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osé nier l’existence. Dans ces horribles fêtes, une secte des adorateurs de Dévi, composée surtout de Brahmanes, mais non pas exclusivement, car dans cette secte toutes les castes sont abolies, se réunit pendant la nuit , hommes et femmes, se livre aux plaisirs de la table, s’enivre, et s’abandonne aux excès les plus honteux. C’est d'autant plus odieux que c’est la religion qui sert de prétexte à ces orgies; mais heureusement il est probable qu’elles sont assez rares, et s’accomplissent toujours dans le plus profond mystère.
On n'ose d'ailleurs pas avouer qu’on fait partie de cette secte infâme, et elle est regardée avechorreuret mépris par tous les Indous orthodoxes. Outre ces sectaires, et même sans appartenir au culte de Dévi , il y a parmi les ordres mendiants un certain nombre qui se placent au-dessus de toutes les lois et croient pouvoir se livrer à toutes leurs passions sans commettre de péchés. Ces gens-là aussi ne contribuent pas peu a faire voir la religion des Indous sous un jour fâcheux, et on ne peut nier qu’ils ne mêlent le plus souvent des idées de licence et de sensualisme à toutes les parties de leur mythologie; mais ordinairement cela ne sort pas de leurs chants , de leurs livres , de leurs temples, de leurs fêtes que tout le monde ne peut pas étudier. Un étranger peut vivreau milieu d’eux pendant des années, et même assister â la plupart de leurs cérémonies religieuses, sans y rien voird’indécent, car les idées indôues en fait de décorum, ^surtout au point de vue des rapports des sexes, sont portées à un point de sévérité qui semble souvent aux Européens passer les bornes de la raison.
Vishnou. Il est ordinairement rcrésenté sous la forme d’un doux et eau jeune homme d’une couleur d’azur et vêtu comme un roi des anciens temps. Il est aussi représenté très-souvent sous l’une des formes de ses dix incarnations principalesque nous allons raconter brièvement, pour donner un échantillon du génie inventif des Indous en fait de liction.
Inde.
Dans la première, il prit la forme d’un poisson ponr sauver les Védas emportés par un démon dans le déluge. Dans la seconde, il se transforma en sanglier, et avec ses défenses il repécha le monde qui était tombé nu fond de l’Océan. Dans la troisième, sous la forme d’une tortue, il porta le poids d’une montagne fameuse dans les légendes indoues. La quatrième incarnation de Vishnou fut motivée par des raisons un peu plus en rapport avec les affaires humaines. Un tyran infidèle voulait mettre son fils' à mort pour le punir de la foi qu’il avait dans Vishnou. Dans la dernière entrevue qu’il devait avoiravec le rnalheu reux jeune homme, le tyran, pour se moquer de la prétendue ubiquité du dieu , demanda à sa victime s'il se trouvait aussi dans une des colonnes de la salle où ils étaient. Le fils répondit par l’affirmative, et le roi f urieux allait ordonner son exécution, lorsque Vishnou, sous la forme d’uu homme à tète de lion, sortit aussitôt de la colonne, et mit le père cruel en pièces. L’histoire de la cinquième incarnation est peut-être plus curieuse eucore. Un roi par ses sacrifices et ses austérités avait acquis une telle puissance sur les dieux, qu’ils avaient été obligés de lui abandonner la terre et la meret qu’ils attendaientavec terreur son dernier sacrifice, qui devait lui donner la possession du ciel. Dans ces circonstances, Vichnou alla trouver ce conquérant d’un nouveau genre sous la forme d’un nain, et il lui demanda autant de terre qu’il pourrait en mesurer en trois pas. Leroi, riant de sa petite taille, lui accorda sa requête; mais alors du premier bond Vishnou traversa la terre, du second l’océan, et alors, ne trouvant plus d'espace pour le troisième pas qui lui était accordé, il remit sa promesse au roi, à la condition qu’il descendrait aux régions infernales.
Dans sa sixième incarnation , Vishnou se présenta sous la forme de Paris Râm, héros brahmane, qui fit la guerre aux Kchatryas ou caste militaire, et l’extermina. Dans sa septième
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incarnation, il se montra sous la forme de Râma ; dans la huitième, sous celle de Bella Râma, héros qui délivra la terre des géants. Dans sa neuvième incarnation, il se produisit comme Bouddha, auteur d'une fausse religion ; il prit cette forme pour tromper les ennemis des dieux. Cette légende est évidemment destinée à ravaler le bouddhisme, le rival des Brahmanes.
La dixième incarnation est encore à venir.
Mais toutes les autres incarnations de Vishnou ont été mises dans l’ombre par celles de Râma et de Crishna, qui nonseulement ont éclipsé, au moins dans l’Inde , leur père Vishnou , mais ont substitué leur culte à celui des dieux antiques et même de tous les autres dieux, excepté Siva, Sourya et Gànesa.
Hdma.— Râma, identifié avec Vishnou par la superstition de ses adorateurs était un roi d’Oude, et c’est dans les traditions indoues presque le seul personnage dont les actes présentent quelque caractère historique. Il commença, dit-on, par être exclu du trône paternel et passa nombre d’annéesdans la retraite religieuse au milieu des forêts. Son épouse, la reine Sita, ayant été enlevée par le géant Kâvana , il se mit en campagne pour la délivrer, conduisit sou armée dans le Deccan, pénétra jusque dans file de Ceylan, dont Râvana était le roi, et reconquit Sita, après une victoire complété sur son ravisseur. Dans cette expédition il eut pour alliés une armée de singes-, commandés par Hanoumân, dont on voit souvent l’image dans les temples, et qui est adoré dans le Deccan au moins autant que Râma ou aucun autre dieu.
Cependant la fin de Râma fut malheureuse , car ayant par son imprudence causé la mortdesonfrèreLachman, qui avait été le fidèle compagnon de ses dangers et de ses victoires, il se jeta de désespoir dans un fleuve; maiscéfut, au diredes Indous, pour être réuni à la divinité. Toutefois il conserve encore son existence individuelle, comme le prou ve le culte particulier dont il est l’objet. Râma est toujours représenté sous la
forme humaine et il est l’objet d’adorations presque universelles.
Crishna. — Cependant Râma est encore loin d’avoir la popularité accordée à un autre mortel déifié, Crishna, ui n’est pas compris dans les dix granes incarnations de Vishnou , et dont l’histoire est beaucoup moins héroïque comme, roi et comme conquérant. Né de la famille royale de Matha sur la Djamna, il fut élevé par un berger du voisinage qui parvint à le soustraire aux cruautés d’un tyran armé contre lui. Cette période dé son existence semble être celle qui a fait le plus d’impression sur l’esprit des Indous , qui ne se lassent jamais de raconter les bizarres exploits de son enfance, comment il volait dans l’air, détruisait les serpents, etc. Il y a même une secte très- nombreuse qui l’adore sous la fqrme d’un enfant, comme le créateur et le régulateur suprême de l’univers. Crishna n’excite pas moins comme jeune homme l’enthousiasme de ses adoratrices , elles ne cessent de célébrer sa jeunesse passée au milieu des Copis, nymphes à qui le lait est consacré , dansant , chassant et jouant de la flûte , captivant les cœurs de toutes ses agrestes compagnes et même des princesses de flndoustan qui avaient entendu parler de sa beauté.
Dans son âge mûr il mena à bonne fin d’innombrables aventures, entre autres il vainquit le tyran qui retenait son héritage et remonta sur son trône; puis, à son tour pressé par des ennemis étrangers, il lut obligéd’aller se fixer à Dwârika dans le Gouzerat. Ensuite il, prit parti pour la famille des Pandous dans la guerre où ils disputèrent aux Courouslasouverainetéd’tiastinapour, ville qu’on suppose avoir existé au nord-est de Delhi, et à environ quarante milles du lieu où le Gange entre dans flndoustan.
Cette guerre est le sujet du grand poème héroïque des Indous , le Maha- Bharata, dont Crishna est le véritable héros. Elle se termina par la victoire des Pandous et le retour de Crishna dans sa capitale du Gouzerat. Comme Râma il eut une mort malheureuse ;
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car, impliqué bientôt après sa victoire dans de cruelles discordes civiles, il mourut frappe d'un coup de flèche par un chasseur qui tira sur lui dans un buisson, croyant tirer sur une pièce de gibier.
Crislma est le plus populaire des dieux indous.
Parmi les fidèles qui adorent Vishnou exclusivement à tous les autres dieux, il y a une secte dont le culte ne s’adresse qu'à Râma; mais, bien que composée d’une classe importante, bien que comprenant une foule considérable d’ascétiques et presque les plus hardis spéculateurs sur les matières religieuses, elle ne peut se comparer ni pour le nombre, ni pour la popularité, a la secte vishnouvite qui s’est vouée exclusivement au culte de Crishna.
Cette secte comprend tous les hommes riches et sensuels, presque toutes les femmes, et eu réalité la majorité des Indous de presque toutes lés classes de la société.
La plupart des adorateursde Crishna affirment qu’il n’est pas uue incarnation de Vishnou , mais Vishnou lui-même, Vishnou, le créateur éternel, et existant par lui-même, de l'univers.
Telles sont les principales manifestations de Vishnou ; mais ses incarnations ou émanations, en ne comptant que celles qui sont mentionnées dans les livres , sont innombrables : que serait-ce s’il fallait tenir compte dfe toutes celles où on le fâitcomparaîlre sous la forme de quelque saint ou héros local , dont ses admirateurs ont voulu faire un dieu?
On prend d’ailleurs la même liberté avec les autres dieux. Ou leur prête des incarnations infinies. Candnha, la grande divinité des Maltraites, qu’on représente sous la forme d’un cavalier armé, est une incarnation de Siva.
La famille brahmane de Chinchar, près Sauna, qui jouit du singulier privilège de posséder un dieu héréditaire parmi ses membres, prétend tirer son droit d’une incarnation ou émanation de Gdnesa.
Les villages mêmes out des divini-
tés locales qui sont des émanations de Vishnou ou de Siva ou des déesses leurs épouses. Mais toutes ces incarnations sont insignifiantes, comparées aux grandes incarnations de Vishnou, surtout à ses incarnations dans les personnages de ftâma et de Crishna.
Lakchmi est l’épouse de Vishnou ; elle n’a pas de temple, mais, comme elle . est la déesse de l’abondance et de la fortune, il n’y a pas à craindre de voir tomber son culte dans l’oubli.
Des autres dieux, Gânésa et Sourya ( le soleil ) sont ceux qui sont le plus honorés.
Tous deux ils ont des adorateurs qui les préfèrent a tous les autres dieux; tous deux ils ont des temples et un culte particulier. Gâuésa a probablement dans le Dercan plus de temples u’aucun autre dieu, excepté cepen* ant Siva.
Sourya est représenté dans un char, la tête entourée de rayons.
Gâuésa ou Ganpatti est représenté sous la figure d’un homme très-corpulent, avec une tête et une trompe d’éléphant.
Aucun des neuf autres dieux dont nous avons donné les noms n’a aujourd’hui de temples particuliers, bien qu’il soit très-probable que jadis ils eu ont eu. Les uns ont une fête annuelle pour laquelle on leur fait une statue, qu’on adore pendant toute la journée et qu'on jette le lendemain à la rivière ; d’autres ue figurent jamais que dans les prières. Indra, en particulier, semble avoir jadis occupe dans les sentiments religieux des Indous une beaucoup plus grande place qu’aujourd'hui ; on l'appelait le roi du ciel et des dieux; sir William Joues l'a considéré comme le Jupiter des Indous; aujourd'hui on n'eu entend presque plus parler.
Câma,ledieu de l’amour, a subi un semblable destin: c’est la plus charmante desdivinités indoues , c’est celle que les Européens accepteraient le plus volontiers comme réelle. Doué d'une éternelle jeunesse et d’une incomparable beauté, il exerce son empire sur les dieux et les hommes. Bra-
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hma Vishnou, et même le terrible dans l’Inde par les hommes de tous les Si va,1 ont senti les traits de son arc de rangs et de tous les âges, fleurs : ils ont eu le sein percé de ses II faut encore compter dans cette flèches. Les temples, les grottes qui nomenclature une espece de divinités lui sont consacrés, jouent un grand rôle très-nombreuses, quoique leur exisdans les légendes , les poèmes et les tence ne soit reconnue que dans des drames de l’antiquité; mais aujour- sphères très-limitées, et quoique les d’hui il est tout aussi négligé que les Brahmanes contestent souvent la legitineuf autres, sauf cependant Ÿâma, qui, mité du culte nui leur est rendu. Ce en sa qualité de juge des morts, est sont les dieux des villages; chacun en encore un objet de'respect et de ter- adore deux ou trois comme ses patrons reur spéciaux, etquelquefoisaussicommeses
Chacun de ces dieux a son ciel sé- persécuteurs obstinés. Ce sonten quelparé et ses serviteurs particuliers. Ce que sorte les Pénates et les dieux Lasontdes palais d’inénarrables félicités, res des Romains. Les esprits de pertout brillants d’or et de joyaux. sonnes décédées qui ont, à un titre quel-
Le ciel d’Indra est celui de tous qui conque, attiré l’attention du voisinage a été le plus souvent décrit. Outre pendant leur vie, jouissent souvent de ses palais d’or ornés de pierres pré- cet honneur.
cieuses, il est embelli de frais ruis- Un trait assez extraordinaire de la seaux, de grottes, de jardins toujours religion des Indous (mais elle n’est pas en fleurs, parfumé par les exhalaisons la seule à qui il appartienne), c’est d’un arbre céleste qui croît au centre, que les dieux n’ont qu’une existence et le remplit tout entier de ses sen- limitée. A la fin d’un cycle, d’une duteurs aromatiques. Il est illuminé par rée prodigieuse il est vrai , l’univers une lumière mille fois plus brillante cesse d’exister ; la Trinité et les autres que celle du soleil; il est habité par les dieux inférieurs perdent leur existence , Apsaras et les Gandarvas ( nymphes et la Grande Cause Première reste et chanteurs célestes ). Des génies de seule dans l’espace infini. Après un plusieurs espèces sont consacrés au certain laps de siècles , elle exerce de service de ses heureux habitants, qui nouveau son pouvoir , et toute la créapassent leur temps dans les chants, tion , avec ses êtres humains et divins, les danses et les plaisirs de toute es- renaît à la vie. pèee. On a delà peine à croire que des
^ Bons et méchants esprits. Outre les fables grossières et puériles comme anges et les bons génies qui habitent celles dont nous avons parlé ne sont les différents cieux, il y a encore di- pas les restes des temps barbares; cepenverses espèces d’esprits mêlés au reste dans la divine origine du christianisme de la création : n’a pas empêché qu’après le déclin des
Les Asouras, parents des dieux, dés- lumières, qui suivit Pinvasiondes barhérités et précipités dans les ténèbres, bares , il n’ait aussi été mêlé de sumais luttant toujours contre leurs ri- perstitions extraordinaires; aussi doitvaux, et fort semblables aux Titans ou croire, avec les orientalistes les de la mythologie grecque. plus compétents, que le système desln-
LesDeïtyas, autre espèce de démons dous, autrefois beaucoup plus pur, est assez nombreux pour avoir levé des ar- tombé dans l’état où nous le voyons , mées et fait la guerre aux dieux. parsuitedela décadence de toutes les
Les Râkshasas, êtres gigantesques et branches de l’activité intellectuelle, malfaisants. Les Pisâchas, méchants Nous nous sommes abstenu de coiuaussi, mais moins puissants. Les Bhou- parer le système religieux des Inras,mauvaisespritsdudernierordre,as- aousà la religion d’aucun autre peusez semblables aux fantômes et vampi- pie : les savants réussiront peut-être à res des croyances populaires de l’Euro- trouver la loi de ses rapports avec la pe, mais dont l’existence est acceptée mythologie de la Grèce ou de l’Égypte ,
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mais c’est un travail qui est encore à Ces récompenses et ces châtiments faire. sont souvent bien proportionnés aux
Il nous reste maintenant à parler mérites ou aux démérites des morts, de la croyance des Indous à la vie fu- et on ne saurait douter qu’ils n’aient ture. Leur doctrine, c’est , comme on une grande influence sur la conduite sait, la transmigration des âmes; mais des vivants. Mais, d'un autre côté, il ne faut pas oublier qu’ils croient l’efficacité accordée à la foi et à l’obaussi qu’entre leurs divers modes servance des formes extérieures de la d’existence ils iront, suivant leurs piété, la facilité d’expier les crimes mérites, jouir de milliers d'années pardes pénitences, sont malheureusede bonheur dans leurs cieux, ou souf- ment les traits principaux du système, frir d’aussi longs tourments daus quel- et elles ne doivent pas peu contribuer qu’un de leurs enfers, encore plus àen affaiblir la puissance morale, nombreux que les sphères célestes. L’influence indirecte du système Cependant remarquons que l’espé- sur la moralité des fidèles est pcutrance n’est jamais enlevée à personne: être encore plus nuisible que ces im-
le plus grand coupable, après avoir perfections mêmes. Il entretient une racheté ses crimes par des siècles de superstition grossière qui ruine et désouffrances, par de longues transmi- grade l'esprit; la récompense suprême erations, peut à son tour monter dans qu’il assigne à la vertu, se reposer l’échelle des êtres , entrer dans le ciel, dans ce monde pour être après absoret même aspirera la plus grande ré- bé dans le sein de Dieu , a pour effet compense que les bons puissent espé- de détruire les deux plus grnuds stimurer, l’absorption dans le sein de Dieu, lantsde la vertu, l’esprit d’entrepriseet Les descriptions du bonheur ou des l’amour de la gloire. Ses entreprises sur tourments de la vie future sont ani- le domaine de la loi et de ia science mées et poétiques. Les bons, aussitôt tendent à les fixer, sans espoir de proqu’ils ont dépouillé leur corps inor- grès, au point même qu’elles avaient tel , comparaissent devant Yama; ils atteint lors de la prétendue révéla* sont conduits en sa présence par des tion; son intervention dans les détails chemins délicieux , ombragés par des les plus vulgaires de la vie détruit arbres parfumés, arrosés par des ruis- toute habitude et tout sentiment de seaux tout couverts de lotus. Dans liberté, elle réduit, la vie humaine ce riant voyage des pluies de fleurs à n’être plus qu’une affaire de routombent sur eux. Pair retentit des tine. Quand les individus sont libres, hymnes des bienheureux, et du le progrès s'accomplit naturellement chant encore plus mélodieux des an- et sans secours : une nation se modiges. Les méchants, au contraire, sont fie complètement dans le cours de conduits par des sentiers étroits et quelques générations , sans qu’il en ténébreux ; ils ont à traverser des coûte aucun sacrifice à personne; sables brûlants , des champs de pier- mais quand la religion vient interres qui leur coupent les pieds à cha- poser son autorité dans les détails de que pas; ils vont nus , dévorés par la l’existence , il faut une hardiesse peu soif , couverts de sang et d’immondi- commune pour oser entrevoir la moinces, sous une pluie de cendres chau- dre nouveauté; et celui-là doit se des et de charbons brûlants; d’horri- préparera renier sa religion, à déserbles apparitions viennent les effrayer, ter la communion de ses. amis , qui et remplissent l’air tout autour d’eux veut faire le plus léger changement de cris lugubres et de plaintes déchi- dans son régime alimentaire, rantes. Les enfers, où ils sont enfin C’est dans son intérieur même, plongés , sont décrits avec un inélan- dans les limites de son empire, que le ge de sublime et d’exactitude minu- système religieux des Indous a été tieuse qui rappellent en plus d’un pas- surtout impuissant à prévenir des sage le poème du Dante. innovations. Sans doute la révélation
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originale n’a jamais été mise en question , mais il semble que chacun ait été libre d’attacher selon son gré plus ou moins d’importance à telle ou telle de ses parties; souvent le même passage a été compris de diverses manières, et comme il n’existait pas d’autorité qui pdt défendre l’unité d’interprétation, on a vu naître une multitude de sectes , différant toutes les unes des autres dans leurs principes et dans leur pratique.
Sectes. — Il y a trois sectes principales : les Sivaïtes ou adorateurs de Siva, les Vislmouvites ou adorateurs de Vishnou, les Saktites ou adorateurs de l’une des Saktis , les associées femelles ou les puissances actives des membres de la Trinité.
Chacune deces sectes se divise en une infinité de rameaux, nés de la différence des formes sous lesquelles la Divinité est adorée, ou des diverses opinions métaphysiques et religieuses que chacun d’eux a greffées sur le tronc principal. Les Saktites peuvent se partager eux-mêmes en trois grandes branches, qui adorent chacune l’une des trois deesses. Lesadorateurs de Dévi, l'épouse de Siva, sont sans comparaison les plus nombreux , plus nombreux même que les deux autres branches réunies.
Outre ces trois grandes sectes, il y en a de moins importantes qui adorent Sourya ou Gânesu, ou qui, indous dans la forme, approehent-très près du Déisme le plus pur.
Les Sikhs, dont nous aurons occasion de parler, ont fondé une secte qui a introduit des innovations telles, qu’on peut la regarder comme une religion nouvelle.
Il ne faudrait pas supposer que chaque Indou appartient a l’une ou à l'autre des sectes que nous venons de nommer; au contraire, ceux-là seuls sont reconnus pour orthodoxes, qui ne Veulent accepter le culte exclusif d’aucun dieu , mais au contraire les acceptent tous , suivent dans le culte les formes prescrites par les Védas, les Pouranas ou autres livres sacrés, et rejettent toutes les cérémonies tirées
d’autre origine. C’est à cette classe qu’en apparence du moins appartient encore la grande majorité de l’ordre des Brahmanes. Mais, selon toute probabilité, même parmi eux, il n’y a guère que ceux d’un esprit très-philosophique qui ne se sentent pas quelque préférence pour telle ou telle divinité ; a plus forte raison doit-il en être ainsi des classes inférieures, qui ne comprennent guère qde l'observance extérieure des cérémonies du culte. Ce sont les incarnations de Vishnou qui ont surtout séduit les imaginations populaires.
Dans tout le Bengal et l'indoustan c’est de ce côté que se tournent tous les sentiments religieux du peuple; et quoique les temples de Siva y soient assez nombreux, cette divinité n’a en réalité que peu de fidèles ; encore semblent-ils jouir de peu de considération.
Siva a toujours été regardé comme le patron spécial des Brahmanes, mais il u’a jamais souri aux imaginations populaires. Dans les lieux mêmes où ses iideles ont la supériorité du nombre, la masse de la multitude ne semble attachée à son culte que par les intéressantes aventures de Raina et de Crishna. Le premier de ces deux héros est surtout honoré sur les rives de la Djamnaet le cours supérieur du Gange; sur le cours inférieur de ce fleuve , dans le centre et dans l’ouest de l’indoustan, la popularité de Crishna est supérieure à la sienne. Cependant Rôma est révéré dans l’Inde entière, et son nom répété deux fois est le salut ordinaire que s’adressent toutes les classes des ludous.
Les Sivaïtes forment en tous lieux une proportion considérable des ordres réguliers; c’est dans le Mysore et le pays des Marattes qu’ils sont le plus nombreux. Plus au sud, ce sont les Vislmouvites qui sonten majorité; dans cette partie de l'Inde, Vishnou n'est pas adoré sous sa forme humaine de Kôma et de Crishna, mais sous son caractère abstrait de conservateur de l’univers. Les Saktites ou adorateurs de la divinité femelle sont partout mêlés avec les autres , et il y a des lieux où ils sont en grande majorité. Les trois quarts de la population du Bengal suivent le
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culte de l’une ou l’autre des déesses , surtout celui de Dévi.
Presque partout la différence des sectes quoique vive et profonde, et recouvrant des haines cachées, est assez difficile à saisir. Les Européens ont quelque peine à les discerner, à moins qu’ils n’aient appris à le faire dans les livres de MM. Colebrooke, Buchanan, etc.
Les symboles peints sur le front, et qui sont les iudicateursdes sectes, sont certainement une des singularités les plus frappantes de la toilette d’un Indou ; et cependant on les a souvent pris pour le signe de la caste , et non pas de la secte.
Les personnes qui veulent se faire affilier à une secte subissent une sorte d'initiation, dont la principale cérémonie est la communication secrete à l'oreille, par le Gourou ( instructeur religieux ) , de certaines paroles qui correspondent à la communication du Gayatri daus l’initiation des Brahmanes.
Les sectes ne remontent pas toutes à la même antiquité. Le culte particulier des trois grands dieux et de leurs dresses, l’exclusion desdivinilés inférieures, est sans doute très-ancien; mais il est difficile de savoir quand commencèrent à se produire les prétentions de supériorité exclusive de chacun d’eux sur les autres : selon toute probabilité, c’est un fait beaucoup plus récent que le premier.
11 semble presque certain que les sectes fondées sur l'adoration d’incarnations particulières, comme celles deRâma et de Crishna, sont postérieures au commencement du huitième siècle de notre ère.
Le nombre des sectes s’estsans doute beaucoup accru par suite de l’oubli où sont lombes les Yédas, la source où il faut remonter pour retrouver la religion indoue dans sa pureté. L’étude de ces livres était réservée comme un privilège aux trois castes des hommes deux lois nés ; de ces castes deux sont presque éteintes aujourd’hui, et celle qui reste a bien négligé les devoirs qui lui étaient confiés dans le principe.
Il faut sans doute attribuer à ces cir-
constances l’oubli de l’ancien rituel, remplacé depuis par un autre, mieux adapté aux révolutions qu’ont subies les opinions religieuses du peuple.
Il se compose aujourd'hui d’une collection d'hymnes, de prières, d’invocations assez modernes, qui, mêlées avec quelques fragments des Védas, défrayent les cérémonies du culte. M. Colebrooke l’a analysé dans trois essais séparés, et insérés aux volumes, V et VII des .- isiatics Hesearch.es.
La différence entre ce rituel et celui dont nous pouvons nous faire une idée dans le livre de Manou, semble être beaucoup moindre qu'on ne serait tenté de le croire. Les longues instructions qui y sont données sur les ablutions, la méditation du Gayatri, etc., etc., ne sont pas en contradiction avec la religion des Védas; et peut-être existaient-elles au temps de Mauou, quoique celui-ci n’en ait pas parlé. Les objets du culte sont à peu près les mêmes : les divinités des cléments et des puissances naturelles.
L’introduction du nom de Crishna est certainement une innovation, mais il se présenté très-rarement.
Les cérémonies des ludoussont nombreuses, mais peu capables défaire impression; leur liturgie, à en juger par les extraits qu’en donne M. Colebrooke, contient quelques beaux passages, mais en général elle est ennuyeuse et insipide. Chacun accomplit tout seul ses dévotions quotidiennes dans sa maison, dans le temple, daus le fleuve, dans le lac qui lui convient; la pauvreté du style de ces prières ne peut pas être rachetée par le lien sympathique qui unit des hommes qui prient eu commun. La forme du service religieux, si l’on peut parler ainsi, est changée; mais les occasions où il doit être célébré sont les mêmes qu’au temps de Manou. D’ailleurs, ce sont toujours les mêmes cérémonies qui se répètent chaque jour, depuis la conception de l’entant jusqu'à la mort du vieillard.
Ce sont pour chaque jour les mêmes prières, les mêmes sacrifices, les mêmes obi. liions. On prend cependant pour les abréger plus de liberté que le code
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de Manou ne semble en accorder en théorie; mais peut-être la pratique de son temps ne différait-elle pas de celle d’aujourd’hui.
Un Brahmane gui voudrait encore aujourd’hui s’acquitter de tous ses devoirs religieux n’en aurait pas pour moins de quatre heures par jour. Toutefois, s’il est engagé dans les affaires de ce monde, il peut avoir fini en une demi-heure. Les gens des classes inférieures se contentent de répéter plusieurs fois au bain le nom de leur patron.
La multiplication des sectes est à la fois la cause et la conséquence de l’importance qu’ont prise les ordres monastiques. Chacun d’eux se consacre au service particulier de quelque divinité, et sa puissance est en raison directe de la faveur qui s’attache à son patron. Aussi prêchent-ils chacun la foi dans son Dieu, comme le moyen d’arriver à la satisfaction de ses désirs et de racheter ses péchés. Comme déduction logique, ils réclament de tous leurs disciples et pour toute la vie une obéissance absolue , comme celle que le Brahmane de Manou, dans la période de son enseignement, exigeait des élèves, mais seulement pendant le temps du noviciat.
C’est là la cause detousles empiètements que ces ordres ont faits sur l’autorité religieuse des Brahmanes, et par conséquent aussi des sentiments de haine que ceux-ci leur ont voués.
Les Brahmanes de leur côté ont profité de l’exemple des Gosciyens, et ils Dnt essayé, comme leurs rivaux , de prendre en main le gouvernement des diverses sectes. Ainsi desquatre-vingtquatre Gourous ou chefs spirituels de la secte de Râmanoudj, il y en a soixante-dix-neuf qui sont des Brahmanes séculiers.
La puissance de ces chefs de sectes estune des innovations les plus remar-
uables du système religieux des In-
ous. La plupart d’entre eux dans le sud de la Péninsule, ceux surtout des ordres réguliers, ontde grandes maisons défrayées par des donations en terres, ou par les contributions de leurs fidèles.
Ces revenus se dépensent surtout eu œuvres de charité ; mais ces personnages entretiennent aussi un grand train de maison , surtout dans leurs voyages d’inspection, où on les voit portes sur des éléphants, environnés de bannières brillantes, etc., etc., comme les digni taires du monde temporel. Ils se font suivre par des multitudes de disciples, et sont toujours reçus avec distinction par les princes dont ils traversent les Etats.
2° Dit Bouddhisme et au Djaïnisme.
II est deux religions qui , bien que distinctes de celle des Indous, semblent ap partenir à la même origine, et ont partagé le respect des peuples de l’Inde, avant l'introductiond’une religion complètement étrangère par l’invasion mahométane.
Ces deux religions sont le Bouddhisme et le Djaïnisme.
Toutes deux se font remarquer, comme les doctrines Brahmaniques, par leur tendance au quiétisme , leur respect pour la vie animale, leur croyance a la transmigration des âmes, à l’existence d’enfers pour la punition des méchants, et de cieux pour la récompense des bons. Leur objet commun, leur but final est l’obtention d’un état de parfaite apathie , qui à nosyeux nediffère pasde l'annihilation complète; les moyens qu’elles emploient pour y parvenir sont la pratique des mortifications, et le détachement complet des soucis et des sentiments de l’humanité.
Les différences entre les deux religions nouvelles et le Brahmanisme ne sont pas moins frappantes que leurs points de ressemblance; elles sont nombreuses surtout chez les Bouddhistes.
La plus ancienne des sectes Bouddhistes semble nier l’existence de Dieu; et quelques-unes de celles qui l’admettent refusent cependant de le reconnaître comme le Créateur et le Souverain de l’Univers.
Selon l’ancienne secte athéiste rien
n’existe que la matière, qui estéteruelle. La puissance d’organisation est inhérente à la matière; et, quoique l’univers périsse de temps en temps, cettequalité de la matière le fait renaître après une certaine période, pour subir encore une nouvelle mort et recommencer ensuite une vie nouvelle, sans qu’il y ait besoin de l’intermédiaire d’aucun agent extérieur.
Le rang le plusétevédans l’échelle de la vie est occupé parcertains êtres nommés Bouddhas, qui se sont élevés euxmêmes par leurs propres mérites et leurs austérités, pendant une longue suite de transmigrations dans ce monde et dans les mondes antérieurs, à ce
fiarfait état d’inactivité et d’insensibiité qui est regardé comme le souverain bien.
Cette école athéiste compte cependant l’intelligence et la volonté parmi les qualités Inhérentes à chaque molécule de la matière. Une autre secte, celle des Prddjnikas , essaye d’expli-
?|uer l’existence de ces qualités d’une açon plus intelligible, en les combinant en' une seule, en les réunissant à la conscience de faconàen faire une sorte d’existence particulière : mais cependant cette combinaison ne suffit pas encore à expliquer le mouvement; l'être ainsi formé reste dans un état de repos perpétuel , ses qualités agissent sur les autres parties de la matière, sans qu’il y ait effort ni volition de sa part.
Il y a des sectes de Bouddhistes qu’on pourrait appeler Déistes : l’une reconnaît l’existence d’un Être suprême, éternel, immatériel , intelligent, doué de volonté, de liberté, de qualités inorales, mais qui cependant, comme dans le système précédent, ne sort jamais d’un état de perpétuel repos.
Une autre des écoles qui croient à cette Divinité la regarde comme le seul principe éternel et existant par luirnême, tandis qu’une troisième lui associe la matière comme existence séparée, et croit à un troisième être formé par l’union des deux autres, et auquel elle attribue la création de l’Univers.
Mais dans aucune des écoles Boud-
dhistes l’action de la Divinité ne lui fait produire par sa volonté plus que l’émanation de cinq ou de sept Bouddhas ; et de ces Bouddhas, procèdent de la même manière cinq ou sept autres nommés Bôdhisatouas , dont chacun à son tour est chargé de la création d’un monde.
Et encore, si essentiel est le repos à la félicité et à la perfection dans les idées des Bouddhistes, que les Bôdhisatouas eux-mêmes sont déchargés, autant qu’il est possible, du soin de conserver leurs créations. Quelques philosophes enseignent donc què chacun des Bhôdisatouas prend bien garde de constituer l’Univers en vertu de lois qui lui permettent d'exister par lui-même; d’autres iinagineutlles agents inférieurs créés dans ce dessein ; il est même une école qui prétend que le Rôdhisatoua du monde actuel produisit les trois personnes de la Trinité indoue , et leur délégua ses trois pouvoirs de création , de conservation et de destruction.
Les opinions diffèrent sur le compte des Bouddhas qui se sont élevés à ce degré par la vertu des transmigrations. Les uns croient, avec l’école athéiste, que ce sont des productions de la nature semblables aux autres hommes, et qu’ils conservent une existence indépendante, même après être arrivés à l’état si désiré d’immobilité parfaite. Les autres sectes prétendent que ce sont des émanations de l’Être suprême, issues d'autres Bouddhas ou Bôdhisatouas, et qu’ils sont finalement récompensés de leurs mérites par leur absorption dans l’essence divine.
Il y a eu un grand nombre de ces Bouddhas humains dans ce monde et dans les mondes antérieurs; mais les sept derniers sont plus distingués que les autres, le dernier surtout, Gôtama ou Sakya, qui révéla la religion actuelle, fixa les lois du culte et de la morale, et qui, bien que passé depuis longtemps à un degré d’existence beaucoup plus élevée, est regardé comme lechef religieux de ce monde , et continuera de l’être jusqu’à ce qu’il ait accompli toute sa période de cinq mille ans.
Au-dessous des Bouddhas il y a un
L’UNIVERS
nombre de degrés infinis, occupés par les hommes qui ont plus ou moins approché de la perfection par la sainteté de leur vie.
Outre la hiérarchie des Bouddhas, existe encore une multitude innombrable de créatures célestes ou terrestres, les unes empruntées purement et simplement au panthéon indien , les autres inventées par les Bouddhistes.
Les Bouddhistes des diverses contrées diffèrent beaucoup entre eux. Ceux du NépAl semblent être le plus profondémentimbus des superstitions indoues ; mais même chez les Bouddhistes de la Chine on reconnaît facilement l’origine indienne.
La secte qui admet l’existence d’un Dieu est la plus répandue dans le Népâl; la secte athéiste règne presque en souveraine, et dans toute la pureté de ses doctrines, d’ans l’ile de Ceylan. M. Abel Rémusat dit qu’en Chine la secte athéiste est celle à laquelle le peuple s’est le plus attaché.
Les Bouddhistes différent des Brahmanes sous un grand nombre de rapports. Ils nient l’autorité des Védas et desPouranas; ils ont renversé le système des castes : leurs prêtres sont pris dans toutes les classes de la société , et ont plus de points de rapports avec les moines de l’Europe qu'aucuns des ministres de la religion indoue. Ils vivent dans des monastères , sont uniformément habillés de jaune, vont les pieds nus , se rasent la barbe et les cheveux , ont dans leurs chapelles des services réguliers auxquels ils assistent en commun; et enfin dans leurs processions, leurs chants, leurs cérémonies , leur façon d’illuminer leurs temples, ils ont avec le rituel de l’Église catholique des points de ressemblance qui ont vivement frappé tous les savants. Ils ne jouissent d’aucune des libertés dont les ordres monastiques de l’Inde ne se font pas faute; ils se vouent au célibat , et renoncent à presque tous les plaisirs des sens; ils mangent ensemble dans un réfectoire commun; ils dorment assis dans une attitude prescrite, etne sortentde leur monastère qu’une fois par semaine,
pour aller tous ensemble au Dain ; quelques-uns vont chaque jour faire des quêtes ou plutôt recevoir des aumônes; car la mendicité est interdite par leur règle. Les moines n’ont d'autre occupation que le service religieux dans les temples attachés à leurs monastères; le public n’y est pas admis , et fait ses dévotions dans d’autres temples hors des couvents.
