‹ Indiscretions contemporaines: souvenirs intimesChapitre 2 sur 21 · SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

SAINTE-BEUVE

LA SALLE A MANGEll

De son vivant, et pendant les premiers temps qui ont suivi sa mort, le docteur Véron a largement défrayé la curiosité et quelquefois la malignité publique, et si le fameux mur de la vie privée a été une fiction, c'est bien pour ce joyeux compagnon, qui, du reste, ne songeait guère à s'en plaindre et aimait beaucoup mieux que l'on dît de lui un peu de mal que si l'on n'en avait rien dit du tout.

Je ne voudrais pas aujourd'hui revenir sur des détails un peu épuisés; mais, en songeant à une fantaisie que le docteur Véron avait souvent manifestée et à laquelle il n'a jamais donné suite, la publication des Mémoires de sa salle à manger, j'ai pensé qu'il pourrait ne pas être sans intérêt de rappeler quelques souvenirs de cette époque déjà loin de nous, de ce cénacle qui dura quatre ans, et à propos duquel on ne trouvera pas mauvais qu'un de ses anciens membres commette quelques indiscrétions aujourd'hui sans inconvénient.

Ce qui a été écrit de plus exact sur le docteur Véron, depuis sa mort, est sans contredit la notice publiée dans le Paris-Magazine par M. Albéric Second; ce n'est point une de ces fantaisies comme on en a lu beaucoup, écrites par des gens qui ont écouté aux portes, qui ont ramassé au hasard et sans contrôle des anas plus ou moins piquants; c'est une étude

prise sur le vif, faite par un homme qui a bien observé et bien compris son modèle et où beaucoup de bienveillance n'exclut pas la vérité; M. Albéric Second nous a promis une étude sur la Loge du docteur Véron^ et nous espérons bien qu'il n'oubliera pas sa promesse; je lui aurais volontiers passé parole pour ce qui concerne la salle à manger; mais elle était à peu près close lorsqu'il fit la connaissance du docteur; il n'en a pas connu les splendeurs, et c'est uniquement pour cela que je me permets d'offrir mon humble concours à l'ancien rédacteur du Figaro.

On s'est beaucoup étonné de ne voir, dans la vente après décès du docteur Véron, que quatre-vingts bouteilles de vins fins, maigre pitance pour un homme qu'on appelait le moderne Trimalcion. Mais, comme je viens de le dire, depuis près de quinze ans,

les agapes quotidiennes avaient cessé et la

salle à manger ne s'ouvrait que fort rarement.

Depuis cette fortune si rapidement faite à rOpéra et dans laquelle, s'il y eut du bonheur, il y eut aussi du bien jouer, le docteur Véron, dont une heureuse spéculation pharmaceutique, sur laquelle je reviendrai/ augmentait les revenus, aimait.à rece^^oir, autour ^'ui^e table splendidement servi^, j^'ajnijables ^t. gaisj convives, des.jaçtistçs^ des,^Qn§.dj^Jettre^^ dea gens du monde, gui payaieUjt. leujç écot en bonne humeur et n'épargnaient pas plus leur esprit que Tamphitryon n'épargnait sa cave.

Charmant luxe, d'autant plus enviable que, même avec de la fortune, il n'est pas à la portée de tout le monde.

Ce fut à la suite d'un de ces dîners devenus célèbres, dans son appartement de la rue Taitbout, qu'eut lieu, il y a plus de vingt ans, le fameux coup de lansquenet de 96 000 francs entre Adolphe Thibaudeau, l'une des existences

les plus agitées, l'un des esprits les plus distingués de son temps, mort complètement ruiné api^ès avoir fait trois ou quatre fortunes, et le comte W..., l'un des hauts dignitaires du second Empire. Quatre-vingt-seize mille francs sur une carte! c'était beaucoup dans ce temps-là... Mais ce chiffre a été bien dépassé depuis.

Vers la fin de 184f8, lorsque le calme commençait à renaître, le docteur Véron, confortablement installé dans ce charmant appartement de la rue de Rivoli où il a passé les vingt dernières années de sa vie, remis dés trop rudes émotions que lui avait causées la révolution de Février, débarrassé du joug un peu lourd de M. Thiers dans la direction du Constitutionnel, qu'il venait de ressaisir, heureux surtout du succès que venaient d'obtenir les premiers articles poUtiques qu'il eût encore publiés, le docteur Véron songea à arranger sa

vie d'une façon plus commode pour sa nouvelle situation.

L'échec qu'il avait subi quelques années auparavant dans sa tentative de mandat électoral en Bretagne, les rebuffades qu'il dut essuyer à propos de ses visées administratives ; toutes ces mésaventures, enfin, d'un homme à la recherche d'une position politique, qu'il a si plaisamment racontées dans ses Mémoires, avaient promptement dégoûté l'épicurien de la vie publique; mais la puissance que donne un journal comme le Constitutionnel de ce temps-là, le succès de ses premiers articles, l'avaient promptement fait remordre à ce séduisant hameçon ; la vie politique se présentait de nouveau à l'ancien directeur de l'Opéra avec ses plus puissantes attractions.

Le café de Paris, où le docteur dînait d*habitude, la salle à manger n'étant que pour les grands jours, devenait un peu trop public pour

sa nouvelle situation, et puis les événements qui se succédaient alors avec tant de rapidité et qui faisaient une si prodigieuse consommation d'hommes, avaient produit de grands vides dans les rangs des aimables convives du célèbre restaurant ; Emmanuel Arago était devenu ambassadeur; Lautour-Mézeray , préfet, etc. Le docteur songea donc à se créer le luxe d'un dînerquotidien chez lui, avec une douzaine de convives ; pour cela, il élargit ses cadres, se fît présenter par ses amis quelques nouvelles recrues; la bonne humeur toujours, l'esprit s'il se présentait, étaient les seules conditions demandées à cette réunion qui compta bientôt de vingt à vingt-cinq membres dont la moitié, en moyenne, venaient tous les jours et sans autre invitation, s'asseoir à la table de la rue de Rivoli.

Pour donner une idée de l'attrait que pou-:

vait offrir ce cénacle dont plusieurs membrçs, comme notre cher amphitryon, manqueraient, hélas! aujourd'hui à l'appel, il me suffira de dire qu'on y comptait :• Sainte-Beuve, aussi spirituel causeur que charmant écrivain, dans tout le feu de ces CaiLseries du Lundi, dont Véron était heureux d'avoir procuré la bonne tortune au ConstitutionneL — Nestor Roqueplan, esprit intarissable, fourchette intrépide; — Arsène Houssaye, nature un peu froide, mais

distinguée, nous tenant au courant de tout ce qui se faisait et se disait au Théâtre-Français dont il était alors l'intelligent directeur; — Malitourne, un peu mouche du coche, laissant trop croire qu'il était l'Égérie de la maison ; mais, au demeurant, esprit charmant, causeur de Técole de Sainte-Beuve et de Roqueplan, et dont le corps a trop longtemps survécu à l'esprit; — Romieu, esprit hardi mais paradoxal, administrateur intelligent , mais facilement compromettant, farceur légendaire, personnalité en somme un peu surfaite ; — Boilay, le plus ancien athlète dans les luttes du Constitutionnel, où il était tous les jours sur la brèche ; esprit fin, souple, facile, très apprécié de M.Thiers lorsqu'il suivait ses inspirations, mais en butte aux dédains et aux sarcasmes de cet abbé de Gondi lorsqu'il ne voulut plus accepter le joug de son humeur brouillonne et rancunière. — Enfin je dirais presque les trois

perles de cette couronne, si Ton pouvait assigner des rangs parmi les noms que je viens de citer, en rappelant que les trois illustres compositeurs, Auber, Halévy, Adolphe Adam, comptaient parmi les habitués de cet aréopage.

