M. H. Rolle est mort au commencement de
104 LES JOURNALISTES D'AUTRKFOIS.
journal ; je fus assez surpris quand je vis l'auteur de ces articles imagés, éloquents, quoique un peu déclamatoires, ce qui ne déplaît pas à la jeunesse; il paraissait alors à peine âgé de quinze ans.
in
Ce ne fut pas — je Tai déjà dit — sans une certaine appréhension^ qu'après trois mois d'apprentissage au Réformateur, je pris la succession de Bernard tm National; ce travail, beaucoup plus développé que ne Ta élé le compte rendu analytique sous l'Empire, qu'il fallait faire sans le secours de la sténographie que j'ignorais complètement, et avec l'aide d'un collaborateur très inexpérimenté, n'était pas chose facile. Dans cette tribune du second rang, où l'on était très étroitement installé, il
fallait comprendre rapidement, écrire de même, et plusieurs ont échoué dans ce travail ardu. La responsabilité était particulièrement lourde vis-à-vis d'un rédacteur en chef comme Carrai, avec lequel les rapports étaient charmants, car il était d'une exquise courtoisie; mais il prenait son journal très au sérieux, il voulait qu'il fût bien fait, et, malgré sa polémique souvent acerbe et dédaigneuse avec le Journal des Débats, c'était ce journal qu'il prenait le plus volontiers pour point de comparaison, — comparaison dangereuse, car pour le travaildont j'étais chargé, le Journal des Débats^ faisait dans des conditions bien différentes des nôtres.
Ce travail y était confié à un vieux sténographe du Moniteur y le père Breton, qui datait du procès de Gracchus Babeuf, et dont je n'ai pas parlé, parce qu'il n'habitait pas notre tribune. Profitant de ses privilèges de rédacteur
du Moniteur^ il était constamment dans l'hémicyle de la Chambre, et, là, il notait avec soin les interruptions que nous entendions si difficilement, etil en parsemait son compte rendu, qu'il faisait avec des épreuves du Moniteur. Il pouvait donner sa copie à une heure avancée de la nuit, ce qu'on n'admettait guère au Nationalj et tous ces motifs réunis lui assuraient une incontestable supériorité sur nous. Ce fut à ces privilèges et à son absence de tout scrupule qu'il dut de pouvoir mettre dans son journal, en 1832, l'interruption du député Dulong, qui ne figura pas au Moniteur, interruption qui fut cause de son duel avec le généi^al Bugeaud et lui coûta la vie.
Comme spécimen des difficultés que présentait notre travail dans les conditions où nous étions placés et du discernement qu'il fallait y apporter, je veux citer un incident qui se présenta peu de temps après mon entrée en fonc-
tions et qui me causa une certaine émotioD.
Dans une séance importante du commencement de la session, à propos de la discussion sur la conversion de la rente, M. le duc de Broglie, ministre des affaires étrangères, répondant à une question d'un membre de la gauche, avec ce ton cassant et un peu dédaigneux qui lui était familier, se servit trois ou quatre fois de cette locution : Est-ce clair? qui a été souvent répétée et est restée célèbre dans les fastes parlementaires. Je racontai l'incident à Carrel en revenant de la Chambre; il trouva dans le journal du soir la confirmation de mon récit et le fameux mot en toutes lettres, et fît immédiatement, à ce sujet, un de ces articles à l'emporte-pièce dont il avait le secret et qui ont fait dire avec raison que ces articles semblaient écrits avec la pointe d'une épée.
Mais, le lendemain, en lisant le discours du duc de Broglie dans le compte rendu du Natio-
nal, il n*y trouva pas le mot qui avait servi de texte à son article; le soir même, il me parla de cette omission d'un ton sec et contrarié qui ne lui était pas habituel; mais il me fut facile de mettre ma responsabilité à couvert. Ce n'était pas moi qui avais fait le discours du duc de Broglie, ayant donné la préférence à celui de M. Odilon Barrot, qui l'avait précédé : c'était mon collaborateur 6. . . , le sénateur d'aujourd'hui; à l'appui de mon assertion, j'envoyai chercher la copie à l'imprimerie, elle me justifia complètement; le pauvre G..., peu familier avec ce genre de travail, n'avait pas reproduit le mot textuel et l'avait remplacé par je ne sais quel synonyme, d'un choix malheureux.
Comme ce sont des souvenirs intimes et inédits que j'écris, je veux donner sur les circonstances qui ont engagé Carrel à continuer le journalisme après la révolution de Juillet, et
sur sa position privée au moment où j'entrai au Nationalj quelques détails qui ne seront pas sans intérêt et qui pourront aider à expliquer bien des choses; Sainte-Beuve en a touché un mot dans Tétude qu'il a consacrée à l'illustre publiciste; mais il n'avait pas vu d'aussi prés que moi et il n'y a pas mis la précision que je vais tâcher d'y apporter.
Carrel, lorsqu'il était sous-lieutenant dans un régiment d'infanterie, était devenu Tamant de la femme d'un de ses chefs de bataillon, avec lequel cette irrégularité lui valut, lorsqu'il eut quitté le service, un duel. Cette liaison devint bientôt une chaîne, à laquelle Carrel fut rivé jusqu'à la fin de ses jours et qui eut, comme on va le voir, une grande influence sur SQ, destinée.
Après la révolution de Juillet, comme cela
112 LES JOURNALISTES D'tUTREFOIS
se pratique en pareille circonstance et s'est pratiqué depuis sur une plus large échelle, chacun chercha à avoir la meilleure part possible dans les dépouilles opimes ; la presse ne fut pas oubliée et en première ligne se trouvait le Nationaly qui avait si puissamment contribué à rintronisalion de la branche cadette et qu'il fallait pourvoir; aussi MM. Thiers et Mignet furent immédiatement casés au Conseil d'État, mais Carrel qui était sur le même pied qu'eux, puisqu'ils étaient tous les trois rédacteurs en chef, chacun leur mois, Carrel fut envoyé en mission dans les départements de l'Ouest; on a pensé, non sans raison, que cette faveur fut un bon tour de son collègue M. Thiers, qui redoutait l'indépendance de ce gêneur et qui était bien aise de s'en débarrasser pour quelque temps. Carrel, qui n'était pas un ambitieux, accepta sans se faire prier cette mission «qui, du reste, flattait peut-être ses goûis mili-
LES JOURNALISTES D'AUTREFOIS. lia
taires et la remplit avec autant de conscience que de dévouement.
A son retour, on crut suffisamment récompenser ce dévouement en lui offrant la préfecture... du Cantal, qui n'était pas encore illustrée par l'immortelle épopée de Dumersan, faveur d'autant plus singulière, quand elle était offerte à un homme de la valeur de Carrel, que,
• quelques jours auparavant, on atait donné une préfecture meilleure que celle-là à M. Gauja, l'ancien gérant du National. Quelque maigre que pût sembler la pitance à l'ancien collègue de MM. Tliiers et Mîgnet, Carrel ne refusa pas et il se disposait à se rendre à son poste lorsqu'il reçut la visite d'un ambassadeur o/i^aew^ que M. Guizot, ministre de l'intérieur, lui envoyait pour lui faire quelques observations au sujet de son intérieurj dont le ministre avait été informé et lui faire comprendre qu'il devait aller seul prendre la direction adminis-
trative qui lui était confiée. (De nos jours, on n'a pas de ces scrupules-là, et nous pourrions citer un personnage qu'une situation semblable n'a pas empêché d'être pourvu d'une grande ambassade.) Garrel éconduisit l'ambassadeur sans avoir donné de réponse positive ; mais, après en avoir conféré avec la personne intéressée, ilnolifia au ministre un refus très net.
Cet incident ne pouvait être ignoré au Notionaly avec lequel G arrel avait conservé des relations, et les propriétaires de ce journal, un peu inquiets de sa situation, s'empressèrent de profiter de cette circonstance pour en confier la direction, à de très belles conditions, à celui de ses fondateurs qui se trouvait ainsi en disponibilité.
Le National^ sous la direction de Garrel, soutint le gouvernement de Juillet jusqu'à la chute du ministère Laffitte, et ce ne fut qu'à l'avènement dû ministère Périer (13 mars)
qu'il entra résolument dans Topposition et combattit la politique dite de résistance...
Gomme je n'écris que des souvenirs intimes et personnels et que je n'ai la prétention ni de raconter, ni surtout de juger les graves événements qui se sont succédé dans ces premières années si orageuses de la monarchie de luillet, je reprends le récit de quelques détails inédits que j'ai pu connaître et que je puis aujourd'hui raconter sans inconvénient, puisque tous les acteurs sont morts.
En prenant possession de son nouveau poste de secrétaire de Carrel, Bernard entra complètement dans l'intimité du rédacteur en chef du National; pour travailler à son aise avec lui, il partageait ses repas, il était enfin complètement de la maison, ce qui, avec son humenr galante et le charme dont il était doué, aurait pu n'être pas sans danger pour le ménage, s*îl ne s'était présenté le dérivatif que voici :
Carrel avait pour ami intime un ancien camarade de Saint-Cyr, gentilhomme d'origine espagnole, du nom d'H..., dont la familleavait été .naturalisée française. D'H... avait servi dans un régiment de cavalerie commandé par 1 le comte de Y..., et, dans cette situation, il avait fait comme Carrel dans son régimentd*infanterie; il était devenu l'amant de la femme de son colonel et cette liaison avait pris de telles proportions, que madame de Y... s'était séparée de son mari et que d'H... avait donné sa démission. Ils vivaient donc maritalement depuis quelque temps déjà et la camaraderie d'école, Tanalogie de situation, le rang social auquel les instincts aristocratiques de. Carrel n'étaient pas indifférents, avaient bientôt créé une grande intimité entre les deux couples.
D'H. . . et madame de V. . . venaient souvent dîner chez Carrel; le jeune et nouveau commensal qu'ils y rencontrèrent se trouva lA d'autant
plus à propos que la discorde s'était introduite dans ce ménage d'aventure; d'H... était brutal, la comtesse était exigeante; bientôt les assiduités de Bernard furent agréées, l'ancien oflîcier fut congédié el la comtesse entama une nouvelle liaison qui dura jusqu'à sa mort, c'est-à-dire plus de vingt ans. D'H... mourut de la poitrine quelques années après la rupture ; mais personne ne se brouilla avec le ménage Carrel.
Lorsque je fus un peu plus familier avec Carrel, qui, malgré son extrême politesse, m'imposai t. toujours beaucoup, je lui rappelai que la première fois que je l'avais vu c'était à la Cour de cassation, dans son procès au sujet du nouveau titre que le journal avait pris (le National de 1834) pour échapper à l'interdiction du compte rendu des débats judiciaires qui avait été prononcée par un jugement.
C'était aussi la première fois que j'entendais le
célèbre procureur général Dupin, qui donna des conclusions favorables au journal. Garret présenta quelques observations avec beaucoup de tact et de mesure. Cependant il n'était pas content de lui.
« Vous avez dû me trouver b... mauvais, me dit-il familièrement; c'était la première fois que je me trouvais à pareille fête et j'étais un peu intimidé en face de tous ces vieux magistrats en robe rouge. »
Dans le courant du mois de juillet 1836, j'eus avec Carrel une conversation qui me causa une vive impression et dont le souvenir me fut tristement rappelé quelques jours plus tard. Je me trouvais dans le bureau de rédaction, à l'entresol de la rue du Croissant, où était alors le National , avec Lhéritier, qui faisait le journal, — ce qu'on appelle aujourd'hui secrétaire de la rédaction, — travail qui avait son importance et dont ont été
diargés> pendant trente ans, Saint-Ange aux Débats et Boniface au Constitutionnel. 11 était environ onze heures, je venais de terminer mon travail; Carrel descendit de son cabinet, qui était au-dessus de nous et où il travaillait habituellement seul, ou bien avec Thibaudeau; il alluma son cigare et se mit à causer. La conversation prit bientôt la tournure d'un épanchement intime ; il nous parla de ses travaux historiques quj le préoccupaient beaucoup et se plaignit amèrement du peu de temps que lui laissaient, pour des travaux aussi sérieux, les exigences du journal.
Nous l'encouragions, Lhéritier et moi, dans la mesure où nous pouvions le faire; mais il nous répliqua avec un accent de sombre découragement dont le souvenir me revint quelque temps après, à la suite de ce fatal duel qui lui coûta la vie : « Vous ne savez pas ce que c'est que d'avoir un pareil boulet au pied. »
Cette disposition d'esprit, qui trahissait chez lui une grande lassitude du journalisme, ne fut peut-être pas étrangère à la façon si regrettable dont il risqua sa vie et que je vais raconter sur mes simples souvenirs, mais avec la certitude de ne pas me tromper.
A quelque temps de notre conversation, et à la même heure, le 19juillet, Garrel descendant de son cabinet, nous trouva encore, Lhéritier et moi, achevant notre besogne ; il alluma son cigare et allait se retirer, lorsque Lhéritier lui dit : « Monsieur Garrel , vous n'oubliez pas que vous avez promis à Capo de Feuillide de mettre quelques lignes dans le Nationul à propos de son procès avec Girardin. — G'estvrai, » répondit Garrel. Et, prenant un des feuillets blancs que j'avais laissés devant
moi : « Comment écrivez-vous donc Cape? » me dit-il. Je lui dis l'orthographe du nom, et il écrivit rapidement et d'un seul jet un article d'une trentaine de lignes qu'il envoya immédiatement à la composition.
Ainsi, c'était pour un homme dont il savait à peine le nom, pour un assez triste personnage, médiocrement considéré, mais par un sentiment de bonne camaraderie et peut-être aussi sous l'empire de l'antipathie que lui inspirait l'adversaire, qui venait de prendre une position militante dans la politique et cherchait à opérer une révolution dans la presse, que Carrel écrivit ces quelques lignes que, quatre jours après, il devait payer de sa vie.
