‹ Indiscretions contemporaines: souvenirs intimesChapitre 13 sur 21 · CRÉTINEAU-JOLY · texte numérisé non relu

CRÉTINEAU-JOLY

sition, qui ne l'appelaient que le cosaque du Don.

A sa dernière élection à la Chambre des députés par le grand collège de Nantes, ces mêmes petits journaux le poursuivaient de plaisanteries comme celles-ci : d M. Dudon a été nommé député à Nantes, le lendemain la Loire était prise. — M. Dudon n'a fait que voler de Nantes à Paris », etc., etc.

Pendant près de trente ans qu'il vécut encore après la chute du gouvernement de la».

Restauration, le baron Dudon resta complètement étranger à la politique; mais sa vert^ vieillesse fut toujours occupée par divers travaux dans lesquels il eut Crétineau-Joly pour collaborateur.

UN

Le succès obtenu ces jours- ci par un chroniqueur en rappelant une anecdote qu'aimait à raconter le président Gilardin, et que la plupart des journaux ont reproduite, nous engage à la compléter.

C'est dans un procès criminel, celui de Poulmann, un affreux coquin qui, après avoir commis des vols nombreux, avait couronné sa carrière en assassinant, dans des circonstances horribles, un pauvre aubergiste du département de l'Yonne, que l'incident se produisit.

Poulmann comparut devant les assises de la Seine, présidées par M. Didelot, conseiller à la cour royale de Paris, et ce fut dans son interrogatoire que ce magistrat prononça la phrase très authentique et restée célèbre du « loup qui doit travailler quand il a faim ».

Mais ce n'«st pas avec emportement, comme le dit le chroniqueur, que le président Didelot prononça la fameuse phrase : c'est de Tair paterne et sentencieux qui lui était familier; M. Didelot était un Joseph Prudhommeen robe rouge. Au reste, la réflexion relative aii loup n*est pas la seule qui jeta quelque gaieté sur ce lugubre procès.

Parmi les nombreux vols que Poulmann avait commis avant de passer à l'assassinat, il y en avait un qui révélait une grande audace : il fut commis au ministère des travaux publics, alors occupé par M. Teste. Pendant une soirée qu'il donnait à l'occasion du mariage de son

fils, Poulmann était en train de dévaliser la chambre à coucher du nouveau marié, lorsqu'il entendit les pas de quelqu'un qui s'approchait; craignant d'être dérangé dans son opération, il s'esquiva par une fenêtre et grimpa sur un toit; il racontait d'une façon très pittoresque cette audacieuse expédition, lorsque le président Didelot l'interrompit et lui dit paternellement : « Mais savez-vous, Poulmann, que vous étiez fort imprudent : vous pouviez vous tuer. >

Un peu après, Poulmann, qui vivait en concubinage avec une femme mariée, raconta que, fuyant Paris avec sa maîtresse, il savait que le mari était sur leurs pas : « Notre tyran nous poursuivait... — Il en avait bien le droite > interrompit le président de sa voix la plus solennelle.

C'est ainsi que ce procès, qui se termina par une condamnation à mort, fut émaillé de ré-

flexions quelque peu drolatiques par le magistrat qui le dirigeait.

Gela n'empêcha pas M. Didelot d'être nommé, quelques années plus tard, au mois d'avril 1844, procureur général à la cour royale de Caen. C'est là que l'attendait une mésaventure qui dépassa de beaucoup les naïvetés du procès Poulmann et eut alors un grand retentissement. Chargé du discours de rentrée, M. Didelot prit pour sujet de ce discours l'éloge de Malesherbes et, le confondant avec Malherbe* le poète, il ne manqua pas de rappeler que c'était la ville de Caen qui avait eu l'honneur de lui donner le jour...

L'erreur fit un tel bruit, que le garde des sceaux d'alors s'empressa de changer M. Didelot de résidence, et l'envoya comme procureur o'énéral à Bourges. C'est à ce propos que le rédacteur de la chronique de la Revue de Paris fit cette maligne réflexion : « C'est sans doute

comme épigramme que M. le garde des sceaux, après la mésaventure de M. Didelot, Ta envoyé s'asseoir à Bourges, dont on connaît les armes (un âne dans un fauteuil). }>

On pourrait peut-être s'étonner qu'après de pareilles... naïvetés, on se soit borné, pour M. Didelot, à un simple changement de résidence, et qu'on ne se soit pas privé de ses services. Mais rétonnement cessera, si on se rappelle que M. Didelot était député et faisait parlie de cette armée de fonctionnaires qui constituait alors le tiers de la Chambre et sur le vote desquels tous les ministres pouvaient compter... à la condition d'entretenir leur fidélité par de l'avancement.