Natures privilégiées que ces heureux musiciens, se révélant non seulement par une foule d'œuvres charmantes qui, après avoir fait la joie de plusieurs générations, seront une des gloires de la France du xix** siècle, mais possédant encore toutes ces grâces de l'esprit qui étaient un des plus grands charmes de nos réunions.

Gomme le docteur Véron tenait beaucoup à ne pas laisser oublier qu'il était médecin*, el qu'il se plaisait dans la société de ses confrères, pourvu qu'ils remplissent les conditions du programme, on voyait souvent à cette table

1 . Il avait été nommé interne, le premier de sa promotion, au concours de 1820.

de la rue de Rivoli les docteurs Velpeau, Ricord, Dubois (d'Amiens), Blache, Bonnet de Malherbe, Béhier, Tardieu, Trousseau, etc., qui y apportaient leur contingent de bonne humeur.

A ces noms des convives habituels du docteur Véron, je dois en ajouter quelques autres qui représentaient plus particulièrement ce que j'appellerai son état-major. Et d'abord son fidèle Millot, dont l'amitié remontait avant le collège, qui ne l'a pas quitté jusqu'à son dernier jour; dictionnaire qu'il feuilletait souvent, surtout quand il voulait citer Molière, que Millot savait par cœur. Deux charmants jeunes gens que nous appelions les aides de camp, Léon Lambert et Edmond Didier ; le crédit de Véron, qui, il faut lui rendre cette justice, demandait beaucoup plus pour ses amis que pour lui-même, les avait pourvus des souspréfectures de Sceaux et Saint-Denis; ils

étaient alors beaux et brillanls, et, quelques années plus tard, Tun était mort, l'autre traîne péniblement une existence profondément atteinte; — Charles Daugny, la bonne humeur en personne, plus tard recruté par M . de Morny, qui sut utiliser son intelligence pratique et qui a contribué à en faire un homme d'affaires sérieux.

Enfin une des physionomies les plus curieuses de ce temps-ci, un homme plein d'élégance et d'esprit, portant facilement un des grands noms parlementaires de notre pays, le comte Gilbert de Voisins, le mari trop célèbre de la célèbre Taglioni, qu'il était assez plaisant de voir accepter en riant et remplir, comme il l'aurait fait à la cour de Louis XV, la charge d'intendant des menus chez l'ancien directeur de l'Opéra. Singulier homme que le comte de Voisins, mélange bizarre de qualités charmantes et de défauts pour lesquels

on est souvent trop indulgent; aimable, obligeant, mais dangereux quand il n'avait pas d'argent. En un mot, un disciple du chevalier . de Gramont égaré dans la société bourgeoise du XIX' siècle.

C'était lui qui aidait le docteur à faire les honneurs de la table, tâche dont il s'acquittait à merveille et pour laquelle il recevait, de la meilleure grâce du monde, les félicitations des convives.

Pour qu'une réunion presque toujours composée d'hommes ne devînt pas trop monotone, l'amphitryon y invitait souvent quelqu'une des reines de théâtre de ce temps-là, mais une seule à la fois. C'était, avant toutes et le plus fréquemment, cette incomparable artiste qui avait si brillamment restauré le culte un peu délaissé des grands maîtres de notre scène tragique, cette femme pourvue de toutes les séductions, qui jetait un charme indicible sur

nos réunions et que nous n'appelions que la Grande: j'ai nommé Rachel; puis l'élève de prédilection de mademoiselle Mars, mademoiselle Doze, devenue madame Roger de Beauvoir, femme charmante aussi, et, comme la grande tragédienne, succombant de bonne heure aux épreuves d'une vie pleine d'orages ; enfin mademoiselle Favart, madame Doche, mademoiselle Lemercier, de TOpéra-Comique, et quelques autres qui briguaient et obtenaient quelquefois la faveur très recherchée de s'asseoir à la table du docteur Véron.

Je ne veux point entrer dans des détails qui ne pourraient guère plaire qu'aux lecteurs assidus des menus du baron Brisse. Il me suffira de dire que la table du docteur Véroa était ce qu'elle devait être chez un épicurien hygiéniste : saine, abondante et élégamment servie, digne en un mot de l'amphitryon, de ses convives et de Téminente artiste qui en avait la direction, l'illustre Sophie, dont je parlerai bientôt avec quelques détails.

Il faut cependant que je signale une bizarre-

rie, un détail futile en apparence et qui est toute une révélation sûr le caractère du docteur Véron, aimable et bon enfant dans ses relations, mais à la condition que ce fût toujours sans gêne. Il va sans dire que la table était abondamment pourvue de vins ; le Champagne frappé et un bon bordeaux en faisaient la base ; mais l'amphitryon faisait régulièrement placer devant lui une bouteille de vieux château-laffitte, dont il n'offrait à ses convives que les jours d'extra. Il y en avait cependant quelques-uns, et j'étais du nombre, qui, dans l'intérêt des principes, confiaient leur verre à un page pour le faire remplir de cette liqueur privilégiée.

Pour que cette dérogation au droit commun fût plus accentuée, le docteur Véron retendait de la singulière façon que voici : M. Granier de Cassagnac, cette brillante plume de guerre, comme Ta si justement dit le directeur du Con-

stitutionnely venait d'entamer dans ce journal l'ardente campagne qui ne s'est arrêtée qu'au 2 décembre 4854 ; il ne faisait pas partie des membres du cénacle, mais le docteur l'invitait fréquemment et choisissait de préférence le jour où un article du puissant polémiste avait plus particulièrement fait sensation ; ce jourlà, il trouvait toujours à sa place une bouteille du château-laffitte privilégié.

Le sans gêne existait encore sous une autre forme à la table du docteur Véron ; mais cellelà était commune à lui et à ses convives : chacun se levait de table quand il voulait. L'amphitryon, qui passait presque toutes ses soirées au spectacle, partait presque toujours le premier; ceux qui voulaient prolonger la conversation restaient à table ou passaient au salon ; quelques-uns ne se levaient ordinairement que les derniers, et Ton disait plaisamment que c'était pour ne pas être ouverts après leur départ.

Cette liberté de mouvements laissée à chacun était un des grands charmes de la table du docteur Véron et presque une nécessité dans un dîner quotidien; cependant elle pouvait sembler bizarre à ceux qui n'en avaient pas Thabitude. C'est ce qui arriva à M. MocqEàrd.

