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PARLEMENTAIRES

LES

Les incidents qui se sont récemment produits dans le sein du Corps législatif, et qui ont failli amener un conflit extra-parlementaire entre quelques-uns de ses membres, soulèvent une des questions les plus controversées et qui, à toutes les époques de notre société moderne, ont le plus préoccupé les législateurs : la légitimité et la nécessité du duel.

On peut aujourd'hui, en toute liberté et sans imprudence, parler de cette question à propos d'un incident dont la conclusion pacifique paraît irrévocable et que, du reste, nous ne vou-

2i0 LES DUELS PARLEMENTAIRES.

Ions pas apprécier *. Ce n'est pas non plus la question du duel, à son point de vue général et philosophique, que nous voulons traiter.

Nous nous bornerons à rappeler qu'à toutes les époques de notre histoire, que la législation fût draconnienne,comme sous Richelieu, qu'elle fût plus douce et instituée sur une interprétation fort contestée, comme de notre temps, l'usage du duel n'a pu être déraciné, parce que, dans l'état de nos mœurs, c'est ime nécessité sociale, une espèce de complément du Gode pénal qui atteint, d'une façon incertaine sans doute, des méfaits contre lesquels la loi écrite est impuissante. Une des meilleures preuves, à Tappui de notre thèse, c'est que ceux qui font la loi ont toujours été les premiers à sacrifier au préjugé, si préjugé il y a, et il devait en être ainsi.

1. Une provocation avait été adressée, par M. Granier de Cassagnac père, à M. Emile OUivier, qui l'avait refusée.

En effet, si la responsabilité des actes et des paroles, jusques et y compris les armes à la main, doit être particulièrement étroite pour quelqu'un, c'est pour les journalistes et les dépûtes. G'estune garantieetunfreinsanslesquels les écarts de la plume et de la parole dépasseraient trop 'souvent les limites naturelles. La presse, ilfaut lui rendre cette justice, a toujours pratiqué cette doctrine, et, s'il yavait un reproche àlui faire, ce serait d'y avoir sacrifié, dans ces derniers temps, jusqu'à l'exagération.

Il en a été de même dans les assemblées politiques depuis l'établissement du régime parlementaire en France, et ce sont les nombreux précédents qu'elles nous fournissent qu'il nous a paru bon de rappeler à propos de discussions récentes et des orages qu'elles ont amenés.

Sous l'Assemblée constituante, alors que l'élégance des mœurs, le respect de soi-même et de ses adversaires n'avaient pas encore subi

ut LES DUELS PARLEMENTAIRES.

(le profondes atteintes, alors qu'on était encore chatouilleux sur le point d'honneur, il y eut, entre le marquis de Castries et Charles de Lameth, un duel à l'épée, dans lequel ce der-

nier fut blessé. A la suite de ce duel, les passions populaires furent vivement surexcitées, et l'hôtel de Castries, situé rue dé Varennes, fut complètement saccagé. Barnave eut deux duels, l'un à l'épée avec le vicomte de Noailles, l'autre au pistolet avec Cazalès qu'il blessa dangereusement.

Dans les assemblées qui suivirent la Constituante, il n'y eut point de duels ; mais personne n'ignore que les discussions n'en furent pas pour cela plus modérées. Jamais, au contraire, la violence ne fut poussée aussi loin, mais les mœurs avaient changé : on s'injuriait, on s'envoyait réciproquement à la guillotine, mais on ne se battait plus, et les choses en arrivèrent à ce point que, sous la Convention, le boucher

Legendre, menaçant Lanjuinais de le frapper, celui-ci l'arrêta par cette spirituelle apostrophe : . — Avant de m'assommer, fais donc décréter que je suis un bœuf.

Lorsque les assemblées politiques reparurent en France, c'est-à-dire en 1814 — je ne compte pas celles du premier Empire, où les discussions n^étaientpas orageuses, — lorsque les partis s'y heurtèrent, que les passions politiques se livrèrent àleur libre développement, les duels reparurent. C'est ainsi que le général Foy se battit avec M. de Corday, le général Demarçay avec M. Josse de Beauvoir, le général Sémelé avec le général Lafond-Blaniac, Benjamin Constant avec M. de Forbin des Issarls.

Ce dernier duel présenta même quelques détails assez piquants. Benjamin Constant, à propos de je ne sais quelle question, avait vivement attaqué les gardes-du-corps. M. de Forbin des Issarts, qui était officier supérieur

dans une des compagnies, se prélendit oiïensé et adressa une provocation au célèbre publiciste, qui aurait pu très honorablement la décliner, son discours n'ayant rien eu de personnel pour M. de Forbin. Mais dans ce temps-là on ne l'entendait pas ainsi; Benjamin Constant accepta, et il fut convenu que le duel aurait lieu au pistolet, et que Benjamin Constant, qui était infirme et obligé de se servir de béquilles, tirerait assis.

