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L'HISTOIRE D'UNE GRANDE REVUE

Dans le numéro du 1*' juin de la Revue des deux-Mondes^ un de ses rédacteurs les plus aulorisés, M. Ch. de Mazade, a publié sur son ancien directeur, François Buloz, une intéressante étude et a raconté en même temps les phases diverses par lesquelles a passé cette importante publication avant d'atfeindre le degré de prospérité où elle est aujourd'hui arrivée. Je n'oserais pas répondre que le portrait n'est pas un peu flatté; mais, en somme, il

est ressemblant et Ton peut passer à Tami d'avoir un peu embelli le modèle. Quant à l'histoire de la Revue, elle est parfaitement exacte, et ce n'est pas au Figaro que l'on a le droit de douter qu'une forte volonté, une intelligente et persistante activité puissent jouer un grand rôle dans la fortune d'un journal.

Je voudrais, toutefois, compléter cette histoire en racontant un épisode qui n'est pas sans intérêt et que M. de Mazade a certainement ignoré.

Au commencement de 1841,1e ministère du 29 octobre se préoccupait beaucoup de l'appui que continuait à donner au chef du cabinet précédent la Revue des Deux-Mondes ; après d'infructueux essais pour désarmer une hostilité dont il était vivement contrarié, M. Guizot avait bien eu la pensée de faire acquérir par quelques-uns de ses amis le recueil dont la prospérité n'était pas alors en proportion de

son importance. Mais il fallait trouver quatre cent mille francs; on fit des ouvertures à M. Duchâtel, qui était déjà plusieurs fois millionnaire ; mais le ministre de l'inlérieur, financier habile et prudent , aimait les placements sûrs; il fit la sourde oreille et la tentative échoua.

La propriété de la Revue des Deux-Mondes était alors entre les mains de M. Buloz pour un quart, et les trois autres quarts appartenaient aux frères Bonnaire, qui étaient trois ' et non pas deux, comme le croit M, de Mazade : Florestan, Félix et Henri, fils du baron Bonnaire, un des préfets distingués du premier Empire.

Florestan, grâce à un riche mariage, était alors millionnaire et à la tête d'une importante étude de notaire qu'il négligeait un peu pour s'occuper d'affaires plus agréables, mais moins sûres; il commanditait les frères Coignard au

Vaudeville, et, par rentremise d'Alexandre Bixio, son ami, il avait acquis, pour lui et ses deux frères, la plus grande partie de la Revue des Deux-Mondes^ dont Bixio était le vrai fondateur; il aimait à recevoir dans ses salons du boulevard Saint-Denis l'état-major de l'important recueil, et il faisait agir ce puissant levier en vue d'une candidature à la députation, à laquelle il arriva bientôt.

Félix se contentait de la modeste position de gérant de la Revue de Paris, qui avait été annexée à sa sœur aînée. Henri, le plus jeune des trois frères, était inspecteur des finances! Il aimait beaucoup le plaisir, n'avait pas beaucoup d'argent, et c'était lui qui était le plus pressé de vendre la Revue ^ qui, disait-il, ne lui rapportait ni profits ni honneurs. Ce fut donc à lui qu'on s'adressa et sous ses auspices que fut entamée la négociation suivante.

Depuis trois ans que les jeux publics étaient

supprimés, plusieurs tentatives avaient été faites pour les rétablir dans des proportions plus restreintes et dans des conditions de nature à faire disparaître les abus et à augmenter les garanties. On avait fait agir de hautes influences et notamment deux des plus importants fonctionnaires du temps, que leur crédit et leur situation notoirement obérée désignait aux compétiteurs, avaient fait d'activés démarches qui toutes avaient échoué.