Un jour de la semaine éj|iLrtfee#'?^ pour les dîners priéSy c'était habitueltement le vendredi ; ce jour-là, il était entendu que les convives habituels ne pouvaient venir que s'ils y étaient personnellement invités. Quelquefois c'était un dîner officiel, exclusivement composé de gros bonnets politiques. D'autres fois, c'étaient quelques personnes en dehors du cadre habituel, auxquelles Véron désirait faire une politesse. Un jour, il me dit :

— J'ai Mocquard à dîner vendredi, vous le connaissez, ne manquez pas de venir.

Je fus exact au rendez-vous; j'avais connu M. Mocquard aux Pyrénées, mais je ne l'avais

pas VU depuis qu'il était secrétaire du président de la République; Véron me fît la gracieuseté de le placer entre lui et moi.

M. Mocquard était un homme d'infiniment d'esprit, très lettré, causeur charmant et solide, un Bordelais plein de feu, perfectionné par un long séjour à Paris. Sans être au premier rang, il avait tenu une place distinguée au barreau de Paris, sous la Restauration, et avait été l'un des défenseurs des quatre sergents delà Rochelle ; il était fort recherché dans les salons libéraux de ce temps-là, et aucun succès ne lui manqua. Après la révolution de Juillet, il fut nommé sous-préfet de Bagnères; les débats de la coalition, les difficultés et les inimitiés qu'ils créèrent forcèrent M. Mocquard de quitter ce poste ou il s'était fait un grand nombre d'amis; il ne voulut pas en accepter d'autre et se voua dès lors aux intérêts du fils de la reine Hortense, avec lequel il était depuis longtemps en rela-

tions, et qui, placé à la tête du gouvernement de son pays, lui confia ce poste tout intime pour lequel il était si bien fait, et qu'il occupa pendant près de quinze ans.

Avec un pareil convive, la conversation ne languit pas ; le dîner était depuis longtemps arrivé à sa lin, nous causions avec animation de je ne sais quel sujet, lorsque tout d'un coup Mocquard s'aperçoit que quelques places sont vides, et qu'il n'y a plus personne à sa gauche... l'amphitryon était parti! t Ah! mon Dieu!

s'écrie Moquard avec une espèce de remords, Véron est au salon, rejoignons-le. — Ne faites pas attention, lui dis-je, il est déjà rendu à l'Opéra; ne vous en inquiétez pas, faites comme chez vous, c'est la règle de la maison. »

En effet, c'était comme cela. Véron ne dérogeait pas à ses habitudes, même le jour où il recevait pour la première fois le chef de cabinet du président de la République.

II ne s'imposait ce lourd sacrifice que les jours de grands dîners officiels. Ces jours-là, il recevait les personnages les plus importants de l'État; c'était une satisfaction d'amôur-propre qu'il aimait à se donner, et, comme ces dîners étaient fort bien portés, il ne rencontrait que le plus gracieux empressement à les accepter. Il était tellement sûr de son succès à cet en^ droit qu'un jour il se passa la fantaisie de faire dîner chez lui Rachel avec le comte Mole et le général Changamier; la grande tragédienne fit des frais et le dîner fut charmant.

C'était surtout par les hommes nouveaux qui, dans ce temps-là, arrivaient rapidement aux premiers postes, que cette espèce de sanction de la salle à manger de Véron était particulièrement recherchée.

L'un deux y fut un jour victime d'un petit accident assez désagréable. C'était un jeune ministre récemment arrivé de cet heureux

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pays d'Auvergne d'où le Parisien futile croyait que l'on ne tirait que les porteurs d'eau, et qui, depuis 4848, fournit les hommes politiques de la meilleure qualité; ce ministre^ qui n'était que M. Rouher, reçut dans le dos, par la maladresse d'un maître d'hôtel, la presque totalité d'une sauce aux crevettes destinée à un magnifique turbot, a Ah! mon Dieu! c'est mon habit neuf! » Le cri était parti du cœur et n'avait pu être retenu. Un sténographe du Moniteur aurait mis entre parenthèses : Sourires sur quelques bancs.

Tout le monde ne peut pas avoir le sangfroid de M. de Talleyrand, qui, subissant une pareille mésaventure dans un grand dîner, à Londres, ne souffla pas mot.

Une règle invariable de la table de la rue de Rivoli, c'est qu'on ne pouvait jamais y être treize. L'amphitryon était, sur ce point, intraitable, et, si quelqu'un venait pour dîner lors-

qu'il y avait déjà douze personnes à table, il lui fallait s'en aller, ou chercher un quatorzième.

11 est impossible de parler des dîners du docteur Véron sans consacrer quelques lignçs à Sophie, sa célèbre cuisinière; j'en ai déjà pris l'engagement, et je le tiens avec plaisir.

Sophie* est née en Normandie, probablement dans les premières années de ce siècle.

Gomme personne ne prévoyait ses hautes destinées, les dictionnaires biographiques sont muets à cet endroit. Il est à supposer qu'elle a été jeune; cependant cela n'a pas dû durer longtemps, et la tournure de son esprit, comme le caractère de ses traits anguleux, a dû lui donner une maturité précoce. Ce cos-

1. Sophie est morte au mois de novembre 1881, et, à cette occasion, le Figaro a reproduit ce portrait.

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tume simple et sévère, ce bonnet à longs tuyaux dont la forme ne se trouve plus guère que dans quelques communautés religieuses, cette attitude un peu roide que je lui ai toujours connue, donnent lieu de supposer qu'elle n'a jamais guère sacrifié aux Grâces, et que ce sont des succès plus sérieux qu'elle a ambitionnés.

Restée pendant plusieurs années auprès d'un conseiller à la cour de Caen, Sophie vint à Paris quelque temps après 4830, je ne sais par suite de quelles circonstances, peut-être poussée par sa vocation politique, et fut d'abord placée auprès de la célèbre et charmante danseuse Fanny Essler. Celle-ci, qui avait une grande amitié pour son directeur, le docteur Véron, lui dit : « Je veux vous faire un véritable cadeau ; vous êtes gourmand , vous avez besoin auprès de vous d'une personne sûre et dévouée, laissez-moi vous donner ma cuisinière. »

Ce fut ainsi que Sophie entra au service du docteur Véron et, pendant près de trente-cinq ans, elle a justifié, et bien au delà, l'heureux pronostic de la célèbre danseuse. Sophie est une cuisinière de la bonne école, dédaignant le charlatanisme de tous ces procédés artificiels en usage chez ce qu'on appelle ambitieusement \eschefSf déguisant le moins possible, soignant, mijotant, arrivant enfin, par des procédés à la fois simples et savants, à ces résultats culinaires dont les femmes seules sont capables.

Mais ce n'est pas à ses qualités de cordon bleu, quelque éminentes qu'elles soient , que Sophie doit la meilleure part de sa célébrité; c'est bien plus encore à l'originalité de son caractère, à sa sagacité, à son sans gêne avec les personnages les plus importants, à son dévouement frisant le despotisme envers monsieur.

Pour certains détails du service, Sophie était intraitable; même à l'époque où elle avait tous

les jours un dîner de douze à quinze couverts à faire, elle n'a jamais permis à un valet de chambre d'entrer dans la chambre à coucher de monsieur; c'était elle, et elle seule, qui veillait à tous les détails de la toilette. Et cela ne l'empêchait pas de songer au département des affaires extérieures et de donner ses audiences politiques.