Il existe aussi des couvents pour les femmes.
Les Bouddhistes portent le respect pour la vie animale beaucoup plus loin que les Brahmanes; leurs prêtres ne mangent pas après l'heure de midi , ni ne boivent après la nuit tombée, de peur d’avaler par mégarde des insectes invisibles; ils portent toujours avec eux un balai dont ils se servent pour nettoyer la place avant de s’asseoir, toujours dans la crainte d’écraser une créature vivante. On en voit qui se couvrent la bouche avec un morceau d’étoffe, pour ne pas avaler des insectes en respirant. Ils n’ont pas comme les Brahmanes un respect religieux pour le feu; ils honorent les reliques des saints, sentiment inconnu aux autres Indous. Pour loger ces reliues (quelques cheveux, un os, une ent) , ils élèvent ces solides coupoles, ces monuments en forme de cloche, dont quelques-uns sont de dimensions colossales.
Les Bouddhas sont quelquefois représentés debout , mais plus ordinairement assis et les jambes croisées à la Turque, le corps droit, dans l’attitude d’une profonde méditation, la contenance calme, et les cheveux bouclés.
Outre les temples et les monuments u’on voit dans les pays où le Boudhisme existe encore , ôn trouve dans l’Inde des ruines magnifiques qui lui ont appartenu.
Les plus remarquables de ces monuments sont des temples souterrains. Les merveilleux hypogées d’Ellôrasont l’œuvre des Bouddhistes. Le plus étonnant de leurs travaux esta Caria, entre Pouna et Bombay; sa hauteur et sa lougueur, ses colonnades qui le séparent en trois parties, le chœur et les ailes, sa nef
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INDE
voûtée en ogives et sculptée, rappellent les merveilles de l’architecture gothique.
Les Bouddhistes possèdent une littérature très-riche , mais qui ne diffère pas de celle des Brahmanes. On la conserve dans lesdialectes locaux des diverses contrées où l’art de l’imprimerie de puis longtemps connu, a merveilleusement multiplié le nombre des livres.
Le Pâli, ou dialecte local de Maghadn ( ancien royaume sur le Gange, et résidence de Gôtama ou Sakya) semble être le dialecte le plus généralement employé dans les écrits religieux des Bouddhistes.
Les Djaïnistes occupent une place intermédiaire entre les Bouddhistes et les Brahmanes.
Ils sont d’accord avec les Bouddhistes pour nier l’existence ou du moins l’activité et la providence de Dieu; comme eux ils croient à l’éternité de la matière, ils adorent ou honorent les saints, ils ont un respect serupuleux pour la vie animale, et suivent sur ce sujet les mêmes pratiques ; ils n’ont pas non plus de prêtres héréditaires, rejettent aussi l’autorité des Védas, et n’ont ni sacrifices, ni respect religieux pour le feu. Comme les Bouddhistes encore, iis placent la félicité suprême dans un état d’abstraction parfaite , et ils ont fait aux croyances brahmaniques les mêmes emprunts.
Sous d’autres rapportsilsse rapprochent des Brahmanes ; ainsi ils ont conservé la division par castes. Les Djaïnistes de l’ouest etdu sud de l’Inde ont conservé cette distinction dans toute sa rigueur, et l’on peut dire qu’elle est aussi acceptée de fait’ par ceux du nord-est. Quoiqu’ils rejettent l'autorité des Védas comme loi absolue, ils leur accordent cependant une grande valeur, sur tous les points où les Védas ne contrarient pas leurs idées religieuses. La principale objection qu’ils leur adressent est tirée des sacrifices sanglants ordonnés par les Védas, et de la mort que peut causer la combustion des offrandes consumées sur les autels.
Les Djaïnistes reconnaissent toutes
les divinités des Brahmanes, et même ils adorent un certain nombre d’entre elles quoiqu’ils les regardent comme fort inférieures à leurs saints, pourlesquels surtout ils réservent leurs hommages.
En dehors de ces points de ressemblance avec les Brahmanes et les Bouddhistes, les Djaïnistes ont de certaines croyances qui leur sont propres. Leurs adorations s'adressent principalement à un nombre limité de saints qui se sont élevés eux-mêmes, par leurs austérités, au-dessus des dieux. Ce sont les Tirtankeras , dont il existe vingt-quatre dans le présent , comme il eu a existé vingt-quatre dans le passé , comme il en existera vingt-quatre dans l’avenir.
Les plus honorés de ces vingt-quatre personnages sont : Risboba, le premier des Tirtankeras actuels, et surtout les vingt-troisième et vingt-quatrième, Parasnâth et Mahavîra. Comme, excepté l’histoire de ces deux derniers, eelle de tous les autres est évidemment fabuleuse, on a conjecturé, avec quelque apparence de raison, que Parasuâtli et Mahavîra sontles véritables fondateurs du Djaïnisme. Tous, d'ailleurs, sont plongés dans le même état de parfaite béatitude apathique , et n’ont aucune part au gouvernement du monde.
Les Djaïnistes ont introduit quelques changements dans les rangs etl’histoire des divinités Brahmaniques qu’ils ont conservées. Ils n’accordent aucune supériorité aux trois grands dieux de la Trinité brahmanique. De plus , ils ont encore beaucoup ajouté au nombre des dieux et à l’absurdité générale du système : ainsi ils comptent soixantequatre Indraset vingt-deux Dévis.
Ils n’honorent pas les reliques des saints, et n’ont pas d’établissements monastiques. Leurs prêtres sont désignés sous le nom de Djâtis, ils sont de toutes lescastes, et leur costume, malgré quelques différences, rappelle parfaitement celui des Brahmanes Ils portent de larges manteaux blancs, vont la tête nue, avec la barbe et les cheveux courts; ils s’appuient sur un bâton noir, et sont toujours armés d’un balai comme les Bouddhistes. Ils vivent d’aumônes et ne se baiguent jamais,
L’UNIVERS
peut-être par opposition aux incessantes ablutions des Brahmanes.
Les templesdes Djaïnistes sont pour la plupart grands et magnifiques, souvent à toit plat, avec des cours et des colonnades ; quelquefois ils rappellent les templesdes Brahmanes; quelquefois encore ils sont de forme circulaire, entourés par les statues colossales des Tirtankeras. Les murs sont couverts de leurs légendes particulières, mêlées à celles des Branmanes. Outre les statues, ils ont des autels de marbre avec les figures des saints en relief, ou représentant la trace de leurs pieds, espece de souvenirqueles Bouddhistes conservent aussi.
Le plus beau de tous les temples des Djaïnistes , c’est celui donton voit les ruines magnifiques en marbre blanc sur la montagne d’Abou , dans le nord du Gouzerat. lly a aussi des hypogées dus aux travaux des Djaïnistes à Ellôra, à Nassik et dans d’autres endroits; près de Chinrâîpatan, dans le Mysore, s’élève la statue taillée dans le roc de l’un des Tirtankeras; on lui donne jusqu’à soixante-dix pieds de haut
Les Djaïnistes ont une littérature très-considérable, peu différente de celle des Brahmanes, mais encore plus riches en extravagances chronologiques et géographiques ; elle compte par centaines de millions ce qu’il était déjà passablement absurde de compter par simples millions. Le Pâli est la langue sacrée du Djaïnisme.
On a controversé la question de savoir laquelle des trois religions dont nous venons de parler s’établit la première dans rinae.
D’abord, lu question ne peut être qu’entre les Bouddhistes et les Brahmanes. Admettant pour les deux systèmes une communauté d’origine quelaparfaiteanalogiede leurs principes fondamentaux^ suffit à prouver, il semble que la question doit être résolue à l’avantage des Brahmanes; et ce qui, peut-être, doit encore le faire soupçonner, c’est qu’il parait impossible que le Bouddhisme soit un système original.
Un esprit étranger d'abord au sentiment religieux prendrait à coup sûr sa première idée de Dieu des puissances qu’il sent être supérieures à la sienne. Lors même qu’il pourrait concevoir une divinité absorbée dans le repos le plus parfait, il ne songerait sans doute pas à l’adorer; il chercherait bien plutôt à se rendre favorable le soleil qui le réchauffe, ou les deux qui l’effrayent avec leurs tonnerres. Encore moins, commencerait-il par le culte des saints ; car d’abord la saintetén’est pas autre chose que la dévotion à des notions religieuses déjà préconçues :
et ensuite il faut qu’une religion ait déjà un empire bien établi, pour faire ' accepter au peuple la déification de ceux qui se sont montrés le plus fidèles à ses préceptes, surtout si ces saints personnages ne passent pas pour avoir ia puissance de gouverner le monde, ou de se porter médiateurs entre l’homme etieTout-Puissant.
La religion des Brahmanes se présente donc sous un aspect beaucoup plus naturel. Elles’éleva d’abord de l’adoration des puissances naturelles au Déisme pourtomberensuitedaus le septicisme, par le fait des hommes instruits; dans l’adoration de l’homme, par le fait du vulgaire.
Les présomptions que la science historique peut concevoir sur le même ’ sujet conduisent à la même conclusion.
C’est au XIV* siècle avant J. C. que l’on fixe avec le plus de vraisemblance l’époque où les Védas furent rédigés dans la forme sous laquelle ils nous sontparvenus; etalors la religion qu’ils enseignent devait avoir déjà fait de trèsgrands progrès, tandis que les plus zélés défenseursdu Bouddhisme n’ont jamais pu réclamer pour lui une antiquité plus grande que le X* ou le XIe siècle avant J. C. ; les autorités scieutifiques les plus respectables fixent son apparition au VI*.
Tous les peuples attachés au Bouddhisme sont d’accord pour reconnaître qu’il leur est venu de l’Inde.
Pour tous, le fondateur du Bouddhisme c’est Sakya Mouni ou Gôtama , natif de Câpila, au nord de Gôrakpour. Les
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uns disent que c'était simplement un Kchatrya ; les autresiudiquentune origine plus précise, en assurantqu'il était fils d’un roi. Les Brahmanes euxmémes confirment cette opinion : ils en font un Kchatrya, fils d’un roi de la race solaire. On n’est pas aussi bien d’accord sur l’époque de son existence. Les Indiens, les peuples d’Ava, de Siam et de Ceylan, le font naître au VIe siècle avant J. C. , époque marquée par de grands événements dans l'histoire des rois de Magada.
D’un autre côté les Cachemiriens font vivre Sakya Mouni en 1332 avant J. C. ; les Chinois, les Mongols et les Japonais, à peu près dans le X' siècle avant J. C. ; et des treize auteurs thibétains, cités dans l 'Oriental Magazine, quatre font remonter son existence à 2959 avant J. C., et les neuf autres à 835 ; tandis que le principal ouvrage religieux desThibétains, en affirmant que le grand concileconvoqué par Asôca se tint cent dix ans après la mort de Bouddha, reporte cet événement à moins de quatre, cents ans avant J. C. ; car d’irrécusables témoignages prouvent qu'Asôca a vécu dans le III' siècle avant notre ère.
Un auteur chinois diffère de tous ses compatriotes en donnant l’année 688 avant J. C. pour cellede la mort de Sakya Mouni; les Tables chinoises et japonaises, qui fixent l’époque où florissait Sakya Mouni à neuf cent quatre-vingtdix-neuf ans avant J. C. , disent qu’il vécut sous le règne d’Adjata Satrou, qui, par la place qu’il occupe dans la nomenclature des rois de Magada, doit avoir vécu dans le VI' siècle avant J. C.
Ces différences sont trop multipliées pour qu’on puisse les résoudre par l’hypothèse de l’existence dedeux Bouddhas; et d’ailleurs elle est combattue par l’identité permanente du nom de Sakya, par celle de toutes les circonstances qui se rapportentà l’histoire du personnage qu’on voudrait avoir vécu a des époques si différentes. Nous devons donc ou croire que les Bouddhistes indiens ignorent la date d’une religion qu’ils ont produite, ou admettre
qu’une erreur née dans le Thibet se répandit de là dans les pays situés plus a l’est , lorsque ceux-ci reçurent la religion de Bouddha, longtemps après la mort de son fondateur.
Comme cette dernière hypothèse est celle qui , sous tous les rapports, semble la plus probable , nous croyons donc pouvoir fixer l’époque de la mort de Bouddha vers l’an 550 avant J. C.
Sans même avoir besoin du témoignage direct des faits, on pourrait conclurel’origine indiennedu Bouddhisme de sa théologie, de sa mythologie, de sa philosophie, de sa chronologie, de sa géographie, etc., qui sont évidemment d’origine indienne; tous les mots employés par les Bouddhistes dans ces sciences sont sanscrits , quoique leur langue religieuse soit, comme nous l’avonsdit, lePâli.Lenom mémede Bouddha ( l’intelligence), et d’Adi Bouddha (la suprême intéligence) sont comme ou sait des mots sanscrits.
Il est cependant impossible de trouver dans l’histoire des données certaines sur les premiers temps de cette religion : elle était triomphante dans l’Inde sous le règne d’Asoca, vers le milieu du lll' siecle avant J. C. Ce furentdes missionnaires envoyés par lui qui l’introduisirent dans Elle de Ceylan vers la fin du même siècle.
Il est probable qu’elle se répandit de bonne heure dansla Tartarie et le Tilibèt ; mais elle ne pénétra en Chine que versl’an65 après J. C., et n’y prit consistance que vers 310.
Un voyageur chinois qui visita l’Indoustan dans un but religieux, et dans les premières années du V' siècle de notre ère, nous apprend que le Bouddhisme déclina de nonne heure suf les lieux mêmes qui l’avaient vu naître.
Entre la Chine et Elude il trouva le Bouddhisme florissant; il déclinait dans le Pendjab; il languissait dans le dernier état de décadence dans les contrées qu’arrosent le Gange et la Djamna, Capila, le lieu natal de Bouddha, était ruiné et désert : — un désert, dit-il, où il n’y a pas vestige d’homme. A Ceylan, au contraire, le Bouddhisme était dans toute sa vigueur ; mais il n’avait
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pas été encore introduit a Java, que le pèlerin visita en retournant par mer dans sa patrie.
Le Bouddhisme cependant refleurit dans quelques parties de l'Inde.
Ses fidèles furent persécutés et probablement chassés du Decean par Sancara Atchârya, vers le VII Ie ou le IX' siècle de notreère, s’ils ne l’avaient pas déjà été antérieurement par Gamarilla. D’un autre côté, il parait que le Bouddhisme régna en souverain dans l’Indoustan proprement dit au VIIIe siècle, et conserva la majorité numériue à Béuarès jusqu’au XI' siècle, ans le nord du Gouzeratjusqu’au XIIe.
Aujourd'hui le Bouddhisme a disparu des plaines de l'Inde; mais il domine à Geylan et dans quelques-uns des pays de montagnes au nord-est du Gange. C'est la religion de l’Empire Birman, du Thibet, de Siam, et de toutes les contrées qui séparent l’Inde de la Chine. Ilest surtout très-répandu en Chine, et s’étend sur une grande partie des Tarlaries russe et chinoise; de telle sorte qu’on a pu dire avec raison que c’est, la religion qui compte le plus de fiJèles sur le globe.
Le Djaïnisme ne paraît pas s’être produit plus tôt que le VIe ou le VII* siècle de notreère; il s’établit pendant les VIII et IX", parvint à l’apogée de sa grandeur dans le XI”, et déclina après le XII*. C’est surtout dans le sud de la Péninsule, dans le Gouzerat et l'ouest dé l'Indoustan, qu'il semble avoir été le plus puissant; mais il ne parait pas u’il se soit jamais beaucoup répandu ans la vallee du Gange.
Il a été persécuté a plusieurs reprises par les Brahmanes, au moins dans le sud.
Les Djaïnistes sont encore très-nom breux aans le Gouzerat, le Radjpoutana et le Cànara; ils sont généralement riches et adonnés au commerce:
on compte beaucoup de banquiers parmi eux; et une notame proportion des richesses commerciales de l’Inde leur appartient.
g v. filât actuel de la philosophie.
Manou ne traite pasde la philosophie,
quoiqu’il en parle par manière incidente dans son premier chapitre. Toutefois, c’est une science sur la quelle les spéculations des Indous se sont trop longtemps attachées, pour que nous ne devions pas en parler.
Le premier chapitre de Manou est évidemment un résumé de la croyance de l’auteur, et représente probablement l’opinion la plus accréditée de son temps.
Les sujets dont il parle, — la nature de Dieu et de l’âme, la création, et autres matières physiques ou métaphysiques, — sont trop légèrement traités pour qu'on puisse savoir si aucune des écoles philosophiques actuelles existait déjà alors; mais les détails auxquels il est fait allusion comme à des choses parfaitementcounues, mais les termes employés sans aucune explication, comme s’ils étaient parfaitement intelligibles au lecteur, tout prouve <jue les spéculations de la philosophie étaient déjà familières aux Indous.
Les Indous reconnaissent six écoles philosophiques, comme remontant à une très-haute antiquité. Les unes avouent des opinions qui sont en opposition parfaite avec les doctrines religieuses des Brahmanes; et les autres, bien qu'acceptées comme parfaitement orthodoxes, avancentdes opinions dont on ne saurait retrouver l’origine dans les Védas.
M. Colebrooke range ces six écoles dans l’ordre suivant;
l* La première école Mimânsâ, fondée par Djâïmani.
2“ La seconde école Mimânsâ, ou Védanta,dont la fondation est attribuée à Vyâsa ;
3° L’école Nyàya, ou logique de Gôtama;
4° L’école atomistique de Canâdi;
5° L’école athéiste de Câpila.
6° L’école Déiste de Pâtandjali.
Les deux dernières de ces écoles professent la même doctrine sur beaucoup de points, et sont le plusordinairement reunies sous le nom d’École Sânkya.
Toutefois, cette classification ne saurait donner une idée parfaitement
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complète de l'état de la philosophie.
La première école Mimânsâ, qui enseigne l’art de l’argumentation avec la prétention expresse d’aider à interpréter les Védas, n’est qu’une école de critique ; son but est d’arriver à reconnaître les devoirs imposés aux hommes dans les livres saints, et par conséquent ne peut pas suffire à lui donner un rang parmi les écoles de phiioso-
f>hie véritable. D’un autre côté, toutes es autres écoles se sont partagées en divers rameaux , dont chacun a la prétention de se faire considérer comme une école séparée, et de venir à ce titre augmenter d’une unité le nombre original. Nous ne pouvonsentrer ici dans la discussion approfondie des systèmes de ces écoles. L’esquisse du système de deux des principales qui diffèrent le plus entre elles suffira sans doute, avec une courte notice sur les autres, pour donner une idée des progrès faits par les Indous dans les sciences philosophiques.
Les deux écoles que nous choisirons donc pour cette exposition sommaire sont l’école Sànkya et l’école Védanta.
La première affirme l’éternité de la matière, et sa principale branche nie l’existence de Dieu. La seconde fait dériver toutes choses de Dieu, et l’une de ses branches nie la réalité de la matière.
Tous les systèmes indiens, athéistes ou Déistes, sont d’ailleurs d’accord dans le but qu’ils se proposent : découvrir et enseigner les moyens d’arriver à la béatitude finale , c’est-à-dire, d’obtenir l’exemption de la métempsvchose,etla délivrance de toutes les douleurs qui résultent pour l’homme de l’existence corporelle.
École Sànkya. — Cette école se divise, comme nous l’avons dit, en deux branches, celle de Câpila qui nie l’existence de Dieu, et cellede Patandjali qui l’admet-, mais toutes deux reconnaissent ensemble que :
La délivrance finale ne peut s’acquérir que par la connaissance réelle et parfaite.
Posséder cette connaissance, c’est savoir faire la distinction entre les
principes perceptibles et imperceptibles du monde matériel, et le principe raisonnable et cognitif, qui n’egtautre que l’âme immatérielle.
La véritable connaissance s'obtient
Par trois moyens : la perception , induction et l'affirmation (ou témoignage).
Mais les principes desquels dérive la connaissance sont au nombre de vingt-cinq.
t . — La nature, racine, origine plastique de toutes choses. C’est la matière éternelle, concrète, sans parties , productrice mais non produite.
2. — L’intelligence, première production de la nature incréée, productrice elle-même d’autres principes. La contradiction qui semble exister entre les deux premières qualités assignées à l’intelligenée s’explique par les philosophes de lecole Sânkya, en supposant que l'intelligence, bien que dépendante de la nature pour son existence, est coéteruelle avec le principe d’où el le procède.
3. — La conscience, qui procédé de l’intelligence, etdont la principale fonc tion est le sentiment de l'existence du moi ; la croyance dans le Ego sum.
4 à 8. — De la conscience dérivent cinq particules, rudiments ou atomes productifs des cinq éléments.
9 à 1 9.— De la conscience dérivent encore onze organes dessens et de l’action. Dix d’entre eux sont objectifs ou extérieurs ; ce sont : les cinq instruments des sens (les yeux, les oreilles, etc.), et les cinq instruments de l’action (la voix, les mains, les pieds, etc. Le onzième organe est subjectif ou intérieur à l’homme , c’est l’esprit qui est à la fois organe du sens et de l’action.
20 à 24. — Les éléments dérivés des cinq particules déjà mentionnées (4à 8); ce sont l’espace, loir, le feq , la terre et l’eau.
25. — Le dernier principe enfin, c'est l’âme, qui n’est ni produite ni productrice : elle est multiple, individuelle , sensible, inaltérable, immatérielle.
C'est pour apprendre tout à la fois à contempler la nature et à savoir s’en détacher, que l’âme s’unit à la nature.
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Par cette union , la création, c’est-à-dire le développement de l’intelligence et des autres principes, s’effectue. Le désir de l’âme est la jouissance ou la délivrance. Dans ce double but elle prend une personnalité subtile, composée de l’intelligence, de la conscience, de l’esprit, etaescinq principcsdes éléments.
Cette personnalité est par elle-même illimitée, libre de tout empêchement , affectée par les sentiments; mais incapable de la jouissance, à moins qu’elle ne se renferme dans une enveloppe matérielle composée des éléments ; c’est le corps qui est périssable.
La personnalité subtile est plus durable , et suit l’âme dans toutes ses transmigrations.
La création corporelle, composé d’âmes renfermées dans des corps matériels, comprend quatorze ordres d'êtres, huit supérieurs et cinq inférieurs à l’homme.
Les ordres supérieurs sont les dieux et autres esprits reconnus par les Indous; les inférieurs sont les animaux, les plantes, et les substances inorganiques.
Outre la création corporelle et la personnalitésubtile, appartenant toutes deux au monde matériel, les Sânkyas reconnaissent une création intellectuelle, composée des affections de l’intelligence, de ses sentiments et de ses facultés.
On lesrangeen quatre classes : celles qui s’opposentaux progrès de l’intelligence, qui la détruisent, qui lasatisfont, qui la conduisent à l’état de perfection.
Les Sânkyas, comme tous les philosophes indous, traitent fort au long des trois qualités essentielles ou modificatives de la nature : 1° la bonté, 2° la passion, 3° l’obscurité. Ces trois qualités affectent tous les êtres animés et inanimés. Ainsi, c’est pat la bonté quele feu tend à s’élever vers lescieux, ne la vertu et le bonheur sont prouits chez l’homme; c’est la passion qui cause les tempêtes dans l’air, et le vice dans le cœur humain; c’est V obscurité qui donne à la terre et à l’eau leur tendance à tomber, qui produit
chez l’homme l'imbécillité et le chagrin.
De ces qualités dérivent huit modes de l’intelligence : d’un côté la vertu, la connaissance, le calme et la puissance; de l'autre le péché, l'erreur, l’agitation et l’impuissance. Chacun de ces modes se subdivise à son tour: la puissance, parexemple, se subdivisede huit manières différentes.
Ce rapide exposé, qui ne fait que reproduire les principaux dogmes de l’École Sânkya , est l'objet de longues démonstrations dans ses iivres. M. Colebrooke cite divers exemplesde la manière d’argumenter de ces philosophes, dont le principal défaut semble être leur tendance à entrer dans toutes les voies de la subtilité la plus raffinée.
En essayant de pénétrer le fond même des doctrines sânkyas, malgré toute l’obscurité qu’y jette la forme artificielle sous laquelle elles sont produites par leurs inventeurs, on est d'abord conduit à penser que cette école, bien qu’athéiste et expressément matérialiste , ne diffère pas beaucoup de celle qui prétend à un spiritualisme exclusif. C’est de la nature que vient l’intelligence; de l’intelligence la conscience; de la conscience les sens, et les principes subtils des éléments; de ces principes les éléments euxmêmes. De cet ordre de procession il semble résulter cependant que la matière, bien qu’éternelle, dérive sa forme de l’esprit, et n’a pas d’existence indépendante de la perception.
Mais telle n’est pas en réalité la doctrine de l’école. C’est, suivant elle, une propriété inhérente à la nature de produire tous ces principes dans leur ordre, et c’est aussi une propriété inhérente à l’âme de les employer comme moyen de connaître la nature ; mais ces opérations, bien que coïncidentes dans leur objet, sont indépendantes dans leur origine. La nature et la multitude innombrable des âmes individuelles sont éternelles; et , bien que chaque âme en particulier soit unie à l’intelligence et aux autres productions de la nature, elle n’exerce pas d’action sur leur développement.
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Ce n’est pas à l’intelligence générale, première production de la nature, qu’elle est unie; mais à une intelligence individuelle , dérivée de cette production première.
A la naissance, chaque âme est investie d’un corps subtil, qui s’enferme a son tour dans une enveloppe plus grossière. L’union étant ainsi établie entre l’âme et la matière, les organes communiquent les sensations occasionnées par la nature objective;
1 esprit les combine; l’intelligence tire Jes inductions, et atteint a la connaissance de ce qui n’est pas perceptible aux sens; l’âme assiste à ces opérations comme un spectateur passif, percevant tout sans être affectée par rien ; elle est comme un miroir qui reçoit toutes les images, sans subir lui-même aucun changement.
Quand l’âme a parfaitement vu et compris la nature, sa tâche est accomplie : elle est délivrée, et l’union entre cette âme individuelle et la nature est dissoute. La nature, pour parler comme un des livres de l’école , est semblable à une danseuse : elle se retire lorsqu’elle a été parfaitement vue, et alors i’âme atteint son grand but la délivrance finale.
Ainsi donc l’âme n’a aucune partaux opérations de la nature , et elle n’est nécessaire dans aucune d’elles. La sensation , la conscience, le raisonnement , le jugement, accompliraient également leur action, si l'âme n’existait pas. De plus, c’est pour la libération de Paine que toutes ces opérations s’accomplissent; et l’âme, qui était libre d’abord, n’a subi aucune modification dans son existence. Tous les phénomènes de l’esprit et de la matière se sont donc accomplis sans objet. De quelque façon qu’on s’y prenne , l’âme n’est qu’une superfluité; et, en vérité, on est tenté de croire qu’en admettant son existence et sa libération, Câpila n’a eu, comme Épicure lorsqu’il reconnut les dieux, d’autre intention que celle de ne pas offenser les préjugés de ses compatriotes, en niant formellement leur religion.
Toutes ces idées sont communes la de.
aux deux écoles Sânkya; mais Gâpila en reconnaissant l’existence séparée des âmes. et enseignant que lintelhgence est employée dans révolution de la matière qui correspond à la création , nie qu’il y ait un Être Suprême, matériel ou immatériel , par la yolition. duquel l’Univers a été produit. r
Au contraire, Patandjali affirme que, distincte des autres âmes, il est une âme ou esprit, qui n’est pas exposé aux maux dont les autres sont affectés, qui n’a rien à voir aux bonnes ou aux mauvaises actions, ni à leurs conséquences; sachant tout, infini dans le temps et dans l’espace. Cet être, c’est Dieu , le suprême Régulateur.
La pratique des deux écoles résulte de cette différence d’opinions. Pour toutes deux, l’objet de toute connaissance c’est la délivrance de la matière, et c’est par la , contemplation que le grand œuvre peut s’accomplir.
L’école Déiste ajoute la dévotion à la contemplation, et le sujet de ses méditations est emprunté à ce sentiment; tandis que le disciple de l’autre école est exclusivement occupé de discussions abstraites sur la nature de l’esprit et de la matière. Le Sânkya déiste passe son temps en exercices de dévotion ou se livre à la méditation intérieure.
Le mysticisme , le fanatisme même , qui est résulté de cette tendance, ne lui a pas toujours été favorable.
L’œuvre de Patandjali, le code de son école, contient une foule de préceptes pour le corps et l’esprit; il ordonne de profondes et fréquentes méditations, pendartt lesquelles il faut retenir sa respiration, amortir les sens , conserver une attitude gênante et difficile. Par ces exercices le fidèle acuuiert la connaissance du passé et de l’avenir, des choses cachées ou éloignées; il devine les pensées des autres , acquiert la force de l’éléphant, le courage du lion, la rapidité du vent; vole dans l’air, flotte sur l’eau , pénètre dans la terre , contemple tout le monde d’un seul de ses regards, et jouit d’une puissance
L’UNIVERS
qui ne connaît, pour ainsi dire, pas do bornes.
C’ est vers l’obtention de ces miraculeuses facultés que certains ascétiques dirigent les efforts qu'ils devraient seulement consacrera la conquête de la béatitude finale. D’autres ont recours à l’imposture, pour surprendre leurs crédules admirateurs par de prétendus miracles.
C’est dans les ordres monastiques qu’on trouve surtout, et à la fois, des aspirants àcette puissance surnaturelle, et des imposteurs qui prétendent l’avoir conquise : on les appelle Yogis, du nom donné d’abord h l’école entière, et qui vient d’un mot qui veut dire « profonde méditation. »
École f édanta ou Uttara Mlniânsa. — La fondation de cette école est atribuée à Vyàsa , le compilateur présumé des Véuas, qui vivait vers l’an 1400 avant J. C. Il n’est pas improbable, en effet, que l’auteur de cette compilation, quel qu’il ait été, ait aussi rédigé un traité sur les doctrines qu’il avait réunies en corps.
Cependant M. Colebrooke est d’opinion que, dans sa fdrnte actuelle, l’école Védanta est plus moderne qu’aucune des cinq autres , et même que les Bouddhistes et les Djainistes. Ce savant pense, en conséquence, que l’ouvrage le plus ancien où le système de l’école Védanta est exposé ne peut pas remonter plus haut que le VI* siècle avant J.C.
Bien que les doctrines de cette école aient la prétention de n’avoir besoin pour leur défense que d’arguments tirés de la raison , elle se dit fondée sur l’autorité des Védas , et invoque souvent leur texte à son appui. Elle a produit unemasseénorme de traités et de commentaires écrits pour la plupart pendant les neuf derniers siècles. C'est d’un choix fait dans ces ouvrages que M. Colebrooke a tiré son exposition du système de l’école; mais avec les controverses qui y sont mêlées, avec tous les appels qui sont faits au texte des Védas, elle est plus obscure que celle des autres écoles.
Sa principale doctrine, c’est* que
Dieu est la cause omniscienteet toutepuissante de l’existence, de la continuité etde la dissolutionde l’Univers.»
A la consommation des choses, tout se résoudra en lui. Il est le seul existant et l’Ame universelle.
Les âmes individuelles sont des fractions de sa substance ; elles s’en échappent comme les étincelles de la flamme, et elles retournent à lui.
L’âme, en tant qne partie de la divinité est « infinie, immortelle, intelligente, sensible et réelle. »
Elle est capable d’activité, quoique son état naturel et normal soit le repos.
Elle agit par l’Être suprême, mais en conformité à ses résolutions antérieures ; et celles-ci ont été produites par une série de causes qui remonte en arriére jusqu’à .l’infinh
L’âme est enfermée dans le corps comme dans uneenveloppe, ou plutôt comme dans une succession d'enveloppes. Dans la première l'âme, est associée avec les cinq sens; dans la seconde, l’intelligence vient s’ajouter à cette première union; dans la troisième, les organes des sens et les facultés vitales. Gestrois associations constituent le corps subtil qui accompagne l’âme dans toute ses transmigrations.
La quatrième enveloppe c'est le corps matériel.
Les états de l’âme par rapport au corps sont les suivants : dans l’état de veille elleest active, et en rapport immédiat avec la création réelle et positive; dans les rêves, avec une création illusoire et sans réalité; dans le sommeil elle est unie, mais non attachée, à l’essence divine ; dans la mort, elle quitte complètement le corps matériel; alors elle se rend dans la Lune, elle s’y enferme dans un corps aqueux , tombe en pluie, est absorbée par un végétal. etde là se convertit, par le travail de la nutrition , en un embryon du règne animal.
Après avoir accompli Ces transrrti-.
grations, dont le nombre dépend de ses mérites, elle reçoit la délivrance finale.
La délivrance est de trois sorteâ ;
INDE
l’une incorporelle et complète , lorsque l’âme est absorbée en Brahma ; l’autre imparfaite, lorsque l’âme ne fait qu’atteindre le séjour de Brahma ; la troisième enGn, lorsque l’âme dans sa vie terrestre acquiert quelques-unes des puissances de la Divinité , et que ses facultés sont capables d'une énergie transcendante pour la jouissance, mais non pour l’action. On peut atteindre à ces deux derniers états par les sacrifices et les méditations pieuses.
Cette école étend ses recherches aux questions de la liberté , de la grâce divine, de l’efficacité des œuvres, de la foi, et encore à beaucoup d'autres de la nature la plus abstraite.
La question de la foi n’est pas soulevée dans les premiers livres qu’elle a produits; c’est un dogme particulier à la branche de l’école Védanta, qui suit les doctrines du Bhâgavat Gita. Les plus scrupuleux de l’école soutiennent la doctrine de la grâce, et imposent, comme on l'a vu, des limites assez restreintes à la liberté, eu admettant une série de causes induentesqui s’étendent, à travers l’existence des divers mondes, jusque dans l’éternité passée de l’Univers.
Cette école diffère complètement des Sânkyas, en niant l’éternité de la Ratière, et attribuant l’existencede l’Univers à la puissance et à la volonté de Dieu. Cependant ses premiers auteurs, ou du moins leurs interprètes européens, ne s’accordent pas sur la manière dont cette existence est produite.
Lesuns affirment que Dieu créa la matière de sa propre essence, et la résoudra en elle à la consommation des choses.
Ils disent que de la matière ainsi produite il forma le monde, et lui laissa le soin d’agir lui-même sur l’âme humaine. Les autres prétendent que Dieu n’a pas créé la matière , et même que la matière n’existe pas; mais que par sa puissance il produisit et continue sans cesse à produire directement sur l’âme les impressions que les premiers attribuent au monde matériel. Ceux-ci soutiennentquetoutcequi existe vient de Dieu ; ceux-là que rien n’existe que
Dieu. Cette dernière doctrine semble être aujourd'hui celle de la majorité des Védantis, quoiqu’elle ne soit cependant pas probablement celle des premiers fondateurs et disciples de l'école.
Les deux partis sont d’accord pour supposer que les impressions produites sur l’esprit sont régulières et systématiques; de sorte qu’en dernier résultat le parti idéaliste a sur les causes et les effets exactement la même doctrine que ceux qui croient à la réalité du monde apparent.
Tous deux accordent la volonté à Dieu, et n'admettent pasqu'ilyait rien dans la nature de la matière , ni dans sou existence relative, qui puisse enchaîner cette liberté.
Tous deux affirment que l’âme était dans l'origine partie intégrante de Dieu , et qu’elle doit retourner dans son sein; mais ni les uns ni les autres ne. peuvent dire comment la séparation s'est faite. Les idéalistes en particulier ne peuvent réussir à expliquer comment Dieu, distrayant une partie de lui-méme, peut donnera cette partie la croyance en son existence individuelle, et surtout la rendre passible des sensations produites par le monde extérieur, lorsqu’en fuit cette partie n’est qu’uue fraction du seul Être existant.
