats dont il s'approchait. Toutefois, ce qu'il y a de plus extraordinaire, ce n'est ni l'abondance des truffes et du Champagne , ni même le contraste de la vache enragée et de la dinde étique qui constituaient toute la partie solide des repas, mais c'est surtout le prix insensé de la carte qu'on avait arrêtée aux dépens du brave maharajah : trois cents roupies par tête! Jamais je ne me serais douté que j'eusse mangé là pour trois cent soixante-quinze francs par jour !
Le pavillon lui-même, sorti de terre en deux mois, n'avait pas coûté moins de trente mille roupies (environ soixaute-quinze mille francs). C'était un vaste édifice de plâtre qui de loin ne manquait pas d'une certaine apparence, mais dont le principal mérite consistait à mes yeux dans le charme de l'emplacement. De la terrasse qui le bordait, on domine à perte de vue les bois verdoyants qui descendent en pente douce vers la plaine de l'Inde, laissant les méandres de la Tavi reluire au soleil comme un serpent de mercure, tandis qu'au nord et à l'est les crêtes blanchies de l'Himalaya brillent, comme les perles d'une couronne, à travers les dépressions d'un avant-plan de rocs et de forêts. Il y a là une combinaison naturelle de neige, d'eau et de verdure, peut-être unique dans l'Inde. C'est un site comme
en eût rêvé un sultan des Mille et une - Nuits ^ pour réaliser sur terre le paradis de Mahomet.
Je passai ma première matinée à visiter la ville , ou plutôt le bazar qui la constitue presque tout entière. C'est une longue rue qui monte de la porte principale jusqu'à Feutrée même du palais. Les maisons n'y ont qu'un simple rez-de-chaussée , précédé d'une véranda qui sert de boutique , avec un toit en terrasse supporté par des colonnes vert clair ou rose tendre. C'est là que se débitent les produits et les curiosités du Cachemire , châles aux broderies les plus variées, boites en papier mâché, plats et aiguières en argent doré et ciselé d'un travail assez élégant. Mais, grâce à l'affluence même attirée par la visite de Son Altesse Royale, les moindres objets atteignaient les prix les plus exorbitants. Ainsi, je vis un des invités, après une heure de marchandage, obtenir pour cent vingt roupies un châle dont on lui en demandait deux cents et qu'il découvrit un peu tard n'en valoir qu'une soixantaine !
Le prince de Galles était attendu dans l'aprèsmidi <lu lendemain. Dès trois heures, quinze mille hommes de l'armée locale s'échelonnaient entre le pavillon et les bords de la Tavi. Les soldats dumaharajah portent en général l'uniforme des cipayes anglais, mais avec les coiffures les plus abracadabrantes qu'on puisse rêver. A l'extrémité de la ligne, je trouvai, rangés en bataille sur les bords de la rivière,
un nombreux groupe de courtisans à cheval, ainsi que les troupes destinées à former Tescorte. Sur la rive opposée se voyaient vingt-cinq éléphants destinés au transport de Son Altesse Royale et de sa suite.
Il était près de cinq heures quand le prince dé» boucha sur la lisière de la jungle, en compagnie du maharajah, qui Tavait attendu à la frontière. Quand les voitures eurent atteint le bord de la rivière, les lanciers de Seaikote qui formaient l'escorte se re» plièrent à Tarrière-plan, et le troupeau des éléphants, s'élant mis en ligne, s'accroupit à tour de rôle pour recevoir son précieux fardeau; puis, se relevant avec une précision mathématique, il s'engagea à la file dans les eaux de la Tavi. Aussitôt, couvrant le son des cymbales et des tambourins, le bruit du canon se mêla au God save the Queen massacré par toutes les musiques des régiments indigènes, tandis qu'une flottille de canots pavoises évoluait en plein passage.