On peut consulter à ce propos un recueil très curieux et devenu rare, la Revue rétrospective y publiée en 1848 par M. Taschereau; on y trouvera, à la page 191, une curieuse lettre du même M. Didelot, qui, fatigué d'être

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depuis deux ans à Bourges, sollicitait vivement le ministre... de la guerre pour obtenir la première présidence de la cour de Nancy, et envoyait à l'appui de sa demande ses états de services, qui occupent deux pages et où figure cette note : « AmM840, — Nommé conseiller à la cour royale de Paris, où il présida presque constamment les assises. >

Par respect pour l'histoire contemporaine, il faut conserver son vrai nom à cette femme récemment enlevée au cadre de réserve de la galanterie parisienne, et qui, à l'époque déjà bien éloignée de sa célébrité, fut beaucoup plus connue sous le nom de guerre diiLion. Ses contemporains ont le devoir de dire aux générations nouvelles, qui pourraient l'ignorer, ce que fut cette Aspasie au petit pied qui, pendant longtemps, occupa non seulement dans le demimonde, mais encore dans les coulisses de la politi tique, une place assez importante pour

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que plusieurs grands personnages n'aient pas dédaigné de compter avec elle.

Ce fut dans les dernières années de la Restauration qu'Esther Guimont débuta dans le monde de la galanterie ; mais, au lieu derechercher les vieux protecteurs ou les fils de famille qui, sous le nom de gandins y font aujourd'hui le bonheur de ces dames, ce fut dans une autre sphère que la portèrent ses goûts, son esprit fm et délié, et, disons tout de suite, sa voca* lion. Elle devint Vamie d'un groupe de jeunes hommes occupant déjà une position importante dans le monde du journalisme, tels que Véron, Malitourne, Roqueplan, Romieu et, le seul survivant de cette aimable pléiade, M. Emile de Girardin.

Mais le préféré, le véritable amant de cœur, celui avec lequel elle ne se brouilla jamais, ce fut Nestor Roqueplan. Lorsque, vers 1850, dans le cénacle Véron, on parlait du LioUy dcr

KSTHER GUIMONT. 385

venu vieux, on disait toujours à Nestor : « Tu sais que c'est toi qui hérites. » Et Nestor, avec ce tic du coude et de l'œil qui ne l'abandonnait jamais, souriait agréablement.

Ce tendre attachement du Lion pour Nestor se manifesta, un jour, dans les premières années du règne de Louis-Philippe, par un incident qui fit beaucoup de bruit. Roqueplan, qui avait été, avec Bohain et Latouche, un des fondateurs du premier Figaro^ avait quitté l'opposition pour soutenir la politique du gouvernement, et, de cette plume acérée qu'il maniait si bien, il faisait une guerre à mort à ce qui s'appelait alors les bousingots. Pendant un entr'acte d'une représentation à l'Opéra, où il faisait partie de la loge infernale ^ en attendant qu'il en devînt directeur, et se promenant dans un couloir avec Esther Guimont au bras, il fut abordé par un personnage alors fort connu dans le monde de l'opposition, et qu'on appe-

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lait le colonel Gallois, comme on dit aujourd'hui le colonel Langlois... Gallois, en Tapostrophant du nom de renégat, arracha de sa boutonnière le ruban de la Légion d'honneur qu*il avait récemment reçu. Gallois s'adressait mal; RoqueplaUj dans sa petite taille, était très vigoureux; d*un revers de main, il jeta le colonel par terre, et, avec le petit jonc qu'il avait habituellement à la main, il lui administra une volée à laquelle Tencourageait le Lion en criant : « Tue-le! tue-le! » — Dumas n'a pas inventé la formule.

La foule, allirée par le bruit, interrompit la correclion qui, le lendemain, fut complétée par un joli coup d'épée à la suite duquel le colonel boita pour le reste de ses jours.

Avec Roqueplan, le plus intime des amis du Lion fut M. Emile de Girardin, et l'ondoyant et brillant doyen de la presse parisienne ne nous en voudra pas de commettre cette indis-

ESTHER 6UIM0NT. 387

crétion, si nous ajoutons que cette passion, comme la plupart de celles qu'il a inspirées, fut, dit-on, purement platonique.