École- 1 logiques.— La Logique est l’étude favorite des Brahmanes; et ils ont produit sur ce sujet une multitude d’ouvrages incroyable. Quelques-unsde ces ouvrages, dus à des esprits éminents, ont donné naissance à des écoles diverses ; mais cependant il est admis ue tous ont eu pour principes ceux eGôtama et deCanâdi. Le premier s’est occupéde la Logique dans ses rapports avec la Métaphysique; le second, de la Logique dans ses rapports avec le monde matériel, ou les objets qui tombent sous les sens. Quoique les écoles produites par ces auteurs diffèrent sur quelques détails, elles s’accordent cependant sur quelques points communs, et on doit les considérersurtoutcomme les deux parties d’un même système, l’une suppléant à ce qui manque dans l’autre.
L’UNIVERS
Le système philosophique qui résulte de cette alliance a été comparé à celui d’Aristote. Il lui ressemble en effet par le soin qu’il apporte dans ses classifications, par sa méthode, par son ordonnance générale; et il a même produit une forme imparfaite de sylloisme composé de cinq propositions, ontdeux sont naturellement inutiles.
Dans lalogique de l’école de Canâdi on trouve aussi une énumération de modes d’existence que les traducteurs ont rendus par prédicaments , et qui sont au nombre de six : — la substance, la qualité, l’action, la communauté, la particularité, et l'aggrégation ou relation intime. Quelques auteurs en ajoutent un septième, la privation.
Les trois premiers de ces prédicaments se retrouvent dans ceux d’Aristote; les autres ne figurent pas dans l’énumération du philosophe grec, et sept de ceux qu’il admet sont omis par Canâdi.
Les sujets traités dans les deux systèmes indous sont souvent les mêmes que ceux traités par Aristote : les sens, leséléments,l’âmeet ses facultés, le temps, l’espace, etc., etc. C’était naturel; mais quelques-uns des plus importantsdanslesystèmed’Aristotesont omis par les Indous, et réciproquement. Les définitions des sujets diffèrent souvent, et la disposition générale est complètement différente.
L’une des coïncidences les plus remarquables, c’est que toutes les écoles indouesjoignent toujours aux cinq sens un sixième, le sens interne; lequel est le lien des cinq autres , et correspond exactement au sens commun ou interne d’Aristote.
I, 'ordonnance adoptée par l’école deGôtama est beaucoup plus complète et plus compréhensive que celle de Canâdi. Quelques exemples, que nous allons citer, pourront servir à donner une idée de la minutieuse exactitude où la première école a la prétention d’arriver.
Les sujets sont divisés en seize chapitres. Nous ne pouvons découvrir toutefois le principe qui a présidé à cette division.
1» La preuve.
2° Ce qu’il faut savoir et prouver.
3° Le doute.
4° Le motif.
5° L’exemple.
6° La vérité démontrée.
7° Les parties d’un argument régulier ou syllogisme.
8° La démonstration par l’absurde.
9° La détermination de l’objet.
10“ La thèse.
11° La controverse.
12° L’objection.
13° Les arguments vicieux.
14° La perversion.
15° La futilité.
16° La réfutation.
Les subdivisions sont plus naturelles et plus logiques.
La preuve se fait de quatre manières : par la perception , par l’induction, par la comparaison, et par l’affirmation ou témoignage.
L'induction se subdivise à son tour en antécédent, qui sépare l’effet de la cause ; en conséquent , qui déduit la cause de l’effèt ; en analogue.
Les objets de la preuve sont au nombre de douze :
1° L’âme.
2° Le corps.
3° Les organes de la sensation.
4° Les objets des sens.
5° L’intelligence.
6° Le sens interne ou raison.
7° L’activité.
8° La privation.
9° La transmigration.
1 0” Le fruit des actions.
11° La peine ou mal physique.
12° La délivrance.
1° Le premier objet de la preuve , c’est l’âme; et on donne une exposition complète de sa nature, de ses facultés et des preuves de son existence. Elle a quatorze qualités : — Le nombre, la quantité, l’individualité, la conjonction, la disjonction, l’intelligence, la peine , le plaisir, le désir, l’aversion, la volonté, le mérite , le démérite , et la faculté d'imagination.
2° Lesecondobjet de la preuve, c’est le corps , qui est analysé et discuté encore plus longuement que l’âme. Dans
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la discussion, se retrouvent bien des choses qui appartiennent plus particulièrement à la science physique.
3 Ensuite viennent les organes des sens, qui ne sont pas produits par la conscience, comme l'avance l'école Sankya, mais qui sont unis, comme dans cette école , au sixième sens ou interne. Les cinq organes de l’action , qui complètent pour les Sankyas le nombre de onze organes, ue sont pas reconnus comme faits particuliers et indépendants par l'école de Canâdi.
4° La quatrième subdivision de la seconde partie du chapitre de la preuve est consacrée aux objets des sens, parmi lesquels on trouve l’énumération dont se composent les prédicaments de Canâdi.
Le premier de ces prédicaments est la substance, qui se divise en neuf sortes : — La terre, l’eau, la lumière, l’air, l’éther, le temps, le lieu , l’âme, et le sens interne. Il y a vingt-quatre qualités, dont seize appartiennent au corps, à savoir : — La couleur, la saveur, l’odeur, la sensibilité, le nombre, la quantité, l’individualité, la conjonction , la disjonction, la priorité, la postériorité , la gravité, la fluidité, la viscidité et le son.— Ily a huitqualités de l’âme. — La peine , le désir, l’aversion, la volonté, la vertu, le vice et la faculté. — Chacune de ces qualités est traitée fort au long, et quelquefois aussi bien que par les philosophes grecs., etc, etc.
La discussion de toutes ces questions entraîne l’exposition d’un grand nombre de points de physique ou de métaphysique. Ainsi, en traitant de l’âme, on affirme son immatérialité, son éternité, et l’indépendance de son existence. Dieu est regardé comme l’Être Suprême, le Siège de la connaissance éternelle , le Créateur de toutes choses, etc.
L’école de Canâdi, ou , comme on l’appelle, l’École Atomistique , suppose un monde passager, mais composé d’aggrégations d’atomes éternels. Il ne paraît pas qu’elle traite la question de savoir si les aggrégations temporaires dépendent des affinités naturelles aux
atomes , ou de la puissance créatrice de Dieu.
Il est impossible de ne pas remarquer l’identité des sujets discutés par les philosophes indous et par ceux de l’ancienne Grèce; il est impossible de ne pas remarquer la ressemblance singulière des doctrines professées par des écoles établies dans des pays si différents et si éloignés. La cause première, la relation de l’esprit à la matière, la création, la destinée, et mille autres sujets semblables, sont mêlés par les Indous de questions que la métaphysique moderne a connues, mais qui avaient échappé au génie des sages de la Grèce ou de l’Italie. D’un autre côté , les doctrines indoues de l’éternité de la matière , ou de son émanation du sein de la Divinité ; de l’existence individuelle de l’Être Suprême, ou de son existence collective , qui confond toute la nature en lui; de l’origine de toutes les âmes émanées de Dieu pour retourner à lui ; des atomes, des révolutions périodiques des mondes, ont été professées par l’une ou par l’autre des anciennes écoles de la Grèce. Il est possible que ces doctrines sesoient présentées simultanément à des esprits spéculatifs, dans des pays qui n’avaient ensemble aucuns rapports; il est possible que chacune de ces coïncidences ait été purement accidentelle; mais quand nous trouvons tout un système, comme celui de Pythagore par exemple, presque complètement semblable dans toutes ses parties à l’un des systèmes indous; lorsque les doctrines de ces deux systèmes semblent si peu naturelles à la raison humaine; en vérité avons-nous besoin des traditions ui nous racontent les pérégrinations e Pythagore en Orient , pour croire que cës deux systèmes sont sortis de la même source?
La fin de toute philosophie, c’est, suivant Pythagore, de délivrer l’esprit de tous les obstacles qui s’opposent à son perfectionnement , de le soustraire à l’empire des passions, à l'influence des impressions corporelles, afin de l’assimiler à la Divinité, et le rendre digne de prendre place parmi les dieux. L’âme, dit encore le même philosophe, est
L’UNÏVEKS.
partie de la Divinité; et, après diverses transmigrations, après avoir subi divers états de purification dans la région des morts, elle retourne à la source éternelle d’où elle était sortie. L’esprit (û-jj«c) est distinct de faine (çfiv). Dieu est l’âme universelle répandue dans toutes les choses, le premier principe de l’univers; il est invisible, incorruptible, compréhensible seulement à l'esprit. Entre Dieu et l’homme, existe un moude d’étres aériens classés hiérarchiquement, et qui exercent des influences différentes sur les affaires de ce monde. •
Ces doctrines du philosophe grec sont précisément celles de l’Inde; et quand nous nous rappelons l'aversion de Pythagore pour la nature animale, l’interdiction dont il la frappa, excepté dans les sacrifices, le long noviciat de ses disciples et leur mystérieuse initiation, il est difficile de croire qu’une concordance si frappante puisse venir d’une autre source que l’imitation.
Kous pourrions citer encore d’autres analogies non moins extraordinaires, quoique moins importantes : l’affinité entre Dieu et la lumière, l’influence arbitraire accordée à la lune sur la durée des révolutions terrestres , etc., qui sont d'autant plus remarquables qu’elles diffèrent plus complètement des doctrines des écoles grecques au temps de Pythagore.
Quelques-uns des principes communs aux deux écoles l’étaient aussi, dit-on, aux anciens Égyptiens; et quelques auteurs ont pense que c’était là la source commune où Pythagore et les Brahmanes avaient puisé. Mais on peut répondre à cette hypothèse que nous connaissons seulement les doctrines de l’Égypte par des livres écrits longtemps apres que ces doctrines avaient déjà pénétré enGrèce par d’autres voies. L’auteur le plus ancien qui en parle, c’est Hérodote, qui vivait longtemps après que la philosophie de Pythagore s’était répandue dans tout le monde grec. Si ces doctrines étaient réellement répandues en Égypte, c’était seulement une superposition à un système indépendant; eten Grèce, elles n'ontété
acceptées dans leur intégrité par aucun autre philosophe que Pythagore. Dans l’Inde, au contraire, elles représentent les principes mêmes sur lesquels repose la religion du peuple; c’est d’elles que sont sorties toutes les écoles de philosophie; c’est surellps que se base toute théorie du monde physique ou moral.
M. Colebrooke remarque avec raison ne la philosophie indienne a plus e rapports avec celle des premiers philosophes grecs qu'avec les doctrines ae leurs successeurs ; et que si les Indous ont pu recevoir les premiers éléments de leurs croyances d’une nation étrangère, il n’y a pas de raison pour qu’ils n’aient pas aussi connu, de la même manière, les développements que ces croyances ont reçus. Aussi conclut-ii que « les Indous ont été, dans cetle circonstance, les maîtres et non pas les disciples.»
g vi. Astronomie et mathématiques.
L’antiquité et l’originalité de l’astronomie indienne présente un sujet 4’études plein d’intérêt.
Son antiquité a été discutée par les plus grands astronomes de l’Europe; et c’est une question qui n’est pas encore résolue.
Cassini, Bailly et Playfair croient que les Indiens nous ont transmis des observations faites plus de trois mille ans avant J. C., et que ces observations sont la preuve des progrès remarquables que la science avait déjà faits à cette époque.
Quelques hommes éminents dans la science, et parmi lesquels il faut compter Lnplace et Delambre, nient l’authenticité de ces observations, et par conséquent aussi la validité des conclusions qu’on prétend en tirer.
La question entre cos savants est purement scie.ntilique, et les astronomes seuls peuvent en décider. Autant que nous en pouvons juger, nous pencherions jusqu’à un certain point pour la seconde manière de voir.
Cependant tous les astronomes admettent une haute antiquité pour les observations faites par les Indiens; et il semble imposible que l’exactitude
INDE
avec laquelle ils sont parvenus à déterminer les mouvements moyens du soleil et de la lune ne soit pas le résultat de comparaisons faites d’observations modernes avec d’autres observationsqui doivent remonter aune grande antiquité. Le plus ardent adversaire des prétentions indiennes, M. Bentley, admet lui-méme, dans un de ses derniers ouvrages, que la division de l'écliptique par les Indiens en vingt sept Stations lunaires, ce qui suppose un nombre immensed’observations, a dd être faite en l’an 1442 avant notre ère. Sans vouloir tirer trop grand parti de cette concession, nous inclinerions à penser que les observations indiennes n’ont pas pu commencer plus tard qu'au XV« siècle avant J. C.; c’est-à-dire un ou deux siècles avant l’expédition des Argonautes, et avant l’époque où l’on signale les premières observations astronomiques en Grèce.
La loi astronomique qui est donnée par les Védaspour la fixation du calendrier remonte nécessairement, comme les Védas eux-mêmes, au XIVe siècle avant J. C. ; et Parasara, le premier auteur indou qui ait écrit sur l'astronomie , mais dont malheureusement il ne nous reste rien , a probablement vécu à la même époque.
Dans les recherches sur l’astronomie des Indiens, on ne peut tirer aucun secours de leurs anciens auteurs. Le même système d’esprit de corps sacerdotal qui, sous certai ns rapports, a exercé une infiuence si pernicieuse sur les Indiens, ajetéun voile impénétrable sur leur scienoe. L’astronomie étant devenue un instrument qui servait à calculer l'extravagante chronologie des religionnaires, toutes les époques qu’elle aurait dd déterminer ont été jetées dans la confusion; il n’existe pas d’exposé général du système ; on ne laisse connaître au vulgaire que ce quiest nécessaire pourobtenir de certains objets ; et encore, dans ce cas, la source des communications qu’on veut bien lui faire est soigneusement dérobée à ses yeux , et les résultats qu’on laisse arriver jusqu’à lui lui sont donnés comme révélation de la Divinité.
Aussi ne connaît-on pas les bases qui ont servi aux calculs des tables des Indous; aussi ne connaît-on pas de séries d’observations régulières faites par eux.
Si ce système rend si difficiles les recherches des modernes, à plus forte raison a-t-il dd contrarier les progrès delà science. L’art défaire des observations ne s’enseignait qu’à un petit nombre d’initiés; et plus petit, sans doute encore , était le nombre des esprits disposés à cultiver une science qui pour vait ne pas confirmer et même ébranler la foi aux vérités divines. Ils n’avaient pas le savoir, le talent nui résulte d’une longue expérience traditionnelle ; et lorsque l’accumulation des erreurs, dans leurs tables soi-disant révélées, arrivait au point où ils étaient forcés d’y faire à la fin des corrections, ils étaient obligés aussi, pour ménager l’opinion publique, de dissimuler Tes remaniements autaut qu’il était possible.
Cependant, malgré tous ces obstacles , il parait que les Indous avaient fait de très-grands progrès en astronomie.
Comme ils n’ont pas laissé de système complet qui puisse être présenté sous une forme populaire et comparé à celui des autres nations, il n’y a que les savants qui puissent porter un jugement éclairé sur les détails de leurs travaux qui nous sont connus. Sur ce point les opinions sont très-divisées; et ce qui semble le plus probable, c’est qu'à côté d'erreurs monstrueuses on trouveaussi, dans leurs écrits astronomiques, des preuves d’un incontestable talent et d’une science vraiment extraordinaire.
Les progrès faits par les Indous dans les autres brandies des sciences mathématiques sont plus remarquables, moins controversés que ceux qu’ils ont faits en astronomie. Dans le Sourya Sidhenta, ouvrage écrit, suivant M.
Bentley, eni’an 1091 de notre ère , et, suivant l'opinion la plus générale, dans le Ve ou le VE siècle, on trouve exposé une trigonométrie qui n’est pas seulement beaucoup plus avancée que tout ce que les anciens Grecs ont connu, mais
qui contient encore des théorèmes qui n’ont été découverts en Europe que dans le XVI' siècle.
La science géométrique des Indous se prouve par les démonstrations qu’ils ont donnéesdes propriétésdes triangles, surtout par celle qui déduit la mesure superficielle d’un triangle du calcul de ses trois côtés; théorème qui n’a été connu en Europe qu’au XVIe siècle, par les travaux de Clavius. Les Indous avaient aussi découvert j dans les premiers siècles de notre ere, le rapport du rayon à la circonférence du cercle, ui n'a été déterminé en Europe que ans les temps modernes.
Ce sont les Indous qui, en arithmétique, ont les premiers inventé le système décimal, découverte à laquelle ils doivent, selon toute apparence, leur supériorité sur lesGrecsdans la science des nombres.
Mais c’est surtout dans la science algébrique que les Brahmanes ont eu une supériorité marquée sur toute l’antiuité, et même sur le moyen-ûge. Leurs écouvertes dans cette science nous sont surtout connues par les ouvrages de Brahma Gôpta (VI* siècle), et de Brahma Atcharya (XIIe siècle); mais tous deux ont emprunté les éléments de leurs travaux à Arya-Bhatta . qui vivait au temps où la science semble avoir été le plus florissante, quoiqu’on ne puisse pas prouver qu’il ait vécu antérieurement au V* siècle. M. Colebrooke croit cependant qu’il fut contemporain de Diophantus, le premier des Grecsqui ait écrit sur l’algebre , en l’an 360 de J. C.
Mais quoi qu’il en soit de la question de priorité, il n’y a pas lieu à discussion sur le mérite relatif des uns et des autres. Arya-Bhatta n’est pas seulement supérieur à Diophantus parce qu’il savait résoudre des équations comprenant plusieurs inconnues, et parce qu’il a donné une méthode générale pour résoudre tous les problèmes au moins jusqu'au premier degré, mais on peut dire que ses travaux et ceux de ses successeurs peuvent, jusqu’à un certain point, soutenir la comparaisonàvecles travauxde la science moderne. Et encore
il ne faut pas oublier qu’Arya-Bhatta n’est pas le fondateur de la science indoue; que, selon toute probabilité, elle n’avait pu arriver au point où elle était parvenue de son temps, qu’après une longue suite d’efforts et de culture. L’epoque où il florissait, c’està-dire le V' siècle au plus tard, est celle où la science des Indous était parvenue à son plus haut point de splendeur.
D’après ce que nous avons déjà dit, on apu se former une idée de l’originalité ue la science indoue. Dans leur astronomie, le défaut de théorie générale, l’inégal progrès des diverses partiesde la science, le manque de démonstrations et d’observations régulières, l’imperfection des instruments employés par les Brahmanes , l’inexactitude de leurs observations, et le temps d’arrêt imposé tout d’un coup à leurs découvertes, sont, nous ne le cachons pas , des arguments très-forts sous la plume de ceux qui prétendent que les Indous ont puisé leur science à une origine étrangère. D’un autre côté, on doit ne pas oublier qu’au temps de leurs premiers progrès toutes les autres nations étaient encore plongées dans la plus profonde ignorance, et qu’à leur époque la plus avancée, à celle sans doute où ils ont dû emprunter aux autres, leur travail se produit toujours d’une manière originale, est fondé très-souvent sur des principes qu’aucun autre peuple que les Indous n’a connus, et de plus est riche de découvertes qui n’ont été faites en Europe que dans les deux derniers siècles. Il est clair, pour les découvertes du moins, qu’elles n’ont pu être empruntées à personne : et ne semblent-elles pas prouver que le peuple qui les apu faire avait assez de force dans l’esprit pour avoir pudécouvrir lui-même tout ce qu’il sait?
Après tout , il semble probable que si les Indous ont fait des emprunts aux autres, ce n’a été qu’anrèsque leur propre astronomie avait déjà fait des progrès très-cousidérabies ; et, à en juger par la différence considérable de leurs théories comparées à celles des
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autres nations, même dans les parties où elles s’en rapprochent le plus, il semble que les Indous ont tiré parti des travaux des autres, plutôt qu’ils ne se sont contentés de les copier sans les remanier eux-mêmes.
Qu’ils aient fait quelques emprunts de ce genre aux Grecs d’Alexandrie, c’est ce qui ne parait pas improbable ; et la raison en est parfaitement expliquée par M. Colebrooke, qui a discuté la question avec sa science et sonimpartialitéordinaires. Aprèsavoir montré que les écrivains indous du Y* siècle parlent avec estime de l’astronomie des Yavanes ( c’est vraisemblablement les Grecs qu’ils désignent par ce nom), et qu’un traité de leurs auteurs a pour titre « Romakn sidhanta, » allusion possible au système des astronomes occidentaux (Romains), M. Colebrooke s’exprime ainsi : « Si cescirconstances, réunies à une ressemblance qui ne saurait être fortuite entre l’astronomie des Indous , avec son appareil d’épicycles et d’excentriques, et celle des Grecs; si ces circonstances suffisent pour autoriser à penser ue les Indous ont reçu des Grecs es connaissances qui leur ont permis de corriger et d’ameliorer leur système astronomique, je serais assez d’avis de me ranger à cette opinion. Il y a plus d’un motif pour croire que les" Indous ont eu connaissance de l’astronomie desGrecslongtempsavantque les Arabes n’eussent commencé à cultiver cette science. »
Dans un autre passage, M. Colebroocke regarde comme assez probable que les Indous ont puisé chez les Grecs l’idée de leur zodiaque solaire , mais l’ont adaptée à leur ancienne division de l’écliptique en vingt-sept parties.
« Leur astrologie , dit-il, est complètement empruntée aux peuples de l’Occident. »
D’après ce que nous avons dit, il est tout à fait improbable que la géométrie et l’arithmétique indoues aient été empruntées aux Grecs ; et il n’y a aucun peuple qui puisse contester aux Brahmanes la priorité de leurs travaux dans ces sciences. Le caractère tout
à fait particulier de leur méthode donne aussi la plus grande apparence d’originalité à leurs découvertes en algèbre.
Dans cette dernière science, on a voulu réclamer contre eux , dans l’intérêt des Arabes ; mais M. Colebrooke a parfaitement démontré que l’algèbre avait déjà atteint son plus haut point de développement dans l’Inde, longtemps avant que les Arabes n’eussent commencéà s’en occuper, et même longtemps avant l’époque du développement intellectuel des Arabes.
Tout ce que les Arabes ont su en commun avec les Indous, il est probable qu’ils l’ontappris par les travaux des Brahmanes ; et, si grandes qu’aient été leurs découvertes, il ne faut pas oublier qu’elles ne datent pas d’avant le VIII* siècle, c’est-à-dire de l’époque où les Arabes puisèrent aux sources de la science grecque.
Sur tous ces sujets, cependant, les jugements portés par les hommes les plus compétents ne doivent être acceptés que comme des opinions sur ce que nous savons seulement ; et il faut attendre que nous connaissions mieux et plus complètement la littérature sanscrite, avant d’oser porter un jugement définitif.
Le plus grand intérêt, après tout, qu’offre l’histoire delà science, ce sont les moyens qu’elle donne pour apprécier le caractère de la nation où elle s’est développée ; et , sous ce point de vue, les Brahmanes nous apparaissent, comme toujours, remarquables par leur persévérance et leur finesse, mais aussi toujours dépourvus de fermeté et de précision, toujours également disposés à dénaturer tout par le mélange de fables ridicules, et le sacrifice de la vérité aux intérêts supposés de la caste sacerdotale.
8 VU. Géographie.
La géographie est la science dans laquelle les Indous ont fait le moins de progrès.
Suivantleur système, le mont Mérou occupe le centre d u monde. C’est une
L’UNIVERS
sis
montagne de forme conique, dont les flancs son t formés de pierres précieuses, et dont le sommet est une sorte de paradis terrestre. C’est une idée qui a pu être suggérée aux Brahmanes par les imposantes montagnes qui dominent au nord la frontière de l'Inde. Cependant le mont Mérou ne fait pas partie de la chaîne de l’Himalaya, et n’a d’existence que dans l’imagination des mythologues indous.
Il est entouré par sept ceintures concentriques de terres' habitables , divi?
sées entre elles par sept mers.
La ceinture centrale s'appelle Djambadouip; elle renferme l’Inde, et est entourée d’une mer d’eau salée.
Les six autres ceintures sont séparées l'une de l 'autre par des mers de lait, de vin, de jus de canne à sucre, etc.
Le nom de Djamhadouip est quelquefois appliqué à l'Inde en particulier, qui s’appelle aussi Bharata.
Cette contrée, et à peine q uelques-unes de celles qui lui sont le plus voisines, telle est la seule partie du globe que les Indous semblent avoir jamais connue.
Pour ce qui est de l’Inde même, leurs anciens livres mentionnentdesdivisions géographiques, avec des noms de villes, de montagnes, de fleuves, etc., qui permettent, malgré le défaut d’ordre et de méthode, de reconnaître des villes, des royaumes modernes.
En dehors de l’Inde, ces livres nenous donnent que les notions les plus confuses ; et toute la persévérance de la science moderne n’a encore rien pu reconnaître dans ce chaos.
C’est un fait remarquable, que le nom sanscrit d’aucun lieu au delà de l’Indus ne coïncide avec ceux donnés par les historiens d’Alexandre , quoique le contraire arrive pour les noms des villes en deçà de l’Iudus.
On peut donc en tirer la conclusion trèsprobable que, dès les temps anciens , les Indous avaient autant d’antipathie pour les voyages que la plupart d’entre eux en ont encore maintenant; et qu’ils seraient éternellement restés séparés du monde, si les autres peuples avaient eu aussi peude mouvement et de curiosité qu’eux.
L’existence de races indiennes dans deux pays situés au delà de l’Indus ne prouve rien contre cette observation.
Celle qui vit sur les bords de la mer, après avoir sans doute été chassée de son pays par des révolutions politiques, s’est établie sur la côte la plus voisine qu’elle a pu trouver. L’histoire de celle qui s’est établie dans les montagnes du nord nous est complètement iuconnue ; et quoique toutes deux elles paraissent, dès le temps d'Alexandre , avoir oublié leurs anciens rapports avec la mère patrie, et adopté même quelques usages différentsde ceux des peuples indiens, il ne semble cependant pas qu’elles se soient alliées à aucune autre nation, ni qu’elles soient jamais sorties des limites où elles s’étaient d’abord établies.
Aujourd'hui, sans compter les mendiants des ordres religieux qui vont adorer le feu sacré à Bakou, sur la merCaspienne, et quelquefois poussent leur voyage jusqu’à Astracan et même jusqu’à Moscou , il existe à Shikarpour, ville située sur les bordsde l'Indus, une population indienne, dont les rejetons vont s'établir comme banquiers et négociants dans les villes de la Perse et du Turkestan ; mais ces émigrés semblent n’avoir jamais étudié les pays qu’ils vont habiter , et leurs voyages n’ont jamais fourni aucun moyen d’instruction à leurs compatriotes.
A peine si leurs anciens livres parlent jamais des nations voisines. Ils connaissaient les Grecs, et leur avaient donné le nom de Yâvan, qu’ils étendirent ensuite à tous les conquérants qui vinrent chez eux du nord-ouest ; et il y a toute raison de croire qu’ils connurent aussi les Scythes sous le nom deSacas.
Mais c’est dans l’Inde même que les Indiens apprirent l’existence de ces peuples, et ils ne surent jamais rien du pays d’où vinrent ces conquérants. Par un auteur du VU”’ ou du VIIIe siècle , que cite M. Colebrooke, il paraît que les Indiens eurent connaissance des Romains. Cet auteur dit que les langues des barbaress’appellent Parasica, Ydva* na, Raumaca et Barbara •• les trois premières de ces désignations semblent
INDE
s’appliquer aux Persans, aux Grecs et aux Romains.
Le pays occidental , où il est, dit-on, minuit lorsque lesoleilse lève à Lanka , doit peut-être s’entendre de Rome. Il est certain que les Indiens connaissaient la Chine. On possède le récit du voya d’pn Chinois qui vint visiter l’lndedansleIVesiècle;et,au dire des auteurs chinois , le roi de Magada envoyage plusieurs ambassades en Chine, dans le IIe siècle et les siècles postérieurs. Manou parle d'un peuple qu’il nomme Cliin; mais il le compte parmi les tribus du nord-ouest de l'Inde; et, île plus , le nom de Chîn ne fut adopté dans le pays qu’il désigne aujourd’hui que longtemps après Manou.
A moins d’ajouter une foi implicite aux savanteset ingénieuses déductions (lu colonel Wilford, il est difficiledetrouver, dans aucun desessais géographiques qui ont été traduits du sanscrit , rien qui puisse faire croire à des rapports entre l’Inde et l'Égypte , bien quo le commerce fait pendant des siècles par les navigateurs grecs et romains dans les mersde l’Inde, donne lieu de penser cependant qu’on aurait dû en trouver quelques traces.
g ntl. Chronologie.
Les immenses périodes employées par les Indous dans la supputation du temps ne souffrent pas la discussion.
Bien qu’elles soient fondées sur des données astronomiques, elles ne méritent pas l’attention que leur ont bien voulu accorder les savants européens; ce sont des hypothèses purement mythologiques.
Une révolution complète de quatre milliards trois cent vingt millions d’années forme un Çalpa ou jour de Brahma. Dans cette période, sont comprises quatorze Manouantaraa , ou époques gouvernées chacune par un Manou. Chaque Manouantara se composedesoixante-onze MahA-Yougasou rands âges, et chaque Mahâ-youga se ivise à son tour en quatre Yougas ou âges d’inégale durée. Ce dernier trait a quelque ressemblance avec les qqa-
tra âges d’or, d'argent, d'airain et de fer imaginés parles Grecs.
Le dernier de ces quatre âges intéresse seul le genre humain. Le premier, ou Satya-yanga, comprend une période de un million sept cent >ingthuit mille ans. Le second, ou Tritayouga, dure un million deux cent quatre-vingt-seize mille ans; ie troisième, ou Douapnr-youya, huit centsoixanlèquatre mille ans ; et le quatrième , ou Câli-youga, quatre cent trente-deux mille ans. Quatre mille neuf cent quarante et un ans du Câli-youga du Manouantara actuel se sont déjà écoulés; c’est, à proprement parler, l'époque historique. Cependant quelques événements mentionnés par la mythologie indoue se rapportent aux époques antérieures, et ne mériteraient pas d'occuper les savants, si on ne pouvait les rapportera des temps plus rapprochés de nous.
Pour essayer d'établir une chronologie indienne, il faut donc écarter tout d'abord les Calpas, les Manouantaras et les Yougas, et voir si, dans les monuments qui nous restent de la civilisation de ce peuple singulier, on ne trouve pas quelques éléments plus rationnels.
Nous avons dit que les Védas semblent avoir été réunis en un corps d’ouvrages vers le XIV" siècle avant J. C., mais qu'il était impossible d’établir la concordance d’aucun événement historique avec cette date. L’astronome Parasara a peut-être vécu quatorze siècles avant notre ère; et sa vie ou celle de son fils Vyâsa , le compilateur des Védas, s’est trouvée probablement mêlée à bien des événements, dont ie souvenir nousestarrivesous forme historique ou mythologique. Mais la plupart des personnages qu’on nous donne comme les contemporains de ces deux auteurs semblent en réalité avoir vécu à des époques très-différentes; et, de plus, la longueur extravagante assignée à la vie de tous les saints personnages empêche qu’on puisse y trouver Une base certaine pour un système historique.
Le monument sur lequel nous pour-
L’UNIVERS
rions encore éssayer de fonder une chronologie indienne, ce sont les listes données par les Pouranas, de deux races parallèles de rois (les descendants du Soleil et de la Lune), qu’on suppose avoir régné en Ayôdha, entre la Djamna et le Gange , et desquelles toutes les anciennes races royales de l’Inde prétendaient tirer leur origine. Ces listes, suivant les calculs désir William Jones, nous reporteraient à trois mille cinq cents ans avant J. C. ; mais elles sont si contradictoires, qu’il est impossible d’y avoir aucune confiance. Les chefs de ces deux races sont nécessairement contemporains, puisqu’ils sont frère et soeur; cependant les descendants de la race lunaire ne comptent quequarante-huit noms pour une période, où la race solaire en compte quatre-vingtquinze; et Chrishna, qui, selon le témoignage des Pouranas, est de beaucoup postérieur à Râma, est le cinquantième de la race lunaire , tandis que Râma est le soixante-troisième de la race solaire.
Toutes les tentatives faites pour mettre ces listes d’accord n’ontabouti qu’à montrer leur discordance. La narration qui leursert de texte dans les Pouranas les discrédite encore davantage, parles puérilitéset les absurdités dont elle est semée; enfin, quoiqu’il soit possible, à la rigueur, que la plupart des rois dont les noms sont donnés, aient en effet régné; quoiqu’on puisse prendre certains de ces contes pour des allusions à la réalité; il est cependant impossible d’en tirer, jusqu’au temps de Chrishna et à la guerre du Mahâ Bhârata, aucun élément certain de chronologie.
Depuis le temps du Mahâ Bhârata , on fournit, pour les diverses parties de l’Inde, des listes de rois qui présentent de certaines apparences de probabilité, et qui sont quelquefois confirmées par le témoignage des peuples étrangers.
Plus souvent encore leur authenticité est prouvée par des inscriptions religieuses et des concessions de terre.
Ces concessions sont sculptées sur la pierre, ou gravées sur des plaques de cuivre qu’on retrouve en assez grand
nombre aujourd’hui , et souvent dans le meilleur état de conservation. Nonseulement elles rapportent les dates avec une exactitude minutieuse, mais presque toujours encore elles rappellent les noms de plusieurs des prédécesseurs du prince qui a octroyé la concession. Si l’on parvenait à en réunir un nombre suffisant, on pourrait arriver ainsi à fixer les dates pour toute une série de rois; aujourd’hui ce ne sont encore que des fragments isolés, qui peuvent être fort utiles pour certains détails historiques, mais qui ne fournissent pas encore les éléments d’une chronologie général e.
La race de M agada présente seule une série de rois non interrompue, depuis la guerre du Mahâ Bhârata jusqu’au V' siècle après J. C., et peut, jusu’à un certain point, servir de moyen e contrôle pour les événements qu’on place dans cette période.
Sahadéva était roi de Magada à la fin de la guerre du Mahâ-Bhârata.
Le trente-cinquième de ses successeurs était Adjata Satrou, sous le règne de qui vivait Sakya ou Gôtama, fondateur du Bouddhisme. Selon toute probabilité, Sakya est mort vers l’an 550 avant J. C. Nous avons donc les témoignages des Chroniques des Birmans, des Cingalais, des Siamois et des autres peuples Bouddhistes, mais non Indous, pour nous aider à fixer l’époque où vivait Adjata Satrou.
Le sixième successeur d’Adjata Satrou était Nanda ; le neuvième successeur de celui-ci, Chandra Gopta ; et le troisième successeur de Chandra Gopta, Asoca, prince célèbre chez les Bouddhistes de tous les pays, comme l’un des plus zélés défenseurs de leur religion.
C’est au moyen de ces deux derniers princes qu’on' peut essayer de lier la chronologie de l’Inde à celle de l’Europe, et de circonscrire, quoique d’une manière encore très-peu précise, les véritables limites de l’époque historique des Indous.
Dans le dessein probable d’exalter leur héros Chrishna, les auteurs indous ont fixé la fin de la guerre du Mahâ-
Bhârata et le nom de ce héros au commencement du Câli Youga, ou âge pervers; et cette assertion, bien que démentie par un de leurs auteurs, et contredite indirectement par le récit de plusieurs autres, est encore regardée par eux comme incontestable.
Mais en essayant de véritier la liste des rois fournis par les Pouranas , sir William Jones futfrappé de la ressemblance du nom de Chandra Gopta avec celui de Sandracottus ou Sandracoptus, qui, au dire des historiens européens, conclut un traité avec Séleucus, l’un des successeurs d’Alexandre. Poursuivant cette idée, il fut surpris de voir que la ressemblance ne s’arrêtait pas là, mais s’appliquait aussi aux événements historiques ; et regardant Chandra Gopta comme le contemporain de Séleucus, il arriva à établir pour les événements antérieurs une théorie plus conforme à nos idées de chronologie. M. Wilson a depuis clairement démontré que Chandra Gopta est en effet le Sandracottus des historiens grecs. Tout le prouve : la ressemblance des noms déjà rapportés ; l’identité des noms de Xandramas sous lequel Diodore désigne Sandracottus, et de Chandramas que les historiens indous donnent quelquefoisà Chandra Gopta; son humble origine et son usurpation, points sur lesquels les Indous et les Grecs sont d’accord ; la position de son royaume, telle qu’elle est donnée
Iiar Mégasthenès, ambassadeur de Séeucus ; le nom de son peuple , Prasii chez les Grecs et Prachi chez les Indous; celui de sa capitale , Palibothra dans les écrivains grecs, et Patalipoutra chez les Indous. Des découvertes postérieures, faites dans les livres des Brahmanes, ont permis de fixer l'époque de Chandra Gopta avec un peu plus de précision. Wilford l’avait placée en 350 avant J. C., et M. Wilson en 315, lorsque tout à coup ils virent confirmer leur hypothèse par la publication des Tables chronologiques des Bouddhistes d’Ava etdeCeylan. Le premier de ces monuments fixe le règne de Chandra Gopta entre les années 392 et 376 avant J. C., le second, en-
tre les années 481 et 347 ; tandis que, d’un autre côté, la chronologie grecque nous permet de le fixer entre l’avénement de Séleucus en 312, et sa mort en 280 avant J. C. La différence de trente ou quarante ans entre les dates bouddhisques et grecques est attribuée par M. Turnour à la fraude des prêtres Bouddhistes, qui , bien qu’exempts des extravagances de la chronologie brahmanique, ont voulu, en cette occasion, faire concorder une date historique avec une de leurs dates religieuses.
