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PREFACE III

Vous risquez cependant de supprimer une petite industrie locale qui consiste à mettre des chiffres sur les livrets sans rien acheter. C'est le métier des râleurs qui viennent là par curiosité et couvrent les catalogues de la mise à prix et de l'adjudication en regard de chaque numéro. Ils se sont fait ainsi une collection intéressante et peu coûteuse. Des amateurs qui ne veulent pas être nommés pour ne pas payer trop cher font quelquefois du râleur leur homme de paille et l'on est tout étonné alors de voir ce modeste inconnu, qui n'a pris jusqu'alors que des notes, tirer un billet de banque de sa poche. On sait rarement son nom, car il lui est arrivé parfois de donner des adresses diverses, sous lesquelles on le connaît et on l'appelle indifféremment. Jeux innocents d'ailleurs, car le râleur est honnête. Seulement il n'achète pas pour lui-même, quand il achète, et pour cause. Après tout, pauvreté n'est pas vice.

On voit toujours le râleur le crayon à la main, et très souvent à la même place qu'il affectionne. Il lui arrive aussi, dans ses bonnes fortunes platoniques, de souffler des lots rares, convoités par des spécialistes célèbres. Il jouit alors de sa petite auréole. Il n'est pas possible d'ailleurs de pénétrer son secret. Il a la patience d'un chat aux aguets et quand on découvre son nom on fait serment de le taire. Au besoin même ses confrères lui prêtent aide et appui, comme dans la franc-maçonnerie.

L'apprenti râleur a ses catalogues annotés comme ceux de Mme Leroy, que tout le monde a connue à l'Hôtel et qui marquait les prix de toutes les ventes de livres et d'estampes. Elle est maintenant aux Petits- Ménages. Elle travaillait pour les libraires et les marchands à qui elle prenait un franc vingt-cinq pour les mille numéros — elle leur faisait la remise. Pour amateurs, elle avait un traitement exceptionnel, un franc cinquante, comme de juste. Elle tenait cette industrie de son père qui l'exerçait avant elle : à eux deux, ils ont couvert deux générations de catalogues pendant cinquante ans. Ils ont dû garder cette collection unique et d'une grande valeur pour l'histoire de la curiosité.

Mme Leroy avait son petit coin que l'habitude lui avait réservé et où elle s'installait comme un sténographe à la Chambre. Elle possédait bien l'éducation de l'Hôtel : elle connaissait les noms de toutes les écoles, ce qui s'acquiert là plus vite qu'au Louvre et tout aussi approximativement quand le cas est douteux. Rien ne vaut en cela la pratique. D'ailleurs le mot Ecole répond à tout et n'affirme rien.

Le parler assez élégant de Mme Leroy trahissait un monde, qui n'était pas toujours celui des chineurs. C'était une petite figure vive, avec son petit tic nerveux, qui ne trompait pas le crieur, comme il arriva, jadis, d'un visage que l'on ne connaissait pas, et dont les mouvements involontaires furent pris pour des signes muets. Le commissaire-priseur se réjouissait, car

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