Le lendemain du jour où cet article fut écrit, je tombai malade par suite d'un excès de travail et je n'avais pas encore pu quitter le lit lorsque, le 23, le National m'apporta la nouvelle de la rencontre qui avait eu lieu le nîatin
entre Carrel et M. de Girardin, en donnant sur sa blessure des détails de nature à causer les plus légitimes alarmes.
Voici ce qui s'était passé et les détails que le pauvre Thibaudeau me donna quelques jours plus tard ; je tiens d'autant plus à les publier dans leur intégrité, qu'ils ne se trouvent qu'incomplètement dans le récit de M. Louis Blanc, le seul écrivain contemporain qui, dans son Histoire de dix ans, ait assez exactement raconté le duel qui coûta la vie à Carrel.
• J'ai voulu rechercher dans la collection du Nationat et de la Presse les deux articles qui ent amené la rencontre, et je crois qu'il ne sera pas sans intérêt de les reproduire textuellement.
L'article de Carrel, écrit dans les circonstances que je viens de rappeler, était ainsi conçu:
f M. Emile de Girardin, membre de la
Chambre des députés, est à la tête d'une Société qui croit avoir trouvé le moyen d'établir un journal au prix de 40 francs par an, découverte heureuse et dont le pays profitera, si M. de Girardin réussit dans cette entreprise. Mais, comme premier moyen de succès, M. E.
de Girardin a cru devoir publier des prospecius dans lesquels il parle de journaux qui existent depuis six, dix, quinze et vingt ans, en termes que nous nous sommes contentés de mépriser pour notre compte, mais qu*un de nos confrères, le Bon sms^ a relevés dans une série de feuilletons fort piquants et dont le public s'est beaucoup occupé. Le spirituel auteur de ces feuilletons, M. Gapo de Feuillide, passe en revue les combinaisons et les calculs dans la confidence desquels oh a été mis par les prospectus de M. de Girardin. M. Capo de Feuillide trouve l'entreprise mauvaise : il en a bien le droit, et il appuie son opinion de con-
sidérations et de raisonnements qui ne nous ont pas paru sortir '^es limites d'une discussion permise. M. E. de Girardin pouvait répondre dans son journal : il a mieux aimé considérer comme une diffamation contre sa personne les doigtes jetés sur Texactitude de ses calculs; il
a attaqué le Bon sens et M. de Feuillide devant la police correctionnelle. Celte affaire sera jugée demain, et M. de Girardin jouira du bénéfice des lois de septembre. La presse ne pourra pas rendre compte des débats de cette affaire; nous en ferons connaître le résultat, qui ne nous parait pas douteux, car rien ne ressemble moins à la diffamation, telle que nos lois la définissent, que la discussion soutenue par M. de Feuillide contre les assertions et les chiffres de M. de Girardin. »
Le lendemain du jour où parut cet article, le 21 juillet, la Presse y répondait de la façon suivante, comprenant dans sa réponse les jour-
naux qui, comme le National, avaient attaqué la nouvelle entreprise de M. de Girardin, le Temps et le Bon sens :
«... Le National, à l'occasion de ce procès, jette, ce matin, un blâme sévère sur M. de Girardin pour ne s'être pas de préférence èervi de la voie de la Presse, Le reproche manque de la loyauté attribuée au caractère de M. Carrel. Assurément le reproche serait mérité si le Bon Sens s'en fût tenu à l'examen critique et sévère de la base économique sur laquelle la Presse est établie ; mais il n'en a pas été ainsi : les accusations les plus odieuses et les plus personnelles ont été accumulées contre M. àe Girardin.
» C'est bien malgré nous, et parce qu'il ne nous est point possible de garderie silence^ que nous nous jetons sur le terrain où l'on nous pousse; mais enfin, si l'on persiste à 1^ vouloir, nous l'accepterons et nous publierons
LES J0Î3RNALISTES D'AUTREFOIS. 127
ce que le Bon sens, le National et le Temps, ont coûté à leurs actionnaires ; nous ferons, à notre tour, les comptes de ces journaux, puisqu'ils prennent la peine de faire les nôtres ; les renseignements sur ce point ne nous manqueront pas plus que ceux qui nous seraient nécessaires pour la biographie de plusieurs rédacteurs de ces journaux, si nous étions jamais contraints de la publier. En ce cas même, nous promettrions encore de nous en tenir à la «tricte vérité des faits; nous n'aurions pas, nous, de faillites imminentes à prédire; il nous suffirait de faillites consommées à relever au greffe du tribunal de commerce. »
Le ton de ces deux articles était assurément un peu aigre ; mais, à part le mot de mépris dans l'article de Garrel et celui de loyauté attribuée, etc. dans celui de M. de Girardin, — et, dans ce temps-là, comme aujourd'hui,. la polémique courante, avec ses vivacités, s'en
permettait bien d'autres, — 'û n'y avait réellement pas lieu à se couper la gorge ; aucun homme sensé, quelque chatouilleux qu'il pût être sur le point d'honneur, n'aurait conseillé , à Carrel d'envoyer un cartel à M. de Girardin. La fin de l'article de la Presse contenait, il est vrai, une allusion cruelle et trop transparente sur les faillites consommées ; mais elle ne pouvait pas s'appliquera Carrel qui n'avait jamais fait d'affaires; elle ne pouvait donc viser que Thibaudeau, dont j'ai raconté le désastre industriel. Aussi l'on comprendra la douleur poignante que dut causer à l'ami de Carrel la suite de cet incident dont cependant il fut bien innocent.
Aussitôt qu'ils eurent connaissance de l'article de la Presse, dans la journée du 21, Carrel et Thibaudeau se rendirent ensemble chez M. de Girardin et eurent avec lui une conversation dans laquelle les choses se passèrent
avec beaucoup de courtoisie de part et d'autre. On se quitta en termes qui devaient faire regarder l'affaire comme terminée; mais, soit dans la soirée, soit dans la matinée du lendemain (je ne sais plus aujuste laquelle des deux, et la chose est sans importance) Garrel, obéissant à je ne sais quel sentiment, eut l'idée de retourner seul chez M. de Girardin. Que se passa-t-il dans ce tête-à-tête? Personne ne l'a jamais «u au juste, et M. de Girardin, le seul survivant de ce triste drame, pourrait seul le dire. Toujours est-il qu'une rencontre devait avoir été arrêtée; car, en quittant M. de Girardin, Garrel choisit immédiatement ses deux témoins, qui furent Persat et Ambert. Ce choix était aussi malheureux que possible et, n'indiquait que trop clairement la résolution de Garrel de n'entendre à aucun arrangement.
Ambert, le grand Ambert^ comme on l'appelait, était un fort bel homme, assez forte
lame, ayant, comme quelques autres, la prétention d'être du Nationaly mais n'y ayant, en réalité, jamais fait une panse (Ta et se bornant à paraître dans les circonstances où il fallait faire une manifestation, ou bien payer de sâ personne dans quelque collision politique, comme pour l'afifaire delà duchesse de Berry. Maurice Persat était un ancien officier de l'Empire, mis en demi-solde par la Restauration ; il eut une vie assez aventureuse et avait fait partie de ce fameux bataillon de la Bidassoay commandé par l'Italien Pacchiarotti et dans lequel Garrel avait eu la malheureuse inspiration d'entrer avec lui. De là l'origine de leur liaison, et, lorsqu'en 1834, après quelques années passées en Algérie, Persat avait obtenu sa retraite de capitaine, Garrel le j5t nommer gérant du National, poste qui n'exigeait guère d'autre capacité que celle de faire les mois de prison auxquels les gérants de quelques jour-
Baux étaient alors exposés. C'était un très brave homme*, très dévoué à Carrel, dont nous disions qu'il était le mameluk: il se serait volontiers fait tuer pour lui, maisil n'était guère propre à l'empêcher de se faire tuer lui-même dans la triste aventure où il s'était si malheureusement embarqué.
Il se produisit, à cette occasion, un incident assez curieux, et qui m'a été raconté par Yau* leur lui-même. Grégoire, qui était alors imprimeur du National, et qui, comme tous ceux qui l'approchaient, était fort dévoué à Carrel, mis au courant des choses, croyant qu'il était très facile d'arranger honorablement cette affaire, si seulement il lui était possible de remplacer Persat comme témoin, était chez Carrel, le 23 au matin, avant six heures : la rencontre avait été fixée au bois de Vincennes pour sept
heures; Ambert devait s'y trouver de son côté et Carrel partir de chez lui avec Persat; Gré-
goire, sans rien dire de ses projets à Garrel, envoya Persat acheter des cigares et aussitôt ' fît monter Garrel dans un tilbury attelé d'une jument anglaise d'une grande vitesse, qu'il dirigea lui-même à toutes jambes surVincennes.
Persat, à son retour rue Grange-Batelière, ne trouva plus personne, on lui dit que Garrel venait de partir avec Grégoire ; aussitôt il court chercher un cabriolet de remise à deux roues, véhicule alors fort usité et assez rapide ; Persat donne cinq francs au cocher, à la condition qu'il le conduira à fond de train à Vincennes, où il réussit à arriver presque en même temps que Garrel et Grégoire et à remplir son rôle de témoin. .. comme il le comprenait.
Il n'y avait plus rien à faire pour Grégoire dans cette situation, et cependant il est bien probable que, quoi qu'en aient dit ensuite les témoins de Garrel, s'ils eussent fait la moindre tentative auprès des témoins de M. de Girar-
lin, qui étaient Lautour-Mézeray et Paillard cle Villeneuve, rédacteur en chef delà Gazette ies Tribunaux^ ce dernier surtout très raisonlable et très pacifique, Taffaire aurait pu être ;rès facilement et très honorablement arrangée. Mais le sort en était jeté! les armes Tarent chargées, les deux adversaires furent [>lacés à quarante pas, avec faculté de marcher [chacun de dix pas et de tirer à volonté, mode l)eaucoup plus dangereux que le lir au commandement, à distance ferme, qui se pratique plus volontiers aujourd'hui. Après avoir fait diacan quelques pas, les deux adversaires tirèrent presque en même temps; M. de Girarilin eut la cuisse traversée et Carrel fut atteint au bas- ventre.
La gravité de la blessure de Carrel ne permettant pas de le transporter à son domicile, on le déposa cl^ez un de ses anciens camaà^deSy qui passait alors Tété à Sainl-Mandé
avec sa mère, Peyrat, ancien officier de la garde royale, qui, lui aussi, avait eu plusieurs duels et avait conservé avec Garrel d'amicales relations, bien qu'ils fussent dans deux camps différents ; car Peyrat était royaliste ardent.
Le fatal dénouement, qui n'était que trop prévu, et contre lequel tous les efforts de la science furent impuissants, ne se fit pas longtemps attendre, et, dans la nuit du 24, Garrel succomba à une péritonite aiguë déterminée par les jgraves lésions produites par la baUe qui avait déchiré les intestins.
Une particularité assez curieuse se présenta à propos des obsèques de Garrel. L'irritation du parti avancé, — on ne savait pas bien encore s'il fallait dire républicain, — la position récemment prise par son adversaire dans le camp opposé, les circonstances qui avaient précédé la funeste rencontre, tout cela faisait craindre une manifestation contre laquelle le
gouvernement voulait prendre des précautions par un grand déploiement de forces. Saint- Mandé avait alors pour maire un chef d'institution, homme de sens, très respecté de ses administrés et très écouté dans les conseils du gouvernement, car c'était un conservateur résolu; il alla trouver le ministre de l'intérieur qui était alors M. de Montalivet, parvint, non sans peine, à le convaincre des inconvénients qu'offrirait la présence de la troupe, et répondit du maintien de Tordre.
La façon dont les choses se passèrent donna pleinement raison au maire de Saint-Mandé.
Le 25 juillet, dans l'après-midi, un concours de dix mille personnes se pressaient dans l'avenue du Bel-Air et conduisait, dans le plus grand ordre, au cimetière de Saint-Mandé, le cercueil de Garrel porté à bras par les ouvriers typographes du National. Toutes les notabilités du parti libéral assistaient à cette triste
réunion ; on y remarquait surtout Chateaubriand, qui avait pour Carrel la plus haute estime ; Déranger, qui s'était arraché à sa retraite de Fontainebleau; Laffitte, Arago, Cormenin, etc. Il est bien entendu que les deux anciens fondateurs du National avec Carrel, MM. Thiers et Mignet, brillèrent par leur absence; il est vrai que M. Thiers était alors président du conseil.
Malgré mon état de souffrance et appuyé a^ bras de Bernard, je pus faire partie de ce cor^ lège et rendre à Thomme qui m'avait inspira une si vive et si respectueuse sympathie u dernier hommage. Deux discours furent prononcés : l'un par Arnold Scheffer, ancien ^ gérant du National, l'autre par Martin Mail — lefer, rédacteur du Bon Sens. Le pauvre Thibaudeau voulut, lui aussi, prendre la parole; mais à peine avait-il prononcé quelques mots, que ses sanglots étouffèrent sa voix, et qu'il eut
une défaillance. L'épreuve, en effet, était audessus de ses forces; car les circonstances qui lui étaient personnelles dans ce triste drame étaient encore pour lui un surcroît de douleur. Je ne veux pas essayer sur cette noble figure de Carrel une étude rétrospective après celle qui a été si bien faite, en 1852, par Sainte-Beuve et je n*ai que peu de choses à ajouter aux souvenirs intimes que j'ai cru intéressant de publier. Je liens, toutefois, à rappeler que Sainte- Beuve citant un fragment d'un article très ému et très éloquent que Garrel publiait dans le National Siix mois de juin 1830, à propos du suicide de Sautelet, qui fut, je crois, son premier gérant, ajoute cette réflexion : « Hélas ! ce qu'il dit là contre le suicide, ne pourrait-on pas, en partie, le dire aussi contre le duel, qui n'est souvent qu'une autre forme de suicide, comme cela fut trop vrai de lui, qui écrit, et de son cas suprême ? »
Oui, cela est vrai, et ce n'est pas seulement au point de vue philosophique que la réflexion de Sainte-Beuve peut être fondée ; elle Test surtout au point de vue réel, positif, dans ce qui concerne le duel qui coûta la vie à Carre! et qui, parles circonstances que j'ai racontées dans leur détail, peut au moins être regardé comme un demi-suicide.
