CRITIQUE LITTÉRAIRE
Bien que les trois articles qui suivent, et qui ont été publiés dans des journaux différents, ne rentrent pas absolument dans mon cadre, j'ai tenu à leur réserver une place dans ces souvenirs. C'est en effet un souvenir que je suis heureux de donner à trois personnes dont je m'honore d'avoir été l'ami et pour deux desquelles ce ne sera, hélas! qu'un souvenir posthume. Je le fais d'autant plus volontiers que les éloges qui se trouvent dans ces articles au sujet de trois importantes publications ont été ratines par des juges beaucoup plus autorisés que moi.
Par le vicomte de LA GUÉRONNIÈRE
(Mémorial des Pyrénées. — 1856.)
ortraits politiques contemporains!
^ Voilà trois mots qui indiquent trois l&H grandes difficultés. En littérature, comme en peinture, un bon portrait n'est pas chose facile et les maîtres seuls y ont excellé. La difficulté s'accroît si l'écrivain est appelé à peindre ces grandes figures politiques dont la vie fut intimement liée aux destins des empires. Nos maîtres de prédilection s'appellent alors Tacite, Bossuet, Saint-Simon, et, dans un rang inférieur, le cardinal de Retz. Mais à l'exception de Bossuet, dont la magnifique éloquence fut consacrée aux panégyriques des plus grandes gloires de son temps et qui n'au-
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rait guère trouvé de contradicteurs chez ses contemporains, non seulement lorsque, après leur mort, il célébrait les hauts faits de Turenne et de Condé, mais encore lorsqu'il peignait à grands traits la sombre figure de Cromwel ; à l'exception de ce sublime maître, les écrivains que nous venons de citer ne travaillaient pas pour être lus de leur vivant et, tout en laissant à leurs portraits la double empreinte de leur caractère personnel et quelquefois des passions de leur temps, rien ne gênait la liberté de leurs allures, l'indépendance de leurs jugements.
Lorsqu'il s'agit, au contraire, de peindre pour ses contemporains ces figures que nous avons tous connues, dont la plupart sont encore sous nos yeux ; lorsqu'il faut, en peignant les hommes, apprécier des événements qui sont encore brûlants et avoir pour lecteurs et pour juges beaucoup de ceux qui y ont joué un rôle, la tâche devient encore plus difficile et ce n^st pas trop, pour ne point y succomber, d'unir à la puissance du style l'élévation de la pensée, la sagacité de l'esprit et l'indépendance du caractère; de savoir s'abstraire, pour ainsi dire, des événements dont on fut le témoin pour s'en faire le juge impartial et désintéressé; à ces conditions-on ne laissera peut-être pas encore à la postérité le dernier mot de Thistoire, mais on lui aura
du moins fourni des matériaux dignes d'intérêt et de respect.
Cette tâche difficile, M. de La Guéronnière l'a entreprise et, nous sommes heureux de le dire sans craindre de nous laisser égarer par notre sympathie pour le caractère et le talent de l'auteur, personne peut-être n'était dans de meilleures conditions que lui pour la mener à bonnefin. Légitimiste par l'éducation, républicain par entraînement lorsqu'un homme de génie et de cœur, qui fut son maître, sauvait par des prodiges de courage et d'éloquence, la France livrée à la merci des passions populaires, M. de La Gueronnière est devenu impérialiste par conviction, lorsque les agitations stériles des partis et leurs luttes passionnées contre le seul pouvoir qui pût raffermir la société si profondément ébranlée, lui eurent montré où était le danger, lorsqu'enfin la volonté du pays trois fois consultée et librement exprimée eut dit à tous où était le salut ; — bien plus logique, croyons-nous, dans ces modifications successives de ses opinions, que ceux qui, après avoir fait le sacrifice de leurs plus chères espérances, dans des professions de foi dont le souvenir n'est pas complètement perdu, après avoir fait ce sacrifice au grand principe du suffrage universel, n'ont pu se résigner à accepter ses arrêts.
Les antécédents que nous venons de rappeler, joints à la bienveillance du caractère et à l'élévation de l'esprit, expliquent en partie le succès de M. de La Guéronnière dans la tâche si difficile des huit portraits qu'il nous a donnés et dont les originaux s'appellent Napoléon III, Nicolas Irr , Léopold Ier, le comte de Chambord, le prince de Joinville, M. Thiers, le comte de Momy, le général Cavaignac.
Ces figures si diverses, les grands événements qu'elles rappellent, les situations délicates qu'elles indiquent, sont appréciés par l'écrivain avec autant de pénétration que d'équité et avec cette impartialité sereine plus facile, nous le reconnaissons, lorsqu'on n'a été mêlé que de loin aux luttes des partis.