Deux coups de feu ayant été échangés sans résultat, les choses en restèrent là, et témoins et combattants s'étant rapprochés pour échanger les politesses d'usage, « Messieurs, dit gaiement Benjamin Constant, pour celte fois j'ai accepté comme adversaire M. de Forbin, mais j'espère qu'à la prochaine occasion vous voudrez bien m' accorder M. Humbert de Sesmaisons. >

M. de Forbin était fort mince et M. de

Sesmaisons excessivement gros. L'esprit et la bonne humeur, en France, ne perdent jamais leurs droits.

Dans les premières années du régne de Louis-Philippe, les discussions à la Chambre des députés furent très animées, allèrent souvent jusqu'à la violence et donnèrent lieu à plusieurs duels.

Le général Lamarque se battit avec le général Sébastiani, à la suite d'un discours dans lequel il avait appelé M. Lebeau, ministre des affaires étrangères du royaume belge, le Sébastiani de la Belgique; M. Mauguin se battit avec M. Viennet pour je ne sais plus quel motif; M. le colonel de Briqueville avec le marquis de Dalmatie, pour avoir assez durement traité son père à propos de sa conduite en Espagne.

Aucun de ces duels n'eut heureusement de résultat grave, et quelques journaux du temps n'avaient pas assez de quolibets pour l'inno-

cuite des duels parlementaires. Hélas! bientôt ils n'eurent pas assez de larmes pour un autre duel dont le résultat fut bien tragique, celui du général Bugeaud avec le député Dulong.

Le général Bugeaud, qui n'avait accepté qu'à contre-cœur la mission de Blaye, rude épreuve imposée à son dévouement, et qui avait prouvé sous le premier Empire, comme il prouva plus tard en Afrique, qu'il savait en remplir d'autres plus dignes de son courage et de sa haute capacité militaire; le général Bugeaud (la correspondance du maréchal Saint-Arnaud, qui était alors son aide de camp, nous l'a révélé depuis) avait vivement ressenti les attaques passionnées dont il avait été l'objet à propos de cette mission de Blaye, et il est bien permis de supposer qu'il n'attendait qu'une occasion pour en faire justice.

Cette occasion ne se présenta que trop tôt.

Dans une discussion où le général soutenait la

doctrine de robéissance passive dans l'armée, de vives protestations partirent du côté de la gauche, et une interruption, comme il s'en produit trop souvent dans ces moments de tumulte et de passion, fut imprudemment lancée. « Faut-il, s'écria M. Dulong, que cela aille jusqu'à se faire geôlier, jusqu'à l'ignominie? T> L'interruption se perdit au milieu du bruit, le Moniteur eut la prudence de ne pas la reproduire; mais, le lendemain, elle était dans le Journal des Débats. Une rencontre était bien difficile à éviter; pendant trois jours, de louables efforts furent faits dans ce but; le rôle -de témoin qu'accepta un général, camarade du général Bugeaud, mais aide de camp du roi, donna lieu à de fâcheuses suppositions, à d'injustes accusations; enfin, après trois jours de négociations infructueuses, un duel au pistolet fut arrêté, et il coûta la vie à l'infortuné Dulong.

Un peu plus tara, un autre duel faillit avoir lieu entre deux des plus illustres membres de la Chambre, M. de Lamartine et M. Thièrs, à propos de quelques mots un peu vifs. Des témoins furent désignés de part et d*autre, et l'affaire fut arrangée pacifiquement, mais non sans beaucoup de peine, après une séance de trois heures, dans le cabinet de M. Sauzet, président de la Chambre.

Mais l'incident de celte nature le plus curieux fut certainement celui qui se produisit entre le maréchal Clausel et M. Dupin.