Un souvenir encore qui me revient à l'esprit à propos de Garrel et qui peut aider à apprécier son caractère : malgré ses trop légitimes griefs contre son ancien collaborateur, malgré surtout la suprême et bien inique injure que le ministre lui avait faite en provoquant son arrestation après l'attentat de Fieschi, il avait conservé un faible pour M. Thiers. Ainsi, je me rappelle qu'un jour, à la suite d'une séance où j'avais vivement admiré le grand talent de tribune de M. Guizot, nous discutions la valeur relative de ces deux hommes dont la rivalité,
qui devint si vive dans la suite, commençait à poindre. Je dis que je trouvais M. Guizot plus fort que M. Thiers. « Oh ! oui, riposta Carrel d'un ton sarcas tique, plus fort ea thème peutêtre... » C'est qu'à mon sens, il y avait plusieurs points de contact entre ces deux fondateurs du National y ils étaient l'un et l'autre autoritaires et patriotes — chauvins même, si l'on veut, — el Carrel n'a jamais pardonné à M. Guizot son voyage à Gand.
On s'est souvent demandé, et pour mon compte je me suis plusieurs fois fait cette question, quelle aurait été l'attitude de Carrel sous le second empire, s'il eût vécu? Pas plus que sous Louis-Phillippe on n'aurait pu le conquérir en lui donnant un régiment, et il est permis d'hésiter sur le parti qu'il aurait pris. Quant à moi, j'ai de la peine à croire qu'il fût resté irréconciliable.
En se laissant aller aux réflexions qui se pré-
sentent en foule à l'esprit à propos de ce que sont devenus, depuis la mort du plus éminent journaliste de l'époque que je viens de rappeler, quelques-uns des hommes dont le nom est associé à ces souvenirs, il serait vraiment permis de se laisser aller au fatalisme des Orientaux : « C'était écrit. »
Le modeste chef d'institution de Saint-Mandé devenant en 1848 commissaire de la République, grâce aux relations que lui avait values avec le National la mort de Garrel et malgré son très grand dévouement à M. Guizot, dou^ il sollicitait, en 1846, le privilège d'un théâtf ^ populaire aux Champs-Elysées (lire à ce suj^ les curieux détails publiés par Taschereau da^ la Revue rétrospective de 1848) ; ses deux fî' mis ainsi en lumière et devenant deux d^ meilleurs préfets de l'Empire; — M. Thier^ le président du conseil, et M. de Montalive^ le ministre de l'intérieur, au moment où te-
LES JOURNALISTES D'AUTREFOIS. Ul
obsèques de Garrel causaient au gouvernement de vives appréhensions, devenus, Tun président de la République et l'autre un de ses plus chauds appuis; l'adversaire de Garrel, chargé d'ans et de millions, et, après un grand nombre d'évolutions, devenant lui aussi un des plus grands zélateurs de la forme nouvelle... tout cela prouve-t-il que, suivant la moralité de certains contes, « la vertu trouve tôt au tard sa récompense », ou bien que « tout arrive »
dans notre pays, que la logique y trouve ou n'y trouve pas son compte? — Choisissez. Pour moi, je me borne à reprendre mes souvenirs.
Peu de temps après la raort de Carrel, le National déménagea de cette vilaine rue du Croissant, dont la malpropreté répugnait à cet homme élégant qui, en outre, avait beaucoup de peine à y faire entrer ce cabriolet que les purs lui ont quelquefois reproché et qu*il aimait à conduire. Il s'installa dans le local beaucoup plus convenable de la rue Le Peletier, que Carrel avait choisi lui-même et dans lequel il lui tardait tant de transporter son journal.
Thibaudeau prit la rédaction en chef avec
tout l'ancien personnel et la garda moins d'une année. Ce n'est pas seulement pour se donner tout entier à l'industrie naissante des chemins ie fer, comme je le dirai bientôt avec plus de létail, que Thibaudeau quitta si promptement e National. Il y avait là des difficultés, des ncompatibilités, dont la grande autorité de îarrel avait bien pu triompher, mais contre esquelles Thibaudeau devait nécessairement se briser; il fallait beaucoup compter avec les propriétaires du journal qui étaient principalement représentés par Thomas, ancien mar chand de bois, esprit étroit, assez vulgaire, véritable culotte de peau du parti libéral -=conspirateur de la Restauration; il était difficile à un raffiné comme Thibaudeau, démocrate d'occasion, d'accepter la suprématie d'un personnage qui lui était aussi antipathique, et le divorce se fit bientôt sans beaucoup de regrets de part ni d'autre.
La direction du National resta pendanU quelque temps flottante et incertaine; Thomas n'avait ni assez de capacités ni assez d'autorité morale pour la conserver longtemps; quand, par hasard, il avait écrit un entrefilet de dix lignes, il était dans tous ses états : il allait luimême en surveiller la composition, et le chef compositeur, Caillaux, garçon fort intelligent, comme il s'en trouve beaucoup parmi les ouvriers typographes, disait alors plaisamment de lui : « Sa tête fume. »
Il y avait bien de temps en temps auprès de lui son associé dans le commerce de bois, Baslide; — on les appelait quelquefois en riant Bastide et Josion; mais Bastide ne faisait que de rares apparitions au journal. Il passait pour s'occuper beaucoup plus de ses affaires personnelles; peut-être étudiait-il Wattel pour se préparer au ministère des affaires étrangères, qu'il occupa en 1848. 11 fallait donc suppléer à celte
insuffisance et trouver quelqu'un qui fût à la hauteur de la tâche.
On s'adressa à un médecin, le docteur Trélat, qui avait, pendant assez longtemps, honorablement exercé sa profession dans le faubourg Saint- Marceau, pendant que son confrère et ami Recurt l'exerçait dans le faubourg Saint-Antoine. Comme lui également, il y avait Mi de la politique, avait cultivé les sociétés secrètes en attendant, l'un et l'autre, que leur heure, qui n'était pas encore arrivée, les portât à un ministère où ils firent leur avènement simultané, mais seulement en 4848. '
Trélat s'était fait remarquer par un discours très violent et assez éloquent, prononcé devant la Cour des pairs, dans le procès des accusés d'avril, et il avait, pendant quelque temps, rédigé avec un certain succès un journal de province, le Patriote du Puy-de-Dôme. Ce fut donc à ce médecin que l'on eut recours pour
relever le Nationalj dont la santé donnait des inquiétudes; mais Ton s'aperçut bientôt que la tâche était trop lourde pour ses épaules et l'on se décida à faire appel à un homme qui, pendant plusieurs années, avait été à la tête d'un journal beaucoup plus avancé que le National, la Tribune, où il avait, par la violence de ses articles, procuré bien des mois de prison à un de mes anciens maîtres d'études, Ferdinand Bascans, que j'ai retrouvé adjoint au maire du premier arrondissement en 4848, — et où il avait, dans plusieurs circonstances, accentué son désaccord avec Carrel dans des termes assez vifs pour rendre imminent un duel empêché par des amis communs. C'était Armand Marras t.
Le choix était bon; Marrast était un esprit très fin, un écrivain brillant et solide, comme la plupart de ceux que l'Université a fournis à la presse. Il avait été professeur de rhétorique
à vingl-deux ans; mais, comme beaucoup de ses collègues, il avait trouvé que cette ingrate carrière ne menait pas assez loin, et, après une tentative infructueuse pour entrer dans les bureaux d'un ministère, sous M. de Martignac, il avait essayé du journalisme, obscurément d'abord, mais bientôt avec éclat dans la Tribune, où son tempérament, bien plus, je le crois, que ses convictions, lui firent atteindre des hauteurs qui devaient quelquefois lui donner le vertige. Avec des formes différentes et beaucoup moins de distinction extérieure, il complétait très bien ce trio quelque peu aristocratique dans la démocratie : Carrel, Thibaudeau et Marras t. Son règne fut de beaucoup le plus long, et personne n'ignore la part importante qu'une guerre acharnée de dix ans lui assura dans la chute de la royauté de Juillet, guerre impitoyable dont le dernier mot, sorti de sa bouche dans la journée du
24 février, fut celui-ci : t II est trop tard ! » Intelligence d'élite, au demeurant, et qui, au milieu du tohu-bohude 1848 et du lamen'table spectacle que donnèrent tant d'incapacités si inopinément arrivées au pouvoir, se fît remarquer par beaucoup de sens, de modération et surtout par la façon dont il dirigea les débats de l'Assemblée constituante.
J'ai voulu compléter mes souvenirs sur le National en consacrant ces quelques lignes aux successeurs de Carrel que j'ai peu connus, à l'exception de Thibaudeau, avec lequel je quittai le journal et dont je veux compléter l'histoire qui a tout l'air d'un roman.
Thibaudeau, malgré sa mésaventure industrielle de 4831, qui fut si cruellement rappelée par le fondateur de la Presse, tout en se livrant pour un temps aux travaux assez absorbants d'un rédacteur en chef de journal, songeait toujours aux affaires; il en avait
le goût, je puis dire le génie, et espérait que la fortune, dont les faveurs ne lui étaient pas indifférentes, ne lui tiendrait pas toujours rigueur.
L'industrie des chemins de fer, si péniblement introduite en PYance, venait enfin d'y acquérir ses droits de nationalité, et, grâce à l'énergique impulsion des frères Péreire, la petite ligne de Paris à Saint-Germain venait d'être inaugurée; Thibaudeau conçut l'idée de la prolonger jusqu'à Rouen; mais ce n'était pas chose aussi simple et aussi facile que cela le semble aujourd'hui. Le vent n'était pas encore à cette grande industrie; l'hostilité du gouvernement, dont le plus puissant et le plus persistant organe était M. Thiers, les hésitations du Parlement, où les discussions politiques, les rivalités de clocher, primaient l'intérêt général, la froideur enfin des capitalistes étaient des obstacles difficiles à surmonter. Thibau-
deau songer à s'adresser aux capitaux anglais qui, moins timides que les nôtres, avaient déjà opéré en Angleterre des travaux importants; il fit plusieurs voyages à Londres, et grâce à sa parfaite connaissance du pays, aux excellentes relations qu'il s'y était faites et surtout à son ami Leader, qui était alors un des chefs du parti whig dans la Chambre des communes, il parvint à constituer une Compagnie pour l'exécution du chemin de Paris à Rouen, et, après bien des difficultés avec l'administration française, difficultés dont son habileté et son opiniâtreté triomphèrent, ce chemin fut exécuté sous la direction d'un habile ingénieur anglais, M. Locke. A l'inauguration de ce chemin, Thibaudeau reçut la croix de la Légion d'honneur des mains de M. le duc de Nemours. A cette occasion, parut, dans le National, un article cruel où se trouvait une allusion au duel de 1836; mais les partis
sont féroces et se refusent rarement ce genre de satisfaction.
Quelques années plus tard, Tindustrie dçs chemins de fer, décidément acclimatée en France, prenait un grand essor, la Compagnie du Nord se formait sous le puissant patronage de la maison de Rothschild, dont le chef, qui faisait bien les choses, distribuait des actions au pair k un certain nombre de personnes dont rinfluence avait pu être utile au succès de Taffaîre, et parmi lesquelles Thibaudeau ne fut pas oublié. Ce fut à cette époque que, dans un dîner donné par Véron à ceux de ses amis qui avaient bénéficié de ces largesses dont il avait eu sa part, Thibaudeau, qui avait pris au lansquenet tme main malheureuse, joua contre le comte Walewski un coup de 96,000 francs qu'il gagna.
Malheureusement pour lui, Thibaudeau se laissa entraîner à un autre jeu beaucoup plus
dangereux, celui de la Bourse; il n'y fut pas heureux, et, au moment de la révolution de 4848, il était pour la seconde fois à peu près ruiné et réduit à son traitement de directeur, ou plutôt de secrétaire, suivant la formule anglaise, du chemin de fer de Rouen et ensuite du Havre. Mais l'avènement du prince Louis- Napoléon à la présidence de la République et, plus tard, à l'Empire vint lui ouvrir de nouveaux horizons. Le prince, qui l'avait connu dans sa jeunesse, alors que le père de Thibaudeau était en exil, avait beaucoup de goût pour cet esprit brillant, très cultivé, fertile en ressources, et lui aurait certainement fait une position politique importante, si Thibaudeau n'eût pas préféré continuer les affaires. Mais il était de ceux que le chef de l'État consultait le plus volontiers sur les questions financières, et ce fut en grande partie à ses conseils et à son influence que fut dû Vemprunt national^
substitué à ceux dont les gros banquiers avaient jusque-là obtenu le monopole.
La grosse affaire dans laquelle il fit sa troisième fortune fut le chemin de fer de Paris à Lyon, que ses premiers concessionnaires ayaient été obligés d'abandonner après la révolution de Février et qui fut ensuite concédé à M. Charles Laffitte, avec une part importante pour Thibaudeau, et c'est sous l'impulsion de ces deux hommes habiles que cette ligne est devenue l'excellente affaire que l'on sait.