Dès que le prince fut arrivé sur la rive droite, l'escorte commença son défilé. En tête venait un ré* giment de cuirassiers indigènes, de beaux hommes sous de vieilles armures , puis quinze chevaux caparaçonnés d'or, tenus en laisse par des pages. Suivaient, par pelotons, des massiers et des hallebardiers écarlates, des Persans vêtus d'une longue robe blanche surmontée d'une tunique noire et complétée par un haut bonnet d'astrakan ; enfin une
compagnie de sikhes encaissés dans des morions et des cuirasses qui semblaient revenir des croisades. Deux énormes éléphants, dont Tun portait Tétendard rayé d'or de Sa Hautesse, précédaient le prince et le maharajahy ainsi que leurs suiles , juchés dans des palanquins d'apparat. Le cortège étarit fermé par une escorte de lanciers que précédait, dans un pittoresque désordre, la foule des nobles et des officiers. Du monticule où j'avais conduit mon cheval, c'est à peine si je pouvais embrasser Tensemble du cortège. Jamais féerie , sur les scènes les mieux montées de nos grandes capitales, n'atteignit la splendeur ni Foriginalité de cette cavalcade » pour de vrai » qui avait THimalaya comme décor.
Comme le prince venait de s'engager dans la forêt, mon cheval, effrayé par un éléphant retardataire, m'emporta dans les derniers rangs de la suite ; j'en profitai pour suivre de près ce merveilleux cortège qui ne tarda pas à se déployer sur la rampe de Tenceinte, tandis que le crépuscule éclairait de ses lueurs mourantes les brillantes étoffes des costumes et des palanquins; mais je faillis regretter mon monticule, quand une salve, tirée à nos oreilles comme nous franchissions la porte de la ville, vint jeter l'escorte dans une indescriptible confusion où Ton voyait tournoyer pêle-mêle, au milieu des écarts et des ruades, cipayes et officiers, hallebardiers et fantassins, Européens et indigènes.
INDE :ET HIMALAYA. 2r.l
Nos montures finirent cependant par se calmer, et je pus admirer à mon aise le curieux spectacle des rues éclairées d'un bout à l'autre par des rangées de lampions collées aux façades, tandis que des feux de Bengale s'allumaient sur les terrasses noires de monde et que des orchestres indigènes jouaient dans toutes les directions les airs les plus discordants de leur répertoire. Dès que Son Altesse Royale fut arrivée au pavillon, on tira dans le jardin un bruyant feu d'artifice, accompagné par des centaines de petits ballons lumineux qui s'en allèrent rivaliser avec les constellations de Tespace. A huit heures, les invités, parmi lesquels une vingtaine de dames, se réunirent au-tour d'une longue table présidée par le prince en personne. Mais tout ce que je puis dire de ce festin, c'est que jamais Son Altesse Royale n'a dû faire un aussi mauvais dîner. Le pauvre maharajah, qui n'en pouvait mais, manquait naturellement à table; mais après le café, il nous reçut dans une salle voisine où le prince dut subir la « nautch » de rigueur, terminée par un assez curieux exercice au bâton entre deux bayadères.
Le lendemain, le prince partit à dix heures- pour tuer quelques chacals dans la jungle, et bientôt la foule des invités se dirigea à cheval vers le rendez-vous de chasse pour assister à divers exercices de sport indigène. Le plus curieux fut une partie de polo jouée par des hommes du Baltistan.
Le polo est tout simplement le jeu de crosse, où deux camps se disputent, à Taide de bâtons crochus, une boule jetée sur le sol, mais avec cette complication que les joueurs sont à cheval. On concevra Tintérét qui s'attachait à cette partie, quand on saura que le polo est né chez les montagnards de THindoustan et qu'il a commencé par se répandre parmi les Anglo-Indiens avant de devenir un sport national de Tempire britannique. Les deux campsfirent merveille d*agilité et d'adresse, et j'ai même entendu une personne compétente soutenir qu'il leur eût été facile de défier tout concurrent anglais, si seulement ils avaient été mieux montés.