Aux réceptions officielles du 1" janvier 1837, après avoir porté au roi les vœux de la Chambre des députés dont il était le président, M. Dupin prononça, comme président de l'Institut, un second discours dans lequel, faisant allusion à nos conquêtes récentes en Afrique, il s'exprima ainsi :

a Une nouvelle carrière s'offre à nos archéo-

^ogues, à nos érudits, émules ou vétérans de i'ancien Institut d'Egypte, sur cette terre d'Afrique livrée à leurs doctes explorations; dans ce pays, témoin jadis de la grandeur romaine, où l'on retrouve à chaque pas, dans des lieux aujourd'hui déserts, les ruines de cités autrefois puissantes, qui révèlent le génie de ce peuple, roi des autres peuples, et nous montrent sa puissance jusque dans cette contrée où Rome, déjà devenue vénale, eut le malheur d'envoyer Galpurnius et de rencontrer Jugurtha ! »

Relevées et commentées par la presse, ces paroles firent une certaine sensation et furent regardées dans le public comme une allusion à des accusations récemment dirigées contre le maréchal Ciausel au sujet de sa conduite en Algérie. Quelque temps après, le maréchal arriva à Paris, et son premier soin fut de mettre en demeure, par une lettre très nette

â50 LES DUELS PARLEMENTAIRES.

et très ferme, M. le président Dupin, de s'expliquer au sujet de ses allusions à Caipurnius et Jugurtha. M. Dupin crut s'en tirer en adressant au maréchal une longue lettre qui fut publiée dans le Journal des DébatSy et dans laquelle il se bornait à constater son droit de citer et d'interpréter l'histoire romaine. Le maréchal ne se contenta pas de cette explication, qui n'en était pas une. Il mit, comme on (lit, h pointe au corps à M. Dupin, en le forçant à répondre catégoriquement à sa question.

L'affaire fut traitée suivant les règles du point d'honneur : des témoins furent désignés, et, dans un procès-verbal signé par MM. Odilon Barrol et Mauguin pour le maréchal Clause!

Thiers et Ganneron pour M. Dupin, procèsverbal publié par tous les journaux, satisfaction entière fut donnée à la légitime susceptibilité du maréchal...

Quelques mois plus tard, à propos d'un duel

qui avait eu lieu à Tours et dans lequel un des deux adversaires avait été tué, la cour d'Orléans ayant jugé que le duel n'était pas puni par la loi, la cour de cassation fut saisie de Taffaire. M. Dupin, portant la parole comme procureur général, soutint cette doctrine : que le duel rentre dans les prévisions de l'art 295 du Code pénal relatif au meurtre. Adoptée par la chambre criminelle de la cour de cassation, cette doctrine, qui se produisait pour la première fois, fut repoussée par plusieurs cours royales et définitivement adoptée par la cour de cassation, toutes chambres réunies ; elle fit donc désormais jurisprudence et porte le nom de son promoteur : c'est la jurisprudence Dupin.

On s'est toujours permis de supposer que l'incident du maréchal Glausel et les émotions qu'il avait pu procurer à l'illustre président n'étaient pas étrangers à révénemcnt.

Dans les assemblées républicaines qui suivirent la révolution de Février, quelquesséances rappelèrent bien les mauvais jours dela Convention ; on s'injuriait, on se montrait lepoing, et, un jour, dans un des couloirs de la^ Chambre, un violent pugilat eut lieu entre deux pontifes de la démocratie la plus vive, MM. Félix Pyat et Proudhon. Cependant il y eut plusieurs duels, notamment entre MM. Goudchaux, ancien ministre des finances, et le général Baraguay d'Hilliers, entre MM. de Coislin et Testelin, entre MM. Bérard et Brives, entre MM. Ledru-Rollin et Denjoy, enfin entre MM. Thiers et Bixio.

Ce dernier duel eut lieu dans des circonstances assez curieuses, et qui prouvent que,, dans ce temps-là, les scrupules, pour aller sur le pré, étaient moins grands qu'ils le paraissent aujourd'hui.

M. Mathieu (de la Drôme) était à la tribune.

ît citant le changement de langage et de coniuite de quelques hommes politiques, il rap- )ela que M. Thiers avait dit que Télection du )rince Louis-Napoléon, comme président de a République, serait une honte pour la France. A. Thiers protesta vivement de son banc, et léclara que c'était faux. Ce fut alors que I. Bixio,qui siégeait sur un banc de la gauche rès rapproché de la tribune, ne put maîtriser m mouvement spontané et dit, de façon à l'être entendu que de ses voisins :

— C'est un peu fort, il l'a dit devant moi.

M. Mathieu (de la Drôme), qui entendit ces a.roles, eut l'imprudence de les relever et de îre : « Entre M. Thiers qui nie et M. Bixio ixi affirme, l'Assemblée choisira ».

Immédiatement M, Thiers envoya deux ^moins à M. Bixio, qui choisit les siens, 'et,, près quelques mots d'explication, on partit our le bois de Boulogne, où deux coups de

pistolet furent échangés, heureusement sans résultat.

