Ô2 UN CURIEUX MAGISTRAT
sans doute comme épigramme que M. le garde des sceaux, après la mésaventure de M. Didelot, l'a envoyé s'asseoir à Bourges, dont on connaît les armes (un âne dans un fauteuil). »
On pourrait peut-être s'étonner qu'après de pareilles... naïvetés, on se soit borné, pour M. Didelot., à un simple changement de résidence, et qu'on ne se soit pas privé de ses services. Mais l'étonnement cessera, si on se rappelle que M. Didelot était député et faisait partie de cette armée de fonctionnaires qui constituait alors le tiers de la Chambre et sur le vote desquels tous les ministres pouvaient compter... à la condition d'entretenir leur fidélité par de l'avancement.
On peut consulter à ce propos un recueil très curieux et defenu rare, la Revue rétrospective, publiée en 1 848 par M . Taschereau ; on y trouvera, à la page 191, une curieuse lettre du même M. Didelot, qui, fatigué d'être depuis deux ans à Bourges, sollicitait vivement le ministre... de la guerre pour obtenir la première présidence de la cour de Nancy, et envoyait à l'appui de sa demande ses états de services , qui occupent deux pages et où figure cette note : « Avril 1840. — Nommé conseiller à la cour royale de Paris, où il présida presque constamment les assises .»
(Figaro. — 17 novembre 1879.
ar respect pour l'histoire contemporaine, il faut conserver son vrai b&il nom à ce personnage récemment enlevé au cadre de réserve de la galanterie parisienne, et qui, à l'époque déjà bien éloignée de sa célébrité, fut beaucoup plus connu sous le nom de guerre du Lion. Le Figaro aie devoir de dire aux générations nouvelles, qui pourraient l'ignorer, ce que fut cette Aspasie au petit pied qui, pendant longtemps, occupa non seulement dans le demi-monde, mais encore dans les coulisses de la politique, une place assez importante pour que plusieurs grands personnages n'aient pas dédaigné de compter avec elle.
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Ce fut dans les dernières années de la Restauration qu'Esther Guimont débuta dans le monde de la galanterie; mais au lieu de rechercher les vieux protecteurs ou les fils de famille qui, sous le nom de gandins, font aujourd'hui le bonheur de ces dames, ce fut dans une autre sphère que la portèrent ses goûts, son esprit fin et délié, et, disons tout de suite, sa vocation. Elle devint l'amie d'un groupe de jeunes hommes occupant déjà une position importante dans le monde du journalisme, tels que Véron, Malitourne, Roqueplan, Romieu, et, le seul survivant de cette aimable pléiade, M. Emile de Girardin.
Mais le préféré, le véritable amant de cœur, celui avec lequel elle ne se brouilla jamais, ce fut Nestor Roqueplan. Lorsque, vers i8f o, dans le cénacle Véron, on parlait du Lion, devenu vieux, on disait toujours à Nestor : « Tu sais que c'est toi qui hérites». Et Nestor, avec ce tic du coude et de l'œil qui ne l'abandonnait jamais, souriait agréablement.
Ce tendre attachement du Lion pour Nestor se manifesta, un jour, dans les premières années du règne de Louis-Philippe, par un incident qui fit beaucoup de bruit. Roqueplan, qui avait été, avec Bohain et Latouche, un des fondateurs du premier Figaro, avait quitté l'opposition pour soutenir la politique du gouvernement, et de cette plume acérée
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qu'il maniait si bien, il faisait une guerre à mort à ce qu'on appelait alors les B oas in g ot s. Pendant un entr'acte d'une représentation à l'Opéra, où il faisait partie de la loge infernale, en attendant qu'il en devînt directeur, et se promenant dans un couloir avec Esther Guimont au bras, il fut abordé par un personnage alors fort connu dans le monde de l'opposition, et qu'on appelait le colonel Gallois, comme on dit aujourd'hui le colonel Langlois. . . Gallois, en l'apostrophant du mot de renégat, arracha de sa boutonnière le ruban de la. Légion d'honneur qu'il avait récemment reçu. Gallois s'adressait mal; Roqueplan, dans sa petite taille, était très vigoureux; d'un revers de main, il jeta le colonel par terre, et avec le petit jonc qu'il avait habituellement à la main, il lui administra une volée à laquelle l'encourageait le Lion en criant : « Tue-le ! tue-le ! » — Dumas n'a pas inventé la formule.
La foule, attirée par le bruit, interrompit la correction qui, le lendemain, fut complétée par un joli coup d'épée à la suite duquel le colonel boita pour le reste de ses jours.