Un de ceux qui aspiraient le plus ardemment à obtenir un privilège était un homme bien connu des joueurs d'alors, M. Ardouin, dit le Bancaly chez lequel se réunissaient, toutes les nuits, des jeunes gens appartenant au meilleur monde et dont un des plus étrillés fut le prince de Capoue; incomplètement satisfait des très jolis bénéfices que lui procurait sa petite industrie, sur laquelle M. Delessert, le préfet de police d'alors, malgré son austérité.

dit UN CHAPITRE IGNORÉ

fermait les yeux, el sachant bien les risques qu'il courait, M. Ardouin désirait vivement régulariser cette situation. Voici donc la combinaison qu'Henri Bonnaire fut chargé par lui de proposer à M. Guizot :

Il serait autorisé à donner des soirées dans un bel appartement de la place Vendôme, où l'on ne serait admis que sur lettres d'invitation et dont une vraie marquise du faubourg Saint- Germain et un vrai général de l'Empire feraient les honneurs; il y aurait eu un commissaire de surveillance nommé par le gouvernement; enfin, on n'aurait joué, comme jeu de hasard, que le trente et quarante. En échange de ce privilège, M. Ardouin donnait quatre cent mille francs pour Tacquisition de la Revue el, confidentiellement j tenait en réserve cent mille l'rancs pour les commissions qui auraient pu être nécessaires.

M. Guizot accueillit très gracieusement le

négociateur et lui dit que, pour son compte, il ne ferait pas d'objection, mais que la presse était là, et qu'il serait bien difficile d'échapper à sa censure. « Au surplus, ajouta-t-il, causez de cela avec Génie. .. » C'était, en effet, à M. Génie, son chef de cabinet, que Téminent président du conseil avait l'habitude de confier les affaires de cette nature, et l'on pouvait être sûr — dans les conditions surtout où celle-là se présentait, — de trouver auprès de lui un accueil favorable.

Malgré sa dextérité et sa bonne volonté, le chef de cabinet échoua; il fallut porter l'affaire au conseil des ministres, consulter M. Delessert, qui se montra intraitable, et, malgré le très vif désir que l'on avait d'acquérir à si bon marché la Revue des Deux-Mondes, on fut obligé d'y renoncer.

Ce ne fut donc que cinq ans après qu'une nouvelle combinaison, celle-là plus régulière,

34i UN CHAPITRE IGNORÉ

fut menée à bonne fin. Les frères Bonnaire étaient plus désireux que jamais de vendre leur part de la Revue, et, cette fois, c'était à l'unanimité ; car Henri avait été obligé de donner sa démission d'inspecteur des finances — en raison de l'état des siennes — et de quitter la France; Florestan lui-même, bien qu'alors député du Cher et toujours dans une situation brillante en apparence, devait ressentir les premiers symptômes de ce qui devenait pour lui, un an plus tard, une véritable catastrophe financière. Leur part fut donc achetée en 1846, comme le raconte M. de Mazade, par un groupe d'hommes politiques , la plupart amis de M. Thiers, et une nouvelle société, dont Buloz était le directeur, fut constituée.

On peut lire dans l'intéressant travail de M. de Mazade ce que devint cette opération et la grande prospérité qui succéda à quinze années de rudes épreuves, malgré les appré-

hensions que causaient à ses associés les fonctions de directeur du Théâtre-Français qui avaient été confiés, en 1838, à M. Buloz, par le ministère Mole, en récompense, il faut bien le dire, des services politiques qu'il rendait. « Il se faisait illusion à lui-même, dit M. de Mazade, sur les inconvénients de ce double gouvernement, qui divisait ses forces, qui aurait fini peut-être par égarer son activité. Que serait-il arrivé? La révolution du 24 février 1848 se chargeait de trancher la question par une brutale destitution, et les maîtres du jour, en frappant le directeur du Théâtre-Français, ne savaient pas à quel point ils servaient ce jourlà Buloz lui-même aussi bien que la Revue, en rendant l'homme tout entier à l'œuvre pour laquelle il était fait et dont il allait avoir désormais à s'occuper sans partage. »

Ajoutons que le triomphateur du jour, M. Ledru-Roliin, faisait à Buloz l'honneur de

lui donner pour compagnon de disgrâce Fun de ses plus illustres collaborateurs, Alfred de Musset, auquel il enlevait sa modeste place de bibliothécaire du ministère de l'intérieur.