C'est qu'en effet, après la révolution de Février, le Constitutionnel ayant pris une très grande importance politique par suite de la résolution avec laquelle il soutint l'élection du prince Louis-Napoléon et défendit ce que l'on appelait alors la politique réactionnaire, la demeure du docteur Véron était assaillie par un grand nombre de personnages impatients , jaloux de s'assurer le concours du journaliste influent, soit pour la cause commune qu'ils servaient, soit pour leurs intérêts personnels.

Aussi jalouse du gouvernement de l'anti-

chambre que de celui de la chambre à coucher, et ne laissant aux autres domestiques que les soins vulgaires et matériels du ménage, Sophie ouvrait elle-même, recevait les visiteurs, les faisait attendre si monsieur était occupé, ou savait les retenir quelques instants sMl était absent; elle laissait même facilement deviner, suivant la situation du personnage qu'elle flairait avec beaucoup de discernement, que son crédit n'était pas indifférent pour obtenir les audiences désirées.

On comprend qu'au milieu de cette afQuence qui, pendant quelques années, monta Tescalier du docteur Véron, la madrée Normande, avec sa familiarité un peu rude, que l'on acceptait facilement, son goût pour la politique et une pénétration bien au-dessus de son état, fit ample provision d'observations et de nombreuses connaissances, même parmi les personnages les plus considérables. Mais, il faut

le dire, monsieur avait absorbé presque toutes les facultés affectives de Sophie, et ce n'était pas par excès de bienveillance qu'elle péchait. Le personnage pour lequel elle avait le- plus de sympathie était M. Achille Fould; les étroites et fréquentes relations de M. Fould avec le docteur Véron, leur long voisinage pendant que le premier était ministre des finances, des échanges de petits services domestiques, avaient mis souvent en présence Sophie et le ministre. Celui-ci avait pris goût aux aperçus politiques de la cuisinière, il écoutait avec intérêt et complaisance ses observations, je dirais presque ses conseils, ses petites indiscrétions, et mieux wcore peut-être, les habiles flatteries qu'elle savait glisser dans ses entretiens famfliers. Ce qu'il y a de certain, c'est que, pendant quinze ans, au pouvoir comme hors du pouvoir, M. Fould recevait de fréquentes visites de Sophie et que cet homme qui por-

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tait un peu haut, qui fit un jour faire antichambre à Tun des premiers dignitaires de l'Empire jusqu'à ce qu'il eûr achevé un cigare qu'il venait de commencer, n'eut jamais sa porte fermée pour l'humble cuisinière.

Un autre protégé de Sophie fut, pendant quelque temps, M. Sainte-Beuve, dont l'esprit fin et observateur avait du goût pour cette servante de Molière, et qui l'invita même un jour, non pas pour faire, mais pour manger un dîner en très petit comité. Mais quelques nuages vinrent refroidir l'amitié de Sophie pour Fillustre critique : sous des prétextes qu'elle ne trouvait pas suffisamment plausibles, il avait refusé de faire, dans le Moniteur j un article sur les Mémoires d'un Bourgeois de Paris^ et puis il avait été nommé sénateur, lorsque tnowsiet^rne l'était pas ; deux griefs que Sophie, sans qu'il y ait eu rupture, n'a jamais oubliés.

Très friande de rapports avec les personnages

DU DOCTEUR VÊRON. 37

importants, fort gâtée à cet endroit, Sophie a éprouvé, pendant les derniers temps de la vie de son maître, une déception assez comique.

A propos de sa logea l'Opéra, qui tenait une grande place dans son existence, le docteur Véron eut, Tannée dernière, d'assez vives appréhensions. Il craignait que le maréchal Vaillant, avec lequel, par exception, il n'avait jamais eu de relations, ne prît cette loge pour la liste civile; il mit quelques amis en campagne pour parer ce coup auquel il aurait été fort sensible et fit une visite au maréchal, qu'il ne trouva pas chez lui. Le lendemain, Sophie ouvrait la porte du docteur à un vieillard très simplement vêtu, n'ayant riett à sa boutonnière (comme Béranger), bien qu'il eût l'apparence d'un ancien militaire, et demandant le docteur; sur la réponse que le docteur était sorti, le visiteur remet sa carte à

Sophie et s'en va; Sophie reçoit avec assez

d'indifférence cette carte fort vulgaire, une carte lithographiée à vingt-cinq sous le cent, et, tirant lentement ses lunettes, elle lit : Le maréchal Y aillant. S'il en eût été temps encore Sophie aurait couru après le maréchal, qui manquait à sa collection; mais, hélas! il était trop tard et elle ne se Test pas pardonné, car un dédommagement ne lui a pas été offert.

Dans cette esquisse bien incomplète d'un personnage qui a souvent occupé la curiosité pubUque, j'ai tenu, avec la plus scrupuleuse sincérité, à indiquer les traits dominants d'une femme qui, dans l'humble rang où la fortune l'avait placée, a su se faire une place à pari. Sans rien exagérer, Sophie est un caractère; elle est surtout un échantillon bien complet de ces vieux serviteurs dont l'espèce se perd et qui finissent par s'identifier avec la famille qu'ils servent. Peut-être même pourrait-on reprocher à Sophie d'avoir poussé ce sentiment un

peu loin, depuis la mort du docteur, en usurpant certains soins qui ne regardaient que son neveu et légataire universel, en inspirant même contre certaines négligences imaginaires des insinuations désobligeantes. C'est ainsi que, dans une circonstance récente, pour l'exhumation des restes mortels du docteur Véron, et leur translation au cimetière du Père-Lachaise, cérémonie tout intime, et qui ne regarde que la famille, Sophie en collaboration d'Auguste*, auquel je demande pardon de l'avoir laissé dans l'ombre, a cru devoir adresser une lettre d'invitation à quelques anciens amis de son maître, qui se sont abstenus d'en profiter.

Mais, que voulez-vous! pas plus que l'homme, la femme n'est parfaite !

1 '. Le valet de chambre.

Les quatre années pendant lesquelles la salie à manger du docteur Véron fut régulièrement ouverte à ses amis, de 1849 à 1852, représentent certainement une des époques de notre histoire les plus fécondes en émotions politiques ; nous suivions tous avec un vif intérêt les péripéties qui se succédaient alors avec tant de rapidité ; mais, comme tout le monde, dans ces joyeuses réunions, était à peu près de la même opinion, les discussions politiques, ces trouble-

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fêtes qui éteignent l'appétit, en étaient généralement bannies.

On s'occupait surtout de la ligne suivie par leConstitutionnel, de la place importante qu'il occupait alors dans la presse — quantum mutatusî — et de l'appui courageux qu'il prêtait au chef du gouvernement dans la lutte qu'il avait à soutenir contre les partis coalisés.

Il est bon, à ce propos, de dire comment la pensée vint au docteur Véron, qui, jusque-là, avait été un homme habile, heureux, dirigeant avec beaucoup de sagacité et d'intelligence le Constitutionnel^ qu'il avait sauvé d'une ruine imminente et dont il avait refait la fortune, comment la pensée lui vint de prendre une part active à sa rédaction.