D'ailleurs, cette faible différence ne suffirait pas pour nous empêcher de croire à la parfaite identité de Chandra Gopta et du Sandracottus de Séleucus, lors même que le fait ne nous aurait pas encore été confirmé depuis par des preuves irrécusables.
Mais aujourd’hui tous les doutes ont été écartés par une découverte qui promet d’éclairer d’une lumière inattendue bien des parties obscures de l’histoire de l’Inde. Des grottes, des rochers, des colonnes situées dans diverses parties de l’Inde, sont couvertes d’inscriptions tracées avec des caractères que, jusqu’à nos jours, personne encore n’avait pu lire, et qui semblaient un défi jeté aux savants, comme jadis les hiéroglyphes de l’Égypte. Mais enfin M. Prinsep, après les avoir longtemps étudiées sans parvenir à trouver la clef de l’énigme , remarqua la brièveté et la position isolée de toutes les inscriptions de l’un de ces temples, et il imagina que, conformément aux habitudes encore en vigueur des Bouddhistes, chacune de ces inscriptions était consacrée à la mémoire des donateurs qui ont enrichi ce temple. Il remarqua encore que toutes ces inscriptions se terminaient uniformément par les deux mêmes lettres; et, partant de là en suivant son idée, il présuma que ces deux lettres devaient être le D et le N , les deux lettres radicales du mot sanscrit qui signifie donation. La fréquente répétition d’une autre lettre lui fit supposer que c’ctait le S, signe du génitif en sanscrit ; si bien qù’enfin, de lettre en lettre, il finit
aogle
ized b'
L’UNIVERS
par composer un alphabet. La langue de ces inscriptions n'est pas le sanscrit pur, mais un de ses dialectes, le pâli, dans lequel sont écrits les livres sacrés des Bouddhistes. Tandis que M. Prinsep arrivait ainsi à lire des inscriptions jusque-là illisibles, et à restituer les noms d’une série de rois gravés sur des médailles indiennes (ju’on n’avait pas encore pu déchiffrer, il eut le plaisir de voir conlirmer toute sa théorie par les travaux de M. Lassen, professeur à Bonn. Le savant Prussien venait de prouver que deux noms écrits sur des médailles grecques étaient ceux d’Agathocle et de Pantaléon ; et RI. Prinsep avait le plaisir de lire ces mêmes noms écrits sur le reversée ces mêmes médailles, avec les caractères dont il avait retrouvé l’alphabet.
Cette découverte lui permit de lire sans difficulté les inscriptions de la fameuse colonne de Firouz Shah, à Delhi , et de trois autres colonnes situées dans la vallée du Gange. Bientôt après, tous les monuments de cette espèce qu’on put signaler dans l’Inde furent déchiffrés. On y trouva un grand nombred’édits ; etl’und’eux, relatif à l’érection d'hôpitaux et d’autres fondations charitables , ordonnait « qu’il en serait fondé sur le territoire « Je la dépendance d’Asoca, aussi bien « que sur celui des fidèles (suivent qua- « tre noms inconnus), et en Tamba- « panni (Taprobaneou Ceylan), et « jusque dans l’empire d’Antiochus le « Grec (AntiokoYôna), dans les pro- « vinces dont les généraux d’Antio- « chus sont les gouverneurs. »
Un autre édit sculpté sur un rocher est dans un assez mauvais état de conservation, et difficile à lire; il semble cependant être un témoignage de la satisfaction quedonnaità Asoca la propagation de ses doctrines dans l’Inde, aussi bien qu’en pays étranger. On lit le fragment suivant : « Et aussi le roi « grec duquel.... les rois Turamâyo,
« Gongakena et Rlaga »
M. Prinsep croit que deux de ces noms désignent Ptolémée et Magas :
pour lui , ils lui prouvent qu’Àsoca avait quelque connaissance de l'É-
gypte , et même entretenait quelques rapports avec ce pays; induction qu'on ne peut contester, carc’estunfaiicertain dans l’histoire, que l’étendue du commerce égyptien dans les mers de l'Inde, sous les premiers Ptolémées.
Il semble aussi très-probable que le Ptolémée dont il est ici question est Ptolémée-Philadelphe , dont le frère, nommé Magas, épousa une sœur d’Antiochus. 11 suivrait encore de là que l’Antiochus mentionné dans l’autre édit est, ou le premier ouïe second du nom , c’est-à-dire le fils ou le petit-fils de Seleucus.
Le synchronisme entre le petit-fils de Ghandra Goptaet l’un des premiers successeurs de Séleucus ne laisse aucun doute sur la contemporanéité de ces deux princes, et sert à fixer dans la chronologie indienne une époque à laquelle on peut rapporter avec confiance quelques dates des événements antérieurs.
La première date à fixer est celle du règne de Nanda. Quoiqu’il y ait eu huit rois entre lui et Ghandra Gopta, on ne sait pas s’ils se sont succédé en ligne directe ou collatérale; une tradition en fait huit frères; cependant quatre des Pouranas s’accordent à fixer un espace de cent ans pour la durée des neuf règnes, en y comprenant celui de Nanda. Nous pouvons donc supposer que Nanda monta sur le trône cent ans avant Sandracottus , ou environ quatre cents ans avant J. C.
Le sixième roi en remontant , et y compris Nanda, c’est Àdjata Satrou, sous le règne de qui mourut Sakya.
Nousavonsétabli, par des témoignages autres que ceux des Indous, que cet événement arriva vers 550 avant J. C. ;■ et, comme les ci nq règnes écoulés entre cette date et celle de quatre cents ans avant J . C., déterminée pour Nanda, ne comprendraient chacun que trente ans en moyenne, il n’y a pas d’impossibilité matérielle qui doive faire rejeter cette hypothèse.
Entre Nanda et la guerre du Maha Bharata, il y a eu trois dynasties ; le nombre des années de la durée de chacune d’elles est donné dans quatre
INDE
Pourânas. Le chiffre total est de mille cinq cents ans; cependant la plus longue liste ne donne que quarante-sept rois; et les mêmes Pourânas, dans un autre passage, donnent avec la même conGanee un chiffre tout, à fait différent. L’un dit que l’espace écoulé entre la guerre du Maha Bharata et le règne de Nanda a été de mille quinze ans; deux autres disent mille cinquante ans, et le quatrième mille cent quinze ans. Or, la plus courte de ces périodes, divisée entre quarantesept règnes, donnerait une nioyehne de vingt et un ans de durée pour chacun d’eux ; et, pour aller au chiffre de mille cinq cents ans, il faudrait accorder une moyenne de trente et un ans. Une si longue durée pour quarante-sept règnes successifs est si improbable, que nous ne devons pas hésiter à la rejeter, et , prenant la moyenne des plus courtes périodes, décider que, autant qu’on en peut juger par les Pourânas , la guerre du Mahâ Bharata a dil finir mille cinquante ans avant Nanda, ou environ mille quatre cent cinquante ans avant J . C. D’un autre côté, si nous croyons avec les Indous que les Védas, dans leur forme actuelle, ont été compilés pendant cette guerre, nous devrons la placer dans le XIV0 siècle avant J. G., c’est à-dire plus de cinquante ans après la date donnée par les Pourânas. Cette correction, qui a de plus le mérite de raccourcir les règnesdes quarante-sept rois, placerait la guerre du Mahâ Bhârata deux cents ans environ avant le siège de Troie.
D’ailleurs, c’est la date la plus élevée à laquelle on puisse encore remonter :
depuis cette époque jusqu’au commencement du Câli Youga, c’est-à-dire probablement jusqu’au déluge, tout n'est que fable et confusion.
Les Pourânas donnent l'histoire de la période comprise entre le règne de Nanda et la fin de la cinquième dynastie après lui , ou la quatrième après Sandracottus. Cette période comprend une durée de huit cent trente-six ou huit cent cinquante-quatre ans depuis Nanda, c’est-à-dire qu’elle s’étend jusqu’à 430 ou 454 de l’ère chrétienne. La
dernière de ces dynasties, les Andras arrivèrent au trône vers le commencement de notre ère ; ce qui s’accorde avec ce que dit Pline, dans le second siècle, d’une puissante dynastie duméme nom ; et quoique cela puisse peut être se rapporter à une. autre famille du même nom, les Andras du Deccan, cependant le nom d’André Indi , sur le Gange, mentionné par les tables de Peutenger, donne lieu de supposer que Pline a voulu parler de la dynastie en question.
Les annales chinoises, traduites par de Guignes, indiquent, dans Tannée 408 après J. C. , l’arrivée en Chine d'une ambassade envoyée par le prince indien Yue-Gnac, roi de Kia pi-li.
Kia-pi-li désigne, à n’en pas douter, Capili , lieu de naissance de Bouddha, que les Chinois prennent pour le noin du royaume de Magada. Les Andras finissent avec Palimat ou Poulomerchisch, en Tannée 436; et depuis lors la chronologie du Magada retombe dans une confusion presque aussi inextricable qu’avant la guerre du Mahâ Bhârata.
On doit donc être parfaitement convaincu de la complète insuffisance de la chronologie indienne, et reconnaître qu'à très-peu d'exceptions près , tout reste encoreà deviner, jusqu’à l’époque où les auteurs musulmans commencent à nous raconter leur histoire dans l’Inde.
g IX. Médecine.
Les plus anciens auteurs indous qui aientécritsur la médecine, ou dont les ouvrages nous soient conservés, sont Charaka et Susruta. Nous ignorons l’époque où chacun d’eux a vécu ; mais nous possédons un commentaire du second et du plus moderne de ces auteurs, écrit dans le Cachemir vers le XIP ou le XI1P siècle de notre ère; et il paraît qu’il avait été déjà précédé par d’autres.
Ces auteurs ont été traduits en arabe
fieu de temps, probablement, après 'époque où les musulmans commencèrent à s’occuper de science. Les auteurs arabes avouentsaus détour les
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obligations qu’ils ont aux médecins indous qui ont traité de leur art, et ils narlenttoujoursdes Indous comme des heureux rivaux des Grecs. Doit-on conclure l’époque à laquelle ils commencèrent à être connus des Arabes, du fait que deux Indous, Manka et Saleh , étaient attachés en qualité de médecins au calife Haroun-al-Raschid, dans le VIIIe siècle?
Il semble que les Indous ont été trèsversés dans la pharmacologie. On sait qu’ils connaissaient parfaitement les simples et leurs qualités, et qu’ils ont jadis donné des leçons sous ce rapport a l’Europe : c’est ’d’eux encore que, plus récemment, on a appris l’usage du datura contre l’asthme ; leur talent chimique surtout était surprenant.
Ils savaient préparer les acides sulfurique, nitrique et muriatique; les oxydes de cuivre, de fer, de plomb, d’etain et de zinc; les sulfures de fer, de cuivre, de mercure, d’antimoine et d’arsenic; les sulfates de cuivre, de zinc et de fer; les carbonates de fer et de plomb. Leur manière de préparer ces substances dans la plupart des cas, sinon dans tous, était le truit original de leur invention.
Il semble que leur médication ait été extraordinairement hardie. Ils ont été les premiers à employer les minéraux d’une manière interne; et non-seulement ils administraient ainsi le mercure, mais même l’arsenic et l’acide arsénieux, pour couper les fièvres intermittentes. Ils ont longtemps employé le cinabre en fumigations, comme moyen de produire rapidement une salivation abondante.
Leur chirurgie n’est pas moins re-.
marquable que leur médecine, surtout quand on pense à leur ignorance de l’anatomie. Ils faisaient la taille pour la pierre , opéraient la cataracte , faisaient l’extraction du fœtus dans les fausses couches, etc. Dans leurs ouvrages les plus anciens, on trouve nommés jusqu’à cent vingt-sept espèces d’instruments de chirurgie. Cependant il est probable que ces instruments étaient fort grossiers, et aujourd’hui il en est encore ainsi ; s’ils sont très-
habiles à opérer la cataracte , par contre leurs opérations de la pierre sont le plus souvent fatales.
Ils ont connu l'inoculation de toute antiquité; cependant la petite vérole, jusqu’à l’introduction de la vaccine, faisait des millions de victimes.
Les médecins indous étudient particulièrement le pouls, l’état de la peau, de la langue, des yeux, la nature des évacuations, etc.; et ils passent pour être très-habiles à former un diagnostic d’après ces symptômes. Cependant leur pratique est tout empirique, car leur théorie ne peut que les induire en erreur. Leurs traitements ne sont pas non plus toujours très-judicieux ; ainsi, en cas de fièvre, ils enferment le malade dans une étuve, et le mettent à la diète la plus absolue ; ils ne lui permettent même pas de boire.
Ils appellent l’astrologie et la magie au secours de leur science , appliquant leurs remèdes selon la position des planètes, et aidant leur vertu par celle des charmes et des amulettes.
La plupart de ces défauts faisaient sans doute partie de l’art dans son plus beau temps, maison ne saurait sedissimuler qu’il a décliné; les chimistes font leurs manipulations sans connaître aucune des lois qui les font réussir; les médecins suivent la pratique de leurs maîtres, sans songer à demander jamais la raison des choses; et la chi rurgieest si complètement négligée, qu’aujourd’hui ce sont les barbiers qui saignent, et les bergers qui se chargent de remédier aux luxations.
g x. De la langue.
« Le«anscrit, dit sir William Jones, « est une langue d’une admirable struc- « ture, plus parfbiteque le grec, plus « abondante que le latin, et plus déli- « cate que tous les deux. »
Cette langue , vantée par un témoignage si illustre, semble avoir toujours été cultivée par le peuple aui l’a produite avec tout le soin dont elle était digne. Panini , le plus ancien de ses grammairiens connus, remonte à une si haute antiquité, qu’il se perd dans les temps fabuleux. Ses œuvres, et celles de ses
INDE
succèsseurs , ont produit le système grammatical le plus complet qui -ait jamais été appliqué à aucune langue.
Sans parler de ses innombrables grammaires et dictionnaires, la littérature sanscrite compte une foule de traités sur la rhétorique et la composition. Encore aujourd'hui, le sanscrit est cultivé avec le plus grand zèle; et, quoique ce ne soit plus qu'une langue morte, les savants s’en servent encore dans la conversation , avec autant de facilité que ceux de l’Europe se servaient jadis du latin. Il serait curieux de savoir quand le sanscrit cessa d’être la langue vulgaire; mais c’est une question dont les éléments de solution manquent encore.
Le sanscrit est devenu, depuis un demi-siècle, un objet d’étude intéressante pour l’Europe, depuis qu’on a découvert et constaté son affinité, qui va quelquefois jusqu’à l’identité, avec le grec et le latin.
M. Colebrooke remarque que la langue, le mètre et le style de l’un des hymmes dont se composent les Védas, démontrent jusqu’à l’évidence que « la « compilation de ces poèmes, tels qu’ils « nous sont connus aujourd’hui, a été « faite à une époque où lesanscrit avait « déjà fait des progrès sur le dialecte «rustique et irrégulier dans lequel les • prièred et les hymnes des Védas sont « presque tous écrits ; à une époque où « le sanscrit était déjà devenu la lan- « gue parfaite et sonore dans laquelle « les poèmes mythologiques, sacrés et « profanes ont "été écrits. »
Des Védas à Manou et de Manou aux Pourànas, sir William Jones reconnaît une proportion de progrès aussi notable que celle qui sépare les fragments de Numa de la loi des Douze Tables, et celle-ci des œuvres de Cicéron.
Les noms indiens cités par les historiens d’Alexandre peuvent, le plus souvent, se ramener aux formes sanscrites. Aucun de ces auteurs ne parle d’une langue savante distincte de celle du peuple; toutefois, dans les drames sanscrits les plus anciens, les femmes et les personnes des classes inférieures parlent un dialecte encore imparfait.
Inde.
Le sanscrit est réservé pour les person nages principaux.
On peut établir quelques conjectures sur l’histoire du sanscrit, par le degré où on le trouve mélangé aux dialectes de l’Inde moderne.
Les cinq dialectes du nord, ceux du Pendjâb,deCanoudj, deMilhila(Béhar septentrional), du Bengal etdu Gouzerat, sont, dans l’opinion de M. Colebrooke, des dérivés du sanscrit, altérés par l’introduction de mots étrangers et de nouvelles inflexions , à peu près dans le rapport où l’italien est au latin. Au contraire, de3 cinq dialectes du Deccan, trois au moins, le tamoul, le télinga et le carnatique, ont une origine complètement différente du sanscrit, et ne reçoivent de mots de cette langue que dans le rapport où l’anglais en a reçu du latin , où l’indoustani en a reçu de l’arabe. Des trois, le tamoul est le plus pur, et souvent on l’a regardé comme la langue mère des deux autres. Le télinga , quoiqu’il conserve encore sa forme particulière, estle plus mélangé de sanscrit.
Des deux autres dialectes du Deccan, celui d’Orissa, quoique dérivé surtout du tamoul, a fait de si nombreux emprunts au sanscrit , que, suivant M.
W ilson , « si l’on en retranchait les « mots sanscrits, il n’existerait plus. » On le compte souvent, au lieu du gouzerâti , parmi les cinq dialectes du nord.
Le mahârashtra ou maratte appartient, selon M. Wilson, à la famille au nord , quoiqu’on le range toujours dans celle du midi. La race qui le parle a donc dû venir d’au delà des monts Vindhyas; mais on en est encore réduit à des conjectures sur l’époque de son immigration.
S xi. De la poésie.
Une personne étrangère à l’étude du sanscrit a bien de la peine à se former une opinion sur la poésie des Indous.
L’harmonie, merveilleux attri but du sanscrit, se perd nécessairement dans une traduction; et la faculté illimitée de former des composés, qui donne à l’original une si grande richesse,
L’UNIVERS
échappe également dans une langue étrangère.
L’originalité même de la poésie des Indous empêche que nous puissions la parfaitement comprendre; elle diffère trop de tout ce que nous entendons et comprenons par le mot de poésie. L’individualité des idées et des sentiments du peuple est comme une barrière qui nous empêche de pénétrer dans son esprit; la différence des objets naturels, auxquels les poètes empruntent leurs images, est une cause d’obscurité pour nous; leur style figuré, qui, pour un Indou, donne une nouvelle vivacité à l’expression , devient au contraire, parla seule différence des climats, lettre close pour nous. Quelles idées se présentent à nos esprits, lorsqu’on nous dit que les lèvres d’une jeune fille sont comme la fleur du Bandlioudjiva, ou que le lustre du Madliuca brille sur ses joues? Et cependant ces imagessont aussi expressives pour ceux qui les comprennent, que l’est pour nous la comparaison d’unejeune beauté àuneroseépanouie.
Malgré tous ces désavantages , les quelques échantillons de la poésie sanlanscrite qui ont été traduits dans les langues européennes renferment de grandes beautés.
Le théâtre en particulier, qui est de toutes les branches de la littérature indoue celle qui nous est le mieux connue, compte quelques véritables chefs-d’œuvre. Sacontala est depuis longtemps connue aux Européens, par la traduction classique désir William Jones et celle de M. deChézy; nous devons à M. Wilson et à M. Langlois la traduction de la plupart des" drames du théâtre indien.
Quoique nous possédions des pièces écrites au commencement de notre ère, cependant le nombre des drames indiens dont nous connaissons les titres ne va pas au delà de soixante. Il est donc probable qu’il s'en est perdu beaucoup; sur ce nombre, il y en a huit qui ont été traduits complètement, et vingt-quatre autres qui ont été analysés et traduits en partie.
Quoiqu’il n’y ait pas de tragédie
dans le nombre, ou du moins, quoique aucun d’eux ne se termine d’une manière tragique, ils présententcependant une diversité de sujets, de caractères et de combinaisons aussi riche que celle de tout autre théâtre. Une pièce, traduite par le docteur Taylor de Bombay, peut êtreregardée comme l’exposition très-vive, et parfois très-caustique, des divers systèmes de philosophie. Les sujets des drames plus sérieux sont empruntés à l’histoire des héros, aux amours et aux guerres des rois , aux intrigues de leurs ministres, et quelquefois aux accidents de la vie privée.
La diversité des personnages est aussi grande que celle, des sujets. Dans ceux-ci on ne voit ni allusion aux puissances surnaturelles, ni même à la religion; dans ceux-là les nymphes du paradis se prennent d’amour pour de simples mortels; dans l’un paraissent les dieux et les démons; dans l’autre des enchanteurs : il en est même un où l’on voit tout le panthéon indou descendre sur la scène, pour attester l’innocence de l’héroïne.
En général cependant , même lorsque les dieux paraissent sur la scène , 1 intérêt du drame repose entièrement sur des sentiments humains et des situations naturelles.
Le nombre des actes n’est pas fixé , et s'étend , dans la pratique, dëpuis un jusqu’à dix.
Le passage d’un acte à l’autre se marque, soit parce que la scène reste libre, soit parce qu’il s’écoule nécessairement un intervalle de temps entre deux parties de l’action.
En général, l’unité detempsestassex bien observée , il y a cependant un drame, où il s’écouledouze ans entre le premier acte et le second : les poètes indous ont moins d’égard à l’unité de lieu ; mais l’unité la plus importante , l’unité d’action, est aussi scrupuleusement observée dans leurs ouvrages que dans nos pièces les plus modernes.
La fable est ordinairement intéressante, le dialogue vif quoiqu’un peu long ; enfin les poètes dramatiques déploient un soin et un talent tout particulier, pour préparer le lecteur à coin-
INDE
J (rendre les situations et à entrer dans es sentiments des personnages.
Essayerons-nous déjuger les acteurs
Par ceux que l'on voit encore dans Inde? Aujourd'hui on ne joue plus que très-rarement les grands dramesdu théâtre indien ; et, dans ces occasions, le ton des acteurs est grave et déclamatoire. Les costumes sont encore ceux qu’on voit représentés surlesanciennes sculptures; et les grands bonnets ou plutôt les couronnes des principaux personnages, peintesd’azur et d’or, leur donnent un beaucoup plus grand air de dignité que le turban moderne. Les mimés, les bouffons sont encoretrès-nombreux. Leurs farces sont grossières, puériles, et souvent fort indécentes; mais il faut leur reconnaître unegrande action et beaucoup d’humeurcomique.
Les plus célèbres auteurs dramatiques des Indous sont Câlidâsa, qui (tarissait probablement au Ve siècle, et Bhavabhouti au VIIIe. Chacun de ces poètes a écrit trois drames, et pour chacun d'eux il y en a deux de traduits dans les langues européennes. Le premier se distingue par sa délicatesse et la richesse de ses descriptions poétiques. Son drame pastoral de Sacontala est depuis longtemps admiré à juste titre. Le Héros et la Nymphe est une composition encore plus romanesque, et on peut la comparer (au moins pour l’étrangeté du sujet) à la Tempête ou au tiéoe d'une n uit d’été de Shakspeare. L’autre poète possède les mêmes qualités que son prédécesseur, jointesà une sublimité de description , à une vigueur de ton, à une élévation d’esprit qui est sans exemple dans la poésie inaoue.
On peut dire en vérité de toutes les compositions poétiques des Indous, qu’elles sont fortement empreintes de l'individualité nationale qui les a produites; qu’elles ont un caractère de calme voluptueux, qui s’allie beaucoup mieux à la contemplation des beautés de la nature qu’au développement de l’énergie humaine. Leur poésie, bien que facile, élégante et riche d’une intarissable profusion d’images , manque souvent d’excitant; le lecteur
européen lui reproche de la fadeur; elle n’éveille chez lui aucun sentiment fier ou vigoureux.
Les émotions que les poètes indiens réussissent le mieux à produire sont celles de l’amour et de la tendresse. Ils peignent heureusement les transports d’une alfection partagée , la langueur inspirée par l’absence , et la fureur de la passion déçue dans ses espérances.
Ils s'élèvent quelquefois jusqu’à la hauteur d'un attachement dévoué, pur de tout inotifégoïste ; mais on leur demanderait en vain de la vigueur, de la fierté, de l'indépendance. Même dans les nombreuses batailles qu'ilsontdécrites, ilestrare qu’ils s’ex,.ltentréelloment au récit des exploits de leurs héros; ils sont forcés de se jeter dans l’hyperbole, pour suppléer au manque de cette énergique ardeur qu’un poète grec ou romain fait couler dans le cœur de ses personnages, parce qu’elle déborde de son âme.
Le triomphe des poètes sanscrits et le genre qu'ils préfèrent , c'est le genre descriptif. Ils recherchent surtout les scènes du repos dans la nature, et de la méditation chez l'homme, au milieu des bois solitaires, sur les bords fleuris des rivières, dans une atmosphère embaumée par des brises aromatiques, et rafraîchie par des eaux limpides; cependant ils savent aussi animer un paysage. Telle est, par exemple, la description du pays autour de Oudjein, dans le neuvième acte de Màlati et Madhava, où les montagnes, les bois , les villages, et les ruisseaux , qui courent sur leurs lits de cailloux, forment une perspective aussi étendue ue variée. La ville occupe le milieu u tableau ; ses tours , ses temples , ses portes monumentales , se réfléchissent dans le fleuve qui baigne leur pied; les bosquets rafraîchis par une pluie matinale, et les prairies encore brillantes des larmes de la rosée, offrent leurs riches tapis émaillés aux troupeaux à la mamelle traînante , etc. Quelquefois aussi ils peignent la montagne couronnée de nuages, et la tempête qui se ras^ semble sur son sommet. Bhavabhouti surtout excelle dans ces descriptions.
Ses peintures de la belle et sauvage nature des montagnes , ses tableaux des rochers romantiques et des forêts solennelles qui protègent la source du Godavéri, sont réellement pleins de grandeur et de sublimité. Parmi ses descriptions les plus expressives, il en est une où son héros vient, au milieu de la nuit, dans un cimetière à peine éclairé par les dernières lueurs des bûchers funèbres qui s'éteignent; il évoque les démons du lieu, qui arrivent remplissant l’air de leurs cris perçants et de leurs formes fantastiques; puis, quand ils disparaissent, la solitude la plus effrayante succède à cette apparition terrible; la solitude troublée par les sourds gémissements du vent, par le murmure lointain de la cascade, par les plaintes solennelles du hibou , par les longs hurlements du chacal ; c’est une scène du plus grand effet
Le goût des Indous pour les descriptions est d’autant plus remarquable, qu'il contraste davantage avec la poésie de leurs voisins.
Ainsi, par exemple, il est rare qu’on trouve dans les poètes persans une longue description de la nature inanimée. Cequ’ils recherchent, ce sont les sentiments profonds; et, dans leurs courtes descriptions, ils s’attachent beaucoup plus aux sentiments excités par les objets naturels, qu a l'impression qu’ils produisent sur les sens.
Au contraire, le poète sanscrit, sans cependant négliger complètement l’émotion de l’âme, recherchetous les éléments qui ont produit cette émotion ; il dessine tous les traits particuliers de la scène où il introduit le lecteur; et quelquefois il en représente l'ensemble d’une façon si pittoresque, que l’étranger, celui même qui ignore les noms des plantes et des animaux de la nature indienne, peutaisément se former une idée du paysage de l’Inde.
Ainsi, dans la description d’un jardin persan, on voit sourire les boutons qui s’entr’ouvrent, la rose prodiguer tous ses charmes au rossignol enivré; les émanations de la brise apportent au poète des souvenirs de sa jeunesse ; le
printemps appelle les jeunes gens et les jeunes filles sous son brillant pavillon, qui est celui des fiançailles. Mais toute cette nature en habits de fête ne peut distraire l’amant de sa tristesse.
Le souffle du vent qui passe lui rap-
fielle le temps qui s'enfuit ; le rossignol ui semble se plaindre de l’inconstance de la rose, et songer déjà que la bise de l’hiver dispersera bientôt ses feuilles épanouies. Il demande au ciel de joindre ses larmes aux siennes; il supplie le vent de porter ses soupirs à sa celle insensible.
Au contraire, le poète indien décrit les profondeurs ombreuses d’un bosquet où le noir tamâla mêle ses branches au pâle feuillage du nimba, où le mangoustan protège de ses branches antiques les feuilles frémissantes du pîpala; la vigne sauvage y grimpe autour du djambou et laisse tomber du haut de son support ses surgeons flottants; fasôca y suspend les longues grappes de ses fleurs épanouies; le madhavi y déploie ses pétales blancs comme laneige, et les autres arbres y font pleuvoir des fleurs de leurs branches, qui plient sous ce poids charmant. L’air est rempli de parfums; le calme est profond ; on n’entend que le bourdonnement des abeilles et le soupir du vent qui passe. A peine si le chant lointain du coïl, ou la plainte de la tourterelle perchée sur un arbre voisin, viennent par instants troubler le silence de cette solitude. L’amant s’y promène, et laisse aller son esprit aux impressions mélancoliques de cette nature immobile, il s’affaisse sous le vent du sud : il languit aux parfums énervants des fleurs du mangoustan, jusqu’à ce u’enfin accablé il se couche au milieu es jasmins en fleurs; et là, il se perd absorbé par sa mélancolie , et par le souvenir de sa maîtresse absente.
La plus volumineuse comme la plus ancienne et la plus importante partie de la poésie indoue, se compose de poèmes sacrés, et épiques ou héroïques. Des poèmes sacrés, M. Colebrooke a dit que « leur style est or- « dinairementplat, diffus, et aussi vide « d’ornements que surchargé de répé-
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« titïotfs. » Les échantillons qui ont été traduits ne sont pas faits pour démentir ce jugement.
Des Védas, la première partie, qui se compose d'hymnes et de prières, peut seule compter dans la poésie; mais, quelque sublimes que soient leurs doctrines, il ne parait pas qu’on en puisse dire autant de leur composition.
Après les Védas vientle grand poème héroïque duRamayana, qui célébré la conquête de Ceylan. L’auteur Valmiki fut, au dire des Indous, contemporain de cet événement; mais néanmoins il ne semble pas probable qu’un poète eût doué un guerrier encore vivant d’une puissance surnaturelle, ni surtoutqu’il lui eûtdonné une armée de singes pour alliés. Il a donc dû nécessairement s'écouler un laps de temps considérable entre les événements que le poème raconte et l’époque où ce poème fut composé, pour qu’il devînt ossible d’ajouter à la réalité des emellissements si hardis. Toutefois, cet argument ne prouve que l’antiquité du héros, sans attaquer en rien celle du poème. Et il ne peut pas y avoir de contestation sur ce sujet; car la langue dans laquelle il est écrit approche plus qu’aucun autre, poème sanscrit du style des Védas; et d’ailleurs, un de ses épisodes se trouve également rapportédans le Mahâ Bharata, poème très-ancien lui-même.
Le Mahû-Bhârata est attribué à Vyâsa, le compilateur des Védas, et il fut, dit-on, lui aussi, témoin oculaire des événements qu’il raconte. Mais dans le poème même on trouve la preuve qu’il fut rédigé dans sa forme actuelle par Santi, qui le reçut de Vyâsa par l’intermédiaire d’une autre personne. Le même passage nous apprend que vingt-quatre mille vers, sur cent mille dont se compose le poème entier, sont l’œuvre exclusive de Vyâsa. Cependant ses prétentions à une si haute antiquité sont contredites par le style même dans lequel il est écrit, et la mention du nom des Yavanas, si ce nom doit s’appliquer aux Grecs, démontre qu’au moins une
de ses parties est postérieure au IV siècle avant J. C.
Sauf M. Colebrooke, qui les com»
prend dans lejugeinent qu’il a porté de la poésie sacrée , tous ceux qui ont pu lire les poèmes héroïques dans l’original en parlent avec enthousiasme. Et cette admiration n’est pas le partage exclusif des critiques qui se sont principalement occupés de littérature orientale; Milman et Sehlegel sont d’accord avec Wilson et sir W. Jones, pour vanter ces ouvrages : les uns louent la simplicité et l’originalité de la composition, les autres la sublimité, la grâce et le sentiment de certains passages; ceux-ci la dignité naturelle des personnages, ceux-la l'inépuisable imagination des auteurs; et c’est sur de tels témoigna-
es, et- non pas sur d’imparfaites tra-
uctions en prose, que nous devons nous former une opinion des originaux.
L’épisode de Nala et de Damayanti, consacré à la narration d’événements de la vie domestique , est plus approprié au génie des Indous que les batailles. C’est un modèle de simplicité charmante. Parmi les autres épisodes du poème figure le Bhagavat Gita , qu’on regarde ordinairement comme l’œuvre d’une époque postérieure. C’est une exposition poétique des doctrines d’une école de théologie, et il est généralement admiré pour la beauté et la parfaite clartédeson style. D’ailleurs, quels que soient ses mérites sous ce rapport, on doit y louer aussi le talent avec lequel il est réuni à l’original, ainsi que l’élégance et la délicatesse des moyens par lesquels il est introduit.
Les légendes des Pourânas doivent aussi être comptées comme appartenant à la poésie épique. Le colonel Kennedy en a traduit de nombreux fragments.
LeMéghadata, traduit par M. Wilson, est un spécimen excellent de la poésie purement descriptive des Indous. Un esprit banni du Ciel charge un nuage d’un message pour les amis qu’il a laissés dans le ciel , et il décrit à son messager les régions qu’il devra traverser.
L’auteur prend la saison de l’année
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L’TTNIVERS.
qu’affectionnent les poètes indous, celle où les pluies périodiques vont commencer, au milieu des nuages amoncelés et du fracas de la foudre; il décrit le réveil de la nature engourdie, la joie des créatures à l’approche de la pluie, les longues lignes des grues et des autres oiseaux voyageurs, qui se montrent dans les plus hautes régions du ciel ; il décrit les mille paysages , la foule des villes au-dessus desquels le nuage devra passer; et en même temps, üsèmetout sou récit d'allusions aux événements historiques ou mythologiques dont ces lieux ont été Jes témoins.
Au milieu de la description surviennent, à diverses reprises, les lamentations de l’exilé, et les souvenirs qu’il a conservés des beaux lieux d’où il est désormais exclu.
Le Gita Gùvinda , ou les chants de Djaya Déva, nous donne ui) échantillon de la poésie pastorale des Indous. Il montre, mieux que tout autre exemple peut-être, la richesse d’images, la douceur voluptueuse, comme le manque de vigueur et d’intérêt, qui sont les beautés et les defauts de l’école indienne.
Ce poème est aussi remarquable par l’emploi de concetti et de jeux de mots, qui, l’auteur ayant vécu au XIVe siècle, sont peut-être une preuve de l’influence des mahométans sur l’esprit des Inuous.
Bien que certaines pièces de leur théâtre soient en partie satiriques, on ne voit pas qu’ils se soient exercés dans la satire ; mais, à en juger par ce qu’on en trouve dans leurs drames, il ne semble pas probable qu’ils eussent réussi dans ce genre.
Enlin. nous dirons quelques mots de leurs contes et de leurs fables , genre de composition dans lequel ils ont été les instructeurs des autres peuples.
Les plus ancienues fables connues, celles de Bidpaï, ont été retrouvées presque sans altération dans leur forme sanscrite, et c’est d’elles que procèdent les fables des autres littératures. Les contes, à la manière des Mille et une nuits arabes semblent également d’origine indienne , comme aussi les sujets
de plusieurs contes et romans communs aux Orientaux et aux Européens.
Une chose à remarquer cependant, c’est qu’ici le goût du genre descriptif a changé de côté; car les contes des Indous sont complètement dépouillés de ces ornements pittoresques et fantatisques, qui donnent souvent tant de charme aux récits des Arabes et des Persans.
§ xu. Beaax-arts.