Pour compléter ce récit d'un épisode déjà bien loin de nous, pendant que Buloz était en train de devenir millionnaire, disons ce que devenaient ses anciens copropriétaires de la Revice j les frères Bonnaire.

Florestan, après sa catastrophe financière, obtenait, vers la fin de 1848, grâce à la protection de son ami Bixio, qui, il faut le dire, n'oubliait pas les services rendus, la modeste place de chancelier du consulat de France à Nice, où il se trouvait, par une singulière fantaisie de la fortune, sous les ordres de Léon Pillet, l'ancien directeur de l'Opéra, qu'il invitait à ses fêtes, au moment de leur splendeur commune. Cette humble place fut supprimée en

1860, par suite de l'annexion de Nice à la France, et l'on donna en échange à Florestan la place plus lucrative d'entreposeur des tabacs à Nice. C'est cette place qu'un autre triomphateur sollicitait en 1871 pour un frère et ami, comme nous l'a raconté Alphonse Karr dans ses spirituelles causeries. Aujourd'hui (juin 4877), Florestan est à la retraite, et, en vrai philosophe, toujours de bonne humeur, sans trop regretter ses grandeurs passées, il achève une existence déjà longue et un peu agitée dans ce beau pays de Nice, auquel son nom de Florestan semblait le prédestiner; car un autre Florestan, le souverain d'un État voisin, y florissait, il y a une trentaine d'années.

FéUx, après avoir été pendant longtemps, comme gérant des deux Revues, en relations avec l'élite de la littérature contemporaine, est mort obscurément, il y a une vingtaine d'années, occupant, dans je ne sais plus quelle adminis-

tration, un modeste emploi que Bixio lui avait fait obtenir.

Enfin Henri, après avoir fait un plongeon de quinze ans et parcouru une odyssée qu'il serait difficile de raconter, a reparu, il y a une quinzaine d'années, à Psivis y millionnaire k son tour, grâce à la concession du CanaUCavour, due... toujours à Bixio. Mais cette résurrection a été de courte durée et il est mort reruiné en 1873.

Quant à Ardouin, le célèbre fiança/, inconnu de la génération qui pratique aujourd'hui les exercices où il avait si bien réussi, il est mon il y a une quinzaine d'années, laissant une fortune de quatre à cinq millions, dont le plus beau joyau est l'hôtel de la rue Royale — depuis sa fondation, occupé par le cercle élégant vulgairement connu sous le nom de Moutards-Chib, où l'on entend quelquefois encore, paraît-il, les échos traditionnels du Rien ne

va plus! entre minuit et cinq heures du matin.

Conclusion, si vous le voulez : la vertu trouve lot ou tard sa récompense.

bu JOURNAL DES DÉBATS

Bien que, sous ce titre, le Figaro ait publié, il y a peu de temps, une intéressante étude, comme elle offre quelques lacunes et que, du reste, le sujet est inépuisable, il ne sera pas hors de propos de la compléter aujourd'hui par quelques détails qui ne seront pas sans intérêt.

C'est surtout en racontant ses origines, en faisant péremptoirement justice de cette légende sur laquelle le Journal des Débats a vécu pendant près d'un demi-siecle, la pré-

352 LKS MÉTAMORPHOSES

tendue spoliation dont il aurait été victime de la part du premier Empire, c'est en citant à ce sujet des documents irréfragables, queTarlicle du Figaro a bien mérité de l'histoire contemporaine; toutefois dans cette étude rétrospective, il y a un oubli qu'il est bon de réparer : c'est une perle qui ne doit pas manquer à ce riche écrin.

