PAR LA MARQUISE DE BLOGQ U E VI LLE; SA FILLE
Nous savions que madame la marquise de Blocqueville,qui a pris un rang honorable dans les lettres par la publication de plusieurs ouvrages justement appréciés, et dont le dernier a pour titre les Soirées de la villa des Jasminsj s'occupait, depuis longtemps déjà, d'un travail sur son illustre père, le maréchal Davout. Le premier volume de cette importanle
publication vient de paraître; il sera suivi de deux ou trois autres. Le culte que madame de Blocqueville a voué à cette grande figure, qu'elle n'a connue que dans les premiers temps de son enfance, les documents originaux qui lui sont échus dans les partages de famille, et qu'elle a complétés à grands frais, quand l'occasion s'en est présentée; l'exquise sensibilité dont elle a fait preuve dans ses ouvrages, et qui devait trouver un puissant aliment dans l'élude d'une vie aussi bien remplie que celle du maréchal Davout, toutes ces conditions étaient de nature à promettre un livre plein d'intérêt, et nous nous hâtons de dire que la promesse a été tenue.
Depuis V Histoire du Consulat et de V Empire, dans laquelle la haute personnalité du maréchal Davout brille d'un si vif éclat, et qui assure le premier rang à ce glorieux lieutenant du grand Napoléon, depuis le livre très remarquable
PRINCE D*ECKMUHL. 3r:5
que M. Gabriel de Gliénier lui a consacré il y a une vingtaine d'années, la postérité est édifiée sur le prince d'Eckmùhl : justice est irrévocablement faite sur les accusations calomnieuses qui, à diverses époques, sous l'empire de l'esprit de parti ou de rivaliîés jalouses, ont été dirigées contre l'homme qui a occupé une si grande place dans la grande épopée militaire qui commence à 92 pour finir en 4815; le grand homme de guerre, le puissant organisateur, l'administrateur intègre, le conseiller toujours indépendant, même lorsqu'il pouvait déplaire, tout cela est aujourd'hui universellement apprécié, et la grande place qu'occupe le maréchal dans l'histoire de notre pays est à jamais fixée. Aussi, si nous osons adresser un reproche à madame de Blocqueville, c'est d'avoir pris trop au sérieux certaines allégations qui n'ont plus cours aujourd'hui et d'avoir fait l'honneur d'une réfutation
à un homme aussi justement discrédité que Bourrienne.
Mais, si les aspects, que j'appellerai publics, de cette grande figure du maréchal Davout étaient désormais en possession de tou. eur éclat, il y a un côté, qui jusqu'ici était un peu resté dans l'ombre, que madame de Blocqueville, avec l'autorité des trésors qu'elle possédait, a mis dans tout son jour, et qui est du plus haut intérêt; c'est le côté privé, c'est l'homme delà famille.
Il est vraiment curieux de parcourir, dans ce premier volume de madame de Blocqueville, consacré aux années de jeunesse de son père, cette correspondance du fils respectueux, du jeune et tendre époux, du chaud camarade; il est intéressant de trouver, à la place de cet homme dur et abrupt, de cette espèce de croquemitaine créé par une légende dont il ne peut plus désormais être question, un jeune
homme plein de sensibilité, et qui, par ses traditions de famille comme par son excellente éducation, fut toujours ce que les Anglais ap* pellent un parfait gentleman.
Un des côtés les plus intéressants des documents, tous inédits, de ce livre, ce sont les e^traits puisés par 'madame de Blocqueville dans les deux gros volumes qui sont entre ses mains et qui contiennent les analyses faites par le jeune officier de ses nombreuses lectures.
Comme Napoléon, et cet exemple est bon à citer à nos jeunes officiers, le maréchal Davout a employé les courts loisirs de garnison qui lui ont été faits pendant sa jeunessse à de sérieuses et fructueuses lectures, et il serait très intéressant, si l'espace nous le permettait, de citer ses impressians, ses jugements, sur beaucoup de grandes questions de littérature, de philosophie, d'histoire, d'art militaire, etc. Mais, comme notre principal but, en parlant de
ce livre d'un si haut intérêt, est d'engager à le lire, c'est au livre même que nous renvoyons pour cette analyse, qui ne pourrait être que difficilement entreprise.