Soit qu'il ait à peindre, dans l'empereur Nicolas, le continuateur persévérant et audacieux de l'œuvre de Pierre Ier et de Catherine II, et la nécessité d'un pouvoir autocratique pour la direction d'un peuple de 60 millions d'âmes, qui, dans l'intérêt de sa civilisation, doit « marcher comme une légion sous le sceptre de ses Czars »; soit que, dans Léopold Ier, il ait à apprécier les institutions libérales de la Belgique et le fonctionnement régulier du gouvernement parlementaire dans un pays où l'on ne compte que quatre millions d'hommes et sous l'habile
direction « d'un prince honnête, libéral, éclairé, pour lequel la royauté a été plutôt un devoir qu'un privilège » ; soit qu'en étudiant la noble et grave figure de l'empereur Napoléon III, il ait à raconter les phases si diverses de son existence, à peindre les qualités de son esprit, ce merveilleux mélange de raison calme et d'imagination hardie, de prudence et d'audace, qui fait le grand politique, dont on retrouve l'empreinte chez l'écrivain et qui, au moment opportun, devient l'instrument providentiel du salut social ; soit enfin que, dans les portraits du comte de Chambord et du prince de Joinville, il parle des douleurs de Pexil noblement supportées, ou qu'il apprécie avec une grande hauteur de vues le rôle de la monarchie pendant douze siècles, le principe de la légitimité, digne de respect sans doute, mais a qui a fait son temps » , M. de La Guéronnière peint son modèle avec la même élévation d'esprit, avec la même sûreté de jugement.
Les hommes politiques ne sont pas peints avec moins de succès que les hommes de race souveraine. Ainsi, quand il étudie les figures de MM. Thiers et de Morny, il sait merveilleusement nous retracer les formes si diverses et si séduisantes de l'esprit français ; lepremier, révolutionnaire, mais non libéral} comme le lui a dit M. de Lamartine, conser-
valeur fougueux lorsqu'il s'agit de fonder une monarchie dont il voulait être le Chatham, et presque factieux lorsque le monarque veut momentanément se priver de ses services; « arrivant cependant au sommet de la fortune, épuisant toutes les grandeurs, toutes les popularités et toutes les renommées et ne méritant cependant pas le nom d'homme d'État complet, parce que, ajoute l'écrivain, le talent donne la popularité, le caractère seul donne la postérité ». Le second, esprit charmant, unissant les grâces et la distinction de l'ancienne aristocratie française à la vigueur et à la solidité des générations modernes, la froide raison de l'homme d'affaires à la décision et à l'élévation d'esprit du politique, tout cela sous les dehors légers de Thomme du monde; homme d'Etat complet, au demeurant, le jour où il aura le courage de sacrifier l'indépendance de ses goûts et de ses idées à quelques-unes des obligations souvent fastidieuses que la vie politique impose et d'accepter « ses mille rapports qui en sont le côté banal, si l'on veut, mais néanmoins très importants, et qui l'ennuient et le fatiguent ». « Dans notre pays, dit à ce sujet, avec une haute raison,M.deLaGuéronnière, on ne compte plus ou l'on compte peu, dès que l'on est en dehors de la vie politique. C'est pour cela qu'il ne faut pas la dédaigner
et que, pour s'élever à la renommée qu'elle donne, aux responsabilités qu'elle impose, il ne faut pas cra*indre d'accepter les contraintes qu'elle entraîne. »
Ces courtes citations valent mieux que tout ce que nous pourrions dire pour donner une juste idée de la touche ferme et hardie de M. de La Guéronnière. Ajoutons une réflexion qui donnera la mesure de son impartialité et de la sûreté de son coup d'ceil, c'est que la plupart de ces études, réunies aujourd'hui en un volume, ont été publiées pour la première fois il y a plusieurs années ; que les portraits de Napoléon III, du comte de Chambord et du prince de Joinville datent de 18 f 1, que l'auteur n'y a rien changé et que depuis cette époque rien, dans les événements si graves et si divers qui se sont succédés, n'est venu donner un démenti à ses vues ou lui faire regretter ses appréciations.
Nous n'avons pu lire sans un vif sentiment de regret les dernières lignes de la courte introduction que l'auteur a placée en tête de son livre et dans laquelle il nous dit que sa galerie devait'être plus complète; que, parmi les figures qu'il s'était promis de peindre, il y en avait quatre surtout auxquelles « il aurait aimé à donner la grandeur que leur donnera l'histoire » : ce sont celles de Pie IX, de M. Giti^ot, de lord Palmerston et de
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M. de Lamartine ; mais que les convenances et les devoirs de la vie publique ne lui ont pas permis de réaliser son plah.