Au commencement de son ministère, M. de Martignac, qui tenait à reconquérir l'appui des Débats, que M. de Villèle avait perdu à la suite de sa rupture avec Chateaubriand, et qui savait le prix qu'il fallait y mettre, fit venir M. Bertin aîné et, sans ambages, lui dit : « Il est bien entendu que la subvention sera renouvelée. — Sans doute, répliqua M. Bertin, mais V arriéré? — Va pour l'arriéré ! » répondit en souriant et sans trop se faire prier, Taimable ministre.

Cette anecdote a été publiée pour la pre-

mière fois par M. de Guernon-Ranville, qui la tenait de Charles X, mais elle était connue depuis longtemps, et le vénérable Michaud, de la Quotidienne^ qui la savait sans doute par la même source, aimait à la raconter.

Mais c'est surtout pour les métamorphoses qui ont suivi la mort d'Armand Bertin, que l'article du Figaro a besoin d'être complété.

C'était une physionomie curieuse, dans la presse parisienne, que celle d'Armand Bertin. Esprit sagace, lettré, sans entraînements et sans trop de scrupules, il avait succédé à son père sans dommages pour la maison, dans le gouvernement d'un journal avec lequel, depuis son origine, tous les gouvernements avaient compté, et qui restait une puissance.

Armand Bertin ne pouvait pas dire, comme l'illustre Berryer, dans un mouvement de modestie très exagérée, si elle était sincère : « Je ne sais ni lire ni écrire ; » il lisait au moins aussi

bien que M. Legouvé ; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'a pas écrit cent lignes dans le journal qu'il a si longtemps dirigé, et je ne saurais oublier le dépit peu dissimulé avec lequel, dînant au café de Paris en compagnie de Véron et de quelques autres habitués, il apprit que la Chambre venait de voter la loi Tinguy et Laboulie^ au sujet des signatures, loi aujourd'hui un peu tombée en désuétude.

Véron en prit bravement son parti et se mit à faire et à signer des articles dans son journal le Constitutionnel; mais la feuille de la rue des Prêtres fut, comme par le passé, sevrée de la prose de son directeur.

Et, cependant, il est juste de le dire, ce n'était point une sinécure que la direction des . Débats dans les mains d'Armand Bertin. Bien que la politique y fût encore alors traitée par les anciens, par des hommes qui s'appelaient Sacy, Saint-Marc-Girardin, etc., etc., il n'était

jamais étranger à Tinspiration, et il ne signait jamais son journal sans l'avoir lu depuis la première ligne jusqu'à la dernière. Les piquants détails donnés par l'article du Figaro sur l'attitude d'Armand Berlin à l'époque du coup d'État sont très exacts ; le directeur des Débats n'était point un Spartiate, il comprit la situation et se résigna d'assez bonne grâce... en apparence, sauf à se dédommager dans quelques salons par la petite guerre d'épigrammes, qui n'osait pas encore se produire ^ dans le journal.

Mais ce n'est pas immédiatement après le coup d'État, comme semble le croire l'auteur de l'article que je viens de citer, que mourut Armand Bertin; ce n'est qu'en 1854 qu'il fut enlevé en quelques heures, et, pendant près de trois ans, il avait, en pilote expérimenté et prudent, dirigé sa barque au milieu des récifs dont il n'ignorait pas les dangers.

Celte mort subite jeta un grand désarroi dans la rédaction des Débats, et, pour que le nom de Bertin, qui en était depuis plus d'un demi-siècle la personnification, continuât à figurer au bas du journal, il fut décidé à l'unanimité que l'on ferait une démarche auprès d'Edouard Berlin pour l'engager à accepter la succession politique de son frère.

Edouard Berlin, peintre laborieux, esprit calme et bienveillant, étranger à la politique et au fond rallié à l'Empire, lenant avec raison aux douceurs d'un intérieur charmant, se fit beaucoup prier pour accepter la lourde tache qui lui était offerte; cependant, il se résigna.