En faisant de nombreuses citations du manuscrit de son père, madame de Blocqueville a dit avec beaucoup de bonheur : «... Nous ressentons un singulier plaisir à étudier les passages copiés par la plume du grand soldat, que nous avons résolu, non pas de raconter ^ mais de montrer, » Gela n'empêche pas l'auteur, lorsque l'occasion s'en présente, de formuler, avec beaucoup de netteté et de justesse d'expression, un jugement sur son héros, comme celui-ci par exemple : « Le jeune Bourguignon avait le goût des entreprises difficiles, aventureuses, hardies, et il les menait afin heureuse, parce qu'il y avait en lui le génie qui devine, l'esprit de prévoyance qui combine, la résolution qui sait oser à l'heure voulue, et le sang-
froid qui permet de tirer parti de tous les incidents qui se présentent. »
Pour faire comme madame de Blocqueville et montrer son illustre père plutôtque le raconter, nous voulons citer deux extraits seulement delà correspondance du maréchal avec sa famille; cette correspondance, il faut la lire tout entière, et après l'avoir lue on ne pourra que souscrire au jugement si heureusement formulé par Fauteur dans ces lignes : a Toute personne de bonne foi, en lisant ces lettres du maréchal, en respirant le parfum salutaire de la belle fleur de délicatesse qui avait librement poussé dans ce cœur aussi compatissant que ferme, apprendra à admirer Yhomme trop longtemps voilé aux yeux de la foule par le héros, »
Le 7 septembre 4810 le maréchal écrivait à sa mère :
«... Vous me dites, ma chère mère, que
votre désir est qu'il soit nommé général de brigade (son frère Alexandre); je ne pense pas que votre désir se réalise, et j'estime assez mon frère pour être convaincu qu'il ne partage pas ce désir, auparavant au moins du rétablissement de sa santé, puisque, tant qu'il sera dans l'état où il est, il ne pourra pas servir l'empereur... Il ne faut pas, ma chère mère, avoir de ces idées que rien ne justifie, et vous me connaissez assez pour être persuadée que je ne les partagerai pas lorsqu'elles seront contre mes devoirs. »
Trois ans plus tard, le maréchal écrivait à ce même frère Alexandre, dont la santé ne se rétablissait pas :
«... Je sais que vous vous tourmentez de ne pouvoir pas être dans l'armée et que vous avez la crainte que cela ne diminue mes sentiments pour vous. Cette idée, mon cher Alexandre, ne me prouve que trop votre maladie; car, sans
cela, VOUS ne vous mettriez pas de pareilles chimères dans la tête; je suppose que vous ne me supposez ni ridicule ni injuste. Croyez que les sentiments d'attachement que je vous porte seront éternels; n'allez pas les juger sur ma correspondance : l'expérience vous a appris que j'ai toujours été paresseux pour vous écrire ot que mon cœur a toujours été chaud pour vous aimer. >
Ces courts extraits de la correspondance du maréchal prouveront comment il savait concilier les affections de la famille, qui chez lui occupaient une si grande place, avec le sentiment de l'équité qui fut la règle de sa vie : la citation offrira peut-être une saveur et une opportunité toutes particulières à l'heure où nous avons le bonheur de vivre.
Le livre de madame deBlocqueville se termine par une notice généalogique sur la famille de son père, puisée aux sources les plus authen-
tiques, sur celte antique race de la Bourgogne dont le nom a souvent varié dans son orthographe, qui s'est appelée tantôt d'Avolt, d'Avot d'Avout, Davout (comme signait le maréchal), et qui, depuis le quatorzième siècle, a fourni à la France un grand nombre de glorieux soldats. Il ne faut pas voir, dans ce pieux soin de la fille du maréchal, une puérile satisfaction aristocratique : le vainqueur d'Auerstaedt et d*Eckmûhl n'avait pas besoin d'ancêtres et pouvait être à lui tout seul le fondateur d'une glorieuse race; mais il n'était pas sans intérêt, pour compléter la réfutation de quelques écrivains fantaisistes qui avaient voulu faire du maréchal Davout un homme sans éducation, de dire celle qu'il avait reçue, de montrer d'où il venait; il pouvait être opportun aussi, sur oc monument élevé à la gloire de son père, d'écrire que, si les familles plébéiennes fournirent, pendant la grande lutte qui commença
à la fin du siècle dernier, cette brillante pléiade à fa tête de laquelle figuraient Hoche, Marceau, Masséna, Ney, Lannes, etc., la noblesse française, fidèle à ses traditions et jalouse de son plus beau privilège, celui de porter les armes pour le service de la Pairie, donna son contingent dans lequel figurent surtout deux noms qui ne le cèdent à aucun : Davout et Desaix, deux émules, deux amis.
Le premier volume de l'important ouvrage de madame de Blocqueville doit être suivi de deuxou trois autres, qui continuerontà montrer le maréchal dans les grandes opérations militaires qu'il a dirigées, dans les postes importants qu'il a occupés, mais toujours en se préoccupant plus du côté intime de Yhomme que de celui du héros; nous faisons des vœux pour que celte publication se poursuive rapidement et pour que Fauteur, avec un légitime orgueil, et aux applaudissements des admirateurs de
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rillustre maréchal Davout, puisse bientôt dire: Eivegi monumentum. .
Celte importante publication est aujourd'hui terminée et les trois derniers volumes ont tenu tout ce qu'avait fait espérer le premier.