‹ Indiscretions contemporaines: souvenirs intimesChapitre 4 sur 21 · M. de la Trésor ière · texte numérisé non relu

M. de la Trésor ière

alors, est aujourd'hui complètement ignoré; c'était cependant un universitaire fort distingué, du nom de Hourdoux; il avait eu le prix d'honneur en 4811 , un an après Cousin ; c'était une espèce de Chodruc-Duclos littéraire; il était assez misérable et ne pardonnait pas à ses deux anciens copains, Cousin et Yillemain, de l'avoir laissé tellement en arrière et de n*avoir pu obtenir de leur crédit qu'une maigre pension de douze cents francs, sur les secours aux gens de lettres; aussi n'était-il jamais plus heureux que lorsqu'il pouvait leur offrir dans son journal un éreintement bien senti et toujours littéraire.

Comme mon but principal, dans cette élude rétrospective, est de raconter sans parti pris et bonâ fidCy ce qui est facile à quelqu'un qui n'a point joué de rôle politique, mais qui a beaucoup fréquenté les coulisses de ce grand théâtre et qui se souvient; comme ma seule prétention est de rappeler quelques détails dont j'ai été le témoin et qui ne sont pas sans intérêt quand il s'agit de gens la plupart aujourd'hui disparus, quelques-uns oubliés et

qui de leur vivant ont eu leur importance, je reviens au Réformateur.

Le Réformateur était alors le journal de la démocratie la plus avancée ; il dépassait de beaucoup la Tribuney qui était cependant assez accentuée et à plus forte raison le Nor tionaly qui, pour Raspail, n'était qu'un nid d'aristocrates. Raspail, son fondateur, n'était guère alors connu que par quelques travaux scientifiques estimables et n'avait pas encore conquis la réputation de moins bon aloi que lui valurent plus tard la politique et le camphre. Il ne me fallut pas longtemps pour voir le degré d'exaltation auquel ce fanatique était arrivé.

Ses deux principaux collaborateurs, sur lesquels il avait beaucoup d'empire, étaient Dupoty, un homme à breloques, mélange de beau de province et de commis voyageur, au demeurant assez pauvre sire et qui eut cepcn-

danl un moment de célébrité par une condamnation 1res sévère et très critiquée que la Cour des pairs lui infligea pour cause de complicité morale (délit nouveau) dans l'attentat Quenisset. L'autre collaborateur était Dubosc, gros garçon, qui, par sa bonne humeur, contrastait singulièrement avec son chef, et qui gaspillait, dans une politique bien peu en harmonie avec ses goûts et ses allures, une fortune et des aptitudes dont il aurait pu faire un meilleur emploi.

J'avais, du reste, très peu de rapports avec ce monde-là; je n'allais au journal que lorsque le travail de la Chambre l'exigeait, et, aussitôt ce travail terminé, je partais avec mon chef de file Millot. Je pus cependant être témoin de rémotion qui régna au journal, la veille du duel que Raspail eut avec Gauchois-Lemaire, alors rédacteur en chef du Bon Sens^ à la suite d'une polémique très vive et que j'ai ra-

conté dans le Figaro du H janvier 1878.

Comme Raspail était très mauvais coucheur, Millot, le pacifique Millot, eut une discussion avec lui, je ne sais plus à quel propos, et dut quitter le journal avant la fin de la session. Je le suivis dans sa retraite, prenant facilement mon parti de cette mésaventure, qui eut cependant son côté assez piquant pour moi; car Millot obtint, par jugement du tribunal de commerce, une indemnité de douze cents francs dont il se garda bien de m'ofîrir une part proportionnelle.