Mais ce dut être une source de rudes épreuves pour cet excellent homme, que ce gouvernement remis ainsi subitement, et malgré lui, entre ses mains inexpérimentées; tache d'autant plus lourde que bientôt les anciens se retirèrent. M. de Sacy accepta, sans

trop se faire prier, un fauteuil au Sénat, M. Saint-Marc-Girardin, auquel on n'en offrit • point, se dédommagea des déceptions de la politique, en reprenant ses travaux littéraires; la place fut livrée aux jeunes.

Ce fut alors que régna surtout cet esprit charmant qui allait chercher ses inspirations à la place Saint-Georges et excellait dans Tallusion transparente et Tépigramme voilée; triste existence au demeurant, dont on ne prévoyait alors ni l'élévation subite ni la fin lamentable et encore inexpliquée.

Dans cette période orageuse, Edouard Berlin, pour calmer les indisciplinés, recevait quelquefois un coup d'épaule de son cousin le général Bertinde Vaux, avec lequel il fallait compter. En effet, le général, fils unique de M. Bertin de Vaux, fondateur, avec son frère, du journal des DébatSy avait une part considérable dans la propriété ; il avait accepté un

commandement du gouvernement impérial, et, lorsque la mesure lui semblait trop dépassée, il demandait impérieusement que l'on mît une sourdine.

Ce fut au commencement de cette période et peu de temps après la mort d'Armand Bertin que se produisit un double événement qui n'eut alors que le caractère d'un fait privé, mais qui devait, plus tard, prendre de plus }»randes proportions.

Armand Bertin avait laissé deux filles, charmantes personnes, en âge d'être mariées, et dont la fortune consistait uniquement dans la part de propriété des Débats que leur avait laissée leur père, veuf depuis quelques années. Epicurien et aimant à bien vivre, Armand ne possédait en dehors de cette part de propriété que deux choses : une bibliothèque et une cave, qui n'étaient pas les moins bien fournies de Paris. En somme, cette situation représentait

pour chacune des jeunes filles une trentaine de mille livres de rentes et ce n'étaient pas de mauvais partis.

L'aînée épousa M. Bapst, dont la seule notoriété était alors d'être un des premiers bijoutiers de Paris, non pas un bijoutier en faux, comme certain député de la Seine que je pourrais nommer, mais uji bijoutier en vrai^ et en position de fournir un collier à la reine la plus exigeante.

Il faut bien dire que, dans le monde auquel appartenaient lesBertin, dans cette aristocratie bourgeoise, plus exclusive peut-être que Taristocralie ancienne, cette union fut regardée comme une mésalliance, et nous nous rappelons les hauts cris que jeta à ce sujet une jolie femme du corps diplomatique dont Armand Bertin avait été le familier et dont M. Bapst était le fournisseur.

Peu de temps après, la seconde fille d'Ar-

mand Berlin épousa M. Léon Say. Là, il n'y eut rien à dire; M. Léon Say, en possession d'une belle fortune, portait un nom auquel son aïeul, l'économiste, avait fait une honorable notoriété; il promenait lui-même de marcher sur ses traces ; iln'y eut doncpas de réclamation. Pendant plusieurs années, les deux jeunes gens eurent aux Débals une attitude fort modeste, et on se serait bien gardé alors de dire comme aujourd'hui, la feuille de M. Baf si; mais, après la chute de l'Empire, lorsque ceux qui, quinze ans auparavant, étaient les j^itwes, lurent remplacés par une nouvelle génération moins autorisée, et qu'il ne resta plus guère de l'ancien personnel politique que l'homme d'esprit qui y tenait alors l'emploi des ténors légers et dont la voix un peu fatiguée a eu le tort de s'enfler outre mesure dans ces derniers temps, — à celte époque que nous pourrions sans irrévérence appeler l'époque de la déca-

dence d'un grand journal, les deux gendres d'Armand Berlin, par suite des vides qui s'étaient faits autour d'eux, prirent une position prépondérante dans la propriété et par suite dans la direction des Débats.