Il dînait au café dePam avec quelques habitués, parmi lesquels se trouvait, ce jour-là, Armand Berlin, le successeur de son père dans la direction du Journal des Débats, lorsqu'on

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vient annoncer que l'Assemblée législative avait adopté la proposition de MM. de Tinguy et Laboulie exigeant que tout article publié dans les journaux fût signé par son auteur. Armand Berlin ne dissimula pas la très vive contrariété que lui causait cette mesure ; avec sa sagacité habituelle, il vit immédiatement le coup qu'elle allait porter à sa situation. Véron prit, au contraire, la chose fort gaiement, et dit :

— Eh bien, tant mieux; puisque désormais il faudra signer ses articles, je vais me mettre à en faire.

En effet, le directeur du Constitutionnel^ piqué au jeu, fit bientôt paraître une série d'articles qui obtinrent un véritable succès.

On était si peu disposé, dans le public, à lui croire le talent dont ces articles étaient la révélation très inattendue, que beaucoup de gens voulaient qu'ils ne fussent pas de lui et en attribuaient surtout la paternité à Mali-

tourne, qui ne combattait cette erreur qu'un peu mollement. Mais la vérité était que ces articles qui, pendant deux ans, furent si justement remarqués, étaient bien du docteur Véron, et que, si parfois quelques intimes lui donnaient des conseils, là se bornait la collaboration, et qu'il était bien le véritable auteur de ce qu'il signait.

J'ai insisté sur ce détail, parce que, à mon sens, la collaboration du docteur Véron au Constitutionnel est son titre littéraire le plus sérieux.

La nature de son esprit se prêtait parfaitement aux exigences d'un article de journal, à la condition qu'il fût fait à son heui'e ; il avait de l'esprit, du trait, beaucoup de bon sens; mais il manquait de souffle, d'étendue dans l'esprit et surtout, gâté par les mollesses d'une vie trop facile, il n'avait que peu de goût pour le travail. Aussi, plus, tard, quand il voulut

entreprendre une œuvre de longue haleine, les qualités principales lui manquèrent.

Les Mémoires d'un Bourgeois de Paris ne sont certainement pas une œuvre sans valeur comme renseignements sur l'histoire contemporaine; il y a de l'esprit, de l'observation, mais le style en est faible et la composition à peu près nulle. Le principal mérite consiste surtout dans la sûreté des informations; l'auteur a puisé aux bonnes sources : les renseignements politiques sur la Restauration lui ont été fournis par M. le duc Decazes; sur Louis- Philippe, par M. de Montalivet; sur le coup d'État du 2 décembre, par M. de Morny.

Un excellent article biographique sur M. Guizot est de M. Génie, son ancien secrétaire ; im autre sur le maréchal Bugeaud est de Romieu.

En somme, les événements sont racontés aveô exactitude et impartialité, jugés avec beaucoup de bon sens, et cet ouvrage restera comme un

document utile à consulter pour ceux qui voudront bien connaître l'histoire de notre temps.

Ces Mémoires ont été diversement jugés par les principaux organes de la presse, au moment où ils ont paru; en général, ils ont été appréciés avec une bienveillance dont l'auteur se préoccupait beaucoup, et à laquelle ne furent pas complètement étrangers les petits soins qu'il sut avoir pour les critiques les plus importants. Nourri dans le sérail, il en connaissait les détours.

Il aimait beaucoup qu'on lui parlât le plus souvent possible de son œuvre de prédilection et sa modestie ne semblait point alarmée lorsque, à ce propos, on murmurait à son oreille le nom de Saint-Simon.

Mais une déception sur laquelle il ne comptait pas et dont il ne pouvait s'empêcher de parler avec amertume devant quelques amis, ce fut le silence obstiné et dont j'ai déjà dit un

mot, que garda sur son œuvre le critique le plus illustre de ce temps-ci, M. Sainte-Beuve, dont les spirituelles Causeries avaient été pendant longtemps un des principaux attraits du Constitutionnel. Son ancien directeur eut beau mettre en jeu les plus puissantes influences, rien n'y fit. M. Fould lui-même, lorsqu'il était ministre d'État et à ce titre chargé de la direction du Moniteur^ où M. Sainte-Beuve continuait ses succès, y échoua. « Je suis trop l'ami de Véron, répondit le malin critique, pour pouvoir faire un article sur ses Mémoires . »

. L'événement du 2 décembre, les mesures politiques qui en furent la conséquence et la suite, et qui modifièrent si profondément la situation de la presse, ne purent pas ne pas atteindre le Constitutionnel lui-même. Le moment de la toute- puissance de la presse avait disparu, celui de reconnaître les services rendus était arrivé : le docteur Véron fut nommé officier de la Légion d'honneur et bientôt député de la Seine; et, par un singulier jeu du hasard, ce fut cet arrondissement de Sceaux,

dont M. de Rémusat, huit ans auparavant , n'avait pas voulu lui confier la sous-préfecture, que le directeur du Constitutionnel fut chaîné de représenter au Corps législatif.

Dans cette nouvelle situation, rien ne fut changé aux habitudes de l'intérieur; la salle à manger continua de recevoir ses hôtes ordinaires dont quelques-uns furent appelés à des postes importants.

Romieu, qui jouissait de toute la confiance de M. de Persigny, arriva avec lui au ministère de l'intérieur, et, bien qu'on ne voulût lui confier que la direction des beaux-arts, où il fit assez triste figure, il avait une véritable influence pour le choix des hommes auprès d'un ministre qui les connaissait fort peu et dont l'esprit, absorbé de préférence par les théories générales de la politique, était peu disposé à les étudier.

Cette influence s'exerça surtout pour les pre-

mières élections au Corps législatif, et un assez grand nombre de députés que je pourrais nommer lui durent le choix dont ils furent l'objet.

M. Ledieu, chef de bataillon de la garde nationale, qui était assez souvent des nôtres, fut nommé directeur du mont-de-piété, et le comte Gilbert de Voisins nous dit gaiement, en nous annonçant cette nomination : « Eh bien, messieurs, nous ne pourrons plus appeler Ledieu que mon oncle^. »

Les dîners officiels que le nouveau député de la Seine crut devoir donner aux principaux personnages politiques appelés à la direction des affaires, devinrent plus fréquents, et ce fut surtout à Auteuil, dans cette somptueuse résidence de la Tuilerie, antérieurement habitée par le comte Appony, ambassadeur d'Autriche et par M. Thiers, et louée depuis deux ans par

l.^On sait qu'en argot parisien on appelle le mont-depiété ma tante.

le docteur Yéron, qu'eurent lieu ces agapes toujours fort recherchées.

Mais un orage qui devait bientôt éclater se formait sur la tête du directeur du ConstitUr tionnel. On trouvait, en haut lieu, que, depuis quelque temps, les allures de ce journal devenaient un peu frondeuses ; quelques ouvertures amiables furent faites à ce sujet au docteur ; ses amis les plus intimes lui donnèrent quelques sages conseils, c Soyez conséquent, lui disait-on. Vous avez contribué à nous donner un maître, vous avez cru que nous en avions besoin, vous avez approuvé le régime administratif appliqué à la presse, souffrez qu'on l'applique à vous comme à tout le monde. »

Le directeur du Constitutionnel ne tint pas compte de ces avis, et bientôt deux avertissements vinrent arrêter les intempérances de sa plume.