Musique. — - La musique des Indous, selon sir William Jones et M. Paterson, a été systématisée; scs règles sont même extraordinairement multipliées.
Elle compte quatre- vingt -quatre modes, dont trente-six seulement sont employés ordinairement, et qui ont chacun son expression particulière, destinée à agir sur tel sentiment ou telle affection , etc.
Ils prennent leurs noms des saisons de l’année, des heures dujour ou de la nuit ; et ils sont censés posséder chacun quelque qualitéappropriéeau temps d’où il a pris son nom.
La science musicale a décliné comme toutes les autres; et certes les airs d’aujourd’hui ne feraient pas imaginer, au moins par une oreille inexpérimentée, une si grande complication de règles et d’intentions. lisse ressemblent presque tous, remarquablement doux et plaintifs, et impossibles à confondre avec la musique d’aucune autre nation.
Pour les juger de la façon la plus favorable, il faut les entendre chanter par une seule voix , et accompagnés par la vina, instrument qu’on appelle la lyre indienne.
L’accompagnement ordinaire se fait avec des instruments à cordes et des tambours, dont on joue avec lesdoigts.
C’est tout ce qu’un Européen imagine de moins harmonieux ; et souvent cet accompagnement étoufferait les voix des chauleurs, s’ils n'étaient exercés à produire des sons perçants qui déchirent les oreilles européennes.
Peinture. — La peinture est encore dans l’enfance. Les appartements des maisons sont peints avec des couleurs
à l’eau, et quelquefois à l’huile. Les sujets représentes appartiennent à la mythologie. Ce sont des batailles , des processions, des lutteurs, des animaux , etc. On n’y voit pas de paysae, ou tout au plus un arbre ou deux, essinés sans égard pour la perspective, sans ombres, ni luiniere. Des dessins des autres nations, ceux qu’on voit sur les murs des anciens tombeaux de l’Égypte sont ceux qui rappellent le mieux les dessins des Indous. Ils font aussi des tableaux de petite dimension , qui ont la prétention d’être des portraits, et qui sont en effet quelquefois assez ressemblants; mais c’est tout ce qu’on en peut dire.
Les Indous possèdent encore des manuscrits magnifiquement enluminés, mais où les figures sont assez mal exécutées. S’il n’était pas si souvent question de portraits dans leurs drames , on pourrait croire qu’ils ont appris à les faire par les musulmans, qui, en dépit de la prohibition de leur loi religieuse, leur sont de beaucoup supérieurs dans cet art.
Sculpture. — On devrait croire qup la sculpture a été portée à un haut degré de perfection par un peuple si profondément imbu depoly théisme ; et ce n’est certainement pas la rareté du travail que les artistes indous peuvent alléguer comme une excuse du peu de progrès qu’ils ont fait dans cet art.
Sans parler des innombrables images qu’ils renferment, tous les temples et tous les hypogées sont couverts de statues et de sculptures en relief ; ces dernières sont quelquefois très-hardies, représentant des groupes compliqués. Certaines de ces œuvres sont pleines d’expression, et il faut reconnaître que leurs sculpteurs et leurs peintres réussissent parfois à produire des figures gracieuses ; mais oq y voit toujours une ignorance si complété de l’anatomie et des proportions, une inr habileté si grande dans la composition, qu’on ne saurait comparer , même les meilleures de leurs œuvres, aux productions les plus imparfaites de l’art européen.
4rehilecturer — I^es nombreux mo-
numents élevés par les Indous témoignent de leur connaissance dans la pratique de l’architecture ; et même, à en juger par les fragments de livresqui sont parvenus jusqu’à nous, il semblerait qu'ils ont su de très-bonne heure réduire en corps de doctrine les principes de l’art.
Un Indou distingué. Ram Raz, a récemment publié un livre aussi instructif qu'intéressant sur les monuments qui subsistent encore de l’art indien; et il a développé avec talent le système dont il a su retrouver l’ensembie dans ces monuments.
Des douze formes reconnues par cet auteur, les unes sont parfaitement semblables aux nôtres , et les autres sont particulières aux Indous. Les formes et les proportions des piédestaux , des bases, des fûts, des chapiteaux, sont décrites par cet auteur avec un soin dont on pourra se faire une idée, quand on saura qu’il reconnaît soixante-quatre sortes de bases. Il n’y a pas chez les Indous comme chez nous d’ordres fixes. La hauteur d’una colonne peut varier depuis six jusqu’à dix diamètres; et ses proportions règlent, bien qu’avec assez peu de sévérité, celles des chapiteaux, des entrecolonnements, etc. •
On a dit des monuments indiens, qu’ils avaient unç grande ressemblance avec ceux de l’Égypte. Cela est vrai quant au caractère massif des constructions et des matériaux, et à l'abondance des sculptures. La coutume de bâtir des tours aux portes des villes ou des grands monuments est encore commune aux deux pays ; avec cette différence cependant que les Indiens n’en élèvent qu’une au-dessus de la porte , et les Égyptiens deux , une de chaque côté.
Quelques colonnes égyptiennes ont ainsi une assez grande ressemblance avec celles qu’on voit dans les hypogées de l’Inde ; mais ce sont là seulement les points sur lesquels porte cette analogie.
Dans le sud de l’Inde les monuments présentent ordinairement une série d’étages superposés, qui diminuent
L’UNIVERS
sans cesse de largeur à mesure qu’ils se rapprochent du sommet; au nord du Godavéri , ils affectent surtout la forme d'une coupole musulmane, avec un renflement sur les cotés , qui rend le milieu beaucoup pluslargequela base.
Ils ne se terminent pas exactement en pointe, mais ils sont couronnés à leur sommet par un dôme écrasé, ou quelque autre invention de forme fantastique, sur laquelle s’élèvent toujours des ornements de métal doré; un trident, ou quelque emblème particulier du dieu à qui le temple est consacré.
Moins ouvragées en général que le temple, les tours sont souvent couronnées, comme lui, d’ornements de toute espèce.
Le sanctuaire est toujours petit :
c’est une chambre cubique , à peine éclairée par une petite porte, sur le seuil de laquelle les fidèles viennent présenter leurs offrandes et adresser leurs prières à la divinité du lieu.
Quelquefois ce sanctuaire est le temple tout entier; mais quelquefois aussi on n’y parvient qu’en traversant des salles spacieuses, et il est entouré de cours, de colonnades et d’édilices religieux. A Seringam le sanctuaire est enfermé dans sept enceintes, dont la plus grande a près de quatre milles de circonférence. Les colonnades qui régnent autour des cours et forment les approches du temple sont, eu certains endroits, sur plusieurs rangs de profondeur. Les bas-côtés des églises gothiques ont quelquefois été comparées à des allées de chênes ; les colonnades du temple de Seringam pourraient se comparer à des forêts de palmiers.
On voit dans les monuments indiens des colonnades peu élevées, mais dont chaque colonne, ronde, carrée, octogone, et quelquefois participant dans l’ensemble de ces trois formes , est couverte de sculptures. Leurs chapiteaux représentent des vases d’où pendent des chaînes et des guirlandes, ou bien ils sont figurés par des animaux, et même par des groupes de figures humaines.
Dans les parties les plus solides de
l’édifice on trouve des groupes de colonnes et de pilastres. Les impostes et les linteaux des portes, leurs panneaux, sont enfermés et presque recouverts par des encadrements de moulures, par une profusion d’arabesques , de plantes, de fleurs, de fruits, d’hommes, d’animaux, d’êtres imaginaires; par toutes les espèces d’ornement que peut seule inventer l’imagination la plus fertile. Ces arabesques sont quelquefois d’une élégance telle, que l’art des musulmans n’a rien produit de plus parfait.
Les murs sont couverts de sculptures en relief, qui représentent des épisodes des guerres des dieux et des héros. Des groupes de figures mythologiques courent le long des frises, et augmentent la richesse des entablements.
Quelques lieux possèdent, dans un espace très-resserré, une réunion de temples tels que ceux que nous venons de décrire. Aux ruines de Bhouvanésouara, dans la province d’Orissa, le spectateur, monté sur la grande tour , ne peut promener ses regards d’aucun côté sans apercevoir au moins cinquante ou soixante tours en pierre, appartenant chacune à un temple, et dont la moindre à cinquante ou soixante pieds de haut, dont quelques-unes s’élèvent à une hauteur de cent cinquante et de cent quatre-vingts pieds au-dessus du sol.
Les tours du temple de Bidjâyanagar, construit sur la rive gauche du Tambadra, sont encore plus élevées.
Mais, malgré ces proportions gigantesques, les pagodes indiennes ne sauraient rivaliser, pour l’effet produit, avec la simplicité majestueuse et la symétrie d’un temple grec , ni même avec les dômes renflés et les voûtes hardies des mosquées musulmanes.
Les partiesdéveloppées desmonuments indiens manquent de hauteur, et les élévations pèchent par le défaut de largeur ; il n'y a pas d’harmonie entre les proportions des diverses parties, et leur effet général produit cette conviction dans l’esprit de l’observateur, que les Indous déploient plus de richesse
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et de talent dans les détails que de grandeurdans laconception de l’ensemble. Les hypogées seuls font exception.
L’impression produite sur le spectateur, par la vue de leurs temples les plus parfaits, est celle d’une grande antiquité et d’une sévérité rigoureuse, jointes à une apparence de mystère romanesque, que cependant les cérémonies de leur religion ne sont pas faites pour inspirer.
Bien que dans les temples de cons truction moderne on trouve quelquefois un mélange de style musulman , ce pendant le caractère général de ces monuments est remarquablement original, et différent de l’architecture des autres peuples. Peut-être en doit-on induire que les principes de l’art ont été systématisés de très-bonne heure. Cependant rien n’autorise à croirequ'aucun de ces grands travaux qu’on admire aujourd’hui remonte à une époque très-ancienne. Les hypogées euxmêmes ne datent sans doute pas d’une grande antiquité. Des inscriptions gravées dans des caractères qui étaient en usage trois siècles au moins avant J.- C. peuvent faire supposer que les hypogées des Bouddhistes sont plus anciens que l’ère chrétienne; mais en tout cas ceux des Brahmanes, à en juger par les sujets des bas-reliefs qui couvrent leurs murs, ne sauraient pas remonter plus haut que le VIIIe ou le IXe siècle depuis J. C. Les sculptures qu’on voit à Machâ Balepouram, au sud de Madras, ont été attribuées par quelques savants à une époque beaucoup plus ancienne; mais, d’après les traditions locales, elles auraient été exécutées au XIIe et même au XIIIe siècle de notre ère, et les sujets de ces sculptures conlirment complètement la tradition.
La plupart des temples les plus célèbres sont d’une époque très-moderne.
La fameuse pagode de Jaggernât et là PagodeNoire, qu’on voitaans le voisinage , ont été finies l’une en 1 198 , et l’autre en 1241. Quelques-uns des grands temples sont certainement plus anciens; mais on ne saurait donner de preuves d’une grande antiquité
pour aucun d’eux : loin de là, il y a des présomptions très-fortes du contraire.
Les palais devraient, selon toute probabilité, subir les innovations plus facilement que les temples : cependant ils conservent presque tous le caractère général de l’architecture indienne, ceux même qui ont été construits dans des temps très-modernes.
Les plus anciens palais ne semblent avoir été construits sur aucun plan d’ensemble; ou bien, ils ont été si souvent remaniés , que le plan original a fini par disparaître. Leur solide construction, leurs toits plats en terrasse, permettent toujours d’ajouter un ou plusieurs étages par-dessus les autres ; de telle sorte que non-seulement ils s’étendent par les côtés , mais encore qu’ils s’élèvent à de grandes hauteurs , et toujours avec la plus parfaite régularité.
Ils se composent ordinairement de petites cours entourées de bâtiments élevés, quelquefois découvertes, mais le plus souvent plantées d’arbres pour avoir de l’ombre. On voit toujours une colonnade en formedecloltre, qui règne tout autour de chaque cour.
Les grands appartements sont aux étages supérieurs, et ouverts d’un côté, comme les divans des musulmans. On y parvient par des escaliers étroits et roides, pris dans l’épaisseur des murs.
Les mêmes remarques s’appliquent aux maisons particulières.
Cellesdes gens riches ont une ou deux petites cours , entourées de bâtisses à toit presque toujours eu terrasse. Quelques-unes ont des murs en stuc blanc, qui éblouissent les yeux ; d’autres sont peintes en rouge foncé. A l’intérieur, elles sont couvertes de peintures représentant des arbres ou des sujets mythologiques. Toutes, elles sont aussi encombrées etaussi mal disposées qu’il est possible de l’imaginer.
Les plus grands de tous les travaux des Indous, ce sont peut-être leurs réservoirs. Il y en a de deux espèces : les uns creusés dans le sol , les autres formés comme la prise d’eau du canal du Midi en France, par des vallées dont
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on a comblé toutes les issues avec des digues immenses. Les réservoirs du premier genre sont toujours dans le voisinage des villes; les habitants y viennent prendre leurs bains, et on s'en sert pour l’irrigation. Ceux du second genre ont toujours été construits en vue de l’arrosement des terres. Ce sont de trèsgrands ouvrages; et les digues qui les protègent, sous le rapport de la solidité comme de l’élévation, sont des travaux magnifiques. Quelques-uns sont de véritables lacs ue plusieurs milles de circonférence, et qui servent à l’irrigation de vastes étendues de pays.
Il y a encore dans l’Inde une espece de puits très-remarquable, d’une profondeur considérable et d’une grande largeur. Les plus modernes deces puits sont ordinairement ronds, et les plus ‘ anciens carrés. Ils sont entourés, jusqu'au niveau del'eau,degaleriesdansle style riche et massif des Indous; on y voit souvent de larges degrés qui descendent jusqu’au fond du puits.
Les plus caractéristiques des ponts indiens secomposent d’immenses blocs de pierre placés sur champ, et dont plusieurs réunis font une pile. On joint une pile à l'autre par d’immenses pierres de taille d’un seul morceau. On voit beaucoup de ees ponts dans le sud del Inde. D'autres sont construits surdes piles d’épaisse maçonnerie, avec d’étroites arches gothiques. L’ancienneté de ces ponts est douteuse, car il ne parait pas que les premiers Indous aient connu l’arche, et sussentconstruiredes voûtes ou des dômes autrement qu’à l'aidede couches successives de maçonnerie, l’une débordant l’autre, comme on le voit pratiqué dans la construction qu’on appelle le Trésor d’Atrée, à Mycènes.
Parmi les monuments de l’architecture indienne, il faut compter les colonnes et les arcs de triomphe élevés en l’honneur des héros victorieux. On voit à Chitôr une colonne de ce genre haute de cent vingt pieds, et admirablement travaillée. Le colonel Todd a donné le dessin, dans son lis te sur le ^adjastbân, de plusieurs arcs de triomphe; U pe faut pas oublier qu’ils ne
sont p3S en voûte comme les nôtres, mais carrés. Celui qu’on voit à Baznaar, dans lenordduGouzerat.estl’un es plus beaux. C’est un des plus riches spécimens de l’architecture indienne.
Autres arts. Des produits de l’industrie indienne les plus remarquables, ce sont les tissus de coton si longtemps admirés, et dont la finesse n’a encore été égalée dans aucun autre pays.
Les tissus de soie ont aussi pendant longtemps jouid’une haute réputation, et il est probable que c’est un art connu dès longtemps chez eux.
Les brocarts d’or et de soie ont été également célèbres, et peut-être est-ce line industrie inventée par les Indous.
L’éclat et la durée de certaines de leurs couleurs n’ont pas encore été égalés en Europe.
Leur goût pour les travaux minutieux aurait dû en fairede bonne heure d'habiles orfèvres.
Toutefois, la réputation qu’ils ont eue à cetégard, ils la devaient à la libéralitéde la nature plus qu’à leur talent; car leurgoûtestsi mauvais, qu’ilspréfèrent, parexeinple, les perles jaunes aux autres; leur manière desertir les pierres précieuses est fort imparfaite, quoique souvent, il faut le reconnaître, ils sachent faire des combinaisons qui produisent un grand effet.
Les autres métiers sont presque encoredans l’enfance. Les outils sont peu nombreux, et tous portatifs. Ainsi, le forgeron porte son enclume et son soufflet partout avec lui, etc.
g xin. Agriculture.
La nature du sol et le climat font de l’agriculture indienne un art trèssimple. Une charrue légère qu’il porte sursonéoaule, c’est, avecle secours de deux petits bœufs, tout ce qu'il faut au cultivateur pour tracer à la surface du sol un sillon peu profond, où il dépose son grain. L’ensemencement se fait souvent avec une machine qui fait écouler le grain par cinq ou six petits tuyaux de bambou ; une planche , sur laquelle l’ouvrier se tient en conduisant ses bêtes, fait l’office de
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herse. Une houe, une pioche, et quelques autres instruments, composent tout l'outillage de l’agriculture. La moisson se fait à la faucille ; le grain est battu en grange sous les pieds des animaux, et conservé au sec dans des silos. Les champs, bien que leurs délimitations soient partout déterminées avec le plus grand soin , sont ordinairement sans clôtures; et rien n'en interrompt l’uniformité , que la diversité des récoltes.
Mais si simple que soit l’agriculture indienne, elle est cependant soumise à de certaines conditions qui exigent une habileté et une industrie particulières ; et, de plus , il est quelques-unes de ses cultures qui demandent une intelligence et des soins tout spéciaux.
La récolted’été est toujours sufïïsammentarrosée par les pluies périodiques; mais celle de l'hiver a absolument besoin d'irrigations artificielles. Les irrigationsse pratiquent au moyen des fleuves , des sources , des étangs, et surtout des puits. Dans les puis riches parties du pays , il y a un puits sur chaque champ. L’eau est amenée à la surface par un manège de bœufs dans de grands seaux de cuir, qui , le plus souvent, se vident d’eux-niêmes au moyen d'un mécanisme aussi simple qu’ingénieux.
Sur quelques natures de terrain il est nécessaire, tous les deux ou trois ans , de déraciner les mauvaises herbes.
On ie fait par un labour profond , avec unecharruepesantequetirent des buffles. L’opération s’exécute à l’époquede l'année où la terre est le plus numide. On se sert peu de fumier pour la culture des céréales; mais celle de la canne à sucre en absorbe de grandes quantités.
Il est aussi quelques cultures qu’il faut isoler ; on les protège par des palissades, par des mursde terre, et ie plus ordinairement par des haies impénétrables de cactus, d’euphorbium, d’aloès, et autres plantes à épines.
Un des soins les plus assujettissants du cultivateur, c’est de chasser les troupes d’oiseaux qui , en dépit de toutes les précautions, dévorent toujours une
grande partie de la récolte. Les épouvantails sont bien de quelque utilité; mais le plus utile de tous , c’est la présence de l'homme qui , posté sur un échafaudage élevé, d'où il domine son champ, chante , crie, lance des pierres avec un instrument fabriqué de façon à produire du bruit à chaque pierre qui part.
Les Indous pratiquent les assolements, bien quel’inepuisable fécondité de leur sol les rende presque inutiles. Ils classent les qualités des terres avec une minutie extraordinaire, connaissent bien la culture qui convient le mieux à chacune , et les procédés qui y réussissent le mieux. Cependant ils ont la mauvaise habitude de semer à la foisdansleméme champ diverses espèces de grains, pour avoir des récoltes successives, quelquefois meme pour récolter le tout ensemble.
Les travaux opérés sur le terrain par l’agriculture réagissent quelquefois sur la marche des armées et meme sur celle des voyageurs. Dans de certaines saisons le pays est complètement ouvert, et aussi facilement praticable qu’une grande route , sauf, toutefois, flans le voisinage des villages et des cours d’eau, où de hautes clôtures forment des passages étroits, difficilement praticables à une troupe un peu nombreuse. De grands ruisseaux , ou des conduites qui amènent les eaux des rivières ou des étangs sur les terres, présentent encore , dans de certaines saisons , des obstacles très-sérieux.
Ces remarques générales souffrent un grand nombre d’exceptions , selon les diverses parties de l’Inde. Dans les contrées où l’on cultive le riz, comme le Bengal et la côte de Coromandel, elles sont à peu près inapplicables. Là , les rizières doivent être complètement inondées pendant un certain temps; jl faut repiquer la plante lorsqu’elle est arrivée a un certain degré d avancement, etc. C’est une culture qui exige beaucoupde soins et de dépenses, pour rapporter en somme assez peu de profit.
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g XIV. Commerce.
Bien que Manou, dans son livre, cite un grand nombre d’articles de luxe, il ne parait pas cependant qu’aucun d’eux fût tire de l’étranger. Toutefois , leur multiplicité doit faire croire qu’il se faisait un commerce très-actif entre les diverses parties de l'Inde.
Il y a un passage des Institutes qui ordonne que l’intérêt de l’argent prêté sur risques « soit fixé par les hommes « expérimentés dans les voyages de « terre et de mer. » Comme le mot employé dans l’original pour désigner la mer ne peut s’appliquera aucune des nappes d’eau intérieures , on doit regarder comme un fait certain que les Indous naviguaient déjà sur l’Océan à l’époque où le code a été rédigé : il est probable, toutefois, que cette navigation se bornait au cabotage. On ne saurait certainement pas douter que, même avant cette époque, il se fût déjà établi des rapports de commerce entre la mer des Indes et la Méditerranée; mais il est impossible de savoir si ce commerce se faisait par terre ou par mer, et si , dans l’une ou l’autre hypothèse, les Indous, pour y prendre part , osaient s’aventurer en dehors de leurs frontières. Il est possible que ce commerce ait été fait par les Arabes, et qu’une partie, franchissant l’étroite mer qui sépare le Sind de Mascate , passât par l’Arabie en Égypte et en Syrie , tandis que l’autre partie, suivant les côtes par terre ou par mer, se dirigeait sur Babylone et la Perse. Les premiers renseignements certains que nous ayons sur la mer qui baigne lacôte occidentale de l’Inde ne nous indiquent pas que les Indous fissent aucun commerce dece côté. Néarque, qui, en 326 avant J. C. , commandait la flotte d’Alexandre , ne rencontra pas un seul navire depuis les embouchures de l’Indus jusqu’à celle de l’Euphrate; il dit expressément « qu’il n’a vu que des bateaux pêcheurs , encore en très-petit nombre, et seulement dans de certains ' parages. «Mêmesurl’Indus iln’yavait que peu de bateaux , et de très-petite
dimension ; car, suivant le témoignage d’Arrien, Alexandre futobligé de faire construire lui-même la plus grande partie de sa flotte , surtout les grands navires; et, pour les équiper, il dut avoir recours aux marins de la Méditerranée. Le même auteur, traitant des castes indiennes, parle ainsi de la quatrième ( celle des gens de métiers et des artisans) : « Dans cette classe sont « compris les constructeurs de navires « et les hommes qui les montent , « c’est-à-dire ceux qui naviguent sur « les fleuves du pays. » Ne devonsnouspasconclurede ce passage, qu’autant du moins qu’Arrien a pu le savoir, il n’y avait pas d’indous employés à la navigation maritime?
Le second auteur, par ordre chronologique , qui jette quelque lumière sur le commerce de l’Inde , c’est Agatharchide, cité par Diodore et Photius.
Il vivait au II* siècle avant .1. C., et semble n’avoir eu connaissance que du commerce qui se faisait entre l’Égvpte et l’Arabie méridionale. Cependant il cite la cannelle et la cassia liynea parmi d’autres articles importés en Arabie de l’étranger; etde plus, il dit expressément « qu’il vient chaque année des navires de l’Inde dans les ports de Sabéa , » le moderne Yémen.
Autant que nous en pouvons juger par cet auteur, nous conclurions que ce commerce se faisait exclusivement par les Arabes.
C’est seulement à dater du premier siècle après J. C. que nous avons des renseignements précis sur la manière dont se faisait ce commerce, sur les denrées qui l’alimentaient. Ces renseignements se trouvent dans le Périple de la mer Erythréenne, l’œuvre d’un navigateur expérimenté, et qui connaissait parfaitement cette mer. Il décrit toute la côte de la mer Rouge, celle de l’Arabie méridionale et celle de l’Inde, depuis l’embouchure de l’Indus jusqu’au cap Comorin , et même jusqu’à un point assez élevé de la côte de Coromandel. Il explique parfaitement la nature du commerce qui se faisaitdans ces limites, et même en dehors d’elles. D’après cet auteur, il pa-
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raltque, presque jusqu’à son temps , les navires qui venaient de l’Inde allaient d’abord chercher l’entrée du golfe Persique, puis suivaient la côte de l’Arabie jusqu’à la mer Rouge ; c’était depuis peu de temps seulement que les Grecs d’ftgypte, sinon tous les navigateurs, avaient osé quitter la côte en sortant de la mer Rouge, pour marcher droit à travers l’Océan sur la côte de Malabar.
Le commerce qui se faisait par cette route était très-considérable ; mais il semble qu’il était fait exclusivement par les Grecs et les Arabes. L’Arabie est décrite par l’auteur comme un pays admirablement riche en pilotes , en'matelots, en personnes au fait des affaires commerciales; mais il n’en dit pas autant des Indous, il ne parle pas une fois d’eux comme navigateurs ; et d'indous qui soient sortis de leur pays, il cite seulement ceux qui, avec fesGrecs et lesArabes, formaient une population mélangée, et établie sur une île à l'embouchure de la mer Rouge; Socotra probablement, il est si vrai que les Arabes étaient les facteurs du commerce de l'Inde, qu’au temps de Pline on les voit établis sur les côtes occidentales de Ceylan et du Malabar.
Dans le môme document (le Périple) les Indous sont représentés comme faisant un commerce très-actif sur leurs propres côtes. Sur l'Indus, des bateaux recevaient les cargaisons des navires que leur trop grand tirant d’eau empêchait de franchir la barre du fleuve. Des bateaux pêcheurs stationnaient à l’ouverture du golfe de Cambaye pour piloter les batiments aux ports de Barygaza et Barouch, où alors comme aujourd’hui l’entrce était très-difGcile , à cause de grands bancs de vase et de la violence des marées. Depuis Barouch, en se dirigeant au sud, toute la côte est remplie de ports que l’auteur désigne sous le nom d’entrepôts du commerce local , centres d’un cabotage très-actif. C’est seulement quand il est passé àl’est du capComorin, qu’il parle des grands navires qui traversaient le golfe du Bengal pour se rendre aux embou-
chures du Gange ou à Chrysa, qui doit êtreou Sumatra, ou la péninsulede Malacca. Ce fait concorde parfaitement avec ce que disent les auteurs orientaux des habitants du Coromandel , les premiers navigateurs de l’Inde et les plus entreprenants. Il est probable, eu éjîard à la nature du pays , qu'au temps où INéarque vit si peu de commerce sur l’In lus, le Gange était couvert de bateaux comme il l’est aujourd’hui , et comme le nombre des royaumes riches et civilisés qu’il arrosait nous donne lieu de le supposer. Les produits fournis par une contrée si riche et si étendue devaient être fort demandés par le Deccan, moins fertile et moins avancé; et, comme les communications entre ce pays et les rives du Gange étaient interrompues par des forêts impénétrables et des peuplades encore plus pillardes que celles qui leur ont succédé, le commerce devait naturellement s’établir par le golfe du Bengal, sur lequel, sans jamais perdre la terre de vue, on était à couvert contre les entreprises des habitants des côtes.
Quoi qu'il en soit, et quel que soit le motif qui donna l’impulsion aux habitants de la côte de Coromandel, ce sont les premiers des ludous qui osèrent s’aventurer en pleine mer. Les chroniques javanaises parlent très-clairement d’une émigration nombreuse d’indous qui, partis de Clinga (Calinga), vinrent débarquer dans l’île, civilisèrent ses habitants, et marquèrent la date de leur arrivée par la fondation d’une ère nouvelle suivant laquelle on compte encore à Java, et dont la première année tombe précisément en l’an 55 avant J. C. La véritéde ce récit est confirmée de la manière la plus positive par les nombreuses et magnifiques ruines de monuments indousqu’on voit encore à Java, comme aussi par ce fait que, bien que la langue vulgaire de Java soit le malais, la langue sacrée, celle des compositions historiques et poétiques, et de la plupart des inscriptions, est un dialecte dérivé du sanscrit. La date de cette émigration est encore jusqu’à un certain point confirmée par le récit du pèlerin chinois dont nous
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avons déjà parlé. Il visita l'Inde à la fin du IV* siècle; et, à son retour par mer, il s’embarqua sur le Gange pour Ceylan, passa de là à Java, toujours sur des navires équipés de matelots professant la religion des Brahmanes; et il trouva l'île de Java entièrement peuplée d’indous. Le Brahmanisme fut depuis remplacé à Java par le Bouddhisme; mais la domination des Indous y durajusqu’au XIVe siècle, pour être alors renversée par les prosélytes que les Arabes avaient fait dans le pays dès le siècle précédent. L’ilede Bali , à l’est de Java, est encore habitée par une population indoue; physiquement, elle a les traits des Tartares ou des Malais; mais elle prétend être issue des quatre castes indoues. Il n’est pas rigoureusement impossible, malgré l’apparence de la physionomie, qu’il en soit ainsi; cependant cette descendance est plus probablement encore une fiction, comme celle encore bien plus audacieuse des poètes javanais, qui ont transporté dans leur île tout le poème du Mahâ Bharata, avec toutes les villes, les rois et les héros de la Djamna et du Gange.
Les récits des voyageurs postérieurs à l’auteur du Periple parlent d’un commerce très-considérable qui se faisait dans l’Inde; mais ils nenous disent pas la part que les Indous prenaient à ee commerce : faut-il considérer leur silence à cet égard comme une indication négative de l’état des choses?
En effet, tandis qu’ils nous citent les navires arabes et chinois comme ceux qui peuplaient les ports de l’Inde, ils ne parlent pas une seule fois d’un voyage exécuté par un navire appartenant a ce pays.
Marco Polo signale sur la côte du Malabar l’existence de pirates qui y croisaient pendant tout l'été; mais 11 semble, en lisant attentivement tout le passage, que ces pirates se tenaient tout simplement à l ancre le long de la côte, y attendant tranquillement leur proie au mouillage. Lorsque Vasco de Gama débarqua sur la côte du Malabar, le commerce y était exclusivement dans les mains des Mau*
res ; et c’est la jalousie des Maures qui lui suscita, à lui et à ses successeurs, presque tous les obstacles contre lesquels ils eurent à lutter.
Les exportations pour l’Égypte étaient composées, au temps de fauteur du Périple, commeelles le sont encore aujourd'hui, de tissus de coton, de mousselines, d>- soieries, de fils de soie, d'indigo et autres teintures, de cannelle et autres épices, de sucre, de diamants, de perles, d’émeraudes , d’acier, de drogues, de parfums, et aussi d’esclaves du sexe fémiuin.
On importait alors des tissus (de laine probablement), du cuivre, de l’étain, du plomb, du corail, du verre, de l’antiinoiue, quelques parfums inconnus dans l’Inde, des vins (ceux d’Italie avaient la préférence), enGn une grande quantité d’espèces.
Ou sait les admirables facilités quele Gange et ses nombreux affluents offrent aux transports ; mais comme des autres coursd’eau de la péninsule il en est très-peu qui soient navigables à quelque distance de la mer , le commerce intérieur a toujours dû, au moins pour la plusgrande partie, se faire parterre. Les bœufs ont dô être les animaux employés en plus grand nombre pour les transports; cependant, comme il semble que, depuis la plus haute antiquité jusqu’au temps des Mogols, les routes étaient entretenues avec un soin particulier parle gouvernement, il est probable que les voitures étaient beaucoup plus communes qu’elles n’ont été depuis la conquête par les musulmans.
8 XV. Mœurs, coutumes, caractère de* Indous.
La péninsule indienne, composée du Deccan et de l’Indoustan, est aussi grande en superficie que l’Europe, moins la Russie et les pays situés au nord de la mer Baltique. Dix nations différentes sont répandues sur cette superficie; dix nations différentes les unes des autres par les mœurs et les langues, autant queles nations de l’Europe diffèrent entre elles sous ces rapports.
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Entre ces nations, on ooserve aussi le même degré de ressemblance générale qu’entre les nations dont se compose la chrétienté; et celle-ci est si forte, qu’un Indou ne saurait distinguer un Anglaisd'un Italien. De même, les Européens n'apprenuent que par une longue habitude à faire la distinction entre les nations les plus différentes de l’Inde.
La plus grande différence est celle qui sépare les habitants de l’Indoustan de ceux du Deccan.
Les parties par lesquelles les deux grandes divisions de la Péninsule sont voisines l’une de l’autre , offrent naturellement beaucoup de traits effacés et de grands points de ressemblance; mais, aux extrémités nord et sud, les langues n’ont plus de point de rapport que la communauté de leur origine, dérivée du sanscrit. Les sectes religieuses sont différentes , comme aussi l’architecture, la manière de s’habiller, les traits de la physionomie. Les peuples du nord sont grands, et ont le teint clair; ceux du midi sont petits et noirs. Les gens du nord se nourrissent surtoutde froment ; ceux du sud, de ràgni (cynosurus coracanus). espèce ae grain aussi inconnue dans le reste de l’Inde qu’en Europe.
Quelques-unes de ces disparates viennent de la diversité des époques auxquelles ces régions ont été conquises ou occupées d’abord par les Brahmanes, etensuite parles musulmans; la plupart viennent de la différence des lieux , du climat, et peut-être des races. Ainsi le Bengal et l’Inde gangétique sont des contrées limitrophes qui ont dd être de bonne heure soumises aux mêmes lois et au même gouvernement; mais le Bengal est humide, sujet aux inondations, et à tous les caractères d’un sol d’alluvion, tandis que l’Indoustan, bien que fertile, est comparativement sec, sous les deux rapports du sol et du climat. Ces différences, en nécessitant des habitudes diverses , ont pu finir par produire de grandes dissemblances dans les peuples : cependant la communauté d’oirigine de leurs langues empêche, dans
ce cas, de soupçonner aucune différence de race.
Quelle que soit la cause qui l’ait produit , le contraste est tres-frappant.
Les Indoustanis du Gangesont les plus grands , les plus blancs, les plus guerriers et les plus énergiques de tous les Indous. Us portent le turban, et un costume qui rappelle celui des mahométans : leurs maisons sont couvertes en tuiles et réunies en gros villages, au milieu des plaines; ils se nourrissent de pain de froment non levé.
Les Bengalis au contraire, quoique de bonne mine, sont petits, noirs et mous d'apparence, remarquables par leur timidité et leurs superstitions, comme par leur finesse et leur esprit de ruse. Leurs villages se composent de maisons à toitures de chaumes , répandues au milieu de bois de bambous et de palmiers : leur costume est l’ancien costume indien, avec une ceinture autour de la taille et une écharpe passée sur l'épaule. Ils ont la coutume, mcbnnue dans l’Indoustan, de se frotter d’huile après le bain; ce qui rend leur peau luisante, et les protège contre les effets de leur humide climat.
Ils se nourrissent presque exclusivement de riz ; et , bien qu’entre les deux dialectes il y ait moins de différence qu’entre l'anglais et l’allemand , le Bengali est inintelligible pour un Indoustani ,et réciproquement.
Et cependant ces deuxpopulationssê ressemblent à un tel point par leur religion, par toutes les habitudes et les coutumes qui en résultent, par leurs idées de gouvernement , par leurs cérémonies et leur manière de vivre, qu’un Européen, qui n’a pas appris par l’expérience à les distinguer, peut passer la frontière qui les séparé sans pouvoir remarquer aucun changement autour de lui.
Nous ne pouvons indiquer toutes ces différences, et nous devons nous en tenir seulement aux généralités communes à toutes les populations de l’Inde.
Malgré le nombre des grandes villes; la plus grande partie de la population est agricole. Les cultivateurs vivent
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réunis dans des villages, allant travailler aux champs chaque matin, et retournant chaque soir au village avec leurs animaux.
Les villages sont très-différents, selon les diverses contrées : ici, ils sont ceints de murailles assez fortes pour opposer une résistance de quelques jours aux troupes légères d'une armée ennemie, à leurs voisins, et quelquefois aussi aux ofGciers du gouvernement. Ailleurs ils sont complètement ouverts, ou seulement fermés par une haie, pour empêcher le bétail de sortir pendant la nuit.
Nous avons dit le contraste que présentent les maisons du Bengal et celles de l’Indoustan. Celles du Bengal, avec leurs jolis toits de chaume et leurs murs de bambous, sont, de toute l’Inde , celles qui ont la meilleure apparence.