Ce n'est donc pas sans motif, quoique la chose semble un peu bizarre au premier aspect, que, dans l'intéressante revue du New-York Herald publiée dernièrement par le Figaro^ on a pu lire le dialogue du correspondant américain et de M. Bapst au sujet de la situation.

Quelques personnes naïves ont pu s'étonner de l'importance que le journaliste d'outre-mer attachait à connaître l'opinion de monsieur Bapst sur la politique du Maréchal et les résultats des élections. Mais, par le temps de surprises où nous vivons, il ne faut s'étonner de rien, et il est probable que nous en verrons bien d'autres.

Ht

Si la mort a ses rigueurs à nulle autre pareilles, elle a cela de bon qu'elle fait revivre pendant quelque temps des gens auxquels on Qe pensait plus guère. C'est ce qui est arrivé pour M. Crétineau-Joly. Profitons des délais qui sont bien près d'expirer, pour raconter . quelques détails qui n'ont pas figuré dans les souvenirs rétrospectifs publiés à l'occasion de la mort de cet écrivain.

Parmi les ouvrages assez nombreux dont il fut l'auteur, personne n'a parlé de Y Histoire

des traités de 1815, ouvrage qui fut publié sous son nom, qui renferme des détails assez curieux, et pour lequel il eut un collaborateur qui fut, dans son temps, un homme politique d'une certaine importance, le baron Dudon, mort il y a une quinzaine d'années.

L'histoire des relations de Crétineau-Joly avec le baron Dudon est assez curieuse. Possesseur d'une grande fortune, très au courant des détails les plus intimes de l'histoire contemporaine, Tancien ministre d'État de la Restauration était très laborieux et aurait aimé à publier le fruit de ses travaux ; mais, en butle pendant longtemps aux attaques des journaux petits et grands, il n'aimait pas livrer son nom à la publicité et avait été heureux de trouver dans Crélineau-Joly un collaborateur intelligent, attaché aux mêmes opinions queluiet qui ,en publiant leurs travaux communs sous son nom, lui épargnait les ennuis qu'il redoutait.

Cette collaboration amena entre l'homme politique et l'écrivain une grande intimité, qui se traduisit un jour d'une singulière façon.

Le célèbre financier- Aguado était mort, et ses héritiers ne voulurent pas lui succéder dans l'opération qu'il avait acceptée de faire le cautionnement de l'Opéra. Nestor Roqueplan, qui en avait alors la direction, pressé de se mettre en règle, s'adressa, comme intermédiaire, au baron L..., qui élait habitué de l'Opéra, occupait une place assez importante dans le high life parisien, mais n'était guère en mesure de résoudre personnellement le problème. Le baron L..., qui était, ou du moins se croyait l'ami du baron Dudon, alla lui proposer l'affaire, et lui en exposa tous les détails nécessaires, les avantages, les agréments et la parfaite sûreté au point de vue financier.

Après avoir bien écouté son ami, le baron Dudon se borna à lui répondre qu'il n'aimait

pas ce genre de placements, el réconduisit poliment.

A peine le négociateur avait-il tourné les talons, que le baron Dùdon envoyait chercher eu toute hâte Crétineau-Joly, et, aussitôt que celui-ci fut arrivé, il lui dit : « Voici ce c[ue l'on vient de me proposer; l'affaire me convient, et je veux vous faire profiter des avantages que l'intermédiaire a le droit de stipuler pour son compte. Allez trouver M. Nestor Roqueplan, dites-lui que vous avez son affaire et faites vos conditions. >

Crétineau-Joly n'en demanda pas davantage.

Il fut bientôt auprès de Nestor et l'affaire fui promptement conclue. Parmi les avantages qui lui furent attribués, à lui personnellement, figuraient deux stalles d'orchestre pour toutes les représentations, places qu il n'occupa jamais, bien entendu, mais dontil tira bon parti.