La plus-value considérable, promptement acquise par les actions que Thibaudeau avait eues au pair, lui constitua rapidement une très belle fortune; ayant fait quelques années auparavant un mariage qui fut un long roman, mais dont la conclusion le rendit heureux, n'affichant point le luxe extérieur que pratiquaient volontiers alors les nouveaux enrichis, Thibaudeau consacrait surtout ses revenus à
15i LES JOURNALISTES D AUTREFOIS.
des acquisitions d'objets d'art, et, sous la direction d'un homme de goût, M. Charles Blanc,il réunit une belle collection de tableaux, de dessins, de livres à figures, etc. En 1855, il fit l'acquisition d'une charmante propriété à quelques lieues de Tours, le château des Touches, qui appartient aujourd'hui au grand imprimeur M. Marne; au mois de mai 1856, j'allai passer quelques jours avec lui dans cette délicieuse résidence; il nageait dans le bonheur, me faisait admirer ses travaux d'embellissement ; en le quittant, je lui serrai la main avec effusion et lui dis : « Mon cher ami, c'est votre troisième fortune, si je compte bien; sachez la conserver. « Oh! me répondit-il, soyez tranquille, j'ai tout liquidé et je ne fais plus aucune opération... » Au mois de décembre suivant, il mourait complètement ruiné! 11 avait subi, m'a dit depuis un ami commun, une perte de douze cent mille francs,
dans une seule Bourse, par suite d'une opération sur le Crédit mobilier, faite sur dépêche télégraphique envoyée d'Evian.
Pour corapléter ces souvenirs sur le personnel de l'ancien National, je ne dois pas oublier de dire ce qu'est devenu Bernard, dont la vie fut aussi un roman, avec un triste dénouement, et offrant quelque ressemblance, proportion gardée, avec celui de Thibaudeau.
Après la mort de Carrel et pendant quelques années, Bernard ne fit plus de journalisme qu'à bâtons rompus ; il avait recueilli un petit patrimoine qui lui donnait une certaine indépendance, et filair le parfait amour avec la comtesse de V... Mais, en matière pareille, rien n'est éternel, surtout avec une nature aussi inflammable que celle de l'ancien secrétaire de Carrel : une nouvelle liaison vint se greffer sur l'ancienne ; mais — prodige d'habileté — sans apporter, en apparence du moins, le
moindre trouble dans la première, et, le dimanche, à ces réunions si élégantes et si recherchées des concerts du Conservatoire, on pouvait voir, dans une loge, ce disciple de don Juan entre la noble comtesse et la jeune femme d'un autre monde, qu'il lui avait donnée comme amie.
Dans cette nouvelle situation et par des motifs que je ne veux pas préciser pour ne pas rendre trop transparent le voile dont il convient encore de couvrir certains détails, Bernard reprit la plume du journaliste et prit part à la rédaction du journal le Siècle^ dont il devint bientôt le rédacteur en chef; mais la lâche était au-dessus de ses forces; homme d'esprit et d'un travail facile, Bernard faisait à merveille un article de fantaisie, comme tous les journaux en admettent ; mais il n'avait ni la consistance, ni la suite d'idées nécessaires pour bien diriger un journal, même le Siéd^, et, malgré
la haute influence qui l'avait poussé à ce poste, il dut le quitter au bout de quelques mois.
Mais, vers cette époque, il se présenta une circonstance qui faillit lui ouvrir une autre porte de la vie politique. La révolution de Février venait d'éclater; Bernard, à cette date, était toujours... l'ami de la comtesse de V... ; il y a mieux : il passait, tous les ans, une grande partie de l'été dans son château, et il avait su faire accepter cette liaison par l'austère aristocratie de l'Anjou. De quel nom la décorait-on? Ma foi, je n'en sais rien au juste; tout ce que je puis dire, c'est que Bernard y jouissait d'une telle considération, qu'aux élections de iSiSy il fut agréé comme candidat à l'Assemblée constituante — républicain modéré — même par le parti légitimiste; malheureusement pour lui, son influence ne s'étendait pas au delà de l'arrondissement de B..., où il obtint douze mille voix ; il ne fut pas nommé.
Peu d'années après cet échec politique, qui fut bien près d'une victoire, la comtesse mourut, laissant une fortune de près de deux millions dont il n'eût tenu qu'à Bernard d'hériter; mais il ne voulut accepter qu'un legs, assez convenable du reste, ce qui lui valut la reconnaissance et les bonnes grâces d'une famille qui, bien que l'une des plus riches de France, ne fut pas fâchée de recueillir un héritage sur le sort duquel elle avait pu concevoir quelques alarmes.
A la tête d'un assez joli capital, dans les premières années de l'Empire, et peu tenté de rentrer dans la presse, qui n'offrait pas alors des perspectives très séduisantes , Bernard fit comme beaucoup d'autres, il se laissa tenter par les spéculations financières, il devint un des habitués les plus assidus de la corbeille', à un moment où tout le monde gagnait de l'argent, où il se fit de si rapides et si grosses
fortunes, que quelques-uns ont su conserver, Bernard toucha de bien près au million ; il entama alors un troisième règne; je ne voudrais pas affirmerquece fut celui de madamedeMaintenon : il eut un salon. A Paris, surtout quand on a appartenu à la presse, et qu'on a de l'argent, il est facile d'avoir un salon fréquenté par des gens d'esprit, à la condition de n'être pas trop difficile sur l'article femmes.
Mais, pour Bernard comme pour beaucoup d'autres, hélas île moment delà déveine arriva et coïncida avec la décadence de la caisse Mirés, qui était alors la providence de bien des gens en détresse. Le décavage fut complet et le pauvre Bernard, après avoir été millionnaire, après avoir traversé de bien rudes épreuves, est mort, il y a trois ans, occupant à la direction de la presse un modeste emploi que d'anciens amis lui avaient fait obtenir pour l'empêcher de mourir de faim.
Après ma sortie du National^ je me remis à mes chères études (le mot n'était pas encore inventé) avec une assiduité d'autant plus nécessaire que j'avais un examen difficile à passer; mais il était écrit que je n'en avais pas fini avec les travaux parlementaires. J'étais depuis deux mois en disponibilité, lorsqu'un de mes plus sympathiques collègues, Lavallée, qui faisait la Chambre pour la Quotidienne^ tomba malade et me pria de le remplacer, ce que j'acceptai avec empressement.
Lavallée avait un frère aîné qui était un des hommes les plus laborieux de la presse, Joseph Lavallée, auteur d'un assez grand nombre de romans-feuilletons, aujourd'hui oubliés, comme le seront sans doute, dans quelques années, la plupart de ceux qui décorent aujourd'hui le rez-de-chaussée de beaucoup de journaux; grand chasseur devant Dieu, il était un des principaux rédacteurs du Journal des Cfuzsseurs. Le frère avait été pendant quelque temps secrétaire du général Lamarque, ce qui ne l'avait pas empêché d'être chargé du compte rendu de la Chambre pour la Quotidienne^ parce que, comme je l'ai dit, l'identité d'opinions n'était pas exigée pour ce travail spécial, que le démocrate Flocon faisait au Constitutionnelj et le très conservateur Tardieu au Courrier français.
Au commencement de la session de 1837, Lavallée mourut d'une phtisie laryngée et l'on
m'offrit sa succession. L'offre était tentante : cinq cents francs par mois pour un étudiant qui ne pouvait pas être en possession du diplôme tant désiré avant deux ans, c'était un joli denier et j'acceptai avec empressement. La situation était d'autant plus agréable qu'à la Quotidienne on était beaucoup moins exigeant qu'au National pour le travail qui m'était confié et pour lequel je n'avais pas besoin de collaborateur.
Pourvu qu'on soignât les orateurs du parti, on était très coulant pour tous les autres et le compte rendu des débats parlementaires pouvait être abrégé à volonté. Il est vrai que, si les députes du parti dont la Quotidienne était alors le principal organe étaient peu nombreux, ils prenaient une part active aux discussions de la Chambre, et, si je les eusse crus, j'aurais eu recours aux épreuves du Moniteur toutes les fois qu'ils ouvraient la bouche; mais
ce privilège n'était réservé qu'au chef du parti, siu jdIus grand orateur qui ait illustré la tribu rie française depuis Mirabeau, à Berryer.
Auprès le travail que j'ai fait pendant plusiex:i rs années et dans lequel j'ai pu apprécier en clilettante les orateurs distingués dont quelque s-uns laisseront un souvenir impérissable, î'avii-ais volontiers cédé à la tentation d'essayer q^^lques portraits; mais cette œuvre a été si pat*fjaitemenl accomplie dans un livre devenu classique, tes Orateurs^ de Timon, que je restera.! fidèle à mon titre et ne parlerai avec I^Glque détail que des journalistes.
Je veux cependant faire une courte •excep- ^^0X1 pour cette grande et si brillante person- '^^lité de Berryer, qui a laissé à ses contem- Porsiins une si profonde impression et que ^ postérité ne connaîtra que bien imparfai- ^^ïtient. Berryer était, en effet, un grand ora- ^^Ur* doublé d'un grand artiste, et il est aussi
difficile de faire comprendre à ceux qui ne Font pas entendu l'effet que produisait cette voix incomparable, que de dire à ceux qui n'ont pas vu, aux Italiens, il y a quarante ans, ce qu'était Rubini.
Toutes les qualités physiques comme tous les don^ de l'intelligence que l'on peut rêver pour constituer le grand orateur, Berryer les possédait au plus haut degré, et la voix surtout, ce merveilleux instrument qui, chez lui, était d'une telle richesse, avait un charme indéfr nissable. Quand il occupait la tribune, si ce n'est pour les discussions d'affaires, comme la discusifion du traité américain, où il parla plus de quatre heures, il n'avait aucune note devant lui, et, bien que l'ordonnance de ces magnifiques discours dût être préparée à loisir, la forme était toujours improvisée. Détail curieux et bon à signaler : lorsque la plupart des orateurs, et surtout M. Thiers, passaient la
nuit à corriger les épreuves de leurs discours au Af owiieur, Berryer n'a jamais voulu en revoir une seule. Quand il descendait de la tribune, après un de ses grands discours, il était dans Tétat ou se trouvait Gladiateur (pardon de la comparaison) après avoir triomphalement fourni sa carrière ; il était en nage, son valet de chambre devait le changer des pieds à la tète, il fallait l'enfermer avec soin dans sa voiture et ensuite le mettre au lit pendant quelque temps.
Il ne fallait pas songer à reproduire un pareil orateur autrement que par les ressources de la sténographie, et, lorsqu'il avait parlé, mon travail se bornait à envoyer chercher au Moniteur les épreuves de son discours, que je revoyais avec soin et dont j'accentuais les mouvements qui ne me semblaient pas suffisamment indiqués.
Ce privilège du Moniteur y toujours réservé
à Berryer, était souvent sollicité et rarement obtenu par ses principaux lieutenants, qui étaient alors MM. de Laboulie, Béchard et du Gabé : le premier, homme de beaucoup d'esprit, qui avait occupé avec distinction un siège au parquet d'Aix, à la fin de la Restauration ; le second, homme laborieux et disert qui, après avoir tenu une place importante au barreau de Nîmes, était devenu avocat à la Cour de cassation; le troisième enfin, qui, après avoir été pendant plusieurs années un des premiers dans le groupe légitimiste de la Chambre, termina misérablement sa carrière parlementaire en votant pour le ministère de M. Guizotetque tout le monde reconnut dans cette sanglante apostrophe que M. de Maleville lança un jour du haut de la tribune :
« Nous pourrions dire le tarif de certaines consciences. »
Dans ce groupe, je dois citer un député de
Toulouse, non point comme orateur, — il ne parlait guère que sur les questions touchant à l'armée, — mais parce qu'il me rappelle un détail assez curieux, qui est un trait de mœurs contemporaines; il s'agit du colonel Espinasse.
M. Espinasse avait été chef d'escadron dans la garde royale, ce qui lui donnait le rang de lieutenant-colonel, et faisait que, par courtoisie, on l'appelait le colonel Espinasse. Il était le fils d'un avocat de Toulouse qui avait conquis au barreau de. cette ville une assez brillante renommée, et avait été, pendant longtemps, le rival du célèbre Roraiguières. Il s'appelait Louis et signait ainsi son nom : L. Espinasse.
J'ai eu beaucoup de ses autographes entre les mains, car il ne manquait jamais de m'écrire, même lorsqu'il n'avait prononcé que quelques motSy pour me demander de prendre l'épreuve
de son discours au Moniteur y ce dont je me dispensais le plus habituellement.
A la questure, en lisant le nom du colonel, on en fit un seul mot, Lespinasse, et, comme il siégeait à droite, on crut devoir y ajouter la particule; il en fut de même au Moniteur y et le colonel ne réclama pas.
Mais la Quotidienne, bien qu'il s'agît d'un coreligionnaire, ne fut pas d'aussi facile composition. Le comte de Lostanges, gérant du journal, fut toujours intraitable à ce sujet, et me dit, la première fois que je voulus écrire le nom du colonel comme l'écrivait le Moniteur : (f Mais j'ai beaucoup connu son père, c'était un avocat distingué, il se nommait Espinasse... » Je ne résistai pas, et le nom du colonel resta invariablement écrit dans le moniteur du parti et qu'il devait régulièrement l'être.
J'ai voulu citer ces détails comme un échan-
tillon assez curieux des transformations de noms qui se sont souvent produites, sans en excepter le monde parlementaire, dans notre pays démocratique. Je pourrais en citer beaucoup d'exemples, et la manie ne date pas d'hier : à la fin du xviir siècle, à une époque où la noblesse n'était pas une simple affaire de gloriole, mais où elle conférait des privilèges, il était de mode dans la bourgeoisie d'ajouter un second nom au nom patronymique , sans que cela tirât à conséquence, et dans cette catégorie je pourrais nommer beaucoup de personnages qui ont marqué dans la période révolutionnaire, tels que : Roland de la Plâtière, Pétion de Villeneuve, Thuriot de la Rozière, etc. ; et le plus curieux de tous, Brissot, fils d'un pâtissier de Chartres, qui, né au village d'Ouarville, se faisait appeler Brissot de Warville, à l'anglaise.
Maisje laisse là cette digression et je reviens à la Quotidienne pour tracer la silhouette de ses principaux rédacteurs, «au moment où j'y entrai.
