D'AUTREFOIS
LES
Ce fragment de Mémoires qui ne sont pas destinés à la publicité, du moins quant à présent, — fut, par une circonstance fortuite, communiqué au rédacteur en chef du Figaro, auquel il parut offrir de l'intérêt; il témoigna le vif désir de le publier et voulut bien faire précéder cette publication des lignes suivantes :
c En attendant que nous reprenions la publication des Souvenirs de M. Granier de Cassagnac, — ce qui aura lieu prochainement) — nous empruntons à des mémoires inédits des fragments fort intéressants sur les hommes et les choses dans les premières années du roi Louis-Philippe. L'auteur, comme on le verra, était très mêlé alors au mouvement du journalisme et de la littérature, et le temps n'a rien enlevé à la verve et à l'agrément de ses souvenirs. »
Tout en faisant une large part à Tactualitéjle Figaro ne dédaigne pas les études rétrospectives, et ses nombreux lecteurs n'ont oublié ni les Mémoires d'un Journaliste^ par son rédacteur en chef, ni les souvenirs d'Alphonse Karr, ni les très curieuses révélations sur le second Empire, récemment publiées par M. Granier de Gassagnac. Quelque périlleux qu'il puisse être de prendre la parole après de pareils maîtres, je profite de Thospitalité qui m'a été gracieusement offerte pour publier
LES JOORNALISTliS D'AUTREFOIS. 83
quelques souvenirs sur une génération qui a presque complètement disparu, avec l'espoir que cette causerie familière et en robe de chambre ne sera pas sans quelque intérêt pour ceux qui lui ont succédé.
Venu à Paris en 1834 pour y compléter mes études, j'y fis bientôt la connaissance d'un jeune étudiant en médecine qui faisait le compte rendu delà Chambre des députés pour la journal le National ; cela s'appelait, dans le langage du temps, faire la Chambre, Ce travail n'était pas sans importance à cette époque du complet épanouissement du gouvernement parlementaire; il n'était pas aussi complet que le compte rendu sténographique publié par le Moniteur el ressemblait davantage, mais avec plus d*étendue, au compte rendu analyque du second empire. Il était beaucoup plus difficile ; car les rédacteurs chargés de cette besogne étaient fort mal placés, dans une tribune de second
rang d'où Ton entendait assez bien Torateur qui occupait la tribune, mais fort mal ceux qui l'interrompaient et que l'on ne voyait que de dos. Or V interruption îoMBiiixn grand rôle dans le compte rendu des débats parlementaires, et, sous cette indication : une voix, le rédacteur y prenait part quand bon lui semblait. C'est un journaliste qui a prêté au maréchal Sébastian!, exposant les difficultés d'une campagne en Pologne que réclamait l'opposition, ce mot qui a souvent été répété : « Faut-il y aller en ballon ? » On ne prévoyait pas encore l'importance que le ballon a acquise plus tard.
Cette ingérence, ou plutôt cette omnipotence de la presse dans le compte rendu des débats parlementaires où l'on pouvait faire dire à un député ce qu'il n'avait pas dit, où, au moyen d'un on rit, distribué à volonté, on pouvait le rendre ridicule, cet incontestable abus a souvent préoccupé les pouvoirs publics; mais,
alors qu'il fallait beaucoup compter avec le quatrième pouvoir y le remède n'était pas facile à trouver ; on nomma des commissions, comme cela se fait d'habitude quand les questions sont d'une solution difficile, et, bien entendu, ces commissions n'aboutirent à rien.