Pour lui, c'était habituellement dans les cou-

lisses qu'il assistait à toutes les représentations pendant la durée de l'exploitation de Roqueplan, et il était assez piquant de voir ce saint homme se promener au milieu des maillots sous prétexte d'inspecter le matériel.

Quant au baron Dudon, il ne voulut pas causer à la famille Aguado le déplaisir de lui enle ver sa belle avant-scène des premières qui était le privilège du bailleur de fonds du cautionnement ; il se contenta de la petite loge de rez-de-chaussée sur la scène, qui fut plus tard louée jusqu'à sa mort au docteur Yéron. Lorsque la Liste civile, mettant fin à la gestion malheureuse de Roqueplan, reprit la direction de rOpéra, la loge du baron lui fut supprimée; de là un procès assez curieux, qui donna lieu à un brillant tournoi de parole entre MM. Du faure et Chaix-d'Est-Ange, et fut en définitive perdu par le baron.

Cette opéralion n'avait fait que resserrer les

liens qui existaient entre le baron etCrélineau- Joly ; celui-ci en avait été un peu grisé, et avait laissé plusieurs fois et assez indiscrètement percer l'espérance de recueillir une part importante de la succession du baron. Quelques années plus tard et au delà de quatre-vingts ans, le baron mourut, laissant une succession de cinq millions, et faisant à Crétineau Tinsigne honneur de le nommer son exécuteur testamentaire... Mais, amère déception! son lot se borna à la bibliothèque du baron, qu'il vendit une quinzaine de mille francs. — Sic transit gloria mundi.

J'écrivais ces souvenirs sur Grétineau-Jolj quelques jours après sa mort; en leur donnant place aujourd'hui dans ce volume, je crois devoir revenir avec un peu plus d'étendue sur la personnalité assez curieuse de son protecteur, le baron Dudon.

Une des inspirations les plus malheureuses du roi Louis XVIII, en reprenant possession du trône de ses pères, ce fut de confier des fonctions très importantes à des hommes qui n'y avaient guère d'autre titre que de se présenter comme des victimes de Y Usurpateur.

Que le monarque s'entourât alors, même dans des proportions exagérées, des compagnons fidèles de son exil, de ceux qui avaient volontairement partagé sa mauvaise fortune, il n'y avait là rien que de naturel ; mais qu'un esprit aussi sagace, aussi maître de lui, que Louis XVIII pût faire une part si large à des personnages qui ne pouvaient se recommander à sa faveur que par des griefs plus ou moins fondés contre le pouvoir déchu, à défaut d'un dévouement de moins fraîche date envers le pouvoir nouveau, voilà ce qu'il est bien difficile de comprendre.

Dans cette catégorie, je ne citerai que trois noms merveilleusement propres à justifier rétonnement que j'exprime : le premier est le général Dupont, auquel le nouveau roi confia le portefeuille de la guerre et dont le principal titre à cette haute faveur était la capitulation de Baylen et, si l'on veut, la sévérité qu'elle provoqua de la part de l'empereur; choix d'autant plus malheureux qu'au bout de quelques mois ce portefeuille fut retiré pour cause d'incapacité.

Le second offrait un exemple encore plus inexplicable; c'était un obscur général que le proconsul Rossignol, dans sa mission en Vendée, avait trouvé capitaine et dont il avait fait, en quelques mois, un général de division (novembre 93). En raison de cette origine, ce général, bien qu'il fût presque le plus ancien de son grade, ne put jamais obtenir le commandement d'une division active pendant

toute la durée de l'Empire et fut obscurément relégué dans le commandement de quelques places fortes. Aussi il n'avait obtenu aucun titre, et à la chute de l'Empire, il était simple légionnaire. Cette seconde victime, en récompense d'un dévouement aussi bruyant que récent, reçut l'important commandement de la division de Lyon, et, là, dans ces premières années si troublées du commencement de la Restauration, il s'arrangea de façon à organiser une conspiration qui fut un des épisodes les plus curieux de ce temps-là, et qui motiva la haute mission que le gouvernement confia au maréchal Marmont,et à la suite de laquelle il apprécia avec une légitime sévérité la conduite du général nouvellement converti. Le personnage dont il s'agit est le général Canuel.