Au premier rang, et avant tous les autres, il faut citer le fondateur, le vénérable Michaud, alors septuagénaire, ressemblant assez à Voltaire, au physique et même au moral, quoique rédacteur d'un journal monarchique et religieux; mais, en cherchant bien, on aurait pu trouver dans les premiers essais de sa jeunesse quelques péchés qui rendaient la chose plus vraisemblable.
Cela ne l'empêcha pas de fonder, quelque temps après le 9 thermidor et de concert avec
son frère, je crois, le journal la Quotidienne y qui fut un des plus ^courageux organes de la réaction contre les excès de la Révolution. A ce propos, je dois rappeler un détail qui donne la mesure des écarts auxquels peuvent entraîner la passion politique et le ferraillage quotidien du journalisme, écarts auxquels les esprits les plus délicats et les hommes les plus aimables dans le commerce habituel ne sontpas toujours sûrs d'échapper.
C'est dans les premiers temps de l'existence de son journal que Michaud y plaçait, tous les jours, cette cruelle apostrophe à l'adresse de Marie- Joseph Chénier : « Gaïn, qu'as-tu fait de ton frère? » Suard, l'ami de Michaud, lui reprocha un jour cette injustice en lui démontrant, comme la postérité s'est chargée de le confirmer, combien toute incrimination à oe sujet contre Marie-Joseph était peu fandée, quelque regrettables, du reste, que pussent
être et son exaltation momentanée, et ses dissentiments avec son frère, et la polémique à laquelle ils donnèrent lieu et dans laquelle Marie- Joseph n'eut pas le bon bout. Mais la démonstration victorieuse de Suard ne parut pas émouvoir beaucoup Michaud, qui se borna à répondre de son air sarcas tique : « C'est égal, c'est tout de même un bon chat que nous lui avons jeté dans les jambes ! »
A l'époque où je vis pour la première fois ce vétéran de la presse, il habitait Passy, où j'allai • lui faire une visite ; il voulut bien me présenter à madame Michaud , qui avait vingt-cinq ans de moins que lui, et qui justifiait encore la réputation de joHe femme dont elle avait joui ; c'était la fille du banquier Vital-Roux, qui — rapprochement bizarre — avait été l'un des commanditaires de mon ami Thibaudeau dans la verrerie de Choisy-le-Roi. M. Michaud paraissait être pour elle... un second père.
174 LES JOURNALISTES D'AOTREFOIS.
Cet excellent vieillard était du reste, malgré le triste état de sa santé, l'homme le plus charmant et du commerce le plus facile; on l'aimait beaucoup au journal et Ton regrettait qu'il ne pût y faire que de courtes apparitions; il avait l'humeur gaie et trouvait facilement le mot pour rire, gaulois même à l'occasion.
A côté de M. Michaud, et depuis longtemps, son principal collaborateur, était M.Laurentie, qui, pendant plus d'un demi-siècle, a été l'un des hommes les plus éminents et les plus respectés de la presse française. J'étais heureux de retrouver à la Quotidienne cette personnalité très originale qui me rappelait des souvenirs de collège. En effet, M.Laurentie, qui était inspecteur général de l'Université sous la Restauration, vint deux fois au collège où je faisais mes études et où je fus interrogé par lui ; je le fis sourire en lui rappelant celte circonstance et en lui disant combien il avait peu
justifié l'espèce de terreur que nous inspirait son nom déjà mêlé aux luttes de la politique et dont la notoriété était parvenue jusqu'à nous. Il était, en effet, impossible de trouver une nature plus affable, plus bienveillante que celle de M. Laurentie, et tel je l'avais vu lorsqu'il exerçait ses hautes fonctions universitaires, tel je le retrouvais à la rédaction de la Quotidienney toujours souriant, toujours de bonne humeur; et — contraste singulier! — cet homme si charmant dans ses rapports officiels comme dans ses rapports privés, qui dans son modeste intérieur, où j'ai été quelquefois admis, était un modèle comme époux et comme père, cet homme dont le principal délassement^ dans l'intervalle de travaux importants et nombreux, était un violoncelle dont il jouait très agréablement, cet homme, la plume à la main, était un polémiste à outrance, n'admettant pas les demi-tons et faisant des
charges à fond de train comme Veuillot ou Cassagnac. C'est dans cette gamme qu'on lui a souvent reproché d'avoir écrit que la Saint- Barthélémy avait été une rigueur salutaire; l'a-t-il réellement écrit? je n'en suis pas bien sûr, mais j'affirme bien que, si c'eût été son opinion, il n'aurait pas reculé devant l'expression.
Immédiatement après ces deux colonnes de la Quotidienne^ en 4838, on trouvait un type assez curieux, comme il y en a habituellement un par journal et que l'on peut appeler la bonne à tout faire. Il se nommait Gélestin Moreau, et, par un hasard assez singulier, en même temps que je retrouvais à la Quotidienne mon ancien inspecteur général, je retrouvais également dans la personne de Moreau un ancien camarade de collège, mais que j'avais peu connu parce qu'il avait cinq ou six ans de plus que moi. Il était le gendre d'un homme
assez connu,comme mime d'abord et comme organisâteur de bibliothèques ensuite, Alexandre Vatteraare; il était lui-même un bibliophile assez distingué et a laissé un travail de recherches estimé des spécialistes sur les Mazarinadesy ou pamphlets et brochures sur le cardinal Mazarin. Moreau venait tous les jours à la Quotidienne^ à la même heure et avec la régularité d'un chef de bureau... régulier; je crois bien qu'il mettait des manches de lustrine, et, après avoir parcouru les journaux pour voir s'il s'y ti'ouvait un sujet de polémique ou d'article quelconque, il se mettait à la besogne et faisait lentement, péniblement, un article... suffisant, à peu près comme le père Desloges au National.
Venait ensuite le vicomte de Blosseville, homme aimable et du meilleur monde; et, à ce propos, il est bon de le dire, le bureau de rédaction de la Quotidienne était alors un vé-
ritable salon, les relations y étaient charmantes, et, longtemps après avoir quitté ce journal, j*ai été heureux de les cultiver et de les conserver. M. de Blosseville était membre, un peu attardé, d'un trio de jeunes fonctionnaires qui, au commencement du règne de Louis-Philippe, avaient quitté les fonctions publiques pour conserver leur indépendance et se lancer dans la vie politique; les deux autres avaicBt déjà, à cette époque, conquis une grande notoriété et étaient membres de la Chambre des députés :
c'étaient MM. Alexis de Tocqueville et Gustave de Beaumont. M. de Blosseville était resté leur ami intime sans entrer dans la voie qu'ils avaient choisie; il était légitimiste, mais pas intransigeant: il faisait, à la Quotidienne, des articles que j'appellerais des seconds -Paris, sans beaucoup de relief, mais toujours convenables; ayant une grande indépendance de fortune, M. de Blosseville n'était, «^ la QnMi-
dienne, qu*uQ rédacteur d'occasion, il pelotait en attendant partie; il cherchait sa voie, qu'il ne trouva qu'une dizaine d'années plus tard ; il fut, en effet, un des légitimistes qui se rallièrent avec désintéressement, il est bon de le dire, et il fut nommé député (candidat agréé) par le département de l'Eure; mais, aux élections de 1863, ayant fait partie de ce que l'on appelait le groupe des 91, qui avaient voté un amendement désagréable au gouvernement sur la question romaine, il fut abandonné et non réélu. M. de Blosseville était le frère du jeune officier de marine, hardi navigateur, qui périt en remplissant une mission dans les mers du Nord.
Dans ce groupe de rédacteurs politiques, il faut encore placer M. Poujoulat.
M. Poujoulat, devenu rédacteur en chef de V Union j dans laquelle s'est transformée l'ancienne Quotidienne^ était alors au second plan
et n'avait guère de raison d'être que la protection très chaude de M. Michaud; on n'admettait qu'en rechignant ses articles longs, lourds, diffus, qui devinrent beaucoup plus rares après la mort de son protecteur; — mais il s'est rattrapé depuis.
Poiur compléter ce personnel, je dois parler
de quelques épaves militaires que la Quoti-
dienney comme les autres journaux du parti,
avait recueillies après la révolution de Juillet.
On comptait alors à la Quotidienne trois
anciens officiers de la garde royale ou des
gardes du corps, démissionnaires après 4830.
Le premier était le comte de Lostanges,
gérant du journal, n'y ayant jamais — et pour
cause — écrit une ligne, mais ayant fait et
étant destiné à faire encore plusieurs mois de
prison, toujours, je crois, pour des articles de
M. Laurentie. Parfait gentilhomme et d'une
tenue irréprochable, cet ancien capitaine de la
gai'de royale représentait très dignement le plus important des journaux légitimiste^s; il était fort bien de sa personne, ce qui lui valut, quelques années plus tard, d'épouser une veuve à la tête d'une trentaine de mille livres de rente et lui permit de quitter le poste un peu périlleux qu'il occupa honorablement pendant un assez grand nombre d'années.
En second lieu venait Jadin, frère aîné de Godefroy Jadin, le peintre, et fils d'un musicien de talent, ancien garde du corps, faisant la Chambre des pairs pendant que je faisais la Chambre des députés, co-auteur de quelques vaudevilles et donnant des articles Variétés dans divers journaux; brave garçon, d'un esprit vif et gai, malheureusement, plus tard, un peu éteint par l'abus de l'absinthe et autres alcooliques, comme le pauvre Etienne Bec- ^uet.
Le troisième était un ancien officier de la
182 LES JOURNALISTES D*ÂUTREFOIS.
garde royale nommé de Vaugrigneuse ; il avait pour principale mission, à la Quotidienne j de traiterles questions militaires et faisait presque tous les jours, à cette époque, un article sur la guerre civile qui désolait l'Espagne ; il est bien entendu que ces articles étaient toujours et exclusivement favorables aux carlistes; mais il était, lui aussi, trop familier avec l'absinthe et il avait une difficulté particulière à trouver le mot propre qu'il demandait toujours à ses voisins.
. Sous l'Empire, il a quitté la presse légitimiste, où il n'a jamais fait grande figure, pour un poste de consul à New-York, que lui valu la protection du prince Napoléon, dont il avait fait la connaissance lorsque celui-ci eut, sous le règne de Louis-Philippe, un duel avec M. de la Roche-Pouchin dont Vaugrigneuse avait été le témoin.
Le feuilleton de théâtres était confié à Théo-
dore Muret pour les théâtres secondaires et à Merle pour les grands théâtres.
Le premier était un homme anguleux, sec et froid, mais au demeurant un galant homme, suffisamment lettré pour faire convenablement sa besogne, auteur lui-même de quelques pièces qui ont eu un certain succès et d'une Histoire du Théâtre^ manquant d'originalité et de relief, mais dans laquelle on peut trouver d'utiles renseignements. Il avait épousé la fille de Vial, l'auteur dramatique, et est mort il y a quelques années.
On lui avait donné, dans les théâtres, un singulier sobriquet, on l'appelait la clef des lieiiXy parce que, disait-on, avec son nez pointu en avant, son lorgnon et son air préoccupé et pressé, il avait toujours Tair de chercher cet instrument, et aussi parce qu'il le demandait régulièrement cinq minutes après être arrivé au théâtre.
Le feuilleton des grandes scènes était, comme je viens de le dire, confié à Merle, que j'ai gardé pour la bonne bouche ; car c'est, dans le personnel de la Quotidienne, l'homme avec lequel j'ai été le plus lié, et cette Haison a duré jusqu'à sa mort. Merle avait, à l'époque où je suis entré à la Quotidienne , bien près de soixante ans; mais c'était encore, par l'esprit, la bonne humeur, la bonne santé, un véritable jeune homme. Très instruit des choses de théâtre, sans être précisément un érudit, esprit judicieux, écrivain élégant, sans avoir la faconde de Jules Janin ni le nerf de RoUe, il était, avec ses deux collègues de ce temps-là, le critiquele plus lu et le plus autorisé, surtout pour ce qui concernait le Théâtre-Français, le vieux répertoire et la tradition.
Sa vie avait été très accidentée : provençal transplanté à PariscommeThiers, Mignet, Méry, Roqueplan,Gozlan, etc. , il avait conserve un peu
LES JOURNALISTES D»AUTREF01S. 1.8Î>
d'accent ; mais il avait très grand air, était fort bel homme et affectionnait, comme quelquesuns de ses contemporains, un costume élégant qu'on ne voit plus aujourd'hui, l'habit bleu à boutons de métal, le gilet jaune clair et le pantalon gris perle; en rencontrant, le soir, au foyer de l'Opéra, cet homme qui avait surtout vécu dans le monde des théâtres, on l'aurait volontiers pris pour un membre de la Chambre
des lords.
Il avait fait partie de ce groupe de gais vau-
devillistes de la Restauration, à la tète desquels on peut placer Désaugiers, et avait collaboré à un grand nombre de pièces avec Brazier et Dumersan.Vers 4820, il était directeur du théâtre de la Porte-Saint-Martin, où il gagna beau» coup d'argent. Malheureusement, comme cela est si facile dans le monde des théâtres, comme l'ont fait plusieurs de ses collègues et notamment celui de ses successeurs que l'on enter-
rait il y a quelques jours *, il en dépensait encore plus qu'il n'en gagnait et il quitta cette direction avec des dettes et non avec des économies... «Ah! me disait-il quelquefois, si j'avais seulement l'argent que m'ont coûté les huissiers ! » Ce fut pendant cette direction qu'il épousa madame Dorval, et la chose vaut la peine d'être racontée.