De ces quatre études, celle que nous regrettons le plus est sans contredit celle de M. de Lamartine. Nous aurions été heureux devoir un portrait du maître par le plus brillant de ses élèves, un portrait de Rubens par van Dyck. Personne mieux que M. de La Guéronnière n'aurait peint ce noble caractère si fortement éprouvé, ce cœur si aimant auquel il a été donné de connaître toutes les désillusions, toutes les amertumes de l'homme public, après avoir épuisé toutes les douleurs de l'homme privé; personne mieux que lui ne nous aurait rendu compte de cette vie si remplie et qu'il a étudiée de près; personne mieux que lui n'aurait apprécié l'homme qui a si complètement connu ce que la popularité a de plus enivrant et en même temps de plus éphémère, et qui, après avoir été placé aussi haut qu'il est donné à un simple citoyen de parvenir, au lieu de maudire après sa chute les hommes et son temps, trouve de nobles consolations dans le culte des lettres qui furent sa première gloire; personne, enfin, mieux que M. de La Guéronnière, n'aurait parlé de M. de Lamartine auquel, dit-il, avec une constance qui Thonore, « il a voué depuis longtemps
un respect et une admiration que lui accordera la justice de la postérité ».
Critique d'occasion et non de métier, l'approbation ne nous pèse pas, et après avoir applaudi à l'élévation de pensée et à la noblesse de sentiment qui sont le caractère distinctifde l'œuvre deM.de La G uéronnière, aussi bien qu'à l'ampleur du style et à L'éclat de la couleur, nous n'éprouvons pas le besoin de trouver quelques défauts de détail. Qu'il nous soit cependant permis de faire une remarque : habitué à peindre des têtes couronnées, ou tout au moins les hommes qui ont joué les premiers rôles de l'histoire contemporaine, M. de LaGuéronnière y a peut-être contracté le goût de forcer un peu les tons et de grossir les objets. C'est ainsi que, dans l'étude sur l'empereur Nicolas, il appelle M. de Barantc un grand seigneur et M. de Heckeren un homme politique, et qu'ailleurs il parle de la belle Histoire de la Révolution de M. Thiers. Quelque populaire qu'ait été l'œuvre de cet écrivain, nous trouvons l'épithète singulièrement exagérée et nous l'appliquerions plus volontiers à Y Histoire du Consulat et de l'Empire, qui témoigne des études sérieuses et des vues élevées de l'homme politique, tandis que la première porte trop l'empreinte de l'inexpérience et des passions du journaliste de l'opposition.
Bien que M. de La Guéronnière juge en général les hommes avec une grande bienveillance et qu1il soit plus porté par la nature de son esprit à exagérer leurs qualités que leurs défauts, il faut remarquer que lorsqu'il s'agit d'apprécier les partis et leurs actes, tout en restant historien impartial, il ne manque ni de verve ni de vigueur. Nous n'en donnerons pour preuve que deux exemples; voici comment il définit le centre gauche :
<t Le centre gauche n'était pas un parti; c'était une fronde. Son drapeau n'était pas formé de couleurs, mais de nuances; il y avait un peu de bleu et un peu de rouge, le blanc seul y manquait. Le centre gauche avait deux issues, Pune qui ouvrait sur la révolution, l'autre qui sortait en pleine conservation. Il était conservateur avec M. Guizot et révolutionnaire avec M. Odilon Barrot. A la cour, il saluait très bas; à la Chambre, il parlait très haut. Son orgueil était de la vanité et non de la fierté. Sa force n'était que de l'audace et de l'adresse. Il taquinait le pouvoir, il le harcelait, il le mordait aux talons, il lui criait aux oreilles, il le fatiguait et l'étourdissait, mais il ne lui résistait pas. Ce qu'il voulait, ce n'était pas de changer la politique, mais de la diriger. Toute politique était bonne à ses desseins pourvu qu'elle de-
vint la sienne. Il n'allait en avant qu'avec des mots, il allait en arrière avec des actes. 11 glorifiait le progrès et il restait immobile. Il encensait la libertéet ill immolait. Il s'empanachait de guerre et il reculait. Il promettait tout et ne donnait rien. Il n'avait que des menaces sur les lèvres et des concessions dans la main. Son libéralisme ressemblait à une magnifique enseigne sur une hôtellerie fermée. Son patriotisme était vide et sonore. Il semait l'agitation et ne laissait que des déceptions ; l'opinion pour lui, n'était qu'un caprice ; il cherchait à la séduire et ne voulait pas l'épouser; il ne lui empruntait sa puissance que pour la désarmer et pour s'en faire un moyen de domination sur la royauté.