Cette tendre amitié était dans toute sa ferveur en 1843, à une époque où l'inconstance du puissant publiciste préoccupait beaucoup le chef illustre du cabinet, qui, malgré son austérité, ne dédaigna pas d'entamer avec la célèbre demi-mondaine une négociation assez... délicate, dont la trace se trouve dans une curieuse lettre qu'une main pieuse a conservée à la postérité.

Cette lettre était ainsi conçue :

A M. le ministre des affaires étrangères.

Dimanche, 19 novembre 1843.

Monsieur,

Le désir de vous servir remporte sur la crainte d'être indiscrète en vous écrivant. Ma reconnaissance commence. — Voilà ce qui c'est passé enire M. X... et moi.

Il me reste à vous apprendre que, quoique très difficile, le succès de la négociation que vous m'aviez confiée a été complet. 11 serait toutefois opportun que votre entrevue avec le publiciste soit pleine de prévenances, enfin, de cette grâce qui s'allie si bien chez vous à la gravité de votre esprit.

Je ne me permettrais point, monsieur, de vous donner ces renseignements, s'ils ne m'avaient pas si bien réussi auprès de la conquête que nous allons partager.

Auquel des deux, du grand ministre et du petit journaliste, devrai -je demander le service suivant?

11 s'agit de mon protégé M. le baron de Vidil, la goutte d'eau qui a fait déborder le vase et le prétexte de nos hostilités. Je sollicite pour lui l'intérim de M. Foy à Athènes, ou toute autre position équivalente en Europe.

La hardiesse de cette pétition et même de cette lettre vous prouve, monsieur, que je veux beaucoup vous servir, puisque je ne crains pas de tout vous devoir.

Votre très fidèle et très obéissante servante,

Quelle fut la suite de cette demande? Je ne m'en souviens plus. Ce que je sais bien, c'est que le succès de l'ambassade auprès du publiciste ne fut pas de longue durée.

Sous l'Empire, notre héroïne, sans renoncer complètement à Satan et à ses œuvres, se désintéressa d'un rôle actif dans la politique ; elle ne voulut pas troubler son existence en s'associant d'une façon trop intime aux orages qui, dans les premiers temps, agitèrent* celle du publiciste ; mais, lorsque tout fut calmé, après avoir accordé une larme à la mort de Roqueplan, qui n'hérita pas, — avec Vaurea mediocriias qu'elle avait habilement su conquérir, dans son petit buen retiro de la rue de Chateaubriand, elle eut un salon et une table bien servie, à laquelle venaient régulièrement s'asseoir, présentés par le publiciste, les convives' habituels d'une autre étoile que nous ne nommerons pas à cause de la position qu'elle occupe aujourd'hui, etparmi lesquels on comptaitle prince Napoléon, Sainte-Beuve, etc.

C'est cette retraite où s'est éteinte, après une carrière bien remplie, l'hétaïre de 1830,

que j'ai eu la curiosité de visiter hier (novembre i 879). La description n'en sera pas longue ; tout y était bien en rapport avec ce que je savais et ce que je supposais de la maîtresse de ces lieux, qui fut toujours une femme positive et rangée et qui, il faut bien le dire, ne jongla jamais avec les millions, comme beaucoup de celles qui lui ont succédé. Vieux mobilier, confortable, mais bien usé; chambre à coucher en satin noir y habile précaution chez une septuagénaire un peu défraîchie; salle à manger commode, et surtout largement pourvue d'une belle argenterie d'Odiot et d'Aucoc, ce qui prouve que l'amphitryon songeait au solide.

Mais ce qui est pauvre, ce sont les objets d'art et la bibliothèque; car Esther avait une bibliothèque, mais bien maigre, sans aucun luxe d'éditions ni de reliures, et dans laquelle on est assez étonné de trouver les Classiques latins de Panckoucke, — est-ce une occasion

OU une prétention? — à côté des Questions de mon temps d'Emile de Girardin, et des Nouvelles à la main de Roqueplan, dont la présence s'y explique mieux.

Quant aux tableaux, c'est vraiment misérable, et il faut en conclure qu'Esther n'avait pas eu beaucoup de relations dans le monde des arts ; à part quelques petites productions de Camille Roqueplan, qui doivent remonter à la lune de miel de la liaison avec le frère, on ne voit que de mauvaises toiles avec cette mention « Attribué à... École de... de... >,etc.

Quoi qu'il en soit, les amateurs qui voudront avoir un souvenir d'Eslher Guimont, dite le Lion y pourront se le payer mercredi à l'hôtel Drouot.

LE

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