Sous le prétexte de l'aider dans son travail, mais en réalité pour me procurer une agréable distraction à laquelle je prenais un goût très vif, mon ami Pierre Bernard, c'était le nom du jeune rédacteur du National^ m'emmenait à sa tribune pour les séances intéressantes, et bientôt il fut convenu entre nous que, si une occasion favorable se présentait, il me ferait entrer dans quelque journal pour faire, en sous-ordre, au début, ce travail dont il s'acquittait si bien. Cette occasion se présenta au commencement de la session de 1835; un nouveau journal très démocratique, le Réformateur j venait d'être fondé par Raspail ; bien
que j'appartinsse à ce qu'on appelait alors la Jeunesse libérale, la nuance me semblait bien un peu vive et me causait quelques scrupules; mais Bernard me rassura en me faisant remarquer qu'il ne s'agissait, après tout, que d'un travail spécial, qu'il suffisait de faire avec intelligence et en soignant les orateurs du parti, et qu'on n'était pas obligé d'épouser les doctrines du premier-Paris.
J'acceptai donc, et bientôt je fus en pied dans cette tribune des journalistes, où jusquelà je n'étais venu qu'en amateur ; je faimis la Chambre comme adjoint à un vieux rédacteur nommé Millot et surnommé Jésus- Christ, je ne sais pourquoi; ce n'était certainement pas à cause d'un carrick à quatre collets, que j'avais vu aux élégants dans mon enfance, mais dont Millot ne prolongeait plus la mode surannée qu'en compagnie de quelques cochers de fiacre; c'était un type assez curieux et
qui n'appartenait guère au groupe de gens intelligents qui faisaient alors avec distinction le travail dont j'allais faire l'apprentissage et parmi lesquels on comptait WoUis, le spirituel chroniqueur, le Charlet de la Gazette des TribunauXy où il créa avec tant de succès l'article Police correctionnelle; — Flocon, qui, pour son malheur, fut ministre en 4848, — je ne veux pas dire pour le nôtre, car ce ne fut pas le plus mauvais, — et qui faisait la Chambre pour le Constitutionnel; Alexandre Tardieu, qui faisait le même travail pour le Courrier français, dont il était en même temps le critique d'art et qui est devenu, sous l'Empire, rédacteur en chef des procès-verbaux du Corps législatif; enfin Pierre Bernard, mon introducteur, qui faisait le National, où je devais le remplacer l'année suivante.
On voyait encore, dans cette tribune, moins aristocratique, mais beaucoup plus nom-
breuse, et plus pittoresque que celle des rédacteurs en chef, d'autres types curieux et variés; ainsi, à côté de jeunes étudiants comme Bernard et moi, figuraient trois anciens gardes du corps, déjà mûrs, tous, bien entendu, attachés à des journaux légitimistes : Jadin, le frère du peintre, pour la Quotidienne^ Brisset pour la Gazette de France^ Théodore Anne, pour la France^ tous les trois ayant travaillé pour le théâtre. C'est aussi vers cett^ époque que fit dans notre tribune une apparition assez courte et peu remarquée, un jeune homme dont personne ne prévoyait certainement alors les hautes destinées, M. Fialin de Persigny, attaché à la Correspondance Justin.
Le hasard me donna pour voisins deux rédacteurs du Corsaire^ hommes d'esprit l'un et l'autre, mais d'une nature bien différente, qui faisaient, chacun à leur tour, un article sur la Chambre, presque toujours très piquant : le
premier était Eugène Briffaut, alors très populaire, joyeux boute-en-train, grand buveur de Champagne, et qui fut, à bon droit, choisi pour faire le Viveur dans les Français peints par etuc-mêmes, où Bernard a fait avec non moins de vérité Y Infirmier. Briffaut avait eu le bras cassé, Tannée précédente, dans un des duels politiques qui eurent lieu à cette époque, par un assez triste personnage*, dont j'avais quelques raisons pour me rappeler le nom; car, dix ans auparavant, il avait tué à boutportant, dans un duel à marcher^ un chirurgien-major de la marine, ami de ma famille, détail que Briffaut ignorait et que je lui racontai; il souffrait encore de sa blessure, surtout en écrivant, mais il n'était pas moins gai pour
cela.
Le second rédacteur du Corsaire était un
type bien différent, et son nom, peu connu