Madame Dorval, veuve très jeune encore, était, à la Porte-Saint-Marlin, la pensionnaire de Merle; elle y montra bientôt ces grandes qualités dramatiques qui firent d'elle une des illustrations delà scène française; sans être jolie, elle avait beaucoup de charme ; une liaison s'établit entre elle et son directeur. Merle avait déjà, à cette époque, une certaine réputation comme écrivain royaliste et bien pensant; le bruit de sa liaison irrégulière avec sa pen-
i. Marc Fournier.
sîonnaire arriva jusqu'aux oreilles de madame la Dauphine, qui était rigoureuse sur ce chapitre, et qui en fut surprise et affligée. Elle chargea un officier de sa maison de la délicate mission de faire des ouvertures à Merle et de lui exprimer la satisfaction avec laquelle on verrait régulariser par un mariage une situation qui lui semblait surtout regrettable chez un homme animé d'aussi bons sentiments.
Merle accueillit l'ambassadeur avec sa courtoisie habituelle et, une fois le but de la mission exposé, il s'empressa de lui donner l'assurance qu'il serait fait comme madame la Dauphine Je désirait ; en effet, peu de temps après cette démarche. Merle épousait madame Dorval, qui conserva son nom... et sa liberté.
Ce fut plutôt une association, dans laquelle -chacun fit son apport, qu'un véritable mariage -avec les devoirs réciproques qu'il impose; il faut le dire cependant, et ce dont j'ai été plu-
sieurs fois témoin me permet de l'affirmer, si chacun conserva sa liberté, chacun, dans cette union à manches larges, rivalisa de bons procédés, d'invariable dévouement ; dans cet intérieur que la gêne est venue souvent visiter, madame Dorval apporta la plus grosse part ; mais les petits soins de son mari, aussi bien au foyer domestique que dans la vie extérieure, dans les journaux, dans les théâtres, etc., ne lui firent jamais défaut; malheureusement, il y avait du coulage des deux côtés.
Pour donner une juste idée de la liberté que Merle laissait à sa femme et pour faire voir combien il était loin d'être un tyran jaloux, je veux citer un incident assez piquant et bien caractéristique.
Madame Dorval eut avec Alfred de Vigny une longue liaison qui ne fut pas exempte d'orages; Merle ne l'ignorait pas et n'y apportait aucun trouble. Un malin. Merle écrivait son feuilleton
de théâtre pour la Quotidienne, dans la chambre de sa femme, qui ne se levait jamais avant midi; Alfred de Vigny arrivapour faire une visite sans façon, dit en entrant bonjour à Merle, qui continua son feuilleton, et s'assit auprès du lit de madame Dorval. Bientôt la conversation, à laquelle Merle ne prêtait aucune attention, devint assez vive et madame Dorval fit à Vigny une scène de jalousie au sujet d'une visite compromettante qu'il avait faite la veille; Vigny se défendait de son mieux, madame Dorval insistait, le dialogue devenait orageux ; alors Merle, qui, jusque-là, n'avait rien dit et que cette conversation gênait dans son travail, dit à sa femme d'un ton impatienté, mais avec sa bonhomie habituelle :
— Mais puisqu'ilte dit qu'il n'y est pas allé ! . . .
Hermione fut désarmée et l'orage fut apaisé.
La dernière fois que j'ai vu Merle, nous nous
étions un peu perdus de vue depuis que j'étais
marié, plus sérieusement que lui, et que je cultivais moins assidûment ce genre de relations; — c'était chez son gendre, M. L..., du théâtre du Palais-Royal. Madame Dorval était morte, Merle avait été atteint par la paralysie et avait été recueilli par ce jeune ménage où il avait trouvé les soins les plus affectueux et les plus dévoués ; mais bientôt, probablement par délicatesse et pour ne pas lui être à charge, il le quitla pour aller passer quelques mois encore chez une sœur à lui, qui était dans l'aisance, et chez laquelle il mourut avec tous les sirops néeessairesy suivant la formule de Saint- Ange, du Journal des Débats.
Après avoir tracé l'esquisse des principaux rédacteurs de la Quotidienne en 4838, je dois encore citer deux noms qui, à des titres divers, y avaient leur importance : d'abord, Levinho, le caissier, israélite converti, qui avait eu pour marraine madame la duchesse d'Angoulême,
€t qui devait peut-être à ces précédents les fonctions qui lui avaient été confiées dans le journal monarchique et religieux; c'était un homme aimable, obligeant et qui avait toujours dans sa caisse quelques louis au service des rédacteurs qiii pouvaient avoir besoin d'une avance sur le mois courant.
Le second personnage était BuUy, le garçon de bureau, — Jean-Vincent Bully, l'inventeur du fameux vinaigre detoillette, qui n'avait pas encore acquis Timmense réputation dont il jouit aujourd'hui. BuUy était un type curieux, parfaitement placé à la Quotidienne, très assidu à son poste ; c'était la première personne que l'on rencontrait lorsque Ton venait au journal, et il y rappelait à merveille, aussi bien par son costume que par ses allures, les bedeaux qui offrent deFeau bénite à l'entrée des églises.
Au moment des journées de Juillet, BuUy avait, dans la rue Saint-Honoré,près delà rue
de Rohan, un petit magasin de parfumerie dans lequel, le dernier jour de combat, il fut heureux de donner asile à quelques soldats de la garde royale, pour lesquels étaient toutes ses sympathies; les vainqueurs, qui les poursuivaient, firent irruption dans le magasin, le saccagèrent de fond en comble, et vidèrent complètement un tiroir où se trouvaient les fonds destinés aux échéances de la fin du mois. Le pauvre Bully fut ruiné du coup.
Quelque temps après, on lui offrit et il accepta avec empressement le modeste emploi de garçon de bureau à la Quotidienne. J'y fus un jour témoin d'un incident dont il était je puis dire le héros, et qui peint l'homme tout entier. M. de Lostanges, qui élait très soigné dans sa toilette et qui faisait une assez grande consommation de vinaigre de Bully, dit au garçon de bureau : « Mon cher Bully, vous devriez bien me donner la recette de votre vinaigre; je le
préparerais moi-même et cela me coûterait moins cher que celui que me vend le parfumeur. « Oh! monsieur le comte, répondit Bully, c'est absolument impossible, j'ai vendu ma recette! »
Vers 1840, le pauvre Bully tomba malade; je le voyais toujours la figure enveloppée d'un mouchoir en mentonnière; je m'informai avec intérêt de ce qu'il avait... Il était atteint d'un cancer à la mâchoire. Je lui demandai s*il avait consulté un médecin; il me répondit affirmativement et m'indiqua un nom que je ne connaissais pas ; voyant que ce nom ne semblait pas m'inspirer une confiance absolue : « Oh ! monsieur, s'empressa-t-il d'ajouter, septpièces deplainpied! ))
Quelques mois plus tard, Bully mourait à l'hôpital. Le propriétaire de son vinaigre est plusieurs fois millionnaire.
Dans le courant de Tannée 1838, il survint dans la propriété de la Quotidienne un fait important. M. Michaudcéda sa part à un grand personnage, et cet événement, qui produisit une assez vive émotion au journal, y amena bientôt un nouveau directetir : c'était M. le comte de Locmaria ^
M. de Locmaria étaitun ancien colonel, sousdirecteurdupersonnelau ministère de la guerre
i. Mort au mois de décembre 1881, à l'âge de quatre-vingtdix ans.
LES JOUUNALISTES D'AUTKEFOIS. 195
SOUS le général de Bourmont; il avait, bien entendu, quitté le service après la révolution de Juillet, et M. le duc de Lévis l'avait choisi pour être le professeur d'art militaire de son auguste élève. Ce gentilhomme breton était bien l'esprit le plus étroit, le plus bouton de guêtre qu'il fût possible de rencontrer, et il était difficile de faire un plus mauvais choix pour la direction du principal journal du parti. 11 avait l'air de considérer la rédaction de la Quotidienne comme un régiment dont il aurait été le colonel; les rapports si faciles et si charmants avec MM. Michaud et Laurentie ne pouvaient être que très froids avec un homme aussi guindé que M. de Locmaria, qui avait toujours l'air d'un haut fonctionnaire donnant une audience.
Pour exercer et pour justifier son titre de directeur, il écrivait péniblement quelques petits articles de vingt-cinq à trente lignes,
en général fort insignifiants, et les articles de M. Laurenlie étaient les seuls, et encore à grand'peine, qui échappassent à ses prétentions de corriger et de modifier. Son premier soin, en arrivant à la Quotidienne, fut de réduire tous les traitements. Comme je n'avais pas échappé à la mesure, j'allai, à cette occasion, à Passy, faire une visite à M. Michaud, dont la santé s'affaiblissait tous les jours. « Que voulez-vous ! me dit-il, en souriant malignement, avec ces gens-là, il n'y a rien à faire qu'à se résigner. J'ai cependant voulu lui doliner une petite leçon, voici à quel propos :
vous savez que la Quotidienne, elle-même, a dû payer son tribut à la mode des romansfeuilletons ; nous donnions cinquante francs par feuilleton; or, M. de Locmaria est venu me trouver pour m'annoncer triomphalement qu'il venait de faire un traité avec un pauvre diable d'écrivain nommé Cari Ledhuy, qui
devait fournir des feuilletons à raison de vingtcinq francs. « Eh bien ! vous avez fait une mau- » vaise affaire, » nie suis-je empressé de lui répondre, c car si les feuilletons sont bons, vous » faites perdre vingt-cinq francs à ce pauvre » garçon, et s'ils ne valent rien vous faites > perdre vingt-cinq francs au journal. »
Depuis lors, M. Michaud resta étranger à la Quotidienne et, un an plus tard, au mois d'ociobre 1839, il succomba à une affection de poitrine dont il était atteint depuis longtemps et qui ne Tempêcha pas cependant d'atteindre sa soixante-douzième année.
Pour la seconde fois en trois années, j'assistai aux obsèques de mon rédacteur en chef. Mais cette fois, au lieu du tragique drame de Saint- Mandé, et tout en payant à l'homme éminent que nous perdions le tribut de légitimes regrets que nous lui devions, il ne s'agissait plus que de se soumettre aux lois de la nature.
L'affluence calme et recueillie fui, bien entendu, beaucoup moins nombreuse qu'à l'enterrement de Carrel; on y vit la plupart des notabilités du parti royaliste, du inonde des lettres et de la presse de toutes les opinions; Chateaubriand fut un des premiers au rendezvous ; il ne pouvait pas perdre cette occasion de rendre un dernier hommage à l'homme dont le dévouement lui avait toujours été si fidèle et qui alla jusqu'à lui sacrifier la faveur royale; personne, en effet, n'avait perdu le souvenir de l'abnégation avec laquelle M. Michaud avait renoncé à ses fonctions de lecteur du roi, pour ne pas abandonner son illustre ami après son brusque renvoi du ministère.
C'était presque la première fois, et ce devait ùlre la dernière, que je voyais Chateaubriand; aux obsèques de Carrel je ne l'avais vu que de loin; mais, dans le salon de M. Michaud, je pus m'approcher de lui, l'entendre causer un
instant avec la sobriété que comportait la circonstance et admirer sur ce corps toujours un peu frêle et très affaibli par l'âge la belle tête rappelant encore le portrait si connu que Girodet avait fait trente ans auparavant.
Peu de temps après la mort de M. Michaud, un nouveau personnage vint s'agréger à la Quotidienne, où il mit une somme assez importante; je n'oserais pas affirmer qu'au point de vue exclusivement financier ce fût une bonne affaire; mais, comme un avenir très prochain le démontra, il y avait là une arrièrepensée politique. Ce nouveau personnage était le duc de V^lmy.
Par une heureuse compensation, le duc de Valmy était l'antipode de M. de Locmaria; autant l'un était. sec et gourmé, autant l'autre était affable et charmant dans ses rapports.
Le duc de Valmy était le petit-fils du maréchal de l'Empire Kellermann, duc de Valmy, et
le second fils du général Kellermann, qui fut un des plus brillants généraux de cavalerie de la période impériale et qui, par une singulière fortune, dirigea à Marengo et à Waterloo, au commencement et à la fin, les deux principales charges de cavalerie de l'épopée napoléonienne. La mort récente du général avait mis son second fils en possession de son titre et de sa fortune, le fils aîné, qui était officier de cavalerie, étant mort des suites d'une chute de cheval.
Dans ces souvenirs intimes, il me sera permis de dire comment le petit-fils du vainqueur de Valmy, le fils du général qui avait été disgracié par la Restauration pour avoir accepté la pairie pendant les Cent-Jours, et qui était l'un des membres les plus prononcés de l'opposition libérale dans la Chambre des pairs depuis qu'il y avait remplacé le maréchal son père, se trouvait alors dans les rangs du parti légili-
miste. Avec le duc de Valmy il fallait souvent <Jire : « Cherchez la femme. >
Au moment de la révolution de Juillet, le jeune Kellermann était secrétaire de légation et son chef était le marquis de Gaux. Le marquis fut révoqué par le nouveau gouvernement. Le jeune secrétaire resta pendant quelque temps encore à son poste; mais bientôt il donna sa démission et l'on dut croire que la femme de son ancien chef, qui avait sur lui beaucoup d'influence, ne fut pas étrangère à cette détermination. En effet, quelques années plus tard, le marquis de Gaux étant mort, la marquise devint la duchesse de Valmy.
Une fois ses vaisseaux brûlés avec le gouvernement de Juillet et sa place prise dans le parti -légitimiste, le duc de Valmy, qui, sans être un ambitieux, aimait la vie active et les émotions de la politique, songea à entrer à la Chambre; ce fut certainement en vue de se préparer une
202 LES JODRNALISTES D'AUTREFOIS.
candidature qu'il prit un intérêt important dans la Quotidienne reconstituée. Bientôt, en effet, il fut nommé député par la ville de Toulouse, avec le colonel Espinasse, dont j'ai déjà parlé, et alla siéger sur les bancs de la droite, [lût, en 1844, partie des flétris de Belgrave- Square.