Enfin la troisième victime, celle dont le nom a provoqué cette digression et dont je

veux parler avec plus de détail, fut le baron Dudon.

Sans descendre de l'un des héros du Tasse, comme il en affichait quelquefois la prétention, M. Dudon appartenait à une très bonne famille parlementaire de Bordeaux; au moment de la Révolution, son père était procureur général au parlement de cette ville et fut Tune des victimes de la Terreur. A la création du Conseil d'État de l'Empire, le jeune Dudon, qui avait fait de très bonnes études de droit, fut nommé auditeur et peu de temps après, tout en conservant ce titre, substitut du procureur impérial près le tribunal de la Seine; il quitta ce poste au bout de peu de temps, pour occuper, grâce à la protection de Cambacérès, celui de secrétaire général du Conseil du sceau des litres, dont l'archichancelier était le président.

Dans cette position, très grassement rétri

buée, le jeune auditeur contribua pour sa part à la conslitution de Ja noblesse impériale et il ne s'oublia pas, car il se fit donner le titre de baron. Après avoir occupé ce poste pendant deux ou trois ans, il fut nommé maître des requêtes et ensuite envoyé en Espagne comme intendant général de Tarmée du Nord, que commandait alors le maréchal Bessières. Le général Dorsenne, qui remplaça le maréchal dans ce commandement, eut avec le baron Dudon une mésintelligence assez vive au sujet de leurs attributions respectives, et celuici, ayant, à ce propos, menacé de donner sa démission, fut vertement tancé dans une lettre que lui écrivit Berthier par Tordre de l'empereur ; mais il était déjà en route pour Paris lorsque la lettre parvint à sa destination, et, à son arrivée, il fut immédiatement envoyé à la prison de Vincennes par le ministre de la guerre, le duc de Feltre. Il n'y resta que peu

de temps, mais il fut en disgrâce jusqu'à la fin de l'Empire et les faveurs dont il avait été comblé par ce gouvernement ne désarmèrent point son ressentiment.

Aussi, à la rentrée des Bourbons, le baron Dudon fut-il des premiers à offrir ses services au nouveau gouvernement, et, comme ces dévouements de fraîche date ne reculent habituellement devant aucune épreuve, ce fut à lui que M. de Talleyrand confia la triste mission d'aller à Blois réclamer les diamants de la couronne à l'impératrice Marie-Louise. M. Dudon remplit cette mission avec toute la rigueur possible; il ne se borna pas à la réclamation des diamants de la couronne, il fit encore main basse sur tout ce qui était la propriété privée de l'ex-impératrice, y compris sa vaisselle et jusqu'au linge et aux habits de Napoléon...

Arrivé à la Chambre des députés, il y prit place parmi les membres les plus violents de

l'extrême droite et ce fut lui qui, lors de la vérification des pouvoirs, contesta, sans succès, la nationalité de Benjamin Constant.

• Mais, sous le ministère du duc de Richelieu, il fut brusquement révoqué de sa position de membre de la commission de liquidation de l'indemnité à payer aux alliés. Les bruits les plus fâcheux au sujet de sa probité furent alors propagés par la haine trop motivée de la presse libérale; bien que je n'aie aucune raison pour être bienveillant à l'égard de M. Dudon, j'ai été assez initié à ses affaires privées pour pouvoir affirmer que c'était là une calomnie et que la fortune de cet homme politique, si vulnérable à tant d'endroits, pouvait très légitimement se justifier sans que sa probité eût rien à en souffrir. Toujours est-il que, pendant toute la durée du gouvernement de la Restauration, M. Dudon fut la tête de Turc, surtout des petits journaux de l'oppo-

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