Je me résignai d'autant plus facilement, que je ne voulais pas faire du journalisme ma carrière et que je me rattrapais en reprenant mes études avec une assiduité que mes travaux parlementaires avaient un peu interrompue. Mais il faut bien dire que, quand on a mordu, même dans les conditions très modestes où j'avais débuté, à cette agitation de la vie politique.

surtout dans l'ardeur de la jeunesse, il est bien difficile de s'en désintéresser complètement. Aussi j'avais conservé mes entrées dans notre tribune et j'y allais encore de nouveau, en amateur, lorsque les séances étaient intéressantes. J'étais dans ceite situation lorsque, quelques jours avant l'ouverture de la session de 1836, Bernard, avec lequel j'avais continué mes relations d'intimité, vint me trouver pour me proposer de le remplacer au National; voici à quelle occasion : Armand Garrel s'occupait depuis quelque temps de travaux historiques et avait proposé à Bernard de prendre auprès de lui la position que lui-même avait occupée auprès d'Augustin Thierry, d'être son secrétaire. Bernard, qui avait une grande facilité de travail et un caractère très agréable, convenait parfaitement pour cette position, qu'il accepta avec d'autant plus d'empressement qu'elle le rapprochait davantage de Garrel, pour lequel

il avait une grande sympathie. Il me dit : c Carrel m'a laissé le choix de mon successeur ; voulez-vous meremplacer ?» Je ne me fis pas prier, bien que cette succession, après mes trois mois d'apprentissage, m'effrayât un peu.

Le lendemain, Bernard vint me prendre pour me présenter au rédacteur en chef do National. Carrel avait quitté depuis quelque temps la petite maison de la rue Blanche, n* 9, où il habitait au moment de son duel avec Roux-Laborie et occupait un bel appartement, au premier, rue Grange-Balelière, n* 7, aujourd'hui nM8.

Ce ne fut pas sans une vive émotion que je parus devant cette personnalité, alors dans tout son éclat et qui, par son talent comme par son caractère, occupait dans la presse une place de premier rang et avait toutes les sympathies de la jeunesse libérale. Carrel avait alors trente-cinq ans; il était assez grand,

mince; il avait une abondante chevelure noire et ne portait ni barbe ni moustache; sa physionomie, sinon ses traits, rappelait assez celle de Bonaparte, premier consul ; son œil noir et perçant, un peu couvert par l'arcade sourcilière, donnait surtout beaucoup de caractère à cette figure très distinguée, qui a été merveilleusement rendue par le médaillon de David, dont le bronze traduit très bien les traits accentués et la chaude coloration d'une peau brune.

Garrel me reçut avec cette grâce mêlée d'une certaine dignité qui était le caractère distinctif de sa personne et ne l'abandonnait jamais; après quelques questions bienveillantes sur la carrière à laquelle je me destinais et, sans me demander de profession de foi, il me dit : « Bernard m'a répondu de vous, vous êtes des nôtres. »

Quelques jours après j'entrais en fonctions,

comme chef d'emploi, avec un traitement de quatre cents francs par mois, ce qui était magnifique pour un étudiant, et Carrel me donnait pour collaborateur un aimable jeune homme, J. 6., qui faisait déjà au National le compte rendu de l'Académie des. sciences, de concert avec le docteur Dumont, gendre de Pariset; il est aujourd'hui membre de l'Insti^ tut et sénateur... Il a fait plus de chemin que moi*.

Les principaux collaborateurs du National étaient alors :

Adolphe Thibaudeau, fils du célèbre conventionnel, l'élu de trente-deux collèges après le 9 Thermidor, l'auteur de la première histoire du Consulat et de l'Empire, qui ne fut pas inutile à M. Thiers, et le protecteur de l'enfance de ce dernier, qu'il fit entrer comme bour-