Après ma sortie de la Quotidienne^ que je quittai en 1842 pour me livrer à des travaux d'une autre nature, et ceux-là définitifs, je conservai toujours avec le duc de Valmy des relations auxquelles j'attachais beaucoup de prix et qui, dans les dernières années de sa vie, devinrent très intimes. Je pourrais puiser dans nos longues conversations sur les hommes et sur les choses des souvenirs qui ne seraient certainement pas sans intérêt, mais qui pourraient, à celte date où il y a encore des survivants, être des indiscrétions; je me bornerai à quelques détails anecdotiques qui sont de na-
ture à faire connaître Thomme et qui ne me semblent point offrir d'inconvénient.
En 4850, le duc de Valmy, qui, après la chute de la monarchie de Juillet, était resté fidèle au parti légitimiste et avait été un des principaux promoteurs de ce que l'on a appelé la fusion, fut chargé, auprès d'un auguste personnage, d'une mission qui, à son grand regret, n'eut pas plus de succès que celle qui devait être renouvelée vingt-trois ans plus tard. Cet échec lui causa un grand découragement et l'engagea à abandonner la vie politique pour se livrer aux grandes affaires qui prirent, au commencement de l'Empire, un si rapide essor et dans lesquelles il se lança avec une fiévreuse activité. Gomme j'étais complètement étranger à ce genre d'occupations, je le perdis de vue pendant quelque temps. Cependant, l'ayant rencontré dans le courant de l'année 1853, je lui témoignai mon élonnement de ce qu'il n'eût
pas été appelé à faire partie du Sénat, où son nom rappelait si naturellement, c. Mon Dieu, me dit-il; l'empereur m'a fait des ouvertures à ce sujet; je l'ai remercié, en lui donnant l'assurance que, si mon faible concours pouvait lui être utile dans une circonstance donnée, il lui était complètement acquis; mais, ajouta le duc, l'empereur n'a pas besoin de moi au Sénat, et, avec mes antécédents, si je me laissais faire sénateur, on ne manquerait pas de dire de moi ce que l'on a dit de P... et de L..., que je me vendais pour trente mille francs par an. »
Le duc de Valmy conserva donc, sans être directement mêlé à la politique, de très bons rapports avec l'empereur, et je ne jurerais pas qu'il ne fût pas pour quelque chose dans la faveur dont jouissait à la Cour son beau-fils, le marquisde Caux. Quant à lui personnellement il ne s'occupa plus, comme je l'ai dit, que des
grandes affaires. Les sociétés financières, les compagnies de chemins de fer, recherchaient alors beaucoup les grands noms et il occupa dans plusieurs une position importante. Malheureusement, sur ce terrain mouvant, il y a des hauts et des bas, et il est bien difficile aux gens du monde qui sont atteints de cette passion sur le tard, d'éviter complètement les faiseurs et les accidents. C'est ce qui arriva au pauvre duc à l'époque de l'Exposition universelle de 1867.
On lui mit sur le dos une affaire de Cercle international, où ne devait pas figurer V accessoire important qui n'a pas été oublié dans la création récente d'une institution du même nom, et dont l'insuccès lui coûta plusieurs centaines de mille francs.
Le duc eut, dans ce temps-là, une autre faiblesse, mais celle-là moins coûteuse. Sous le prétexte qu'il avait publié plusieurs ouvrages,
entre autres un gros volume intitulé le Génie despenples dans les arts ^ il se fit recevoir, ayant pour parrains Alphonse Royer et Charles Narrev, à la Société des Gens de lettres. Il est bien entendu que ce n'était qu'un membre in pai'tibus et qu'il n'y a jamais mis les pieds.
Un de nos plus fréquents sujets de conversation, à cette époque, dans nos réunions intimes de l'hôtel de l'avenue Raphaël que le duc avait fait construire sur ses dessins, fut le mariage dont le « tout Paris » s'occupa pendant plus d'un an et sur les oscillations duquel j'étais régulièrement tenu au courant. Le marquis de Caux, beau-fils du duc de Yalmy, avait conçu une grande passion pour la diva célèbre qui régnait alors aux Italiens, et aspirait à lui donner son nom ; mais cette union, malgré les nombreux précédents qui pouvaient la justifier, n'était pas du goût de la duchesse, qui y voyait une mésalliance. Le duc, au con-
traire, qui, en matière pareille, avait la manche beaucoup plus large et qui ne détestait pas le monde des théâtres, accueillait avec joie, sinon avec orgueil, la perspective d'avoir pour bellefille une étoile de cette grandeur, ne songeant guère alors au sort que l'avenir réservait à cette union tant désirée.
La dernière fois que je vis le duc, au printemps de 1868, au moment où j'allais faire un long voyage, il me dit : « Le mariage est décidé, et je vous invite à dîner avec ma bellefille, -à votre retour. » Le mariage se fit en effet, au mois de juillet suivant, à Londres; mais notre programme ne put pas s'accomplir ; car, deux mois plus tard, le pauvre duc était enlevé par une attaque d'apoplexie. Je sus, à mon retour, qu'on avait rappelé, à ce propos, les circonstances dans lesquelles était mort le maréchal de Lauriston sous la Restauration; un journal bien intentionné avait dit que le
maréchal était mort dans les bras de la religion, et les mauvaises langues avaient ajouté que la religion, c'était la belle danseuse Legallois. Mais, malgré quelques vraisemblances, et d'après ce que m'a affirmé Alphonse Royer, qui avait des raisons pour être bien informé, cette fois les mauvaises langues se sont trompées.
J'ai un peu dépassé les limites que je m'étais tracées en pariant d'un homme qui ne fut journaliste que quelque temps et par occasion, et je veux rentrer dans mon cadre en revenant aux journalistes d'autrefois.
Je pourrais parler assez longuement du personnel de deux journaux importants, les Débats et le Constitutionnel; mais, après quelques articles qui ont paru dans le Figaro à ce sujet et dont je suis peut-être le seul à me souvenir, je ne veux pas me répéter. Je me
bornerai donc à terminer cette étude rétrospective en parlant de deux Hommes aujourd'hui un peu oubliés et qui ont autrefois joué dans la presse un rôle important, Jacques Coste et Lerminier.
Jacques Coste, qui était un type très réussi de Bordelais actif, intelligent et très entreprenant, fonda, dans les derniers temps de la Restauration, le journal le Temps ^ qui occupa bientôt un rang important dans la presse libérale et qui se signala particulièrement par son énergique résistance aux ordonnances de Juillet. Coste, bien plus homme d'affaires que journaliste, écrivait peu dans son journal; mais il s'en était réservé la direction, comme les Berlin aux Débats et plus tard le docteur Yéron au Constitutionnel. Bien que ce fût un homme fort habile, son journal fut cependant toujours une mauvaise affaire, et il n'y a aucune exagération à dire qu'il coûta à ses actionnaires
plusieurs millions. Mais Coste avait un talent merveilleux pour leur démontrer qu'un nouveau sacrifice était nécessaire, et je ne serais pas surpris que Balzac eût un peu songé à lui en créant son immortel type de Mercadet.
Les réceptions de Coste dans l'ancien hôtel du général Bonaparte, rue de la Victoire, furent pendant plusieurs années très recherchées, et tout ce qu'il y avait de distingué, dans la politique, les lettres, la diplomatie, passa par ses salons, dont il faisait très bien les honneurs, parfaitement secondé par madame Coste, qui fut dans son temps une jolie femme.
Coste était un des hommes les plus décorés de TEurope. C'était, du reste, unhomme aimable et bienveillant, quoique d'un caractère très vif. Dans les premiers temps fort agités de la monarchie de Juillet, il eut un duel aussi oublié probablement que ceux de Raspail et
de Lerminier que j'ai racontés dans le Figaro^ et qui fit alors un certain bruit.
A la suite d'un article paru dans le Temps et dont Coste n'était certainement pas l'auteur, au sujet de l'intervention d'un commissaire de police dans je ne sais quel mouvement de la rue, ce commissaire, nommé Benoît, accompagné de son collègue, M. Marut de l'Ombre, se rendit dans les bureaux du Temps, demanda le directeur, auprès duquel il fut introduit; à peine était-il en face de Coste que, sans aucune explication, il le frappa violemmenlau visage... Le lendemain, une rencontre eut lieu, et Coste lui logea une balle dans la tête ; vingt ans après, Coste, me racontant les circonstances de cette affaire, me confia un détail que le public ignora; au moment où il fut l'objet de cette inqualifiable agression, il était en traitement pour une des plus cruelles infirmités qui affligent l'espèce masculine, traitement dans
lequel une bougie (pas de VÉtoilé) jouait son rôle; aussi, au moment de la voie de fait, la douleur fut-elle épouvantable et Coste faillit-il se trouver mal. Il faut convenir que le commissaire de police n'avait pas volé ce qui lui arriva le lendemain.
En 1849, Coste, qui avait quitté le Temps sans s'y être enrichi et qui était toujours à la recherche des affaires, fit un traité avec le prince de Monaco, qui était alors le prince Florestan, traité qui n'avait rien de commun avec celui qui fut conclu plus tard et n'avait pour base que les droits régaliens, dont Coste avait fait l'acquisition, et dont je lui ai entendu développer les immenses avantages d'une façon très séduisante. Coste ne réussit pas; mais, malgré son échec, il peut être regardé comme le véritable fondateur de la grande affaire qui, plus tard, dans les mains de M. Blanc, et par d'autres moyens
que ]es droits régaliens, eut un si brillant succès.
Le second personnage dont je veux parler est Lerminier, auquel j'ai déjà consacré unsouvenir l'an dernier, en racontant sous c^ titre : Un ditel ignoré^ le duel qu'il eut ave( un dramaturge du temps et dans lequel il s^=^ conduisit vaillamment.
Les péripéties par lesquelles a passé Ler- minier pendant les vingt années où il a occupé un des premiers rangs dans la presse française, seraient longues et quelquefois difficiles à raconter; je ne veux en indiquer que les principaux points.
Après avoir pris une part importante à la rédaction de l'ancien Globe, dans les derniers temps de la Restauration, et avoir figuré dans l'état-major saint- simonien, Lerminier fut nommé, en 1831, professeur de législation comparée au Collège de France, chaire créée
pour lui par M. de Montalivet et occupée aujourd'hui par M. Labouiaye. Il faut avoir été étudiant à cette époque pour se faire une idée du succès .qu'eut cet enseignement, qui rappelait, s'il ne le dépassait, celui qu'avaient eu, quelques années auparavant, les trois célèbres professeurs de la Sorbonne.
Mais ce n'était pas seulement par son enseignement au Collège de France que Lerminier avait si rapidement conquis sa grande popularité; il occupait encore un des rangs les plus importants dans la presse libérale, soit au journal le Bon Sens^ dont il fut rédacteur en chef, soit à la Revue des Deux-Mondes, dont il était un des collaborateurs les plus actifs et où il tint pendant plusieurs années le sceptre de la haute critique. A l'apogée de sa réputation,, en 1836, il fut, sous le patronage de M. Odilon Barrot, candidat de l'opposition à Strasbourg sa ville natale, mais il ne fut pas nommé.
A la suite de cet échec, auquel il fut très sensible, Lerminier se retira de la presse militante et ne conserva que son enseignement au Collège de France et sa collaboration à la Revue des Deux-Mondes. 11 était dans celte situation au commencement de l'hiver de 1838, lorsqu'il fut invité aux réceptions hebdomadaires de M. le comte Mole, alors président du conseil. M. le comte Mole venait d'entamer une œuvre qu'on appela les conversions individuelles et à laquelle les grâces et la distinction de son esprit le rendaient merveilleusement propre; aussi y obtint-il de nombreux et rapides succès. Lerminier lui était naturellement désigné, et, par la haute position qu'il occupait, et peut-être aussi par les dispositions d'esprit dans lesquelles il se trouvait placé depuis son échec électoral. A sa première apparition à l'hôtel des affaires étrangères, le président du conseil déploya auprès du publi-
cisle toutes ses séductions, lui témoigna avec effusion tout le plaisir qu'il avait à le voir dans ses salons et lui demanda, sur un ton d'aimable reproche, pourquoi il n'avait pas son ruban à la boutonnière. « Par l'excellente raison, répondit Lerminier, que je ne suis pas décoré. » Là-dessus étonnement, plus ou moins sincère, du ministre, qui se récrie sur ce qui ne peut être qu'un oubli qui sera promptement réparé. Quelques jours plus tard, la nomination de Lerminier dans la Légion d'honneur paraissait au Moniteur.
Quelque légitime que fût cette distinction accordée au publiciste éminent, au brillant professeur du Collège de France, elle fut accueillie sur un ton aigre-doux par la presse de l'opposition. Mais ce fut bien autre chose lorsque, quelques mois plus tard, Lerminier, qui avait été reçu en audience particulière par le roi, fut nommé maître des requêtes en service
extraordinaire ; ce fut un concert des plus vives attaques parmi lesquelles fut surtout remarqué un article du Courrier français, attribué à Léon Faucher.
Lerrainier, qui était un homme de premier mouvement et d'un tempérament ardent, releva le gant, et, dans un article de la Revue des Deux-Mondes, qu'il publia malgré les conseils de Buloz, répondit avec une grande vivacité aux attaques dont il avait été l'objet.
Jusque-là, il n'y avait rien de bien extraordinaire, ni qui sortît des habitudes de la presse, quelque vive qu'eût pu être la polémique. Mais voilà que tout d'un coup une campagne sur un autre Ion s'engage dans le journal le Charivari; on ne se borne plus à attaquer Lerminier dans sa vie publique, on l'attaque dans sa vie privée, dans ses mœurs... à ce point que, dans un article publié par ce journal, se trouvait un jour un dialogue à la Vadius et
Trissoim, dans lequel Tinterlocuteur da L'erminier lui jetait à la face cette apostrophe : « Vous êtes un péd... un pédant! i>
Les amis de Lerminier qui connaissaient la résolution qu'il avait montrée quelques mois auparavant dans le duel dont j'ai parlé et où quatre balles avaient été échangées à vingt pas, s'étonnaient de la longanimité avec laquelle il supportait ce dernier genre d'attaques et en reçurent de fâcheuses impressions, tant et si bien que, peu à peu, le vide se fit autour de lui. Le professeur, qui, pendant plusieurs années, avait été si vivement acclamé par ses élèves, fut conspué et obligé de quitter cette chaire du Collège de France, qu'il avait occupée avec tant d'éclat.