Celles de l’Indoustan sont couvertes en tuiles, avec des murs de terre ou de briques cuites au soleil : bien que ce soient des habitations commodes, elles ne sont pas aussi gracieuses aux regards. Les huttes de terre ou de pierre du Deccan, avec leurs toits en terrasse, ressemblent à des ruines ; aussi, les villages de ce pays sont-ils ceux qui ont le moins bon air. Plus au sud, si les matériaux de construction sont les mêmes, du moins l’exécution est beaucoup meilleure; et les murs peints, en larges bandes perpendiculaires, de rouge et de blanc, donnent aux villages un aspect de propreté charmant.
Chaque village a son bazar divisé en boutiques pour la vente des grains, du tabac, des vivres, des étoffes, etc. Chacun a son jour de marché , ses foires etses fêtes annuelles; et chacun, ou du moins presque tous, ont un temple, èt une maison destinée au logement des étrangers. Tous les villages font des distributions régulières de vivres aux mendiants religieux; une contribution locale fait les frais de ces charités , comme aussi des autres dépenses communales, parmi lesquelles on comprend les fêtes publiques. La maison destinée aux étrangers contient quelquefois une petite chapelle, et sert
presque toujours de maison commune.
Toutefois, c’est ordinairement à l’ombre de quelques vieux arbres consacrés par la tradition, que les chefs de la commune se rassemblent pour y délibérer sur les affaires publiques. D’ailleurs ils n'ont jamais besoin, pour tenir leur conseil , ni de bancs , ni de tables.
Manière de vivre des gens de la campagne. — Dans les maisons, on ne voit pour tous meubles qu’une natte où l’on s’asseoit, quelques vases de terre ou de cuivre, des assiettes, un moulin à bras , un mortier, une plaque de fer sur laquelle on cuit le pain, etc. Le lit, qui sc fait sans couvertures ni rideaux, se redresse le long du mur pendant le jour; la cuisine se fait sous un hangar, et toujours en dehors ; ces maisons, quoique de pauvre apparence, sont à l’intérieur propres et bien tenues.
On voit à peine quelques meubles de
Elus dans les maisons des plus riches abitants du village : ce qui les distingue, c’est qu’elles ont deux étages et une cour. »
La condition des gens de la campagne n’est généralement pas heureuse.
Presque tous sont obligés, pour payer leurs fermages, d’emprunter de l’argent, et à de tels intérêts, qu’ils ne peuvent jamais se libérer de leurs dettes.
D’ailleurs, ils sont la plupart si imprévoyants, que, s’il leur arrive de se mettre à jour, ils ne songent jamais à mettre de l’argent de coté pour les payements qu’ilsaurontàfaire, etbientôt ils retombent dans les mains des usuriers. On en voit cependant quelques-uns, mais c’est très-rare, qui savent faire des économies et achètent des terres. Les villages sont très-souvent troublés par des factions contre l’autorité du chef, ou tourmentés par sa tyrannie et celle du gouvernement.
Les cultivateurs indous sont très-processifs, et en général ils ont plus de procès entre eux que les personnes de la mêmcclasseen Europe. D’un autrecôté les violences, quelles qu’elles soient, sont extrêmement rares ; l’ivrognerie est un vice presque inconnu; et, a tout
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prendre, les gens de la campagne sont remarquablement tranquilles, se conduisent bien, et, sauf le rapport linancier, ils sont contents et heureux.
Le cultivateur se lève à l’aube du jour, fait ses ablutions et ses prières; puis il sort avec ses animaux pour aller à ses champs, quelquefois trèséloignés de sa maison. Après une heure ou deux de travail, il déjeune avec quelques débris de son souper de la veille, et reprend son travail jusqu’à midi. Alors sa femme vient lui apporter son diner; il le mange près d’une source, au pied d’un arbre; cause avec sa femme, ou dort jusqu’à deux heures. Pendant ce temps ses animaux paissent et se reposent. De deux heures jusqu’au coucher du soleil il reprend son travail ; puis il ramène ses bêtes au village, leur donne la provende, se baigne, soupe, fume, et passe le reste de la soirée avec sa femme , ses enfants, ses voisins. Les femmes font la provision d’eau, moudent le grain, font la cuisine, etc., pourvoient à tous les soins intérieurs du ménage.
Des villes. — Les villes de l’Inde se composent de maisons construites en grandes briques ou en pierre, avec quelques fenêtres petites et élevées, donnant sur des rues très-étroites, pavées (si l’on peut appeler cela du pavage) degraudes dalles de pierre brute.
Ces rues sont encombrées par une foule toujours en mouvemeut, par des processions, des palanquins, des voitures attelées de bœufs : on y est coudoyé par les péons ou domestiques de pied des grands personnages , qui suivent leur maître en courant, parles religieux mendiants , par les soldats qui ne sont pas de service. On est obligé d’y céder le pas aux bœufs sacrés , qu’on ne peut ni déranger, ni empêcher de venir manger les grains exposés en vente.
Les boutiques qui attirent le plus l’attention sont celles des confiseurs, des fruitiers, des marchands de grains, des chaudronniers, des droguistes, des débitants de tabac : les marchands de toiles, de châles et autres étoffes, tiennent leurs marchandises pliées Inde.
en pièces; ceux qui trafiquent des métaux précieux ne les exposent pas aux regards du public. Les boutiques sont complètement ouvertes du côté de la rue. C’est souvent un balcon, un perron qui avance sur la voie publique. Les acheteurs restent debout dans la rue , même pour conclure leurs marchés.
Les villes sont le plus généralement ceintes de murailles et capables de défense.
Elles n’ont pas, comme les villages, des chefs et des officiers municipaux héréditaires : c’est un agent du gouvernement qui les administre , avec le secours de quelques hommes chargés de la police et de la rentrée de l’impôt. Pour faciliter le service de la police, elles sont divisées en quartiers. Chaque caste a son chef élu , qui est son intermédiaire naturel avec le gouvernement. Cette division des castes , qui correspondent presque toujours à des métiers, en fait de véritables corporations industrielles, et commerciales.
Les principaux habitants sont les banquiers, les marchands, et les agents du gouvernement.
Les banquiers et les marchands font à la fois le trafic des denrées et la banque, et de plus ils afferment les impôts. Ils y font de grands profits, et ordinairement sans beaucoup de risques. Ils
Erêtent de l’argent a des intérêts exoritants et composés, de telle sorte que la liquidation d’une dette est toujours une affaire qui se termine par un compromis, dans lequel le prêteur sacrifie toujours une bonne partie de ses prétentions, et cependant se réserve encore un profit énorme. Les marchands vivent frugalement et sapsluxe; mais souvent on leur voit dépenser des sommes considérables, pour de certaines fêtes de famille ou des travaux d'utilité publique.
Nous aurons occasion de parler des grands personnages qui représentent le gouvernement; mais dès à présent nous devons dire quelques mots de l’innombrable multitude de coin-
rais, d’écrivains et d'agents inférieurs de toute espèce qui composent une partie de la population des villes. Nonseulement chaque service entretient un certain nombre de ces gens, mais chaque détail de ce service, si petit qu'il soit, doit avoir son préposé, son commis spécial. Ainsi, à chaque comagnie de soldats il faut son comptale ; sans cela elle ne serait pas complète. Chaque personnage (sms parler de ceux qu’il entretient pour le service public ) a ses comptables de la cuisine, de l’écurie, de la fauconnerie, etc. Ce sont ceux qui servent d’intermédiaire dans les affaires ou dans les relations de civilité; le plus grand nombre d’entre eux sont très- peu occupés; aussi deviennent-ils les agents empressés de tous les complots et de toutes les intrigues.
l ivres et Repas. — Les gens de la ville comme ceux de la campagne se nourrissent principalement de pain non levé, de végétaux, d'huile ou de beurre clarifié , et d’épices. Le tabac est presque la seule consommation de luxe qu’ils se permettent. Il en est qui fument dos drogues enivrantes; mais ce sont seulement les gens des dernières castes qui s’enivrent avec des spiritueux; encore est-ce fort rare. Ou ne voit d'exemples d'ivresse que dans les pays humides, comme le Bengal , les Concans , et quelques parties du sud de l’Inde. L’ivrognerie augmente sur le territoire gouverné directement par l’Angleterre, où la fabrication et le débit des spiritueux sont permis moyennant une taxe; mais c'est un vice si peu naturel aux Indous, que la prohibition absolue de ce commerce, dans la plupart des États gouvernés par des princes indigènes, semble presque une précaution superflue. L'opium, dont on use avec excès dans l'ouest de i’Indoustan, est une consommation particulière aux Radjpoutes , et inconnue aux classes inférieures. Tout le monde mâche le bétel (feuille aromatique astringente), et la noix d’arec, mélangée d’une chaux particulière extraite de coquillages et de
diverses épices, selon les moyens des consommateurs. Quelques espèces de fruits sont communes , et à très-bon marché.
Les hautes classes, du moins les Brahmanes, vivent à peu près de la même façon ; il n’y a de différence que dans la variété des végétaux et des épices . L’assa fætida est un assaisonnement très-recherché, qui donne à quelquesuns de leurs mets un peu du godt et de la saveur de la viande. Les précautions qu’on prend pour ne jamais manger dans des plats ou sur des tapis rendus impurs, parce qu’ils auraient servi à des gens d'autres castes , ont donné naissance à quelques coutumes curieuses. Dans un grand dîner donné par un Brahmane et où l’on place , devant chaque convive vingt ou trente mets ou sauces , on les sert dans des plats faits avec des feuilles d’arbres ; on les sert sur le plancher nu , qui, en uise de nappe, est décoré à distance, evant chaque convive , de fleurs et d’ornements dessinés très-habilement avec du sable de toutes les couleurs, et qu’on balaye après le repas. Les castes inférieures mangent de la viande , et sont un peu moins scrupuleuses à l’endroit de la vaisselle , surtout de la vaisselle de métal , qu’on peut toujours purifier par le lavage. Cependantla différence des castes empêche toutes les classes d’avoir ensemble de véritables rapports de société. Le soldat , comme tout individu éloigné de sa famille, fait cuire lui-même son dîner, ne le partage avec personne, et ne connaît des plaisirs de la table que la grossière satisiactionde l’appétit. Tous mangent avec les doigts, et ne manquent jamais de se laver les mains avant et après les repas.
Jeux et parties de plaisir. — Les Indous connaissent le jeu d’échecs, une espèce de trictrac, les cartes, qui sont ordinairement rondes, et où les images des dieux remplacent nos rois , dames , etc. ; cependant leur plaisir favori , dans l’intérieur des maisons , c’est d’écouter un chant monotone, accompagné de lents mou-
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vements du corps, qu’on peut à peine appeler une danse. Les attitudes sont gracieuses, et les chants, pour être monotones, ne sont pas sans charme ; ma i s, après tout, c’est un plaisir bien monotone : aussi est-on étonné de voir combien il est généralement goûté , surtout par les gens des classes inférieures, qui quelquefois passent debout, des nuits entières , dans la contemplation de ces scènes, éternellement répétées.
Ces parties de plaisir , quand elles se passent dans l’intérieur des maisons, sont souvent éclairées aujourd’hui par des chandeliers de fabrique européenne; mais le moded’éclairageclassique, ce sont des torches tenues perdes hommes, qui entretiennent la flamme avec l’huile d’une petite bouteille faite pour cet usage. A l'ordinaire, on se sert dans l’intérieur de lampes en terre ou en métal.
Cérémonial. — Dans les maisons des riches, les portières sont garnies de lourds rideaux en soie ; et les portes, ainsi que toutes les boiseries des appartements, sont sculptées. Le plancher est recouvert, dans toute son étendue, d'un épais tapis de coton, sur lequel on étend, pour s’asseoir, une pièce d’étoffe blanche : il n’y a pas d’autres meubles. Les égaux s'asseoient l’un visà-vis de l’autre , au bas du salon de réception, c’est-à-dire du côté de la porte. Un prince ou un grand personnage s’asseoit dans le haut de ia pièce , à égale distance des deux angles, à une place un peu plus élevée que les autres, au moyen d’un coussin peu épais que recouvre un petit tapis de soie brodée. C’est là, avec un dais élevé, rond, et fait d’étoffes brodées , ce qu’on appelle le masnad ou gàdi, et ce qui sert détrôné aux souverains qui n’ont pas le rang de rois.
L’étiquette est très-rigoureuse. On va au-devant d’une personne de distinction à un mille ou deux en dehors de la ville. Le visiteur est reçu , selon son rang , ou à la porte de la maison ou à celle du salon ; ou bien encore on se lève seulement de son siège pour le recevoir. Des amis qui ne se sont pas vus
depuis longtemps s’embrassent. On salue les Brahmanes en joignant les paumes des mains , et les clevant deux ou trois fois à la hauteur du front :
ftour les autres, on fait seulement e salam musulman, en portant la main sur le cœur d’abord, puis à la bouche et au front. Les Brahmanes ont une formule particulière pour se saluer entre eux. Les autres Indous , quand ils se rencontrent , répètent deux fois le nom de Hâma. On met le plus grand soin à faire asseoir les visiteurs selon leurs rangs ; ce qui, dans les grandes occasions , donne quelquefois lieu à de longues négociations préliminaires. Les Indous de haut rang se font remarquer par leur politesse envers les inféri eurs ; en généra I , i Is leur ad ressent la parole sur un ton poil ou familier, et rarement, presque jamais ils ne se laissent aller à des expressions dures ou injurieuses.
Les gens des classes inférieures déploient une grande courtoisie dans leurs rapports mutuels ; mais quand ils sont irrités, ils ne sont pas toujours très-scrupuleux sur le choix de leurs expressions.
Tou tes les vi sites se termi nent quand le maître de la maison présente à son hôte la feuille de bétel et la noix d’arec ; en même temps il lui verse sur son mouchoir de l’essence de roses ou quelqueautre parfum, et il asperge ses habits d’eau de rose : c’est dire qu’il faut prendre congé.
Dans les premières entrevues, dans les fêtes, on présente à ses hôtes des pièces de châles et d’étoffes, des colliers de perles, des bracelets, etc.; quelquefois même un cheval ou un éléphant, quand visiteurs et visités sont de rands personnages. Cette coutume oit être assez ancienne ; car on voit souvent dans les anciens drames des présents de bracelets, de diamants, offerts à l’occasion de visites.
On fait des cadeaux du même genre anx serviteurs dont on est content , aux soldats qui se sont distingués , aux poètes, aux savants : ils pieuvent sur les chanteuses et les danseu- , ses.
je-
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Dans les visites de cérémonie , on laisse parler les principaux personnages, les autres se taisent; mais dans les autres occasions la conversation est générale et très-animée. Les manières des Indous sont polies, et leurs façons de parler obséquieuses. Ils ne tarissent pas de compliments et d’expressions d’humilité, même en parlant a leurs égaux, et lorsqu’ils n’ont aucun intérêt en vue. Ils montrent peu de désir de s’instruire , ou d’étendre leurs pensées au delà de la sphère ordinaire de leurs habitudes. Mais , dans ce cercle restreint, leur conversation est fine et intelligente, souvent mêlée d’observations spirituelles et satiriques.
Les geus riches se lèvent à la même heure que les autres, ou à peine un peu
Ïdus tard ; ils font leurs dévotions dans es chapelles particulières de leurs maisons, puis vaquent à leurs affaires, se baignent, dînent, etdorment. Adeux ou trois heures ils s’habillent, et se montrent dans leurs appartements publics, où ils reçoivent des visites et expédient des affaires jusqu’à une heure assez avancée de la soirée. Il y en a qui font faire chez eux de la musique assez tard dans la nuit, mais ce sont des exceptions; et, en général, une ville indienne est parfaitement calme et silencieuse après le coucher du soleil.
Outre les occasions assez rares, telles que les mariages, les naissances, etc., on donne encore de grandes fêtes à de certains jours consacrés, etquelquefois aussi en témoignage de considération particulière pour un ami. Ces fêtes commencent par un dîner; mais la partie essentielle, ce sont les danses et les chants, variés quelquefois par les exercices des jongleurs ou les plaisanteries des bouffons : pendant ce temps, l’encens brûle , les hôtes sont couverts de guirlandes de fleurs , etc.
Les cadeaux , comme nous venons de le dire , font partie essentielle de ces fêtes.
Dans les cours, il y a des jours marqués où tous les grands viennent présenter leurs hommages aux princes :
à ces réceptions la foule est toujours considérable.
Chacun vient à son tour faire son salut au prince, et lui présenter son Nazzer ou cadeau, composé de quelues piècesde monnaie, qu'ilest d’usage 'offrir aux supérieurs dans toutes les grandes occasions. La somme se règle sur le rang de celui qui fait l’offrande. Le moins qu’on donne en général, c’est une roupie ; cependant les pauvres gens offrent quelquefois une simple fleur , et les petits débitants un des objets de leur commerce. Le plus souvent on donne un habit en retour, et la valeur de cet habit n’est pas inférieure à celle des Nazzers. Le nazzer le plus considérableest, conformément à l’étiquette, de cent ashrefis (de deux mille cinq cents à trois mille francs); cependant il y a des exemples de gens qui ont offert des bijoux du plus grand prix; et il n’est pas rare, lorsqu'un prince veut bien rendre visite à une personne d'un rang inférieur, que celle-ci lui fasse établir un masnad avec des sacs qui contiennentjusqu’à cent mille roupies (deux cent cinquante mille francs), et sont compris dans le nazzer. Disons toutefois que cette coutume ne semble pas d’origine indienne.
Dans les fêtes religieuses, on prépare une grande salle en l’honneur de la divinité du jour: son image, parée de riches ornements et entourée de balustrades dorées, occupe le centre de l’appartement; les princes et leurs suites, vêtus d’habits magnifiques, couverts de bijoux, se.rangent sur l'un des côtés de la salle, comme s’ils étaient les hôtes de ladivinité ou ses serviteurs. Le reste de la cérémonie se passe comme dans les réceptions ordinaires. Les chants ont peut-être une signification religieuse; mais l’encens, les guirlandes de fleurs et ies présents, tout est comme dans les visites habituelles; il n'y a pas jusqu’au bétel et à l’essence de rose qu’on apporte de la part de l’idole, et qu’on distribue à ceux qui lui ont fait 1 honneur d’une visite.
La plus remarquable de ces cérémonies religieuses, c’est, sans contredit, celle qui est instituée en commémoration de la prise de Lanka par Rârna , et se célèbre naturellement en plein air.
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Lanka est représenté par un grand château avec ses tours et ses bastions, que vient attaquer une armée de gens vêtus du costume traditionnel de Râma et de ses soldats, appuyés par une armée de singes que leur chef Hanoumân conduit au combat. La bataille se termine par la prise de Lanka , éclairée de feux d’artifices qu’on admirerait en tout pays , et par une procession triomphale exécutée avec une magnificence aigned’unemeilleure occasion.
Cette fête se célèbre d’une autre façon, et peut-être avec plus de splendeur encore, chez les Mahrattes. C’est toujours ce jour-là qu’ils commencent leurs opérations militaires; et l’épisode particulier qu’ils célèbrent, c’est celui où Râma, après avoir accompli ses dévotions et s'être emparé d’un rameau d’un certain arbre, gage assuré de la victoire , se met eu marche avec son armée.
Dans une plaine ouverte, près du camp ou de la ville, on plante un arbre de l’espèce consacrée par la tradition ; et toute l’infanterie, avec la cavalerie et l’artillerie, se rangent sur deux lignes formant la haie sur le chemin qui conduit à l’arbre consacré. Le reste de l’espace est rempli d’une foule innombrable de spectateurs. Le cortège, quoique moins uniforme et moins régulier que celui des princes mahométaus, est cependant un des plus beaux qui se puisse voir dans l’Inde. Le prince avance sur son éléphant, précédé d’étendards, de gens armés de verges d’or et d’argent, et d'une phalange d'hommes portant des piques de quinze ou seize pieds de long. A ses côtes on voit sa noblesse et les chefs militaires de son royaume montés sur des chevaux magni li’quement caparaçonnés, vêtus euxmêmes de riches habits, et accompagnés d'hommes choisis pour leur mine guerrière. Derrière eux suivent de longues files d’éléphants, avec leurs housses qui balayent la terre : ceux-ci portant des étendards gigantesques, couverts d’or et de broderies; ceux-là portant des hôdahs ouverts ou fermés, argentés ou dorés. Tout autour des
éléphants et derrière eux se développe un nuage de cavalerie faisant briller au soleil ses riches costumes, abandonnant au vent ses écharpes de brocart d’or, emportant une forêt do lances et de bannières. Ceux qui sont sur les lianes font des pointes en dehors des rangs, pour y rentrer après avoir accompli les plus brillantes évolutions de la fantasia des Arabes: tous se lancent au galop , se mêlent, se séparent, se réunissent, semblent se choquer comme les Ilots de la mer, offrant un des spectacles les plus animés et les plus magnifiques qu’on puisse voir même dans ce pays de magnificence barbare. Quand le prince approche du but, on tire le canon , l'infanterie fait des décharges multipliées, le cortège semble redoubler de rapidité ; on dirait une armée de cavalerie qui charge l’ennemi.
Quand le prince a fait ses dévotions et cueilli le rameau sacré , le canon se fait encore entendre; et à ce signal tout le monde se précipite au galop , chacun cherchant à enlever quelque feuille de l’arbre consacré; puisquand il est complètement dépouillé, chacun orne son turban d’une branche de feuillage, et échange des félicitations avec sesamis. Un grand darbdri réception), où se présentent tous les officiers, termine la fête.
Foires pèlerinages. — Il y a moins degrandeur, mais non moins d'intérêt, dans les foires et fêtes populaires.
Les foires ressemblent beaucoup à celles de l’Europe. C’est pour le même but qu’elles se tiennent; ce sont des amusements analogues qu’elles offrent aux assistants. Mais ce dont Aucune grande assemblée populaire en Europe ne peut donner idée, c’est l'effet produit par la réunion 4’un immense concours de peuple vêtu d’habits blancs, avec des écharpes aux couleurs les plus brillantes. Le goilt des Indous pour les processions et les grandes démonstrations, la présence de gens couverts d’armes étincelantes , la multitude des drapeaux, donnentencore aux foires indiennes un aspect tout particulier. Les Indous se livrent aux plaisirs
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de ces fêtes avec un entrainement incroyable ; chacun d'eux y apporte la volonté innocente de s’amuser autant > qu'il le pourra. Elles ont toutes pour prétexte quelque cérémonie religieuse; mais à peine si cette cérémonie enlève un instant au plaisir, à peine si l'on y pense. Dans les pèlerinages, la longue préoccupation du but pour lequel ou srest mis en route, l’exemple des autres pèlerins ehantant le nom du dieu, la sainteté du lieu consacré, entretiennent l’esprit des pèlerins dans des sentiments de dévotion plus sérieuse.
Ils ont aussi plus de devoirs religieux à remplir : quelquefois toute l’assemblee se joint à eux; et quand on voit des milliers d’yeux dirigés sur un seul point, quand on entend des milliers de voix proclamer ensemble le même nom, c’est un spectacle qui fait impression même sur le spectateur le plus. indiffère ni.
Mais même aux lieux de pèlerinage le sentiment du plaisir est plus fort que celui du zèle religieux ; et la plupart des lieux consacrés par l'affluence des visiteurs sont aussi célèbres parmi les champs de foire, où il 6e traite le plus d'aftaires.
Jardins. — En parlant des plaisirs des classes supérieures il ne faut pas oublier leurs jardins, qui, bien que soumis à une régularité trop grande peut-être, sont quelquefois enchanteurs. Ils sont partagés par de larges allées au milieu desquelles courent de longs et étroits canaux revêtus à l’intérieur de pierre, de stuc même, et aboutissant tous à un centre commun. Chaque côté de l’allée est dessiné par de longues lignes droites de pavots de toutes les couleurs , par des plates-bandes de fleurs dessinées toutes d’une manière uniforme. Les maisons de campagne sont de stuc blanc : un peu moins lourdes, un peu plus élégantes que les maisons des villes, elles ne font pas diversion à la régularité du jardin; néanmoins, il y a toujours quelque chose de riche et d'oriental dans les beaux bouquets d'orangers et de citronniers, dans les bosquets où le noir
cyprès se mêle à des arbres couverts de fleurs , au gracieux et élégant palmier. Dans les chaleurs de l’été, des allées de treillis couverts de vignes impénétrables au soleil, ombragés par les branches de l’arbre qui porte l’arec, offrent de fraîches retraites, bien protégées contre l’ardeur et l’éclat du jour, rendues plus charmantes encore par le murmure des ruisseaux qui arrosent le jardin, par le profond silence et le repos parfait de la nature, assoupie sous les rayons du soleil à midi.
Il est probable que ce genre de jardins aura été introduit par les musulmans; car les descriptions des anciens poètes ne font pas supposer que jadis les jardins de l’Inde eussent cette apparence de régularité uniforme. Déplus, c’est dans ce goût que sont dessinés les jardins des mahoinétans , ceux d’Ispahan et de Constantinople, ceux que Mehemet-Ali n’a pas encore achevés dans son palais de Choubra en Égypte.
Les fleurs et les arbres des jardins de l’Inde ne sont ni ohoisis avec la recherche, ni entretenus avec le soin qu’on y emploie en Europe; et souvent c'est au milieu de la nature inculte qu’on les voit arrivés à leur plus haut point de perfection et de beauté. On voit souvent dans la campagne des bouquets d’antiques maugous , de pipâls, de ha its tamarins, qui, semes, surtout dans le Gouzerat, sur un terrain légèrement ondulé donnent au pays l'aspect d’un pare anglais. Dans d’autres parties, dans le Rohilcund, la plaine, parfaitement unie et admirablement fertile, est couverte de beaux bouquets de bois, qui donnent d'abord à la campagne un aspect de prospérité magnifique, mais qui Unissent cependant par fatiguer de leur uniformité.
Dansie Bengal le voyageur erre au milieu d’une plaine immense sans arbres , où il ne voit qu’un éternel tapis de rizières qui se développe devant ses pas. De temps à autre seulement paraissent à l’extrémite de l’horizon d'épais jongles de bambou, qu’il serait tenté de prendre pour le repaire de bétes féroces.
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Mats quand il y arrive, il voit que ce n’était qti’uneetroite ceinture de bambous, remplie à l’intérieur de villages richement peuplés, puis quand il en sort la plaine recommence avec la même uniformité, jusqu’au moment où paraît encore au loin une nouvelle barrière de bambous, qui indique l’existence de nouveaux villages.
La partie centrale du Deccan se compose d’une merde petites hauteurs, qui se succèdent quelquefois sur plusieurs centaines de milles, sans montrer autre chose, pendant le printemps, qu’une nappe de vertes moissons assez élevées pour cacher un cavalier-, dans la saison des chaleurs , le pays a toute l’apparence d'un désert, nu, brun, sans un arbre , sans un arbrisseau qui vienne faire diversion au milieu de ce paysage désolé. Ailleurs, surtout dans l’ouest, on rencontrede grands bois, de vieux arbres , tout couverts de plantes grimpantes et aromatiques; celles-ci portant des (leurs aux plus belles couleurs , celles-là lançant hardiment d’arbre en arbre des branches aussi grosses que la cuisse. Les forêts de l’est et du centre sont peuplées d’arbres d’une prodigieuse grandeur, à peu près inhabitées, à peine traversées par d’étroits sentiers, comme les parties désertes de l’Amérique.
Dans les provinces les mieux cultivées on rencontre souvent, et pendant plusieurs journées de marche, de vastes espaces occupés par des bois de palâs ou de dâk, qui perdent leurs feuilles au printemps, pour se couvrir de grandes (leurs rouges d’un tel aspect, qu’on dirait que tout le pays est en leu.
C’est au pied de l’Himalaya que la nature indienne se développe dans toute sa splendeur et sa majesté. C’est un spectacle dont le voyageur le plus froid n’a jamais été témoin sans enthousiasme ; c’est une impression dont le souvenir dure autant que la vie, que rien ne peut effacer ni même égaler.
Les G bâts occidentaux déploient aussi les charmes particuliers aux pays de montagnes, mais sur une moindre échelle ; toutefois, nous n’avons rien en
Europe, pas même en Grèce; qui puisse leur être comparé.
L’idée que se fait le voyageur de la beauté des G bâts dépend surtout de la saison où il les a visités. S’il les a vus pendant l’été, découronnés de leur diadème de nuages, dépouillés de leur riche tapis de verdure et de leurs innombrables cascades , alors la hauteur de la montagne ne suffit plus à compenser la stérilité de sou aspect; le seul ornement qui lui reste , ce sont les magniliques forets qui çà et là couvrent ses flancs.
Manières de vivre des gens des villes. — La journée des gens des classes inférieures, dans les villes , se passe à peu près comme celledes cultivateurs, si ce n’est qu’ils vont à leur boutique au lieu d’aller aux champs, et qu’ils vont au bazar pour y chercher de la société et des distractions. Les gens des campagnes ont quelques jeux qu’on pourrait appeler des exercices; vnais les plaisirs particuliers des citadins , hors de leurs maisons , se bornent aux foires et aux fêtes.
U y a quelques fêtes qui sont communes aux gens de toutes les classes, à ceux des villes comine à ceux des campagnes.
La principale peut-être est le kôli, qui se célébré en 1 honneur du printemps. Les gens du peuple, surtout les enfants, dansent le soir autour de grands feux de joie, chantant des chansons licencieu-es ou satiriques, et se livrant à tous les mauvais tours qu’ils peuventinven ter contre leurs supérieurs, qui ne s’en fâchent jamais.
Mais le plus grand amusement de la fête, c'estde s’arroser les uns les autres avec un liquide jaune fort peu agréable, à s’inonder la figure d'une poudre de carmin qu’il est difficile ensuited’effacer. On se lance le liquide avec des seringues; on prépare la poudre sous formé de balles, recouvertes eu colle de poisson, pour leur donner delà consistance, niais qui éclateutaucontaet avec le corps. Les gens de tous les rangs se livrent à ces espiègleries avec enthousiasme; on s’y échauffe, et ordinairement, quand elles se terminent, tout
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le monde a été si bien arrosé de liquide et recouvert de poudre, qu’on ne peut plus se reconnaître.
Un premier ministre ne croira pas déroger à sa gravité en invitant un ambassadeur étranger à venir célébrer le hôli dans son palais; et il figurera lui-même dans les épisodes les plus bruyants de la fête, avec l’ardeur et la vivacité d'un écolier.
Il y a aussi des fêtes locales , ou particulières à une certaine population.
De ce nombre est celle où les Marottes s’invitent à venir manger les premiers grains rôtis du Bâdjri (hoicus spicatus) de l’année. Tout le monde, les gens des villes aussi bien que ceux des campagnes, prennent part à cette' fête. Ainsi, par exemple, le RadjadeBérar invite à cette occasion les principaux personnages de sa cour pendant plusieurs jours consécutifs ; on sert d’abord le grain rôti et ensuite un grand banquet aux conviés.
Le Diouâli est une fête générale, où tous les temples et toutes les maisons sont illumines avec des guirlandes de verres de couleur qui courent le long des toits , des fenêtres , des corniches, suspendues à des échafaudages de bambous qu’on prépare pour l’occasion.
Benarès, vu du Gange le soir, présente alors un magnifique spectacle. Pendant tout le mois qui ramène cette fête, on allume chaque soir, dans les villages et même dans les maisons particulières, des lampes qu’on élève quelquefois si haut avec des bambous, qu’à première vue on serait tenté de les prendre pour des étoiles qui se couchent à l’norizon.
Le Djannam Àshtoml est une fête où des enfants, vêtus dans le costume de Chrishna et de ses bergères, représentent un drame traditionnel, mêlé de chants et de danses de caractère.
Exercices. — Les militaires, c’est-àdire toutes les gens des hautes classes , qui ne sont ni dans la religion ni dans le commerce, aiment avec passion la chasse à cheval. Ils courrent le cerf, le loup, le lièvre, avec des meutes qu’ils emploient aussi contre le sanglier; mais, dans ce cas, ils attaquent eux-
mêmes la bête avec l’épieu ou l’épée. Us chassent le tigre montés sur des éléphants , quelquefois à cheval, et même à pied. Les gens des campagnes se réunissent en corps pour chasser le tigre qui infeste le voisinage; et dans ces occasions, ils se conduisent toujours avec beaucoup de courage et de résolution. Cependant, aussi longtemps que le tigre n’a pas attaqué de créature humaine, les paysans ne vont pas lui chercher querelle.
Les militaires, malgré leur indolence habituelle, sont tous d’excellents et hardis cavaliers. Les Marattes surtout sont célèbres pour leur talent à conduire un cheval et à manier la lance.
Tous ils chaussent l’étrier très-court, emploient des martingales très-serrées et des mors très-légers, mais aussi trèsénergiques. Leurs chevaux sont toujours bien sur leurs hanches, et sont dressés à tourner sur cul au milieu de la course la plus rapide. On les dresse encore à s’élancer tout à coup de la position du repos, avec une rapidité qui porte le cavalier sur son ennemi avant que celui-ci n’ait eu le temps de se mettre en garde.
Les troupes légères de deux armées indiennes se mêlent et s’attaquent la lance à la main, avec une prudence qui semblerait à des Européens n’être que la courtoisie d’un tournoi. Chacun tourne autour de son adversaire , fait de fausses attaques, a l’air de ne pas vouloir commencer le combat, quoiqu’on soit toujours à portée. On se surveille cependant avec une ardente activité, et malheur à celui qui se découvre! il est aussitôt percé d’un coupde lance, et sa chute prouve quele combat était sérieux.
Les Indous tirent assez bien le fusil 5 cheval; mais, sous ce rapport, les mahométans sont leurs maîtres.
Les grands personnages conduisent quelquefois eux-mêmes leurs éléphants; et, pour s’excuser de déroger ainsi à l’étiquette, ils allèguent qu’il fauttoujours savoir conduire un éléphant, pour le cas où son guide ordinaire serait tué dans une bataille. Dans les temps antiques, cet art était regardé comme indispensable aux héros.
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Costume. — L’babit ordinaire des Indous est celui que nous avons déjà décrit nour les habitants du Bengal.
C’est celui que portent les Indous qui se piquent d'attachement à la foi brahmanique. U se compose de deux longues pièces de cotonnade blanche, dont I une se roule autour des reins , passe entre les jambes et retombe au-dessous du genou; l’autre se porte sur l'épaule ou quelquefois roulée autour de la tête, qui n’est jamais autrement couverte. Les cheveux et la barbe sont rasés ; on ne laisse qu’une longue mèche sur le sommet de la tête. Beaucoup d’indous portent des moustaches, mais jamais les Brahmanes. Sauf dans le Bengal, tous les Indous qui n’affectent pas u ne grande rigueur de principes portent aujourd’hui la pièce de cotonnade qui leur enveloppe le corps plus courte , mais plus large; ils mettent par-dessus une tunique de coton , de mousseline , de soie , que retient autour delà taille une ceinture de mousseline de couleur; une écharpe passée sur l’épaule et un turban complètent le costume. On voit aujourd’hui des Indous qui portent des pantalons larges et flottants comme les musulmans.
En habits de fête, on porte une longue robe blanche de mousseline presquetransparente,etcollantsur le corps jusqu’à la ceinture; au-dessous, elle fait d’amples et d’innombrables plis et replis. L’écharpe, le turban, les bracelets, les colliers et quelques autres bijoux complètent le costume.
Condition des femmes. — Le costume des femmes est presque le même ue celui des hommes; seulement les eux pièces de cotonnades sont plus amples et plus longues, et elles sont de couleurs brillantes aussi bien que blanches. Les deux sexes portent beaucoup de bijoux. On voit aux hommes , même à ceux des derniers rangs de la société, des pendants d’oreille, des bracelets, des colliers; ils les portent quelquefois comme un moyen d’avoir toujours toute leur fortune sous la main. Il y a des colliers de graines, qui durcissent avec le temps et deviennent d’un trèsbeau brun foncé ; d’autres en bois de prix
tourné, qu’on mêle avec des grains d’or ou de corail. Le cou et les jambes sont nus ; mais pour sortir on met des pantoufles brodées, à pointes recourbées, qu’on abandonne pour entrer dans un appartement ou dans uu palanquin. Les enfants sont chargés d’ornements d’or, qui trop souvent excitent la cupidité des voleurs et coûtent la vie à leurs malheureuses victimes.