Aux cavaliers du Baltistan succédèrent des gymnasiarques de Jummou, qui, vêtus d'un simple caleçon rouge, exécutèrent des tours de force à faire la fortune d'un cirque, entre autres un saut giratoire qui leur faisait franchir d'un seul bond successivement un chameau et un éléphant. Vint ensuite une de ces cheetar huntSj que j'avais déjà vues àBaroda, mais cette fois diversifiée par un incident assez comique : le guépard, ayant perdu la piste de son antilope, se précipita sur les traces d'un malheureux chien qui, amené dans ces parages par sa mauvaise étoile, chercha son salut dans la fuite en poussant des hurlements de terreur. Un lynx, sorte de grand chat à longues oreilles pointues, fut alors lâché sur un chacal, qui lui échappa également après une course
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acharnée, et un faucon, lancé en dernier lieu, ne fut pas plus heureux dans ses tentatives répétées pour se laisser tomber sur le dos d*un lièvre qu'il circonvenait de son vol circulaire. Il fallut, pour avoir le dernier mot delà chasse, qu'un second faucon vînt au secours du premier, et c'est tout au plus si, à eux deux, ils parvinrent à s assurer de leur proie. Décidément les hindous ne sont pas plus chasseurs que cuisiniers.
La journée se termina par un grand dîner que le maharajah offrit au prince, mais cette fois dans son propre palais. Ce palais ne renferme rien de remar« quable, du moins dans la partie des bâtiments où les étrangers sont admis. Mais il est bâti dans une position ravissante, dominant à pic la vallée de la Tavi qui s'échappe ici d'un cirque montagneux fermé dans la direction du nord par les trois pointes de la Tricourti, montagne sacrée, révérée par les hindous comme le trident même de Siva.
Après le dîner, on nous exhiba un échantillon des animaux les plus curieux du pays, entre autres la fameuse chèvre qui produit au Thibet la laine des châles tissés dans la vallée de Cachemire. C'est une espèce de duvet doux et chaud qui enveloppe l'animal sous une première toison de laine plus grossière. Seule elle permet aux troupeaux de supporter le rude hiver des hauts plateaux thibétains, et elle disparaît dès qu'on essaye d'acclimater l'espèce dans des
climats moins rigoureux : curieuse manifestation de la loi naturelle qui s'efforce sans cesse d'adapter les êtres aux milieux de leur existence. On raconte qu'un Français fit un jour chercher douze mille chëvresen vue de les acclimater en France. Environ huit cents moururent dans la traversée ; une partie du reste survécut et même se reproduisit avec assez de rapidité pour répondre aux espérances les plus audacieuses de leur importateur; mais on peut s'imaginer son désappointement ' final quand il dut reconnaître qu'avec leur climat natal ses chèvres avaient perdu leur précieuse fourrure. Les tisseserands du Cachemire ne gagnent environ que trente à quarante centimes par jour; mais comme pour finir un seul châle il faut le travail continuel de trois hommes pendant dix-huit mois, on comprend les prix énormes qu'atteignent sur nos marchés leurs tissus de premier ordre. Des évaluations très-approximatives font varier entre dix et vingt-cinq millions de francs la valeur des étoffes annnellement exportées du Cachemire.
Aux animaux succédèrent les hommes. Le maharajah avait fait venir à grands frais des confins de son royaume une bande de ces prêtres bouddhistes qui, sous le nom de lamas, peuplent les montagnes du Thibet. Ils exécutèrent une danse religieuse qui fut le succès de la soirée, et je puis presque dire de Jummou. Nous vîmes d'abord entrer processionnel-
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lement une quinzaine de prêtres au type mogol fortement accusé, vêtus à la chinoise d'une longue robe en laine rouge que recouvraient des étoles et chapes bigarrées, avec une coiffure qui tenait le milieu entre une mitre d'évêque et une crête de coq. Quelques-uns avaient en outre un trident sur la tête, et d ^innombrables « suivez-moi, jeune homme » , leur retombaient comme une crinière sur le dos. Quatre d'entre eux soufflaient dans des trompes de cuivre longues de six à sept pieds, qui faisaient songer à la trompette du jugement dernier. Quatre autres tapaient à tour de bras sur des tambourins en forme de poêle à frire ; plusieurs s'exerçaient avec des cymbales retentissantes ; Tun agitait une cloche, un second psalmodiait sur un livre ouvert, un troisième balançait un encensoir à chaînes, confectionné absolument sur les modèles en usage dans nos églises catholiques. Quand cet étrange cortège eut fait plusieurs fois le tour de la salle avec une allure de plus en plus précipitée, il s'accroupit en cercle audevant des spectateurs.