Avec Roqueplan, le plus intime des amis du Lion fut M. Emile de Girardin, et l'ondoyant et brillant doyen de la presse parisienne ne nous en voudra pas de commettre cette indiscrétion, si nous ajoutons
que cette passion, comme la plupart de celles qu'il a inspirées, fut, dit-on, purement platonique.
Cette tendre amitié était dans toute sa ferveur en 1843, à une époque où l'inconstance du puissant publiciste préoccupait beaucoup le chef illustre du cabinet, qui, malgré son austérité, ne dédaigna pas d'entamer avec la célèbre demi-mondaine une négociation assez... délicate, dont la trace se trouve dans une curieuse lettre qu'une main pieuse a conservée à la postérité.
Cette lettre était ainsi conçue :
A M. le ministre des affaires étrangères.
Dimanche. 19 novembre i S 4 3 .
Monsieur,
Le désir de vous servir l'emporte sur la crainte d'être indiscrète en vous écrivant. Ma reconnaissance commence. — Voilà ce qui s'est passé entre M. X... et moi.
Il me reste à vous apprendre que, quoique très difficile, le succès de la négociation que vous m'aviez confiée a été complet. Il serait toutefois opportun que votre entrevue avec le publiciste soit pleine de prévenances, enfin, de cette grâce qui s'allie si bien chez vous à la gravité de votre esprit.
Je ne me permettrais point, Monsieur, de vous donner ces renseignements, s'ils ne m'avaient pas si bien réussi auprès de la conquête que nous allons partager.
Auquel des deux, du grand ministre ou du petit journaliste, devrai-je demander le service suivant?
Il s'agit de mon protégé, M. le baron de Vidil, la goutte d'eau qui a fait déborder le vase et le prétexte de nos hostilités. Je sollicite pour lui l'intérim de M. Foy à Athènes, ou toute autre position équivalente en Europe.
La hardiesse de cette pétition et même de cette lettre vous prouve, Monsieur, que je veux beaucoup vous servir, puisque je ne crains pas de tout vous devoir.
Votre très fidèle et très obéissante servante,
Quelle fut la suite de cette demande? Je ne m'en souviens plus. Ce que je sais bien, c'est que le succès de l'ambassade auprès du publiciste ne fut pas de longue durée.
Sous l'Empire, notre héroïne, sans renoncer complètement à Satan et à ses œuvres, se désintéressa d'un rôle actif dans la politique; elle ne voulut pas troubler son existence en s'associant d'une façon trop intime aux orages qui, dans les premiers temps, agitèrent celle du publiciste; mais, lorsque tout fut calmé, après avoir accordé une larme à la mort de Roqueplan, qui n'hérita pas, — avec ïaurea mediocritas qu'elle avait habilement su conquérir, dans son petit buen retiro de la rue de Chateaubriand, elle eut un salon et une table bien servie, à laquelle venaient régulièrement s'asseoir, présentés par le publiciste,
les convives habituels d'une autre étoile que nous ne nommerons pas à cause de la position qu'elle occupe aujourd'hui, et parmi lesquels on comptait le prince Napoléon, Sainte-Beuve, etc.
C'est cette retraite où s'est éteinte, après une carrière bien remplie, l'hétaïre de i83o, que j'ai eu la curiosité de visiter hier. La description n'en sera pas longue; tout y était bien en rapport avec ce que je savais et ce que je supposais de la maîtresse de ces lieux, qui fut toujours une femme positive et rangée et qui, il faut bien le dire, ne jongla jamais avec les millions, comme beaucoup de celles qui lui ont succédé. Vieux mobilier, confortable, mais bien usé; chambre à coucher en satin noir, habile précaution chez une septuagénaire un peu défraîchie; salle à manger commode, et surtout largement pourvue d'une belle argenterie d'Odiot et d'Aucoc, ce qui prouve que l'amphitryon songeait au solide.
Mais ce qui est pauvre, ce sont les objets d'art et la bibliothèque, car Esther avait une bibliothèque, mais bien maigre, sans aucun luxe d'éditions ni de reliures, et dans laquelle on est assez étonné de trouver les classiques latins de Panckoucke, — est-ce une occasion ou une prétention? — à côté des Questions de mon temps d'Emile de Girardin, et des
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Nouvelles à la main de Roqueplan, dont la présence s'y explique mieux.
Quant aux tableaux, c'est vraiment misérable, et il faut en conclure qu'Esther n'avait pas eu beaucoup de relations dans le monde des arts; à part quelques petites productions de Camille Roqueplan, qui doivent remonter à la lune de miel de la liaison avec le frère, on ne voit que de mauvaises toiles avec cette mention «Attribué à... Écolede... de... »,etc.
Quoi qu'il en soit, les amateurs qui voudront avoir un souvenir d'Esther Guimont, dite le Lion, pourront se le payer mercredi à l'hôtel Drouot.
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