1. Il s*agit de M. Joseph Car nier, mort il y a quelques mois (1882).

sier au collège de Marseille, lorsqu'il était préfet de cette ville ; je me laisserais aller volontiers à parler plus longuement du père, qui était une figure^ dans la conversation duquel il y avait beaucoup à gagner, que j'ai beaucoup pratiqué, car il était mon compatriote et l'ami de ma famille, et son modeste salon que j'ai fréquenté jusqu'à sa mort, arrivée en 1854, est un des premiers qui m'aient été ouverts à mon arrivée à Paris; mais je ne dois pas oublier qu'il ne s'agit ici que du National et que c'est du fils seulement que je dois parler. Adolphe Thibaudeau était déjà, à cette époque, un homme de quarante ans; il n'était journaliste que par hasard, et voici comment la chose était arrivée : après un premier désastre financier éprouvé à Vienne, où, dans des spéculations de Bourse, il avait compromis la fortune de son père, alors en exil, il était venu à Paris, où son

nom, son esprit très brillant, ses pandas aptitudes pour les affaires, Pavaient promptement mis en rapport avec les principaux financiers de l'époque, notamment avec H. LafQtte. Sous le patronage du riche banquier, il prit la direction d'un établissement industriel important, la verrerie de Choisy-le-Roi, qui, pendant quelque temps, marcha à merveille, mais sombra dans la crise commerciale qui suivit la révolution de Juillet. J'insiste sur cette circonstance, que je rappellerai bientôt et qui acquit une si triste importance dans le duel qui coûta la vie à Carrel et que j'aurai à raconter.

A la suite de ce désastre commercial, et pour échapper aux obsessions de créanciers trop pressants, Thibaudeau partit pour l'Angleterre, et, comme c'était un homme de ressources, qu'il avait une connaissance parfaite de la langue anglaise, il envoya de Londres au Na-

tional une correspondance signée 0..., qui fut très remarquée. Lorsque Forage fut un peu calmé, Thibaudeau revint en France et prit une part plus régulière à la rédaction du Nationalj dont il était, après Carrel, le collaborateur le plus actif, et où il était spécialement chargé de la polémique quotidienne. Carrel avait beaucoup de goût pour lui : c'était celui de ses collaborateurs qu'il fréquentait le plus souvent, et il vivait avec lui dans une grande intimité.

Après Thibaudeau venait Litlré, qui était déjà un savant, — M. Littré a dû naître savant, — et qui, avec son esprit encyclopédique, menait de front des travaux de médecine fort estimés, des études philologiques dont nous avons plus tard pu admirer le résultat, et une collaboration assez assidue au National, ou il était spécialement chargé de la politique étrangère; — le père Desloges, un vétéran, ancien

m LES JOURNALISTES D'AUTREFOIS.

rédacteur du Globe, grand joueur d'échecs, qui était toujours prêt à faire un article suffi* sant sur n'importe quoi; — Ernest Becquet, qui traitait spécialement les questions d'éoo* nomie politique ; c'était le frère puîné d'ÉtieiHie Becquet, rédacteur des Débats , auteur du fa« meux article publié dans cette feuille à propos de l'avènement du ministère Polignac et qui se terminait par ces mots : « Malheureuse France I m alheureux roi ! i» et de madame de Courchamp, chez laquelle M. Thiers alla cher^ cher une prudente retraite dans la vallée de Montmorency, pendant les journées de Juillet.

Le feuilleton des théâtres était confié à un critique très autorisé, Hippolyte RoUe, pour lequel Carrel avait beaucoup de goût, non seulement parce que c'était un homme d'un grand talent, mais encore parce que c'était, comme disent les Anglais, un parfait gentleman; ce

que Carrel prisait fort. Mon vieil ami Rolie est aujourd'hui le seul survivant de cet état-major, et j'espère que c'est encore pour longtemps, malgré les rudes assauts qu'a subis sa santés Plusieurs autres écrivains en renom tels que Sainte-Beuve, Désiré Nisard, etc. , faisaient de temps en temps des articles Variétés. Il est bien entendu que je ne veux citer ici que les vrais rédacteurs, l'état-major, et que je néglige un certain nombre d'individus (gens ardelionum) qui fréquentaient volontiers les bureaux du Nationaly pour faire croire qu'ils en étaient, servitude du parti que Carrel lui-même était obligé de subir, tout en tenant à distance ceux qui étaient importuns.

C'est au National f dans l'hiver de 1835, que je vis pour la première fois M. Louis Blanc, qui venait de débuter au journal le Bon Sensy et dont Carrel admit quelques articles dans son

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