Eh bien, le croirait-on? cet orchestre baroque et barbare m'a paru produire la seule vraie musique que j'aie entendue dans Tlnde, si Ton peut donner ce nom à une mélodie vraiment infernale qui, surtout avec le spectacle que je vais décrire , n'eût pas été déplacée dans certaines scènes de Faust et du Freyschûtz. Tout à coup, sur un violent coup de
sifflet, tandis que les quatre trompes lançaient des ronflements dont jamais serpents de paroisse n'égalèrent Teffroyable sonorité, une douzaine de personnages nouveaux firent leur apparition au milieu du cercle. Vêtus de costumes bizarres, une tête de mort brodée au milieu de la poitrine, ils portaient sur les épaules une de ces tètes artificielles employées dans nos pantomimes, représentant les traits d'un bœuf, d'un éléphant, d'un singe, i/oire d'un monstre imaginaire ou d'une idole grimaçante. Pendant quelques minutes ils se livrèrent, avec force contorsions, à' une vraie danse macabre dont Tétrangeté défie toute description, mais dont l'ensemble ne manquait pourtant pas d'une harmonie fantastique. Qu'on donne pour cadre à cette représentation non un public sceptique et blasé dans la grande salle d'un palais brillamment illuminé, mais un troupeau de croyants naïfs et impressionnables dans le demi-jour mystérieux d'un sanctuaire peuplé d'idoles monstrueuses et de mythes sinistres, on comprendra l'influence que de pareilles mises en scène doivent assurer aux lamas sur les populations primitives de l'Asie centrale, pourvu qu'ils sachent exploiter avec un peu d'adresse les terreurs de la multitude.
Il est probable toutefois qu'ici, comme dans la danse du diable à Ceylan, nous nous trouvons devant une tradition religieuse , volontairement maintenue ou inconsciemment subie par les sectateurs du
bouddhisme. Ce n*est pas, du reste, le seul emprunt que les lamas semblent avoir fait à des religions antérieures ou rivales, témoin l'emploi de la tête de mort qui est un emblème essentiellement sivaîte. Leur culte m*a, du reste, paru plus idolâtre que le bouddhisme de Ceylan , s'il faut en juger par l'aspect du temple mobile qu'ils s'étaient édifié sous une tente pendant la durée de leur séjour à Jummou. Quand j'y pénétrai le matin, vers neuf heures, je les trouvai précisément en prière, alternant le jeu de leurs intruments avec des récitations de litanies, accroupis autour d'un petit autel qui supportait, outre une image de Bouddha , des offrandes de riz et de fleurs, ainsi que d'autres petits objets dont j'ignore le nom et l'usage. Dans le fond, le principal faisait dévotement manœuvrer un moulin à prières. Je remarquai aussi, derrière l'autel, une bannière brodée accrochée sur la cloison de la tente, où se trouvaient représentés un dieu bleu et une déesse blanche dans une effusion de tendresse conjugale impossible à décrire devant un public décent.
La soirée du maharajah se termina par un feu d'artifice qui, malheureusement tiré d'un peu prèsdans la cour même du palais, nous enveloppa bientôt dans un nuage de fumée sulfureuse, tout à fait de circonstance après la retraite de nos lamas danseurs , mais peu apte à nous faire apprécier la per-
spective d'une nautch finale dans cette atmosphère endiablée. Aussi Sou Altesse Royale ne tarda-t-elle pas à se retirer, et à sa suite la majeure partie des invités, pêle-mêle avec les troupes de Tescorte. Quand mon cheval franchit la poterne du palais, la lueur des torches, qui seules éclairaient la rue, tomWit en plein sur les cuirasses des hallebardiers qui s'engageaient au son des fifres entre les lignes rapprochées des maisons : on se serait cru devant une scène de notre moyen âge.
Aussitôt rentré dans ma tente, Je me déshabillai, non pour me mettre au lit, mais pour reprendre mes vêtements de voyage; et une demi-heure ne s'était pas écoulée que, suivi d'une demi-douzaine de coulies portant mes bagages, ou éclairant la route avec des torches , je descendais à cheval la rampe glissante qui menait vers les bords de la Tavi. Deux jours après, j'étais de retour à Agra.
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