Il semble que, dans les temps antiques, les femmes indoues étaient plus réservées qu’aujourd’hui et plus retirées. Les femmes des musulmans sont, comme partout, voilées et séquestrées; mais, chez les Indous, il n'y a que la classe militaire qui ait suivi l’exemple de ces conquérants.
Cependant les femmes ne sont pas admises dans la société des hommes, et ne sont pas du tout traitées comme leurs égales. Dans les classes i nférieu res c’est la femme qui fait la cuisine, sert le diner de son mari, et attend qu’il ait Uni avant de commencer elle-même à manger. Lorsque deux personnes de sexe différent se promènent ensemble, l’homme marche le premier et la femme suit, lors même qu’il y aurait assez de place pour que tous deux pussent marcher de front. Battre une femme n’est pas chose aussi rare ni aussi honteuse qu’en Europe. Cependant, malgré cette infériorité devant l’étiquette , les affections et la raison rendent aux femmes leur place légitime; leurs maris ont confiance en elles, et les consultent sur toutes leurs affaires ; et, dans l’Inde aussi bien qu’ailleurs , ce ne sont pas toujours les maris qui sont les véritables chefs de la communauté.
De i’esctauage. — Mais un reproche plus réel qu’on peut adresser à la société indienne, c’est qu’elle a sanctionné l’esclavage. L’esclavage domestique , quoique sous une forme trèsdouce, est universel dans l’Inde. Les esclaves sont ou nés dans la maison , ou des enfants vendus par leurs parents en temps de famine, ou enfin des enfants enlevés par les Bandjârras, tribu de pasteurs errants, qui font aussi le métier de transporter du grain et des marchandises avec leurs troupeaux.
La loi indoue punit bien ce crime, mais il est fort difficile à découvrir.
Les esclaves sont traités exactement comme des domestiques, mieux peutêtre encore , parce qu'on les regarde comme faisant partie de la famille.
Jamais on ne les vend , et l’on fait peu d’attention à eux ; car il n’y a aucun signe extérieur qui puisse les faire distinguer des gens libres. Mais il faut que l'esclavage produise toujours quelque infamie. Les petites filles qu’on enleve se vendent quelquefois à des gens qui les élèvent pour la prostitution ; ou bien , quand il n’en est pas ainsi , elles ont, trop souvent encore, à souffrir de la brutalité de leurs maîtres et de la jalousie de leurs maîtresses.
Il y a des provinces où les gens riches et les grands ne sont pas les seuls qui possèdent des esclaves; on en voit chez les cultivateurs, où ils sônt traités exactement comme les autres membres de la famille. Chez les anciens Indous, la loi de Manou le prouve, il n’y avait pas d’esclaves attachés au sol. Mais, en se répandant vers le sud, il semble que les Indous y ont trouvé l’esclavage de In glèbe. Dans quelques provinces isolées, dans des pays de forêts, on voit des esclaves attaches au sol, mais attachés si peu durement, qu’ils reçoivent un salaire, et sont en réalité assez peu gênés dans la pratique de la liberté. Dans le sud de l’Inde, ils sont attachés à la terre , et on les vend avec elle. Dans le Malabar, où ils sont plus durement traités que partout ailleurs, on les vend même sans la terre. Le nombre de ces esclaves, tant dans le Malabar que dans l’extrême sud, est diversement estimé; on dit depuis cent mille jusqu’à quatre cent mille. On en voit encore dans quelques parties du Bengal, du Behar et duGouzerat; cependant leur nombre , par rapport à celui de la population , est parfaitement insignifiant.
Mariage. — Les mariages sont l’occasion d’une foule de cérémonies trèspeu intéressantes. Ou joint les mains des fiancés , et on les attache ensemble avec un lieu fait de gazon sacré. La partie essentielle de la cérémonie , ce sont les
sept pas solennels que fait le fiancé , en répétant à chacun d’eux une prière particulière. Après le septième pas, le mariage est indissoluble. C’est aujourd’hui la seule forme de mariage.
La prohibition si souvent répétée dans le code de Manou, qui interdit au père de rien recevoir du mari de sa fille, semble être observée aujourd’hui beaucoup plus strictement qu’au temps du législateur. Le point d'honneur est devenu si scrupuleux à ce sujet, qu'on regarde comme honteux de rien recevoir, même après la mort d’un gendre ou d’un beau-frère.
C’est le futur qui doit venir faire lui-mêine ses propositions de mariage dans la maison de sou beau-père , et c’est là que la cérémonie doit se célébrer. Lors de la visite officielle, l’hospitalité antique reparaît avec ses formes traditionnelles. Ainsi on a encore conservé la coutume de tuer une vache pour l’occasion; seulement, aujourd’hui le futur intercède pour l’animal, qu'on renvoie aussitôt sur sa requête.
Lorsqu’un prince se marie à une fille étrangère, on élève à grands frais un palais provisoire, qui doit représenter la maison du père de la future.
Dans tous les rangs de la société, le cortège qui accompagne la nouvelle mariée, de la maison de son père à celle de son époux, est aussi splendide qu’il est possible.
Dans le Bengal surtout, ces cortèges sont magnifiques; et l’on cite des mariages qui ont coûté plusieurs lacs de roupies (un lac vaut deux cent cinquante mille francs). Les époux sont ordinairement des enfants; la mariée ne doit pas avoir encore l'âge de puberté, et, le plus souvent, elle et son mari n’ont pas encore dix ans. Ces mariages si précoces ne sont pas toujours heureux.
Éducation. — Les Indous se distinguent par leur attachement pour leurs jeunes enfants ; mais on voit souvent des querelles et même des procès entre les pères et les fils parvenus à l’âge viril : les raisons d’intérêt sont la cause la plus ordinaire de ces discussions.
Les enfants des grandes familles 6-
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eurent dans le monde de très-bonne heure : habillés comme des hommes, avec de petits sabres au côté, ils s’y conduisent avec tout autant de convenance et même de respect pour l’étiquette que les grandes personnes.
Les enfants des classes inférieures errent dans les rues, se querellent, se battent , se jettent des pierres, et sont beaucoup moins surveillés dans leur liberté que les enfants d’aucun pays de l’Europe. A cet âge ils sont ordinairement très-beaux.
' L’éducation des gens du commun ne va pas au delà de la lecture, de l’écriture, et des éléments de l’arithmétique. Dans les villes et même dans la plupart des villages, il y a des écoles entretenues par la rétribution que le maître perçoit sur ses écoliers. On calcule que, dans lesud de l’Inde, les frais d’entretien d’un enfant à l’école sont de dix-huit ou vingt francs par an ; mais cette dépense doit être beaucoup moindre dans les autres provinces.
Dans le Bengal et le Béhar, la rétribution perçue par le maître n'est souvent qu’une certaine quantité de grains ou de légumes.
On suit dans ces écoles le système de l'enseignement mutuel par les moniteurs, et l’on prétend que ce système a été importé de l’Inde en Angleterre, où il a paru pour la première fois en Europe.
Le nombre des enfants élevés dans les écoles publiques de la présidence de Madras est de moins d'un sur trois du nombre total; mais, si faibleque soit cette proportion, sir Thomas Mimro fait observer, avec raison, qu’elle est plus forte que celle qu’on voyait en Europe il n’y a pas longtemps encore.
Il est •probable que la proportion des écoliers au nombre total des enfants n’est pas, dans les autres présidences,' plus considérable que dans celle de Madras. Les femmes ne reçoivent à peu près aucune éducation.
Il est rare que les gens riches envoient leurs enfants à l’école; ils les font élever dans leurs maisons par des Brahmanes. L’instruction supérieure est gratuite. Les professeurs vivent et en-
tretiennent souvent un certain nombre de leurs disciples sur le produit des contributions volontaires des princes et des gens riches.
Aujourd'hui il n’y a de gens qui sachent quelque chose que les Brahmanes; et encore leur bagage scientiüque estil fort léger.
Les monuments qui nous restent de l'ancienne littérature nous montrent le haut degré de splendeur où elle était parvenue. Sans doute nous manquons de preuves palpables, matérielles, pour établir le fait authentiquement; mais quand on voit trois des quatre castes obligées par la loi à lire et étudier les Védas, il est probable qu’elles étaient plus instruites qu’elles ne sont maintenant.
Des noms. — Nous devons parler encore des noms indiens, et plus longuement peut-être que le sujet ne semble le mériter au premier abord ; mais il est indispensable de l’étudier un peu, si l’on veut apprendre à reconnaître les personnages cités dans l’histoire.
Il y a peu de populations indoues où l’on sache ce que c’est qu’un nom de famille. Il faut faire cependant une exception pour les Marattes, qui, pour les noms de famille et leur transmission, suivent exactement la même coutume que les Européens. Les Radjpoutes ont des noms de clans ou de tribus qui s’appliquent trop générale-ment, pour qu’on puisse les considérer comme des noms de famille. Il en est de même pour les Brahmanes du nord de l’Inde.
Daus le sud il est d'usage de mettre le nom de la ville ou du lieu habité par l’individu avant son nom propre; ainsi, l'on dit Carpa Candi Rao pour Candi Rào de Carpa. La coutume la plus ordinaire dans les actes'authentiques ouïes cérémonies légales, c’est, comme dans la plupart des pays asiatiques, d’ajouter le nom du pere à celui du fils; il est probable que cette coutume a été importée par les conquérants musulmans.
L’Européen qui croirait pouvoir appeler indifféremment une personne
L’UNIVERS
par l’un de ses noms , ou encore par le premier ou le dernier, s’exposerait à nctre pas compris ; car il se peut que le premier nom ne soit que celui d'une ville, et le dernier celui du père de l’individu, ou celui de sa caste.
Funérailles. — Les Indous brûlent leurs morts couchés tout au long sur le bûcher; les membres des ordres religieux y sont apportés assis, et les jambes ployées sous le corps. Le mourant près de rendre le dernier soupir est exposé hors de sa maison, sur un lit de gazon sacré. On récite des prières autour de lui ; on le couvre de feuilles de basilic. S’il habite près du Gange, et s’il est possible, on le transporte sur le bord du fleuve sacré. On dit que les gens pour qui cette cérémonie a été accomplie, et qui parviennent à guérir, ne retournent jamais dans leur famille. Il y a des villages, sur les bords du Gange, qui passent pour être habités par des gens ou par les descendants de gens qui ont subi cette épreuve; cependant, le fait n’est rien moins que prouvé. A près la mort on lave le corps, on le parfume , on le couvre de fleurs, et on le porte aussitôt au bûcher. Dans le sud, le cortège funèbre est précédé par des musiciens, et le corps est porté la face découverte, et peinte avec du carmin. Ailleurs, au contraire, le corps est soigneusement recouvert, et il n’y a pas de musique dans le cortège; mais les personnes qui l’accompagnent poussent des cris de douleur.
Le bûcher d’une personne ordinaire a quatre ou cinq pieds de haut ; on le décore de fleurs; on jette dans les flammes du beurre clarihé et des huiles parfumées. Quand les cérémonies et les oblatip"', préliminaires sont achevées, un pattif; défunt met le feu au bûcher, péris avec les autres parents il va se purifier dans un cours d’eau voisin, et s’asseoit sur le bord jusqu’à ce que le feu s’éteigne. C’est un triste spectacle de les voir enveloppés dans leurs vêtements mouillés, et les yeux tristement fixés sur le bûcher. Cependant la religion ne leur ordonne pas de mouiller leurs vêtements et de se livrer à leur chagrin; au contraire, elle enjoint de ne point
pleurer, et d’adoucir sa douleur en répétant certains versets consacrés des livres saints.
Les Indous n’élèvent guère de tombeaux qu'aux guerriers qui meurent sur le champ de bataille, et aux veuves qui se brûlent avec leurs maris. Ces tombeaux ont la forme de petits autels carrés.
Les funérailles sont quelquefois l’oocasion de dépenses immenses. Un journal de Calcutta racontait, en juin 1824, qu’une famille indoue , sans compter les magnifiques et nombreux présents qu’elle avait faits aux plus distingués des Brahmanes, avait dépensé aux funéraillesde son chef la somme incroyable de cinq cent mille roupies (un million deux cent cinquante mille francs), distribuées en aumônes.
Sattis. — On sait que les veuves indoues se brûlent quelquefois sur le bûcher de leurs maris, et que ces victimes s’appellent des Satlis. On ne sait à quelle époque remonte cette barbare coutume. 11 n’en est pas question dans le livre de Manou, qui parle toujours de la conduite à tenir par les veuves fidèleset dévouées, comme s’il n’y avait aucundoutequ’elles dussent survivreà leurs maris. Quelques auteurs croient avoir trouvé des allusions à cette coutume dans les livres antiques des Indous, spécialement dans leRig Véda; mais d’autres auteurs prétendent qu’il n’en est rien. Toujours est-il qu’elle est fort ancienne; car on en voit un exemple cité par Diodore, et qui remonterait à plus de trois cents ans avant J.-C. Il se serait présenté dans l’armée d’Eumène. Ce que dit Diodore du droit reconnu à la femme la plus âgéede se sacrifier plutôt que les autres, de la prohibition qui empêche les femmes enceintes de monter sur le bûcher, etc., etc., est trop bien en harmonie avec les institutions des Indous, les cérémonies sont trop exactement décrites par l’auteur grec, pour qu’on puisse soupçonner l’authenticité de son récit, et ne pas croire que ce cruel usage était déjà établi dès le temps d’Eumène.
La cause première de cette barbarie est attribuée par Diodore, comme
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elle l'est encore par les missionnaires anglais, à la déplorable condition de la femme qui survit à son mari. Si cependant ce motif était le véritable, les exemples de Sattis seraient sans doute beaucoup plus nombreux qu’ils ne sont aujourd’hui. Il est probable aussi que l’espoir de jouir immédiatement des félicités célestes et d’en faire jouir son mari, que la gloire qui accompagne un si grand sacrifice, viennent encore exciter l’enthousiasme des quelques victimes qui osent courir cette terrible épreuve.
On a dit que leurs parents les encourageaient pour hériter de la fortune des veuves. Ce serait juger trop cruellement l’espèce humaine, que de croire à de pareils motifs. Au contraire, il est prouvé que les parents, dans presque tous, sinon dans tous les cas, font des efforts réels pour dissuader la victime. Et ils 11e se contentent pas de leurs exhortations, des prières desjeunes enfants; ils appellent encore à leur secours les amis de la famille et même l’autorité du gouvernement. S’il s’agit d’une famille distinguée, on voit le souverain lui-même venirconsoler la veuve, et l’engagera abandonner son fatal projet. C’est un mauvais augure pour le gouvernement, quand il y a beaucoup de Sattis. On s’arrange ordinairement pour occuper la veuve chez elle par ces visites extraordinaires, pendant qu’on enlève et qu'on brille le corps.
Le mode de combustion varie avec les provinces. Dans le Rengal , on attache la personne vivante au cadavre avec de fortes cordes, et les deux corps sont recouverts de bambous, pour empêcher toute tentative d'évasion. Dans l’Orissa la veuve se précipite elle-même dans le bûcher, établi à cet effet dans un fossé au-dessous du niveau du sol.
Dans le Deccan la veuve s’asseoit sur le bûcher, avec la tête de son mari sur ses genoux; et elle reste dans cette position jusqu’à ce qu’elle soit suffoquée par la fumée, ou renversée par la chute de fortes charges de bois attachées avec des cordes aux quatre poteaux qui s’élèvent aux quatrecoins du bûcher.
C’est un affreux spectacle que celui d’une veuve qui va se brûler; mais il est difficile de savoir si c'est la pitié ou l’admiration qui domine dans Pâme du spectateur. La sérénité plus qu’humaine de la victime , les témoignages de respect qu’elle reçoit de la foule assemblée, sa tenue modeste, les soins affectueux qu’elle prend pour n’oublier personne dans la distribution de ses derniers présents, les saluts qu’elle adresse à ses connaissances, son insouciance apparente pour le sort qui l’attend, tout cela cause la plus vive impression. Puis ensuite les réflexions qui succèdent sont d’une tristesse accablante: on se sent humilié, désolé de voir un être si faible élevé par la superstition jusqu’à un sacrifice dont on voudrait que le patriotisme et l’amour du vrai Dieu eussent seuls donné le noble exemple.
On dit que dans leGouzerat on enivre avec de l’opium, on réduit à l’état d’insensibilité parfaite les femmes qui vont se brûler; mais ce serait une exception pour ce'pavs. Partout ailleurs , les victimes vont au sacrifice pleines de calme et de présence d’esprit: on les a vues assises au milieu des flammes, priant, élevant les mains au ciel, avec aussi peu d’agitation que si elles eussent accompli leurs dévotions ordinaires. On a vu cependant aussi quelques épouvantables exemples de femmes essayant de se dégager des flammes, et qui y étaient rejetées par les assistants.
Cette coutume est d’ailleurs loin d’être universelle dans l’Inde. On ne connaît pas d’exemple deSattis au sud du fleuve Kishme; et dans la présidence de Bombay, qui comprend tout l’ancien empiredesPesh was.laruoyennes des Sattis n’est que de treffle-aeux par an. Dans le reste du Deccan elle est beaucoup plus faible encore. Mais dans l’Indoustan proprement dit et dans le Bengal, le nombre des Sattis est si considérable qu’on le porte à’piusieurs centaines par an dans le seul territoire gouverné directement par les Anglais.
Le suicide n’est pas rare chez les
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hommes; mais ceux qui le commettent sont ordinairement des personnes atteintes de maladies incurables. Les suicides sejettent dans le feu, se noient, se font enterrer tout vifs , se jettent sous les roues du char sacré de Jagernàt, etc., etc.
Pendant quatre ans de résidence à Jagernat, M. Stirling n’a vu que trois exemples de personnes écrasées par le char: l'une par accident, les deux autres volontairement, mais souffrant depuis longtempsd'horribles maladies.
Castes de voleurs. — De même qu’elle a des castes pour tous les métiers , la société indoue a aussi des castes pour les voleurs ; c’est-à-dire qu’il y a des castes où les enfants sont élevés à considérer le vol comme leur fonction héréditaire. Bon nombre des tribus montagnardes, habitant dans le voisinage de pays bien cultivés, pourraient être comprises dans cette classe; mais, même dans les pays de plaines, on trouve des castes plus célèbres par leurs habitudes incurables de vol, que jamais les Bohémiens, qui sont d’ailleurs d’origine indoue, ne l’ont été en Europe.
A en juger par les voleurs indous, il semblerait que l’hérédité des professions est particulièrement favorable au développement de l’adresse et du talent ; car il ny a certainement, en aucun paysdu monde, de voleurs qu’on puisse comparer pour la dextérité aux voleurs indous. Les récits des voyageurs sont remplis d’anecdotes qui racontent l’extraordinaire patience de ces voleurs, leur persévérance , l’adresse incroyable avec laquelle ils commettent leurs crimes au milieu de gens éveillés et armés qui ne les aperçoivent pas, et la merveilleuse audace a*vec laquelle ils enlèvent leur proie, au milieu deâffcireonstances les plus périlleuses. Ceux-ci creusent des galeries, et pénètrent dans les maisons par-dessous terre ; ceux-là, qui sont entrés on ne sait par où, ont toujours soin de tenir une ou deux portes ouvertes pour la retraite. Ils commettent le vol nus, armés, frottés d’huile; de sorte que, s’il est dangereux de les arrêter, il est encore plus difficile de les retenir. v
Une nombreuse espèce de voleurs , les Thags, sont continuellement en voyage , affublés chaque jour d’un déguisement nouveau, art dans lequel ils sont passés maîtres. D’ordinaire ils s’insinuent, tantôt d’une façon et tantôt de l'autre, dans la compagnie des voyageurs qu'ils savent porter de l’argent avec eu x; ils les accompagnent jusqu’à ce qu’ils trouvent l’occasion de leur administrer une drogue assoupissante , ou de les étrangler. C’est un scrupule au moinssiugulierdes Thags ; mais ils 11e répandent jamais le sang, et ils ensevelissent leurs victimes avec tant de soin, qu’on ne sait jamais ce qu’elles sont devenues. Ces assassins ont Bhavàni pour patronne, et ils lui offrent toujours une partie de leur butin.
Les veilleurs de nuit au service des communes et des particuliers appartiennent ordinairement à des castes de voleurs; et cependant ils sont très-lidèles et de très-bonne garde. Leur présence est une protection suffisante contre les gens de leur propre caste ; leur adresse et leur vigilance luttent avec succès contre ceux des castes étrangères. Dans le Gouzerat, il y a de ces gardiens qui sont célèbres pour le talent avec lequel ils savent suivre les voleurs à la trace de leurs pas. Dans un pays sec et pendant la belle saison, le pied d’un homme 11e laisse qu’une empreinte imperceptible aux yeux ordinaires; et cependant ils sauront si bien la reconnaître, qu’à l’aide de ces vestiges ils poursuivront un voleur jusqu’à des distances incroyables.
L’un d’eux fut employé à la recherche d’un volepr qui avait enlevé l’argenterie des officiers d'un régiment anglais en garnison à Kaira. Il suivit les traces du voleur jusqu'à Ahmedabad, à quatre ou cinq lieues de distance : là, il les perdit dans les rues populeuses de cette cité; mais il les retrouva à l’une des portes; et, bien qu’égaré pendant quelquetemps par son voleur, qui, pour déjouer la piste, avait parcouru une assez longue distance dans le lit d’un petit ruisseau avec de l’eau jusqu’aux genoux, il finit par le retrouver, et lui
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reprendre les objets dérobés à huit ou dix lieues de l'endroit où le vol avait été commis.
S’il y a des castes de voleurs, il y en a d’autres au contraire dont la fonction semble être de defendre la société contre leurs attaques : tels sont les Bhâts et les Chârans de l'ouest, les bardes et en quelque manière les hérauts des tribus Kàdjpoutes. Dans le Râdjpoutâna, les caravanes qu’ils conduisent non-seulement n’ont rien à crai ndre des voleurs, mais encore sont exemptes des droits de douanes. Dans le Gouzerat ils transportent des sommes considérables au milieu de pays où les plus fortes escortes ne pourraient suffire à les protéger. Ilsgarantissent toutes les conventions des chefs entre eux, et même avec le gouvernement.
L’autorité dont ils jouissent se tire de la sainteté de leur caractère et de l’énergie inflexible de leur résolution.
Si l’on a l’air de vouloir attaquer un Bliât chargé d’une somme d’argent, il annonce qu’il va commettre le Trâga; il en menace encore celui qui manque à sa promesse. Si la menace ue suffit pas , il s’apprête a lors à la mettre à exécution. Il se plonge d’abord un poignard dans les flancs, et ensuite dans le cœur, si l’on continue à résister; ou bien il coupera la tête à son enfant, ou bien encore, s’il y a plusieurs de ces gens qui se sont portés garants d’un contrat que l’une des parties n’execute pas , ils tirent au sort entre eux, pour savoir celui que les autres égorgeront. Le déshonneur qui résulte de ces moyens extraordinaires pour celui qui les a motivés, et la crainte d’avoir à expier la mort d’un barde , suffisent ordinairement pour mettre les plus obstinés à la raison.
La fidélité de ces gens est merveilleuse; et jamais ils n’hésitent à sacrifier leur vie pour maintenir l'autorité morale qui fait toute l’importance de leur caste.
Les Brahmanes ont une coutume à peu près semblable. Ils viennents’asseoir a la porte d’un homme un poignard ou du poison à la main , et ils annoncent qu’ils vont se tuer s’il n’ac*
cède pas à leurs demandes. Les créanciers ont recours à un procédé analogue (on l'appelle le Dhcrna) pour se faire payer de leurs debiteurs. Us empochent le débiteur de manger, en faisant un appel à son honneur; et euxmêmes ils restent à jeun pendant tout le temps où ils forcent les autres n jeûner. Cette manière d’exiger quelque chose s’emploie contre les princes, et il n’y a pas moyen d’y résister par la force. Ainsi les troupes emploient très-souvent ce procédé pour contraindre le gouvernement à les payer.
Tribus des montagnes et des forêts.
— Les montagnes et les forétsdu centre de l’Inde sont habitées par une population très-différente de celle des plaines. C’est une race petite, noire, svelte , active, aux yeux vifs et toujours en mouvement. Les tribus dont elle se compose sont très-peu vêtues, armées d’arcs et de (lèches ; font profession de vivre de pillage ; et , à moins que le gouvernement ne soit assez fort pour les contenir, elles vivent en état de guerre perpétuelle avec leurs voisins. Si l’on va les attaquer dans leur pays , elles résistent avec autant de courage que d'habileté; il n’est pas un fragment de rocher , pas un buisson, d’où il ne pleuve une grêle de flèches lancées par des mains invisibles sur l’envahisseur. Puis, quand on y arrive, on trouve toujours i’ennenn délogé.
Ces tribus vivent par petits villages , qu’elles transportent quelquefois avec elles dans leurs migrations. Elles sont divisées en petites communautés, dont le chef est revêtu d’un très-grand pouvoir. Elles subsistent du produit de leur tres-imparfaite culture, et de ce qu’elles tirent de la plaine par voie d’échange ou parie pillage. Elles ne se fout pas scrupule de tuer le gibier; mais ce n’est pas sur la chasse qu'elles comptent pour leur nourriture.
Tout en reconnaissant plusieurs des dieux indous , elles en adorent quelques-uns qui leur sont particuliers, et à qui elles attribuent le pouvoir de dispenser certains maux ou certains biens. Celui qui envoie la petite vé»
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rôle est aussi celui qu’elles semblent redouter le plus.
Ces tribus sacrifient des poules, font deslibationsavant de prendre leurs repas, sont guidées par des magiciens inspirés et non par des prêtres, ensevelissent leurs morts , ont des cérémonies particulières pour les naissances, les mariages, etc. Elles sont très-adonnées à l’ivrognerie , et pour la plupart tuent les bœufs et les mangent sans scrupule. Leur principal lieu de résidence, c’est la chaîne des monts Vindhya , et le vaste espace de forêts qui s’étendent depuis Allahabad au nord jusqu’à Masulipatain au sud , et se prolongent avec quelques interruptions presque jusqu’au cap Comorin. Dans certains lieux la forêt a été entamée par la culture; et les habitants sont restés dans la plaine comme gardes dans les villages , chasseurs, et autres fonctions en harmonie avec leurs premières habitudes. Dans d’autres lieux, au contraire, leurs dévastationsontfait reparaître la forêt là où elle avait été défrichée, et l’on y trouve encore les ruines des anciens villages.
L’analogie du caractère et de la physionomie fait supposer que ces grossières tribus forment un peuple à part ; mais elles ont aussi entre elles des différences assez sensibles : chacune porte un nom séparé et c’est seulement par la comparaison de leurs idiomes (dans les lieux où elles parient un dialecte à part), que l’on peut espérer de voir résoudre la question de la communauté de leur origine.
Les gens de cette race s’appellent à Bûgalpour Pahârias, d’où nous avons fait Parias : ce mot veut dire montagnards. Sous le nom de Cols, ils occupent un vaste espace de pays sauvage, dans l’ouest du Bengal et leBéhâr; ils s’étendent dans les monts Vindhya jusque près de Mirzapour. Dans la partie voisine des Vindhya, et dans lecentre et le sud delà grande forêt, on les appelle Gonds ; plus à l’ouest, Bhîls , et tout à fait à l’ouest, Colis, nomquiasans doute quelques rapports avec celui de Cols dans le Bèhar et de Colaris à l’extrémité sud de la Péninsule. Les Colis s’é-
tendent dans les montagnes et les forêts de l’ouest jusque dans le Gouzerat , près du désert.
L’histoire dé cette race est presque ineonnue. Dans le Decean, ils étaient déjà ce qu’ils sont encore aujourd’hui à l’époque de l'invasion indoue; et, sans doute, ils ont fourni à Rama ces auxiliaires dont la tradition a fait des singes.
Tout ce pays n’était alors qu’une forêt, et les tribus actuelles en occupent encore toutes les parties que l’agriculture n’a pas défrichées. La grande étendue de forêts qu’on appelle Gondouâna , située entre les riches provinces du Béhar et de Cattac, et où l’on voitaujourd’huiçà et là quelques essais deculture, donné une idee de ce qu’était d’abord le Deccan, et de la manière dont le progrès s’y est accompli.
Dans l’Indoustan proprement dit , cette race représente peut-être les vaincus dont se forma la caste servile; ou bien , s’il est vrai que son dialecte soit mêlé d’uue forte proportion de tâmoul, il est possible qu’elle descende d'une population aborigène, et antérieure meme aux races qui ont été vaincues par les Indous.
On voit encore d’autres tribus de montagnards dans les montagnes du nord-est et les pentes inférieures de l’Himalaya; mais elles diffèrent complètement de celles que nous venons de décrire ; et par lestraitsgénéraux , par leur conformation physique , elles se rapprochent surtout des peuples qui habitent entre l’Inde et la Chine.
Caractère des Indous. — Les Européens dans l’Inde ont beaucoup moins de movens qu’on ne le croirait d’abord de se former une opinion sur le caractère des indigènes. D'ailleurs, même en Europe, chacun ne connaît que trèsimparfaitement les classes en dehors de la sienne, et il ne peut s’instruire sur ce sujet que par des journaux et des livres qui n'existent pas pour l’Inde.
De plus, dans ce pays la religion et les mœurs élèvent des barrières presque infranchissables entre les Européens et les Indous ; elles empêchent les rapports et la libre expression des opi-
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nions. Les Européens ne savent donc rien par eux-mêmes de l’intérieur des familles, et ils ne peuvent s’associer à ces occurrences, si nombreuses dans la vie, où les hommes révèlent leur caractère par le côté le plus aimable.
Des missionnaires qui viennent enseigner une religion étrangère , des juges , des magistrats , des militaires, des officiers de finance et même des diplomates, neconnaissent pas la partie la plus vertueuse d’une nation; et, à vrai dire, ils ne font connaissance avec elle que pour la voir influencée par la passion ou par ses intérêts. Les Européens sont dans l’inévitable nécessité de juger tout à leur mesure : parce qu'un homme crie comme un enfant pour quelque chose qui leur semble futile, ils en concluent trop souvent qu’il est incapable d’énergie et de résignation; ils croient que celui qui se laisse appeler menteur sans entrer en fureur est capable de toutes les bassesses. Les distinctions de temps et de lieux disparaissent; on confond le Bengali avec le Marotte; on attribue à la génération présente les crimes des héros du Mahâbhârata. A ceux qui se laissent aller trop vite à des impressions défavorables , on peut dire que les gens qui ont vécu le plus longtemps avec les Indous ont toujours eu d’eux la meilleure opinion.
Toutefois, si ces considérations doivent nous imposer une grande réserve dans nos jugements , elles ne peuvent cependant pas faire que nous soyons aveugles sur certains grands détauts du caractère des Indous. Sans doute ces défauts viennent surtout de causes morales; mais il faut aussi les attribuer en partie à la constitution physique, au sol, au climat.
Quelques races sont certainement moins vigoureuses que d’autres, et toutes dégénéreraient d ans une atmosphère énervante.
La chaleur seule n’énerve pas. S’il est impossible de s’y soustraire, si elle est permanente, elle peut produire alors meme une sorte d’energie analogue à celte qu’on attribue aux rigueurs de l’hiver du Nord. Si la stéri-
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lité vient s’y ajouter , si les rares produits d’un pénible labeur sont difficiles à conserver au milieu de peuplades belliqueuses, alors on voit l’énergie et la résolution des Arabes. «
Mais dans l’Inde une chaude température s'allie à un- sol fertile qui dispense de rudes travaux , à une etendue
nerficielle de territoire qui pourrait er tous les accroissements de la population. La chaleur elle-même est modérée par les pluies , et tout semble calculé pour inviter à cette molle indolence qui corrompt jusqu’aux étrangers. Les nuances des divers caractères qu’on observe dans les diverses parties de l'Inde tendent à confirmer cette hypothèse. Les habitants des contrées desséchées du Nord, et qui, en hiver, ont à lutter contre des froids assez rigoureux, sont, comparés aux autres, robustes et actifs. Les Marattes, habitants d’un pays montagneux et peu fertile, sont laborieux et hardis, tandis que le Bengali, avec son climat humide et ses deux moissons de riz, est le peuple le plus efféminé de l'Inde.
Cependant, à tout prendre, c’est l’indolence qui est le trait général et caractéristique de toute la population indoue ; après, c’est la timidité qui vient plutôt du désir d'éviter toute occasion d’embarras et d’ennui , que du manque de courage physique. C’est de ces deux causes combinées que sortent presque tous les vices des Indous.
Le vice capital des Indous, c’est le , défaut de véracité; et, en ce geure, ils surpassent toutes les autres nations de v Asie.
Le parjure, qui n’est qu’une espèce de mensonge avec circonstances aggravantes , le suit naturellement ; et il n’y a pas à croire que ceux qui s’inquiètent si peu de rendre hommage à la vérité des faits accomplis soient très-fidèles à leurs promesses pour l’avenir. L’Indou manque à sa parole avec une facilité déplorable ; mais cependant il ne faudrait pas croire qu’il ne la tient que par exception , au contraire.
C’est surtout dans les rapports du peuple avec le gouvernement qu’on
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voit le plus de déloyauté ; mais , dans l’Inde, le malheureux cultivateur n’est
?|ue trop souvent obligé de résister à la oree par la ruse.
Dans quelques circonstances les vices du gouvernement produisent l’effet contraire. A'insi les négociants et les banquiers sont généralement très-üdèles à leurs engagements; et il n’en peut pas être autrement : le commerce deviendrait impossible dans un pays où la justice est si mal administrée.
LesIndouS sont naturellement trèsrusés et très-habiles en intrigues. Patients, souples et insinuants, ils sauront pénétrer les projets de la personne avec qui ils ont une affaire; ils savent observer son humeur, l’irriter ou l’adoucir selon le besoin, présenter les choses sous un jour favorable à leurs desseins, et s’arranger, par des manœuvres indirectes, de telle sorte qu’ils fassent vouloir aux autres ce qu’ils veulent eux-mêmes. Toutefois, leurs intrigues sont rarement aussi hardies, aussi criminelles que celles des autres asiatiques et même des Musulmans de l’Inde, bien que ceux-ci se soient adoucis par un long contact avec la
Î copulation au milieu de laquelle ils îabitent depuis des siècles.
C'est vraisemblablement aux fautes du gouvernement qu’il faut attribuer la corruption du peuple; en matière de gouvernement, recevoir de l’argent pour faire ce qu’on doit est une chose qui semblenaturelleet même méritoire; et ce n’est qu’un péché véniel de prendre de l’argent pour agir contre son devoir. Les détournements de fonds ne semblent pas très-honteux; et si c’est aux dépens du trésor public, à peine si l’on y songe.
C’est encore au gouvernement qu’il faut attribuer leurs manières adulatrices et importunes.
La flatterie indoue dépasse tout ce u’on saurait imaginer, et l’importunité es gens vient de l’indécision de ceux qui les gouvernent, qui ne saventjamais rendre une réponse décisive, qui n’ont jamais honte de renvoyer une affaire aussi longtemps que la versatilité de
leur esprit, ou la'possibilité d’un changement dans les circonstances, leur donne l’espérance de la terminer comme ils l’entendent.
Comme tous les gens qui redoutent les luttes énergiques, ils sont trèsprocessifs, et surtout très-faciles aux querelles par paroles. Ils persisteront dans un procès jusqu’à ce qu’ils soient complètement ruinés; et dans d’autres occasions ils disputeront avec une violence si contraire à leurs allures habituelles, qu’on s'attendrait à des coups, à l’effusion du sang.
L’esprit public des Indous , leur patriotisme ne va pas au delà de leur caste ou de leur village; mais, dans cette petite sphère, il est souvent trèsénergique. Quelquefois ils ont montré un véritable esprit national dans la guerre, surtout quand la religion était en jeu ; mais en général ils savent trèspeu ce que c’est que les devoirs du citoyen.
Mais quoique les Indous aient ainsi plus d’un vice à se reprocher, il ne faudrait pas les prendre pour un peuple sans vertus. Sauf les cas que nous avons indiqués, ils savent être fidèles aux devoirs moraux des hommes ; et il est de certaines lois, particulièrement importantes dans leur esprit, dont aucune tentation ne les fera se départir.