Impitoyablement raillé à ce propos par ses

adversaires politiques, faiblement soutenu par ses amis, le docteur ressentit vivement cette double atteinte. Mais voici quel fut le coup de grâce : un jour avait été arrêté pour un grand dîner à la Tuilerie, auquel devaient assister tous les ministres et un maréchal de France, lorsque le deuxième avertissement vint frapper le Constitutionnel.

Le lendemain, son directeur reçut une dizaine de lettres à peu près conçues dans les mêmes termes, et par lesquelles ses invités lui témoignaient le regret de ne pouvoir se rendre au dîner qu'ils avaient accepté*.

Le docteur Véron n'avait pas la sensibilité de Racine, il ne mourut pas du coup.

Mais son humeur en fut profondément atteinte; quelques réunions eurent encore lieu à la Tuilerie, mais à la rentrée à Paris la mar-

1. Voir, pour le complément de ces détails, la lettre de M. Sainte-Beuve, qui précède cette étude.

52 LA SâLLë a manger

mite fut renversée; le docteur reprit ses anciennes habitudes au café de Paris, jusqu'au jour à jamais regrettable où cet établissement sans rival disparut devant les exigences d'un propriétaire grand seigneur, affligé d'une dizaine de millions de rente et qui, pour quelques misérables billets de mille francs, lui donna le coup de grâce.

Du café de PariSj le docteur Véron passa à la Maison-d'ory dont il fut, pendant plusieurs années, l'hôte assidu; mais, après un premier accident, etsurle conseil de quelques confrères, il eut de nouveau recours aux talents de Sophie, dont les fonctions étaient depuis longtemps devenues une sinécure; car on ne dînait plus rue de Rivoli que de loin en loin, et ce fut dans sa chambre à coucher, en compagnie de son fidèle Millot, devenu aveugle, d'un gros chat angora très familier, et de quelques amis fidèles que, pendant les trois dernières années

de sa vie, eurent lieu les dîners du docteur Véron, pâle reflet de ces brillantes réunions qui avaient fait la gloire de Sophie et un peu contribué à la réputation de son maître.

J'ai déjà parlé du sans gêne du docteur Véron dans ses relations habituelles, sans gène auquel ses amis l'autorisaient volontiers lorsqu'il ne dépassait par certaines limites, mais qui pouvait paraître singulier à ceux qui n'étaient pas encore dans sa familiarité. Ainsi, à partir de quatre heures, nous étions à peu près sûrs de le trouver chez lui ; s'il n'y était pas, on l'attendait et on était autorisé à s'installer comme chez soi.

C'était le moment des causeries intimes, ce-

lui OÙ on lisait en épreuve^ où l'on commentait, où l'on corrigeait au besoin l'article qui devait paraître le lendemain dans le Constitutionnel.

C'était l'heure aussi à laquelle le maître du logis procédait à une toilette aussi complète que minutieuse. Je dois dire qu'il n'y mettait aucune pudeur ; peut-être dans ce laisser aller y avait- il une certaine coquetterie et le docteur était-il bien aise de protester, devant témoins, contre certains propos souvent répétés, même dans les journaux, au sujet d'infirmités qui lui étaient très faussement attribuées.

Un jour, sur la présentation d'Adolphe Adam, il avait invité à dîner le célèbre corniste Vivier. Vivier est non seulement un des artistes les plus distingués de ce temps-ci, mais c'est encore im homme de beaucoup d'esprit, d'originalité et d'humour, et je crois qu'il n'y a pas de spleen qui puisse résister à sa verve, lorsque, dans un cercle d'intimité, il peut lui

donner un libre essor. Il devint bientôt l'an des charmes de nos réunions.

Ce jour-là, qui était celui de son début dans le cénacle, Vivier ajTiva, accompagné d'Adam, un peu avant l'heure du dîner ; il fut reçu dans la chambre à coucher et très gracieusement accueilli par l'amphitryon. Tout à coup, celui ci, qui venait de terminer sa toilette, s'apercevant qu'il [en avait oublié un détail important, passe devant une glace, se met une serviette sur les épaules et se peigne minutieusement au peigne fin. Vivier, qui n'est pas hégueule j trouve l'opération un peu familière; cependant il ne dit rien et bientôt on passe à la salle à manger.

Quelques jours après. Vivier, invité de nouveau, arrive à la même heure et, au bout de quelques minutes, il prie Sophie, de vouloir bien lui donner une serviette et un peigne fin. Sophie, qui était promptemenl au courant de

son personnel el qui savait que l'artiste était un peu excentrique, flaire quelque farce ; elle donne cependant^ sans trop se faire prier, les deux objets demandés.

Aussitôt Vivier se place gravement devant une glace et fait subir à son abondante chevelure l'opération à laquelle, peu de jours auparavant, son amphitryon s'était livré devant lui; celui-ci comprit la leçon, sourit avec bonhomie... et le dîner n'en fut pas moins gai.

Un autre jour, le sans gêne du docteur se manifesta d'une façon qui aurait pu être beaucoup plus grave. Je l'ai déjà dit, il aimait à obliger ses amis, et, pour être historien sincère, je dois ajouter qu'il y mettait un peu de vanité, et qu'il aimait à faire montre de son crédit.

Il avait un goût très marqué pour un jeune sous-préfet dont j'ai dé'à parlé, Léon Lambert, dont il appréciait les qualités et à la carrière duquel il portait beaucoup d'intérêt. Lambert

occupait une petite sous-préfecture du département de la Nièvre, et Véron voulait le faire nommer à la sous-préfecture de Corbeil. Il avait la promesse du président de la République ; mais alors le chef de l'État n'était pas tout à fait le maître. M. Léon Faucher était ministre de l'intérieur, et avait fort peu de goût pour son ancien collègue et rival en journalisme dont les protégés recevaient le ricochet de ses mauvaises dispositions. Aussi la sous-préfecture de Corbeil, devenue vacante, fut-elle donnée à un autre candidat.

Véron apprend cette nouvelle au moment où il allait se mettre à table, il en ressent une vive contrariété, demande qu'on lui donne ce qu'il faut pour écrire, trace quelques lignes où sa mauvaise humeur n'était pas déguisée, les saupoudre d'une pincée de poivre (sans métaphore), et dit à un groom :

— Tu vas porter cela à l'Elysée.

Lambert, qui était là et qui devinait facilement ce que le billet pouvait contenir, fait tout ce qu'il peut pour arrêter cette escapade ; il supplie l'irascible docteur :

— Mais vous allez, s'écrie-t-il, briser ma

carrière.

Rien n*y fait. Véron demeure inflexible :

l'homme était là tout entier, et le billet est

porté à rÉlysée.

L'hôte illustre qui occupait alors le palais de l'Elysée, et dont on pouvait dire à bon droit ce qu'on avait déjà dit de Charles X, qu'il était le premier gentilhomme de son royaume, dut faire une assez forte grimace eu recevant le poulet épicé du docteur...; mais je ne crois pas que la rancune ait jamais tenu une grande place dans cet esprit doux et élevé.

Peu de temps après, le protégé du docteur Véron était nommé sous-préfet de Sceaux.