Dix ans plus tard, M. de Falloux, arrivé au ministère de l'instruction publique et croyant que les troubles qui avaient eu lieu au Collège de France, à propos de Lerminier, n'étaient
qu'une de ces mutineries passagères d'écoliers auxquelles n'échappent pas les professeurs les plus éminents, et dont Rossi et Sainte-Beuve furent eux aussi victimes, voulut rétablir l'ancien professeur dans sa chaire; mais de nouvelles et violentes protestations eurent lieu, et, quelque oubliées que dussent être les incriminations politiques de 1838, les allusions du Charivari ne l'étaient pas, et ce fut à ce motif que l'on attribua la cause du tumulte devant lequel Lerminier dut se retirer pour la seconde fois.
A peu de temps de là, Lerminier essaya de rentrer dans la presse en créant un nouveau recueil sous le titre des Tablettes européennes; mais cette tentative eut peu de succès, et, en 1857, à peine âgé de cinquante ans, cet homme dont la vie dépassait de beaucoup la Grandeur et Décadence de César Birotteau, mourait obscurément à Paris.
Depuis la publication de ces souvenirs, il m'est tombé entre les mains une curieuse correspondance échangée, en 1836, entre Véron et Lautour-Mézeray , au sujet de cancans que le second s'était permis et que le premier ne voulait pas supporter, et à la suite de laquelle il y eut un duel au pistolet. Cet épisode, dans lequel figurent plusieurs des personnages dont j'ai parlé, fournit à mes souvenirs un complément assez intéressant pour que je lui donne place dans ce volume.
Véron, qui était de mœursdouces, mais qui, à l'occasion, neboudait pas, m'avait bien parlé de deux duels qu'il avait eus, l'un avec James
Fazy, l'autre avec Lautour-Mézeray, mais d'une façon très sommaire et sans en tirer la moindre vanité.
Voici comment les choses se passèrent pour le second duel :
Les témoins de Véron furent Armand Carrel et Gallois (le colonel) et ceux de Lautour M. de Monlullé, qui existe encore, et Alfred Dufougeraîs, de la Mode; l'arme choisie fut le pistolet, les deux adversaires étant placés à quarante pas et pouvant marcher chacun de dix pas, tir à volonté, avec riposte immédiate ; ce qui était alors les conditions les plus usitées.
Carrel proposa de désigner, pour le lieu du combat, la première allée à droite du bois de Vincennes, longeant les murs, en entrant par Saint-Mandé. « S'il arrivait malheur à l'un de nos amis, ajouta-t-il, nous aurions tout proche la maison de Peyrat pour le recevoir. » Cette proposition fut acceptée et le rendez-vous fixé au 14 juillet, à une heure matinale. Mais un accident de voiture ayant mis en retard l'un des témoins, on trouva Vincennes trop éloigné
et Ton se rendit à Montmartre, dans une avenue de tilleuls, située sur le versant, du côté de Saint-Denis.
Les conditions fixées par les témoins furent suivies : après avcrir fait chacun quelques pas, les deux adversaires firent feu presque simultanément, mais sans résultat; ils insistèrent vivement, l'un et l'autre, pour que l'on rechargeât les armes et que le combat recommençât; mais, à l'unanimité, les témoins s'y opposèrent énergiquement et l'honneur fut déclaré satii^fait.
Huit jours après, jour pour jour, Carrel se battait avec Emile de Girardin, ayant pour témoin Lautour-Mézeray, dans la même allée et dans les mêmes conditions qu'il avait précédemment fixées lui-même... et il allait mourir clans la maison de Peyral !
Enfin, à dix années de là, Lautour, las de la culture des camélias et des petits journaux,
avaitla fantaisie d'entrer dans radministration; Emile de Girardin le faisait nommer souspréfet de Joigny par M. Duchàtel, et, quelques années plus tard, Véron obtenait du prince Louis-Napoléon sa nomination à la préfecture d'Alger.
LES
ORIGIiNES DU « NATIONAL »
Mes souvenirs sur le National sont tombés sous les yeux de M. Radou, Tancien caissier de ce journal, que je ne croyais plus de ce monde, et m'ont valu le plaisir de le revoir après une quarantaine d'années d'interruption dans nos relations. M. Radou a bien voulu me donner, sur la fondation du National et sur le personnel de sa rédaction, des détails qui vont me fournir un utile post-scriptum au travail que j'ai récemment publié.
Il ne sera peut-être pas sans intérêt de connaître les origines d'un journal qui, sous deux directions différentes, a si puissamment contribué à la chute de deux monarchies, et d'être initié à quelques détails de sa rédaction sur lesquels l'ancien caissier du National est seul en mesure de fournir des renseignements certains. M. Radou, en effet, qui déjà avait été utilement consulté par* Sainte-Beuve pour l'étude qu'il a publiée sur Carrel, possède une collection du iVa(ionai, depuis sa fondation jusqu'à la fin de 1836, dans laquelle est écrit de sa main, au bas de chaque article, le nom de son auteur, renseignement intéressant pour une époque où la loi Tinguy sur les signatures, aujourd'hui si peu observée, n'existait pas encore.
Dès 1828, Armand Carrel songeait à créer un nouveau journal politique d'une nuance plus vive que le Constitutionnel et le Courrier
français^ qui occupaient alors le premier rang dans l'opposition libérale. Les travaux littéraires auxquels il s'était livré depuis quatre ans qu'il avait quitté la carrière militaire, deux volumes de Résumés, alors à la mode, quelques articles péniblement admis dans des Revues qui n'avaient pas beaucoup de lecteurs, ne suffisaient ni à son activité, ni à sa légitime ambition. Mais il avait, pour atteindre son but, deux grosses difficultés à vaincre : il lui fallait s'assurer le concours de collaborateurs plus expérimentés que lui ; il fallait surtout trouver le capital nécessaire à la fondation d'un grand journal.
Carrel était très lié avec un jeune libraire, son condisciple et son compatriote, le brillant Sautelet, qui, par les charmes de sa personne^ la grâce et la distinction de son esprit, s'était assuré de nombreuses sympathies et était particulièrement répandu dans le monde poli-
tique. Sautelet mit son concours le plus actif au service de l'idée de Garrel et s'en ouvrit particulièrement auprès d'un jeune journaliste qui, par la publication récente d'une Histoire de la Révolution française^ venait de conquérir une grande popularité et qui, dans une collaboration déjà ancienne au Cow5^i7u^ionwei, rencontrait des entraves dont il était désireux et impatient de s'affranchir.
Sautelet allait souvent trouver, au restaurant des Frères-Provençaux y où il dînait habituellement, le journaliste en question, leur compatriote, M. Adolphe Thiers. Ils s'y livraient à de longues et intéressantes causeries dans lesquelles il était souvent question de la fondation du nouveau journal ; enfin, dans le courant de décembre 1829, les capitaux nécessaires furent réunis et le fonds social fixé à quinze parts de vingt mille francs chacune, dont douze seulement devaient être versées,
les trois autres étant réservées, à titre de privilège spécial, aux fondateurs de Tenlreprise.
Le titre choisi fut le National, les trois rédacteurs en chef devaient être MM. Thiers, Mignet et Garrel ; le premier numéro parut le 3 janvier 1830. Aux principaux collaborateurs que j'ai déjà cités, il faut ajouter les noms de MM. Hippolyte Passy pour l'économie politique et financière, Chambolle pour la politique, L. Peysse pour la critique d'art et d'autres travaux scientifiques et littéraires, Mérimée et J.J. Ampère pour des travaux purement littéraires.
Tout le monde sait la guerre ardente et sans merci que le nouveau journal déclara immédiatement au ministère Polignac, et il est inutile de faire à ce sujet aucune citation. Ce que je veux me borner à rappeler, ce sont quelques détails de nature à édifier ceux qui pourraient l'ignorer sur le rôle prépondérant qu'y remplit
M. Thiers; ces détails auront un intérêt particulier aujourd'hui qu'on publie la collection des nombreux discours prononcés pendant sa longue carrière par l'homme politique à la fortune duquel la position qu*il occupa dans la presse ne fut pas indifférente.
En même temps qu'il se i>osait comme- le champion le plus ardent de la liberté, de ce qu'on appelait alors les idées libérales, le National prenait résolument parti, dans la lutte littéraire qui venait de s'engager, pour les anciennes doctrines contre les nouvelles ; il était pour les classiques contre les romantiques.
M. Thiers, qui, dans sa longue carrière de journaliste et d'homme politique, a louché à toutes les questions, voulut faire le premier feuilleton des théâtres dans le journal qu'il dirigeait, et, avant que Rolle, qui était alors un des rédacteurs du Figaro y le Figaro de Bohain, en eût pris possession, il publiait, dans le second nu-
mérodu National^ unlong article sur une pièce jouée à rOdéon, une Fête de Néron y par Soumet et Belmontet.
Dans cA article, où il est fort peu question de l'œuvre elle-même, et où les noms des deux acteurs qui jouaient les principaux rôles, mademoiselle Georges et Ligîer, ne sont même pas prononcés, l'auteur fait une longue dissertation sur l'histoire romaine de ce temps-là et sur les ressources qu'elle pouvait offrir au théâtre, il malmène assez rudement les novateurs qui « regardant comme épuisées les combinaisons simples et vraies, se jettent dans l'atroce,' se tourmentent pour produire des effets extraordinaires et s'attachent à la peinture des monstres comme si les autres étaient la nature ». Au reste, M. Thiers, s'il donnait ainsi le signal dans la guerre contre le romantisme, était bientôt suivi par ses collaborateurs, et, à quelque temps de là, en dehors
du feuilleton des théâtres, Garrel publiait trois grands articles sur Hernani qu'il traitait très sévèrement.
Portant le principal poids de la polémique quotidienne, M. Thiers ne négligeait aucun des détails qui lui semblaient offrir de l'intérêt et qui concernaient les personnalités importantes du moment. Ainsi, un jour, il rend compte de la réception de Lamartine à l'Académie française; un autre, il fait un article très chaud à l'appui de la candidature de M. Guizot à Lisieux : « C'est, dit-il, un de ces esprits rares et précieux qui joignent à une théorie vaste un sentiment vrai des choses pratiques; c'est un des hommes qui entendent le mieux aujourd'hui cette monarchie représentative dans laquelle il faut nous enfermer. > Enfin, le 31 janvier, parlant de l'élection du Puj, où le candidat de M. de Polignac, Berryer, venait d'êlre nommé, M. Thiers écrit ceci :
LES ORIGINES DU a NATIONAL )>. 233
€ Voilà M. Berryer nommé. Maintenant, ce point obtenu, il reste encore à en obtenir un, c'est que M. Berryer soit éloquent. Quelques plaidoyers, fort riches en invectives, ne sont pas encore une garantie d'éloquence politique. En vérité, si on ne devait avoir qu'un génie oratoire à la façon de M. de Courvoisier, ce qui est déjà beaucoup accorder à M. Berryer, il ne vaudrait pas la peine d'avoir tant travaillé. y>
Mais c'est surtout dans la campagne qu'il entama contre l'expédition d'Alger et que, depuis le commencement jusqu'à la fm, il dirigea en personne, que M. Thiers déploya toute son activité et mit en œuvre toutes les ressources de son esprit, dont il fit souvent un meilleur emploi, mais que plus tard il employa encore à combattre les chemins de fer. Dès le 11 février il écrivait : « De nouveaux détails sont parvenus à la connaissance du public sur la folle expédition qui occupe en ce moment le Conseil.
L'expédition- paraît arrêtée, sauf toutes les questions qui restent à résoudre, du 2 mars au mois de mai, époque à laquelle on pourra mettre à la voile... Les motifs raisonnables disparaissent de jour en jour. »
Du 9 avril au 7 mai, dans dix grands articles où il passe en revue la constitution civile et politique de l'Algérie, l'histoire de sa conquête par les Turcs, les diverses expéditions qui ont été tentées contre ce nid de pirates et les difficultés qu'elles ont présentées, M. Thiers continue ses critiques et les termine par un examen des derniers préparatifs de l'expédition ; il entre dans une foule de détails techniques pour lesquels il eut toujours beaucoup de goût, blâme tout ce qui a été fait, pour le matériel, le personnel, le luxe des états-majors, les diflicultés de la traversée et du débarquement, etc., toutes choses pour lesquelles, dit-il, il faudrait avoir Kléber ou Bonaparte.
Malgré ces amères critiques, ces sinistres prédictions, l'expédition a le succès que l'on sait... Alors M. Thiers prend bravement son parti et, sans être trop prodigue d'éloges, il fait, dans les numéros du 20 et du 22 juillet, deux longs articles sur... la colonisation de l'Algérie.
Trois jours plus tard, les ordonnances paraissaient ; toute la rédaction du National s'inscrivait en tête de la liste des quarante-trois journalistes qui protestèrent. 11 est vrai qu'au moment du combat, M. Thiers alla chercher une prudente retraite dans la vallée de Montmorency. On sait le reste.
Un mot encore en terminant ce supplément à l'histoire du National Si son principal fondateur a eu la longue et brillante existence qui occupe une si grande place dans l'histoire contemporaine, parun étrange et triste contraste, trois de ses collaborateurs ont eu unefmlamen-
table et. prématurée : Sautelet, le premier gérant du National j s'est brûlé la cervelle, on n'a jamais su au juste pour quel motif; Conseil, son successeur, s'est noyé, à Rouen, dans une partiedenatationfaiteavec Carrelet M. Senard, aujourd'hui l'un des doyens de la Chambre, et le pauvre Carrel a trouvé la mort dans le fatal duel dont nous avons raconté les détails.