Un Indou attaché au Brahmanisme mourra de faim, plutôt que de toucher à un mets défendu; un chef de village souffrira la torture, plutôt que de consentir à une contribution exigée par un tyran; et le môme domestique qui ne se fait pas faute de tromper son maître dans les comptes qu’il lui rend, gardera avec une fidélité scrupuleuse tout l’argent qu’on lui confiera. Même dans les affaires de prévarications il est rare de ne lias voir les gens se laisser punir, plutôt que de trahir ceux à qui ils ont donné leur argent.
Leur mépris de la mort est une chose incroyable , rapprochée surtout de la timidiléqu’ils montrent ordinairement quand il s'agit de lutter contre des maux presque légers. Lorsque son sort lui semble résolu, le dernier des Indous l’attend, et s'y soumet avec uusang-
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froid qui exciterait l’admiration en Europe; il cause presque gaiement avec ses amis, et il attend l’approche de la mort sans que sa sérénité en soit aucunement troublée.
Le meilleur type du caractère indou, celui qui retient le mieux l’originalité nationale en gardant le plus de ses qualités, c’est celui des Radjpoutes et des autres classes militaires de l’Indoustan gangétique , dans le pays où les Anglais recrutent surtout leur armée. C’est là où l’on peut le mieux se faire une idée de cette iierté, de ce courage enthousiaste , de ce généreux dévouement si singulièrement allié à une grande politesse de manières , à la douceur des sentiments , à une simplicité presque enfantine.
Les cultivateurs sont partout, dans l’Inde, une population inoffensive et aimable, attachée à ses sentiments de famille , charitable à ses voisins, honnête et sincère envers tout ce qui n’est pas le gouvernement.
Les gens des villes ont le caractère plus complexe; mais ils sont calmes, tranquilles , troublant rarement la paix publique par des émeutes ou par leurs querelles particulières. A tout prendre, si l’on en excepte les gens du gouvernement, la population des villes indiennes peut soutenir la comparaison avec celle des villes de l’Europe. Les avantages que lui assurent la religion et l’organisation sociale, lui donnent peut-êlrela supériorité même sur les classes moyennes de la plupart des pays de l’Occident. Dans les classes laborieuses on ne trouve pas d’exemples de cette dépravation si ordinaire dans nos grandes villes; la foule des gens qui chez nous ne vivent que de fraudes , les escrocs, les imposteurs et les aventuriers de toute espèce , depuis ceux qui exploitent les rangs élevés de la société jusqu’à ceux qui vivent aux dépens du commun , sont presque iuconnus dans l’Inde.
Le grand défaut des Indous c’est le manque d’énergie. Leur constitution servile , leurs absurdes superstitions , leur extravagante mythologie, les subtilités de leur philosophie, la douceur
de leur poésie , leurs manières efféminées , leur caractère timide , la crainte des changements, le plaisir qu’ils prennent à entendre des contes puérils, etc., sont autant d’indices qui prouvent le manque de qualités solides dans le caractère et dans l’esprit du peuple.
Mais cette critique, bien que vraie en thèse générale, ne s’applique ni àtoutes les classes , ni a tous les temps. Les gens des classes inférieures sont laborieux et persévérants; et les autres classes, lorsqu'elles sont sous l’empire d’un vif sentiment , quelquefois même par simple amour du plaisir, s’exposeront à de grandes privations et a de rudes fatigues.
Les Iudous ne sont pas gens à lutter , longtemps contre un ennemi bien déterminé, et encore moins contre le découragement ; cependant on pourrait citer dans leur histoire militaire bien des faits qui honoreraient les nations les plus belliqueuses ; et on les trouvera toujours prêts à faire le sacrifice do leur vie à la cause de leur religion, ou à celle de leur honneur, entendu à leur façon. On a vu des régiments de Cipayes réussir là où des régiments européens avaient été repoussés; et, dans la vie civile, les gens des derniers rangs de la société n’hésitent pas à se suicider, quand ils croient leur honneur compromis.
Cependant on voit dans l’Inde des crimes qui surpassent tout ce qu’on connaît de plus horrible dans les autres pays- Nous avons parlé des Thags ; les Decoits sont tout aussi effrayants par leur cruauté que ceux-là pour leurs trahisons.
Les Décoits sont des bandes de misérables qui s’associent en vue du pillage, se rassemblent pendant la nuit, fondent à l’improviste sur un village, tuent tous ceux qui résistent, font main basse sur tout ce qu’ils peuvent saisir, et mettent à la torture les personnes qu’ils supposent avoir de l'argent caché. Le lendemain matin, ils sont confondus au milieu de la population sans qu’on puisse les découvrir; et telle est la crainte qu’ils inspirent, que, même quand on les connaît,
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L’UNIVERS
on ose très-rarement les dénoncer. Il y a au moins autant de musulmans que d’indous parmi les Thags et les Decoits.
L’horreur inspirée par des crimes si épouvantables fait d’abord supposer une grande dépravation dans le pays où ils se commettent; cependant, en y comprenant les Thags et les Decoits", il se commet moins de crimes dans l’Inde que dans la plupart des pays de l’Europe. Les Thags forment presque un peuple à part ; les Decoits sont des criminels perdus sans ressources ; mais le reste de la population est peu coupable des passions qui troublent la société. Il ressort d’une série de rapports soumis à la chambre des cominunesd’Angleterreen 1832, que, pendant une période de quatre ans , la moyenne des condamnations à mort exécutées en Angleterre et dans le pays de Galles était de une pour deux cent trois mille deux cent quatrevingt-un habitants, et, dans les provinces du Bengal, deune pour un million quatre mille cent quatrevingt- deux; que la moyenne des condamnations a la déportation perpétuelle était, pour l’Angleterre, de une sur soixante-sept mille cent soixantetreize habitants, et, pour le Bengal , de une sur quatre cent deux mille et dix.
Sans (toute on doit admettre que la proportion des crimes impunis est beaucoup plus grande dans le Bengal qu’en Angleterre; mais cependant il est impossible que celte proportion , si considérable qu’on la veuille bien faire, puisse rétablir l'égalité entre les deux pays.
Il se commet plus de meurtres par jalousie que par amour de l’argent , et le vol est circonscrit dans de certaines classes; aussi prend-on généralement très-peu de précautions contre les voleurs. Tout le monde, dans l’Inde, dort avec toutes ses portes ouvertes.
Les Indous sont souvent accusés d’ingratitude ; cependant , quand les maîtres sont réellement bons, ils peuvent compter sur la reconnaissance de leurs serviteurs iudous aussi bien qu’cn tout autre pays du monde.
Le dévouement des Indous à leurs chefs est proverbial ; les régiments de Cipayes se sont toujours montrés Gdèles à" leurs maîtres étrangers , et souvent dans des circonstances extraordinairement critiques.
Ces bonssentiments n’appartiennent pas seulement aux classes inférieures , et les exemples sont très-nombreux de gens qui, après avoir reçu quelques bienfaits de personnes en place, leur sont restés attachés dans la d isgrâce , et , même après la mort , à leur famille.
Quoique l’insouciance soit commune chez les pauvres , et l’ostentation prodigue chez les riches, en général l’Indou est frugal et même parcimonieux.
Sa dépense ordinaire est peu de chose; et meme parmi les grands personnages il en est peu qui ue songent à accroître leurs richesses, soit parle commerce, soit en prêtant leur argent à des intérêts très-élevés.
Les enfants indous semblent plus vifs et plus intelligents que ceux de l’Europe. L’intelligence des enfants de douze ou quatorze ans est vraiment surprenante; mais ce qui ne l’est pas moins , c’est le rapide affaissement de leurs facultés intellectuelles après l’âge de puberté.
Naturellement calmes et contemplatifs, les Indous sont très-gais en société; ils aiment la conversation et les anecdotes, auxquelles ils donnent volontiers une tournure bouffonne.
De leur personne, ils sont généralement plus petits et toujours plus minces que les Européens. Ils ont une meilleure tournure et plus de grâce, moins de force, mais plus d’agilité dans les mouvements.
Leur teint est brun, tenant le milieu entre celui des populations du midi de l’Europe et celui des nègres.
Leurs cheveux sont longs , plats , et toujours d’un noir de jais. Leurs moustaches et leurs barbes, quand ils en portent, ce qui est assez rare , sont longues et fortes. Les femmes sont bien partagées du côté de la grâce et de la beauté, pleines de réserve et de simplicité.
INDE. 261
La propreté des Indous sur leurs pour enseigner les divers usages des personnes est proverbiale. Ils nechan- hommes.
gent pas toujours de linge après On peut regarder ce pays comme chacune de leurs fréquentes ablu- celui qui fut occupé le premier après tions; mais, même sous ce rapport, les le Sarasouati.
classes inférieures sont plus délica- Les Pouranas ne parlent pas de ces tes que celles des autres pays. L’in- premiers berceaux de la race Brahmatérieur de leurs maisons est toujours nique; ils commencent par l'histoire très-propre. d’Ayodha (Oude) , situé a peu près au
En somme, on doitconclure de tout centre du Brahmarshi. C’est là que ce que nous venons de dire , que les sont nées les races du Soleil et de la Indous ont été jadis dans une meilleure Lune, de là que sont sortis les princondition morale et intellectuelle que ces de tous les autres pays, celle où ils se trouvent maintenant; Cinquante ou soixante-dix généramais que , même dans leur état de dé- tions de la race du Soleil nesont distiucadence actuelle , ils peuvent soutenir guées l’une de l’autre que par des léhonorablement la comparaison avec gendes fabuleuses, tous les peuples autres que les Euro- Après elles vient Rama, ie premier péens;eten(in que, comparés à ceux-ci, personnage qui ait droit à une exisil est de certains points sur lesquels tence historique, un juge impartial leur accordera l’é- Son histoire, purgée des ornements galité du mérite et des vertus. fabuleux et romanesques qu’y a ajoutés
l’imagination des Indous prouve sim- — — - — plement que Râma possédait un royau-
me puissant dans l’indoustan; qu'il enchapitrb iv. vahitleDeccanetconquitl’ÎIedeCeylan.
Il n’y a pas de raison pour mettre HISTOIRE DES INDOCS jusqu’a l’in- en doute le premiei de ces faits, et l’on vasion des hahouétans. doit croire également qu’il conduisit
une expédition dans le Deccan ; mais g I. indousian. il est à peu près improbable qu’il ait
conquis l’ile de Ceylan. Si le fait était La première notion que nous ayons réel, il n’aurait pas vécu, comme on le de l’histoire des Indous , c’est un pas- pense généralement, avant "époque sage de Manou qui donne lieu de croire delà compilation des Védas;car, même que le premier pays habité par eux s’é- du temps de Manou, il n’y avait certendait entre les fleuves Sarasouati tainement pas d’établissements de con- (aujourd hui Sersouty) et Drishadouati quérants indous dans le Deccan. Il est ( aujourd’hui Caggar ), au nord de donc vraisemblable que les poètes qui Delhi, sur un espace long de soixante- ont chanté les exploits de Râma ont cinq milles et large de vingt à quarante, construit un grand monument sur une Ce pays, dit Manou, s’est appelé Brah- base très-incertaine, et, de plus, ont mâverta , parce qu’il a été habité par transporté le théâtre des exploits de les dieux ; et la coutume qui y a été leur héros dans les lieux qui, de. leur conservée par une tradition immémo- temps, semblaient le plus intéressants, riale est recommandée comme un mo- L’antiquité incontestabledu Ramâyadèle aux hommes pieux. Le territoire na est la meilleure preuve de l’antiquité compris entrece pays et la Djamna, et des événements qu’il célèbre. Cepentout ce qui est au nord delà Djam- dant, comme il n’est pas possible qu’une na et du Gange, y compris la partie grande invasiondu Deccan ait été tentée nord du Béhàr, est placé au second sans de grands moyens, Râma doit rang et désigné sous le nom de Brah- avoir vécu à une époque où la civilisamarshi ; les Brahmanes nés sur ce ter- tion des Indous était déjà parvenue à • ritoiresont qualifiés de maîtres capables un haut degré de splendeur.
262 L’UNIVERS
Après Râma, soixante princes de sa racelui succédèrent dans le gouvernement de son vaste empire ; mais, comme on n'entend plus alors parler d’Ayodha, il est possible que de cet empire, appelé d’abord Cosnala, il s’en soit forme un autre, et que la capitale ait été transportée d'Oude à Canoudj.
La guerre qui fait le sujet du Mahâ Bhârata estdans la successiondes temps l’événement historique qui vient apres le Ramàyana.
C’est une guerre entre les lignes collatérales des Pandous et des Gourous , deux branches de la famille régnante.
Elles se disputent la possession du territoire d’Hastinapoura , ville au nord-est de Delhi , qui a encore conservé sonnom antique. La famille ellemême descend de fa race de la Lune ; mais les deux partis sont soutenus par de très-nombreux alliés, dont quelques-uns viennent de pays très-eloignés.
Il semble qu’alors l’Inde était partagée en un grand nombre d’États, mais entre lesquels il existait des rapports multipliés. Crishna, l'un des alliés des Pandous, avait fondé une principauté dans le Gouzerat, quoique luiinême il fût né sur la Djainna. Parmi les alliés des deux partis on voit des chefs venus des bords de l’Indus et de Calinga dans le Deccan; d’autres sont originaires, audiredes traducteurs, de pays situés au delà de l’Indus; on voit meme les Yâvanas qui, dans l’opinion de beaucoup d’orientalistes, désignent les Grecs. Les Pandous furent victorieux; mais ils achetèrent leurs succès si chèrement, que les survivants échappésà la bataille, désolés d’avoir vu périr leurs amis et détruire leurs armées , abandonnèrent le monde pour aller mourir dans les neiges de l'tlimalaya. Crishna, leur principal allié, mourut, comme nous l’avons dit ailleurs, au milieu des discordes civiles de son pays. Quelques légendes indiennes racontent que ses lils furent obligés de se retirer au delà de l’Indus; et comme les Radjpoutes, qui dans les temps modernes sont ar- . rivés de ce côté pour s’établir dans le Sind etleCotch, appartiennent à la
tribu de Crishna, celle de Yâdou, cette tradition mérite peut-être plus de confiance que d'abord on ne le saurait croire. Cependant la version la plus authentique , celle du Mahâ Bhârata lui-même, dit que les fils de Crishna retournèrent à la fin sur les rives de la Djamna.
L’histoire du Mahâ Bhârata est beaucoup plus probable que celle du Ramàyana. Ellecontient plusdedétails vraisemblables sur l’état de l’Inde, et il y a plus d’apparence qu’elle est fondée sur les faits.
Nous avons dit ailleurs que l'histoire de cette guerre doit remonter à peu près au XIV' siècle avant J. C.
Vingt-neuf, d’autres disentsoixantequatre descendants des Pandous, leur succédèrent sur le trône ; mais de ces princes on ne connaît que les noms.
Delhi était probablement le siège de leur gouvernement.
Mais les successeurs de l’un des rois ui paraissent comme alliés des Panous dans le Mahâ Bhârata, étaient destinés àjouer un beaucoup plusgrand rôle dans l’histoire; ce sont les rois de Magada.dont nous avons déjà parlé.
On ne sait pas quand les rois de Magada montèrent sur le trône. Le premier d’entre eux dont il soit question est représenté comme le chef d’une foule de princes et de tribus. Pendant des siècles ils appartinrent tous à la caste militaire jusqu’à Nanda, qui était né d’une mèresoudra. Chandragopta, qui le tua et lui succéda, était aussi de basse naissance; depuis lors, disent les Pouranas , les Cshatryas ont perdu la suprématie dans le Magada, et tous les rois et chefs qui se succédèrent furent des Soudras.
Il ne paraît pas que l’infériorité de leur origine ait nui a leur pouvoir ; car les successeurs de Chandragopta tinrent, dans le style hyperbolique des Pouranas, toute la terre sous l’ombre, de leur parasol ; et il y a même toute raison de croire qu’Asôca, le troisième des successeurs de Chandragopta, exerçait réellement une influence prépondérante sur tous les États situés au nord de la Nerbadda. L’é-
INDE
tendue de son empire est prouvée par la distance réciproque des pays où l’on a trouvé ses édits inscrits sur des colonnes , et les mêmes monuments témoignent en faveur du caractère de son gouvernement. En effet, ces édits sont consacrés à des fondations d’hôitaux, à des plantations d’arbres, à es travaux d’irrigation, etc., etc.
La famille de Maurya, à laquelle appartenait Sandracottus, conserva le trône pendant dix générations : elle eut pour successeurs trois autres dynasties soudras, dont la dernière et la plus longue portait le nom d’Andra.
Cette dynastie finit en l’an de J. C.
436, et elle fut remplacée , selon les Pourânas, par une série confuse de dynasties qui semblent n’avoir pas été Indoues ; a où l’on doit peut-être conclure, ainsi que de l’impossibilité d’établir aucun ordre historique dans ce chaos, que l’Inde fut alors envahie par les etrangers , et qu’à cette invasion succéda une longue période de troubles et de révolutions. Après quelques siècles un rayon de lumière semble reparaître, et nous montre Magada soumis aux rois Gouptas de Canoudje ; mais c’est ia dernière fois qu’il en est question dans l’Iiistoire.
Un roi du pays que nous appelons aujourd’hui le Bengal, est nommé
fiarmi les alliés du roi de Magada dans e Mahâ Bhârata. Depuis ce roi jus-
?u’à la conquête des mahométans , Ayïn Akbari compte cinq dynasties.
Ces' listes, qui ne nous sont connues que par la traduction d’Aboul-Fazil, doivent nous inspirer encore plus de défiance que Jes monuments indous.
Cependant la réalité de l’existence de l’unede cesdynasties, la quatrième, est prouvée par des inscriptions ; et il est possible de faire sortir de cette dynastie une série de princes, dont les noms se terminent tous en Pâla, qui régnèrent depuis le IXe jusqu’à la fin du XIe siècle de notre ère.
Les inscriptions relatives à cette famille ont été trouvées en différents lieux, et dans des circonstances qui ne permettent pas d’en soupçonner l'authenticité. Mais elles annoncent des faits très-surprenants en eus-mêmes,
et surtout très-difficiles à concilier avec ce que l’on peut savoir par d’autres sources de l’histoire de l’Inde.
Elles représentent les rois du Bengal comme régnant sur l’Inde entière, depuis l’üimalaya au cap Coinorin , et depuis le Bhramapoutra à l’Indus.
Elles disent même que ces rois ont conquis le Thibet à l’est, et le Cambodje à l’ouest.
Ces conquêtes sont rendues impossibles, au moins dans le sens précis que nous attachons à ce mot, par l’existence simultanée de gouvernements indépendants à Canoudje, à Delhi, à Adjmir , à Miouâr et dans le Gouzerat, sinon ailleurs encore; cependant il n’est guère eroyable que ces princes eussent osé y prétendre dans des inscriptions contemporaines, s’ils n’eussent eu au moins quelque semblant de suprématie sur les autres Etats, s’ils n’eussent pas au moins fait uelques expéditions dans l’ouest et ans le Deccan.
La dynastie des Pâlas s éteignit sous un prince du nom de Séna, qui fut vaincu par les mahométans en 1303.
Si le royaume de Mâloua n’a pas, sous le rapport de l’antiquité, des prétentions égales à celles îles États que nous venons de nommer, c’est du moins le premier qui fournisse de luimême une. date authentique à l’histoire.
L’ère suivant laquelle on compte encore dans tous les pays nu nord de la Nerbadda est celle de Vicramaditya, qui régnait à Oudjein à la date où elle commence, c’est à-dire en l’an 56 avant i. C.
Vicramaditya est le Haroun-al- Rashid des contes indous; c’était un puissant prince, qui régnait sur un pays prospère et civilisé, et se fit plus qu'aucun autre le protecteur des lettres et des arts , qui jetèrent un grand éclat sous son règne.
Après Vicramaditya, le premier personnage historiquedu Mâloua, c’est le râdja Badja Bhôdja, dontle nomest célèbre dans l’Inde entière, mais qui n’a laissé aucun monument de ses exploits. Son long règne se termina vers la fin . du XIe siècle.
Les six siècles intermédiaires sont
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remplis dans l’Ayïn Akbari et dans les livres indiens par des listes de rois.
Parmi eux il en est un, nommé Chandrapâla, qui, dit-on, conquit tout l’Iiidoustan ; mais c'est un renseignement si vague , qu'il devient inutile.
Les princes du Mâloua ont incontestablement étendu leur autorité sur une rande partie du centre et de l'ouest e l’indoustan; presque toutes les traditions s’accordent à représenter Vicramaditya comme ayant réalisé l’empire universel.
Le petit-fils de Bliôdja fut fait prisonnier, et son royaume conquis par le râdja du Gouzerat ; il semble cependant que le Mâloua recouvra bientôt son indépendance sous une nouvelle dynastie. Il fut définitivement subjugué parles musulmans en 1231 .
Lu résidence de Crishna, et d'autres événements attribués à la même époue, fontcroirequele Gouzerat compta e bonne heure comme royaume indépendant. Les traditions radjpoutes, citées par le colonel Todd,nous apprennent Pexistenced'une principauté fondée à Ballabi , dans la péninsule du Gouzerat , vers le milieu du second siècle de notre ère, par Kanak Séna, l’un des descendants émigrés de la race du Soleil , qui régnait à Oude.
Chassés de leur capitale , en 524, par une armée d'envahisseurs étrangers , les successeurs de Kanak -Séna éraigrèrentdu Gouzerat, et allèrent fonder la principauté de Miouâr qui subsiste encore.
Les p-inces de Ballabi furent remplaces sur le trône du Gouzerat par les Chàouras, autre tribu radjpoute, qui finirent par établirleur capitale, en 746, à Anhalouâra, aujourd’hui Pattan, et devinrent l’unedes plus grandes dynasties de l’Inde.
Le dernier râdja étant mort, en 931 , sans héritier du sexe masculin, il eutpour successeur songendre, prince de la tribu râdjpoute deSalonka ou Chaloukya, dont la famille régnait sur la principauté de Kaliân , dans le Deccan.
C’est un râdja de cette dynastie qui conquit le Deccan. Quoique vaincus et soumis au tribut par Mahmoud
leGaznévide, les Salonkas restèrent sur le trône jusqu'en 1228 , où ils furent renversés par une autre dynastie , laquelle succomba à son tour devant les musulmans.
Il est très-peu des anciens royaumes de l’Inde qui aient autant occupe les savants que le Canacubya ou Canoudje.
C'est l’un des plus anciens États de l’Inde : il a donné naissance à l’une des plus grandes divisions de la caste Brahmanique; sa capitale était peutêtre la plus riche ville qui fût encore tombée sous les coups des musulmans; et ses guerres avec l’État voisindeDelhi contribuèrent pour une grande part à la ruine de l’indépendance nationale.
Il est probable que ce royaume portait, dans les anciens temps, le nom de Panchâla. C’était un long mais étroit territoire, s’étendant à l’est jusqu'au Népâlqui en faisait partie, et à l'ouest, le long du Chambal, jusqu’à Adjmir. Nous ne savons presque riende son histoire ancienne que par les traditions radjpoutes et les inscriptions, qui ont fourni à MVI. Wilson et Mill le sujet de savants mémoires. Le colonel Todd nous apprend que le royaume de Canoudje fut enlevé à une dynastie indoue en 470 après J. C., par les Rathôrs, qui le conservèrent jusqu’à la conquête des musulmans en 1 193 , et de là se transportèrent dans le Mârouâr, où leurs descendants sont encore établis. -
Les Radjpoutes, aussi bien que les mahométans q>;î ont raconté la conuêteae l’Inde, parlent tous, en termes e la plus haute admiration , de la grandeur et delà magnificence de la capitale de ce royaume , dont on voit encore les ruines abandonnées sur les rives du Gange.
Telle est à peu près la somme des connaissances historiques que nous possédons sur l’histoire ancienne de i’Indoustan, avant sa conquête par les musulmans; et si nous n’avons pas parlé de la rapide invasion d’ Alexandre, c’est que d’abord il entama à peine la frontière du nord ; c’est ensuite, et surtout, parce que les auteurs qui ont raconté ses exploits ne nous ont rien
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appris qui pût servir à établir quelque point de cette histoire si incomplète.
g h. Deccan.
Si elle ne prétend pas à une aussi grande antiquité que celle de l’Indoustan, l’histoire du Deccan est aussi, et à cause de cela même , moins obscure et en même temps moins intéressante.
Nous savons peu de chose de ses premiers habitants. « Toutes lestraditions de la péninsule, dit M. Wilson, reconnaissent une période où d'abord ses habitants n’étaient pas de race indoue; et les aborigènes sont toujours représentés , avant leur civilisation par les Indous , comme un peuple vivant dans les bois et les montagnes , ou même comme des démons. » Il y a cependant quelques motifs de croire que les premiers habitants du Deccan n’etaient pas un peuple aussi grossier que cette opinion devrait le faire croire.
Le tâmoul doit s’étre formé et perfectionné avant l’introduction du sanscrit; et quoique le fait d'une langue déjà avancée ne soit pas concluant, cependant, s’il est vrai, comme il y a lieu de le croire, qu’il existe une littérature aussi bien qu’une langue tâmoul , il est impossible de supposer que le peuple qui l’a produite vécût dans l’état sauvage. S’il fallait en croire les légendes indoues , Râvan , qui régnait sur Ceylan et la partie méridionale de la péninsule, au temps de l’invasion de Râma , était le chef d’un Etat puissant et civilisé; mais en même temps les mêmes traditions prétendent qu’il était Indou de naissance et adorateur de Siva , ce qui permet d’inférer que l’histoire est beaucoup plus récente que les temps auxquels elle se rapporte, et qu’en partie du moins elle est fondée sur l’état des choses qui existait à l’époque où elle fut écrite, et non pas au siècle de Râma et de Râvan.
Il est probable qu’après que des invasions répétées eurent ouvert les communications entre les deux pays , des colonies de l’Indoustan se seront établies dans les fertiles plaines du Carnatic et du Tendjore, plutôt que dans
les froides montagnes du Deccan supérieur; et que si la mer nedétermina pas le choix des emplacements où elles s’établirent, au moins sa proximité dut contribuer au développement du commerce et à la fondation de nombreuses villes sur les côtes.
Tel, d’ailleurs, semble avoir été le cas au commencement de notre ère , au temps où Pline etl’auteurduPéripledécrivaient cette partie de l’Inde.
Nous avons dit qu’il se parle cinq langues dans le Deccan; et comme elles indiquent, à n’en pas douter, l’existence dans le principe d’autant de nationalités différentes, il ne sera pas sans intérêt de définir leurs limites.
Le tâmoul se parle dans le Drâvira, qui occupe l’extrémité sud de la Péninsule, et est borné au nord par une ligne ui prendrait de Palicat près de Maras, passerait en suivant la courbe des montagnes par Bangalor, irait rejoindre la frontière qui sépare le Malabar du Canara, et la suivrait jusqu’à la mer, en comprenant le Malabar dans son développement.
Une partie de la frontière nord du Drâvira forme la frontièresud du Carnâtic, borné à l’ouest par la mer jusqu’à Goa, et par les Ghâts occidentaux jusue vers Côlapour. La frontière nord u Carnâtic est figurée par une ligne tirée deCôlapour à Bidr; et la frontière orientale, par une autre ligne partant de Bidr et venant aboutir jusqu’à Palicat.
Cette seconde ligne qu’il faut prolonger jusqu’à Chanda, sur leOuarda, dessiné à l’ouest la frontière en dedans de laquelle on parle le télinga. De Chanda, les limites nord du télinga s’étendent en courant vers l’est jusqu’à Sohnpour sur la Mahânaddi ; les limites orientales partent de Sohnpour, viennent aboutir à la merà Cicacole, et elles en suivent la côte jusqu’à Palicat.
La limite sud des Marattes et de leur langue partde Goa, et vient aboutir à Chanda. La limite est suit le Ouarda jusqu'à la chaîne située au sud de la Nerbadda. Cette chaîne lui sertde limite au nord jusqu’à Nandod, et sa limite ouest est iqdTiquée par une ligne
L’UNIVERS
tirée le long de la mer , de Nandod à Goa.
A l’est la mer, et au sud la limite déjà fixée pour le télinga, marquent les frontières en dedans desquelles se
Farle l’urva.ou langue d’Orissa; à ouest et au nord, ses limites sont indiquées par la ligne tirée de Sohnpour à Midnapour, dans le Bengal.
Le vaste espace laissé libre entre. le Maharashtra et Orissaestoccupé, pour la plus grande partie, par les forêts qu’habitent les Gonds. Leur langue, quoique tout à fait différente des autres, n’est pas comptée parmi les cinq langues du üeccan.
Les plus anciens royaumes du Deccan sont ceux où l’on parle le tâmoul.
Deux hommes de la classe des cultivateurs fondèrent les royaumes de Chola et de Pandya.
Le royaume de Pandya a pris son nom de son fondateur. On ne sait à uelle époque il a vécu, mais il y a lieu e croire que c’était dans le V* siècle avant J. C. Malgré de longues guerres avec le royaume voisin de Chola, les princes de Pandya restèrent puissants jusqu’au IX' siècle de notre ère, où iis perdirent leur importance; et après avoir été tantôt tributaires et tantôt indépendants , ils furent définitivement vaincus er 1736 par le nabab d’Arcot.
L’histoire du royaume de Chola est à peu près semblable. Après des alternatives de grandeur et de défaites également peu importantes, il finit par devenir la proie d’un frère du fondateur de l’empire drs Marattes, lequel devint le premier prince de la famille princière actuelle de Tandjore.
Chéra était une petite principauté entre le territoire des Pandyas et la mer occidentale. Il se composait du Travancore, d’une partie du Malabar, et du Coïmbatour. Ptoléméeen parle; et peut-être ne perdit-il son indépendance que dans le Xe siècle, où il fut partagé par ses voisins.
Suivant les mythologues, le pays de Kérala, qui comprend le Malabar et le Canara, fut miraculeusement conquis sur la mer par Paris Ram, et non moins
miraculeusement peuplé par lui avec l’aide des Brahmanes. Une tradition plus raisonnable nous apprend que, vers le premier ou le secoua siècle de notre ère, un prince de Kérala appela dans ses États une colonie de Brahmanes; et comme les Brahmanes du Malabar et du Canara descendent principalement des cinq nations du nord, le fait semble être historiquement vrai.
Mais, de quelque manière que ce paysaitété peuplé, tous les monuments s’accordent pour dire que le Kérala était d’abord indépendant, et occupé par des Brahmanes, qui le partagèrent en soixante-quatre districts, et le gouvernèrent au moyen d’une assemblée générale de leur caste, eu affermant les terres aux classes inférieures.
Le pouvoir exécutif était exercé par un Brahmane élu pour trois ans, et assisté d’un conseil composé de quatre personnes de sa caste. Ou ne sait pas quand les deux parties nord et sud du Kérala se séparèrent ; mais ce qui est certain, c’est que, dans le courant du IXe siecle, la partie sud , celle du Malabar, se révolta contre son prince, qui s’etait converti à l’islamisme, et se morcela en plusieurs petites principautés. L’une d’elles était celle des Zamorins, que Vasco de Gama trouva encore en possession dans les dernières années du. £Ye siècle.
LeConcan semble avoir été, dès les premiers temps, uneforêt peu habitée, ce qu’il est encore aujourd’hui. Les habitants de ce pays ont vraisemblablement toujours appartenu à la race des Marattes.
L’unité de mœurs et de langue qu’on observe dans tout le Carnatic doit faire supposer qu’il a jadis formé une graude individualité nationale : cependant les plus anciennes traditions historiques le représentent comme partagé en un grand nombre de prineipautésjusqu’au XI* siècle, époque où il parait qu’il fut réuni sous le sceptre d’une grande et puissante dynastie. C’était la famille de Belàla ou de Belâl, qui était ou prétendait être issue des Ràdjpoutes, de la brancheYàdou, etne fut renversée par les musulmans qu’en 1310 ou 131 1 .
INDE
La partie orientale du Télingâna semble avoir appartenu, depuis le commencement du IXe siècle jusqu’à la fin du XI», à une dynastie obscure du nom de Yâdava.
Une famille radjpoute, de la tribu Chaloukya , régnait à Caliàn, entre le Carnatic et le Mahârashtra. On a la preuve authentique de son existence par des inscriptions, depuis la fin du X* jusqu’à celle du XIIe siècle. Ces inscriptions prétendent qu’elle conquit le Gouzerat; mais cela doit probablement s’entendre de l’avénement dans ce pays d’un prince de cette maison , par suite de son mariage avec l’héritiere de la famille Chaura.
Une autre branche des Chaloukyas régna à Calniga, 6ur la partie orientale du Télingâna , depuis le Drâvira jusqu’à l’Orissa. Elle fut à la fin dépossédée par les râdjasdu Cattac.
Les rois d’Andra, dont la capitale 6’appelait Varangoul (à environ quatre-vingts milles au nord-est de Haïderabad), passent quelquefois pour avoir été alliés aux Andras de Magada : ce qui rend celaimpossible,c’estqu’ Andra n’est pas leur nom de famille, mais celui de toute la partie méditerranéenne du Télingâna. Ils finirent par être absorbés dans le royaume de Golconde.
L’histoire- d'Orissa, comme celle de tous les autres pays du Deccan, commence avec les héros du MahâRhÛrata.
Ensuite c’est un chaos inextricable dans lequel on voit Vicramaditya et Sâlivâhana venir tour à tour occuper le pays ; puis surviennent les invasions des Yâvans de Delhi, arrivés dans l’Inde d’un pays nommé Bâboul (on suppose que c’est la Perse), et celles conduites par les princes du Cachemir et du Sind.
Ces invasions occupèrent tout l’espace compris entre le VI* siècle avant, et le IVe siècle après J. C. La dernière fut faite par mer, et les Yâvans victorieux restèrent maîtres de l’Orissa pendant cent quarante-six ans. Us furent expulsés, en 473, par Yâyûte Résari, dont la dynastie occupa le trône pendant six cent cinquante ans, et fut renversée, en 1131, par des princes
indous, qui régnèrent avec éclat presque jusqu'à l’époque de l’invasion manométane. L’Orissa fut enfin réuni à l’empire mogol par Akbar, en 1578.
A eu juger par la grande étendue du pays où l'on parle la langue des Marattes, et par sa situation géographique sur la frontière du Deccan, on devrait s’attendre à voir le Mahârashtra jouer un grand rôle dans l’histoire de la péninsule : cependant, jusqu’au temps des musulmans, nous ne connaissons que deux faits isolés sur l'histoire de ce pays.
Le premier de ces faits, c'est l’existence d’une ville nommée Tagara, qui, dans le second siècle de notre ère, était l’un des plus grands entrepôts du commerce intérieur. L’auteur du Périple parle de cette ville, mais il n’en donne pas la position ; et l’on nesaitplusméme aujourd’hui où elle était située, quoique des inscriptionsdu XIIr siècle nous apprennent que même à cette époque elle n’était pas encore déchue de son opulence.
Le second de ces faits, c’est le règne de Sâlivâhana, dont l’ère commence en l’an 77 après J. C. Tout fait croire que Sâlivâhana fut un puissant monarque; et cependant il ne s’est rien conservé de son histoire qui soit authentique ni même croyable. Après lui, l’histoire du Mahârashtra est de nouveau interrompue,et nous n’en entendons plus parler (usqu’au commencement du XII* siècle, où une famille des Yâdous, une branciie peut-être de celle de Bélall, s’empara de la principauté de Déogîri.
En 1291, lorsque les musulmans de Delhi envahirent le Mahârashtra, un princeYâdou régnait encore à Déogîri.
Réduit d’abord a payer le tribut, il fut ensuite définitivement renversé en 1317. t
C’est alors seulement que les auteurs musulmans commencent à mentionner le nom des Marattes. Il est probable que jusque-là les Marattes avaient trop peu fait pour mériter l’attention. S’ils eussent à aucune époque formé une grande monarchie, il est vraisemblable que l'histoire en eût gardé le souvenir, comme elle a gardé
L’UNIVERS
celui des autres États du Deccan; et, comme les autres aussi, ils auraient eu une littérature et une civilisation particulières. Cependant, même aujourd’hui, les Marattes comptent moins de gens instruits et sont moins policés que les autres peuples de l’Inde; encore ce qu'ils ont accepté de la civilisation semble-t-il plutôt emprunté aux musulmans qu’aux Indous.
Les titres de gloire des Marattes devaient se produire dans des temps plus modernes; mais alors ils devaient jouer un plus grand rôle qu’aucune autre nation dè l’Inde, et fonder le plus grand empire que la péninsule eût encore vu.