Cette habitude du directeur du Constitutionnel^ d'user de son crédit en faveur de ses amis, était de vieille date chez lui, et en voici encore un exemple qu'il aimait à raconter :

A la fin du mois d'octobre 1840, le docteur Véron était à TOpéra; il est abordé au foyer par le marquis de L..., un de ses amis, homme aimable, spirituel, qui, après une vie un peu trop consacrée peut-être au plaisir, venait de se ranger et de débuter dans la diplomatie.

— Eh bien, dit le marquis au docteur, vous

savez, le minislère s'en va; fait-on quelque chose pour vous ?

— Mais non, je n'ai rien demandé.

— Eh bien, ce n'est pas juste ; on vous doit quelque chose; demandez la croix d'officier de la Légion d'honneur... pour moi.

Le docteur sourit, trouva la chose piquante ; quelques instants après, il abordait M. Thiers, qui se trouvait à l'Opéra, lui demandait la croix d'officier pour le marquis, et, deux jours plus tard, la nomination figurait au Moniteur.

Je dois ajouter que le marquis, arrivé à l'un des postes les plus élevés de l'État, où il n'a laissé que de bons souvenirs, particulièrement dans la presse, n'oublia jamais la bonne grâce que lui avait témoignée le docteur Véron et que, pendant la maladie à laquelle ce dernier a succombé, il était de ceux qui envoyaient le plus assidûment chercher de ses nouvelles.

En songeant à ses amis, je ne voudrais pas

(>â LA SALLE A MANGER

dire que le docteur Yéron s*oubliât lui*inême ; non. Ce n'était point un Spartiate détaché des vanités de ce monde; mais ce n'était pas un ambitieux, c'était simplement un capricieux.

Gâté par la fortune, gâté un peu par tout le monde, n'ayant presque jamais eu que des succès, même les plus invraisemblables, Véron était comme ces enfants auxquels on ne sait rien refuser, qui se dégoûtent le lendemain da jouet de la veille et dont il faut satisfaire tous les caprices.

Après le 2 décembre, tout alla au gré de ses désirs; nommé officier de la Lésion d'honneur par le président de la République, qiû lui écrivit, à cette occasion, lô gracieux billet qu'il a publié dans ses Mémoires^ élu député de la Seine aux élections de 1852, il était dans la lune de miel de la vie politique.

Pris de la fantaisie dès décorations étrangères, de cette verroterie, comme dit M. Veuil-

DU DOCTEUJl VÉRON. 63

lot, pour laquelle le Français en général et le journaliste en particulier ont un goût fort marqué, le docteur Véron réussit dans ce désir comme dans tous les autres, et bientôt il possédait une foule de rubans, de plaques, innocents joujoux dont l'enfant fut heureux, pendant quelques mois, mais qu'il mit bientôt au fond d'un tiroir où il les oublia pendant quinze ans.

La première feuille de rose, je pourrais dire la première épine, que le sybarite rencontra, ce fut ces deux cruels avertissements qui vinrent attrister sa douce retraite d'Auteuil, et lui valurent ces volte-faces dont j'ai parlé et qui lui furent si cruelles.

Il s'en consola cependant plus philosophiquement que ses amis ne l'auraient supposé, grâce surtout à ces Mémoires qui ne furent au commencement qu'une distraction, et qui devinrent la grande préoccupation de sa vie.

Mais la mésaventure dont il ne se consola pas, et pour laquelle le même remède employé les {Nouveaux Mémoires) fut à peu près impuissant, ce fut l'abandon par le gouvernement de sa candidature aux élections de 1863. Ce coup imprévu le frappa cruellement, et il lîe . pouvait en parler sans amertume. Cependant un sourire effleurait ses lèvres lorsqu'il rappelait réchec du candidat que le gouvernement lui avait préféré, et l'élection de M. Pelletan; il se trouvait suffisamment vengé.

Sans vouloir ici entrer dans l'examen de questions politiques que ne comportent pas ces souvenirs familliers, je crains que, dans cette circonstance, le gouvernement n'ait été mal inspiré et qu'il n'ait trop facilement cédé à des influences et des questions de personnes qui devraient toujours être primées par l'intérêt général. Et puis, en définitive, pourquoi n'avoir pas donné au docteur Véron le dédommage-

ment qu'il ne demandait pas, mais que per* sonne n'ignorait qu'il désirait vivement, un siège dans le Sénat, auquel lui donnaient quelques droits les services qu'il avait rendus, et où il n'aurait pas fait plus mauvaise figure que bien d'autres.

Une grande contrariété de la vie du docteur Véron, mais dont il devait surtout s'accuser lui-même, ce fut l'histoire de ses tableaux.

Toutes les personnes qui ignoraient ce détail et qui ont assisté à la vente mobilière faite dans son appartement quelque temps après la mort du docteur, ont été fort surprises de ne pas y trouver un seul objet d'art. Ce complément indispensable de tout mobilier élégant, si à la mode aujourd'hui, même chez les personnes qui n'ont que très modérément le gpût

des arts, ne brillait dans l'appartement de la rae de Rivoli que par sa plus complète absence. Cependant le docteur Véron avait eu sa collection ; sans être doué d'un goût très éclairé pour les arts, il en avait l'instinct, et puis il sut prendre de bons conseils, et, lorsqu'il voulut faire une collection, il fut heureux en cela

comme en toute chose.

Cette collection ne fut jamais bien nombreuse, elle fut limitée par la place; mais elle avait été très heureusement choisie. On y voyait une des œuvres les plus importantes de Decamps, le Joseph vendu par ses frères^ que le docteur avait payé 38 000 francs à la vente de la duchesse d'Orléans; un magnifique dessin du même maître, le Passage du guéy qui est aujourd'hui chez M. le baron de Rothschild, et qu'il a payé 12 000 francs; un Chardin, un Th. Rousseau de la meilleure qualité; un très beau portrait de la duchesse de Châteauroux,

par Nattier; deux merveilleux pastels de La Tour : mademoiselle Salle, de l'Opéra, et madame Grimod de la Reynière, un buste de Sophie Arnould, etc.

Un jour, un des collègues du docteur Véron au Corps législatif, où il avait beaucoup contribué à le faire arriver, et qui était de son intimité, vint lui proposer de lui acheter tous ses objets d'art; c'était M. Henri Didier, député deTAriège, qui vient de succomber à l'afiFection du cerveau dont son singulier discours au Corps législatif, le seul qu'il y ait prononcé pendant seize ans, fut la première et triste manifestation.

M. Didier, fils d'un ancien secrétaire général du ministère de l'intérieur, petit-fils du chef de la conspiration de Grenoble, qui est encore une énigme historique, et frère aîné du jeune préfet dont j'ai parlé, et qui était un des protégés de Véron, s'était trouvé à sa majo-

rîté, à la lête d'une fortune assez importante ; celte fortune était un peu ébréchée au moment de la révolution de 1848; mais il sut la refaire assez promptement par des spéculations heureuses dont il avait le goût et l'aptitude et dans lesquelles les objets d'art tenaient leur place.