En devenant populaire il était bien près d'être maître, et quand il était maître il cessait d'être libéral. »
Un peu plus loin, voici ce qu'il dit de la coalition :
« La coalition est née sur un banc du centre-gauche. M. Thiers l'a bercée sur ses genoux, l'a nourrie de son esprit, l'a fortifiée de ses ambitions, l'a excitée de son ardeur et quand il l'a crue suffisamment formée pour la lutte, il l'a lancée contre le ministère du i) avril. Ce jour-là la monarchie était asservie sous la main de lapuissance parlementaire, elle était asservie et perdue. Le roi ne cessait
de gouverner que pour bientôt cesser de régner.'
« Quel était en effet le sens de la coalition? Pourquoi des points les plus opposés tous les chefs de parti se donnaient-ils la main; pourquoi M. Berryer, qui servait la légitimité, se rencontrait-il avec M. Garnier- Pages qui attendait la république et avec M. Odilon Barrot qui ne voulait ni la république ni la légitimité? Pourquoi M. Guizot etM.Thiers, dont le divorce s^était accompli avec un éclat presque scandaleux, allaient-ils recommencer leur lune de miel en se jurant de s'entre-aider et de se détester ? Pourquoi M. Duvergier de Hauranne, qui n'avait jamais été d'accord qu'avec lui-même, jouait-il aussi son air dans ce concert discordant ? Il y avait un but commun entre tous ces chefs de parti : c'était de subordonner, d'humilier la royauté. »
Mais pourquoi des citations ? C'est le livre entier qu'il faut lire pour avoir une juste idée de sa valeur ; après cette lecture, nous ne craignons pas de le dire, le lecteur impartial s'associera à nos éloges et à nos regrets, et fera des vœux pour que M. de La Guéronnière ne s'exagère pas les obligations qui lui sont imposées par ses fonctions publiques, pour qu'il profite, au contraire, des loisirs etdelalibertédontilpeut encore disposer pour compléter sa galerie de portraits. Peut-être
en effet le jour n'est-il pas éloigné où des devoirs plus élevés lui seront imposés, où son temps devraplus exclusivement être consacré au servicede l'Etat. Déjà lorsque la succession de M. Fortoul a été ouverte par une mort prématurée et regrettable, il a été sérieusement question de M. de La Guéronnière pour la recueillir. Nous ne regrettons pas, pour notre compte, qu'elle soit échue au magistrat éminent dont la main vigoureuse était peutêtre alors nécessaire pour arrêter l'exagération de certaines tendances; mais un moment plus opportun se présentera, la maturité de Phomme politique sera plus complète et le second règne de la dynastie napoléonienne aura son Fontanes.
DANS LES ARTS Par le duc DE VALMY
(Le Pays. — Février 18G7).
;e culte des arts, l'étude de leur histoire, de leur développement, de l leurs vicissitudes, offrent à l'esprit des jouissances infinies , un précieux refuge après les agitations de la politique, et Ton est particulièrement heureux lorsque l'on voit des hommes comme le duc de Luynes, le duc de Valmy, faire de ces questions l'objet de leurs plus chères et de leurs plus constantes préoccupations.
C'est surtout à l'étude de l'architecture et des monuments que ce grand art a produits, qu'ont été consacrés jusqu'à présent les tra-
vaux du duc de Valmy, et, bien que dans l'ouvrage que nous venons de lire avec tant d'intérêt, les plus hautes questions de l'esthétique aient été hardiment abordées et magistralement traitées, c'est l'architecture qui tient la plus grande place.
Rechercher l'origine de l'art, découvrir à quelle source le génie de l'homme en a puisé les principes, comparer les œuvres accomplies par les différents peuples qui se sont succédé depuis trois mille ans, montrer quelle théorie vraiment sérieuse et féconde est issue de ce grand concours de tant de générations, tel semble avoir été le but du livre que nous avons sous les yeux.
Après avoir passé en revue l'état des arts chez les peuples de l'antiquité, l'auteur arrive à établir que leur culte a toujours eu les Grecs pour initiateurs.
Peu importe, dit-il, que tel ou tel peuple s'arroge le droit d'aînesse dans la culture des arts. Ce qui intéresse notre sujet, c'est de reconnaître le peuple dont le génie a su donner aux arts et aux lettres une véritable perfection. Or, aucun fragment de pierre, de marbre ou de bronze, n'est venu révéler la perfection des oeuvres de peinture, de sculpture ou d'architecture des peuples contemporains des Grecs ou plus anciens qu'eux. Les historiens qui ont étudié la civilisation de