Il était fin connaisseur dans cette spécialité, savait trouver les bons morceaux et les avoir à bon marché, fréquentait les ateliers étant un peu peintre lui-même, et faisait de temps en temps, ce qui se généralise malheureusement trop aujourd'hui, une de ces ventes qui révèlent bien plus le spéculateur que le véritable amateur. — Il sut persuader à Véron que les tableaux étaient en baisse et qu'il ferait bien de se défaire des siens avec bénéfice; bref, il lui offrit la somme de 85 000 francs, payée comptant, de tous les objets d'art qu'il possédait, à la condition que, lorsqu'il le voudrait, il pour-

rait faire une vente sous le nom du docteur Véron.

Le marché, irréprochable au point de vue de la régularité commerciale, fut conclu, la condition acceptée; le lendemain, des commissionnaires enlevaient tous ces charmants souvenirs du passé qui embellissaient la demeure du docteur Véron, ces portraits uniques de la Salle et de Sophie Arnould que l'ancien directeur de rOpéra devait être si heureux de posséder, et il ne restait plus sur les murs que des tentures fanées.

Deux mois après, une vente de tableaux, dans laquelle M. Didier fit entrer beaucoup de ceux qu'il possédait, fut faite sous le nom du docteur Véron; le spéculateur y doubla ses capitaux, mais il se brouilla avec son ancien ami, qui ne lui pardonna jamais d'avoir profité d'un moment de faiblesse pour faire avec lui une trop bonne affaire.

Les trois principales sources delà fortune du docteur Véron furent la direction de l'Opéra, la vente de sa part du Constitutionnel à M. Mirés, et la spéculation de la pâte Regnault.

Je ne reproduirai pas les ridicules anecdotes inventées à plaisir et souvent répétées, au sujet de la direction de l'Opéra, les difficultés que le docteur Véron aurait faites pour jouer Robert le Diable^ etc. Il a été fait justice de toutes ces inventions dans l'article de M. Albéric Second, quej'ai déjà cité.

Quant à la vente de sa part dans le Constitutionnel et au procès qui s'ensuivit, ce fut certainement 1* épisode delà vie du docteur Véron qui lui causa le plus de soucis. Perdu en première instance, plaidé contre lui avec beaucoup de passion par un ancien ministre que le Constitutionnel avait souvent combattu, ce procès fut en définitive gagné en appel par le docteur, sur la plaidoirie de M« Marie, et sa loyauté, vivement incriminée par ses adversaires, sortit triomphante de cette épreuve.

L'affaire de la pâte Regnault est trop intimement liée à la personnalité du docteur Véron, elle a trop souvent donné lieu à des plaisanteries devenues banales, pour que je ne tienne pas à raconter scrupuleusement son histoire.

En 1824, le docteur Véron, récemment, pourvu de son diplôme, admis, sur la présentation de son ami Malitourne, à fournir quelques

articles liltéraires dans le journal la Quotidienne, donna un déjeuner auquel assistaient Jules Janin/qui débutait lui aussi dans la presse*, MM. Michaud et Roger, de TAcadémie ;- française, et quelques autres gens d'esprit et L dégoût. A la fin de ce déjeuner, son début dans j. son rôle d'amphitryon qui, plus tard, contribua à sa célébrité, le jeune docteur développa avec beaucoup d'intelligence et d'originalité une thèse industrielle qui était celle-ci :

La publicité des journaux n'a été, jusqu'à présent, appliquée qu'aux livres; pourquoi ne l'appliquerait-on pas à un objet de consommalion usuelle, à un produit de pharmacie ou de parfumerie. Il y aurait là une fortune à faire, en même temps qu'une source de revenus considérables à créer pour la presse.

A quelque temps de là, le pharmacien Regnault, très proche voisin du docteur Véron et avec lequel le jeune débutant avait de fré-

quentes relations, fut enlevé par une mort prématurée ; il avait laissé entre les mains de sa veuve la formule d'une pâte pectorale sur l'efiicacité de laquelle il comptait beaucoup, non seulement pour guérir les rhumes, mais encore pour grossir ses recettes. Le docteur Véron examina la formule, en fut satisfait et, poursuivi de son idée, se dit : « Je tiens mon affaire! i Le point important était de trouver un associé intelligent qui menât l'affaire; le jeune docteur ne pouvait pas y mêler son nom et les convenances médicales l'obligeaient à rester dans la coulisse. Cet associé fut trouvé dans la personne de M. Frère, ancien pharmacien des armées; un traité, dans lequel les intérêts de la veuve étaient sauvegardés, fut conclu; le docteur lança très habilement l'affaire en se chargeant d'obtenir l'approbation du remède par plusieurs médecins célèbres, et en employant assidûment la publicité des journaux.

Au point de vue commercial, l'affaire fut dirigée avec beaucoup d'intelligence par M. Frère, qui, dans la suite, ajouta à ce premier produit un assez grand nombre de médicaments fort usités et dont il avait acheté la propriété. Bref, il y a un an, M. Frère mourait à Cannes, lais- J- sant à ses héritiers une fortune de plusieurs ^ millions, après avoir désintéressé le docteur Véron, auquel il faisait une rente viagère de cent mille francs.

Tout récemment le légataire du docteur Véron a retiré delà maison Frère la somme de 17 000 francs représentant la part de commandite du docteur qui, comme on le voit, avait été un bon placement.

On peut donc dire, après ces détails dont je garantis la scrupuleuse exactitude, que, si c'est un médecin, Théophraste Renaudot, qui a créé le journalisme en France, il y a deux siècles et demi, c'est un autre médecin, le docteur

Véron, qui, il y a bientôt un demi-siècle, a créé la publicité de la quatrième page des journaux, qui a si grandement accru les produits de h presse française et si profondément modifié ses conditions d'existence.

D'après les indications que je viens de donner sur les trois principales sources de la fortune du docteur Véron, détails connus de la plupart de ses amis, on s'attendait à un chiffre plus considérable que celui auquel elle s'est élevée. Cette fortune a été d'un peu plus d'un million, somme sur laquelle son légataire universel a eu à payer pour environ quatre cent mille francs de legs.

On s'est étonné que, parmi ces legs, le docteur n'ait rien laissé aux Sociétés dont il faisait partie, comme l'Association générale des médecins de France, la Société des gens de lettres : il est vrai que, pour cette dernière, la façon dont avait été accueillie une première li-

béralité n'en ^vait guère encouragé d'autre.

Quoi qu'il en soit, dans les derniers temps de sa vie , le docteur Véron avait dû éprouver quelques déceptions au sujet de sa fortune; car il est à peu près certain qu'un an avant de mourir, il avait fait un testament comprenant des legs plus nombreux et dans lesquels deux hommes de lettres fort connus étaient compris pour la somme de vingt mille francs chacun.

J'arrêterai là ces souvenirs; en les livrant à la publicité, je n'ai eu qu'une prétention, c'est r exactitude et la sincérité. Si ces causeries familières ont eu pour résultat de faire mieux connaître un homme dont on s'est beaucoup occupé de son vivant, mais sur le compte duquel bien des anecdotes controuvées ont été mises en circulation, mon but aura été atteint.

,1e me féliciterai surtout si j'ai contribué un peu à mettre dans son vrai jour une personnalité originale et qui, sans rien surfaire, tiendra sa place dans Thistoire de notre temps.

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