On ne sera pas surpris qu'à la Chambre des pairs et au Sénat, où l'âge des membres q^^ composent ces graves assemblées doit avoir i>^ peu refroidi les passions, il n'y ait pas eu ^^ duels. Cependant il ne s'en est pas fallu é^^ beaucoup, et je me rappelle que, sous Loui ^' Philippe, un duel fut très près d'avoir Xv^^^ entre le marquis de Boissy et le général Co bert, tous deux membres de la Chambre d pairs; M. de Montalembert était l'un de témoins, et l'affaire fut assez difficilement ar

rangée.

Je ne parle que pour mémoire de la provocation qui fut adressée l'an dernier à M. Sainte- Beuve par un de ses collègues du Sénat, et que

le spirituel académicien eut le bon goût, comme le public, de ne pas prendre au sérieux.

De tous ces précédents, où se trouvent

mêlés les noms les plus illustres de nos assemblées politiques et que j'ai cru utile de rappeler à propos de ce qui s'est récemment passé au Corps législatif, il faut tirer cette conclusion : que toutes les fois qu'au milieu des passions politiques, le sentiment des convenances et du respect que l'on se doit entre collègues ne sera pas suffisant pour empêcher certaines incartades, le duel pourra devenir une nécessité dont il n'est honorablement permis à personne de s'affranchir sous prétexte d'inviolabilité et de conscience.

P. 'S. — Depuis la publication de cet article les Duels parlementaires ont continué et ont même été plus fréquents sous la république que sous la monarchie; nous citerons, entre autres, les duels de M. de Fourtou avec M. Gambetta, de M. Robert Mitchel avec M. Alain-Targé, de

M. Paul de Gassagnac avec MM. Andfieux et Thomson, de M. delaRochetteavecM. Laisant; dans ce dernier seulement, l'un des deux adversaires, M. de la Rochette, fut assez gravement blessé. Nous devons aussi faire remarquer que, si, en Angleterre, les duels sont devenus fort rares dans toutes les classes de la société, il n'en fut pas toujours ainsi; l'Angleterre a eu aussi ses duels parlementaires ^ il y a une soixantaine d'années, Canning s battait avec Gasllereagh et le duc de Welling ton avec lord Winchelsea.

La nouvelle Chambre vient de nommer son président. C'est l'honorable M. Grévy, déjà président provisoire, qui semblait nalurellement désigné au choix de ses collègues et plus logiquement cette fois qu'en 1871. En effet, si, lorsque l'Assemblée nationale se réunit à Bordeaux, elle confia presqu'à l'unanimité la présidence à M. Grévy, qui n'appartenait pas à la majorité; si, l'année suivante, elle le confirma dans ces hautes fonctions, ce fut un tri-

but d*estime qu'elle voulut payer à son caractère et surtout à la conduite si digne d'éloges qu'il tint dans la journée néfaste du 4 septembre, et qui contrasta si honorablement avec celle de ses coreligionnaires politiques.

II ne sera peut-être pas sans intérêt de jeter, à ce propos, un coup d'œil rétrospectif sur le rôle de la présidence, depuis la création des institutions parlementaires en France. C'est surtout aux présidents de la Chambre des dé' pûtes que nous consacrerons cette étude.

Ce n'est guère qu'à partir de 1815, c'est^ à-dire depuis l'institution sérieuse du gouver^ nement parlementaire dans notre pays, que la présidence de la Chambre des députés acquit une grande importance.

Dans toutes les assemblées qui se réunirent à partir de 89, le président était renouvelé tous les quinze jours ; ce qui permettait de satisfaire bien des convoitises, de se plier à

beaucoup de ces exigences de parti avec lesquelles il faut savoir compter quand les assemblées gouvernent, mais ce qui ne rendait pas de grands services à la bonne direction des débats.

Toutefois, à côté de beaucoup de noms obscurs, on trouve, parmi les présidents de la période révolutionnaire, la plupart des orateurs qui y ont joué un rôle important ; cependant le plus illustre de tous, Mirabeau, ne parvint à la présidence que deux mois avant sa mort, après avoir subi un premier échec devant la candidature du marquis de Bonnay, qui lui fut préféré.

Le Corps législatif joua un rôle tellement effacé pendant la période impériale, que son président n'avait pas une grande importance.

Cependant l'homme distingué qui occupa ce poste à l'époque la plus brillante de l'Empire, M. de Fontanes, sut y acquérir une cer-

taine célébrité par les discours qu'il prononça dans des circonstances solennelles, et où il avait le don de célébrer avec autant d'habileté que d'éloquence, en y associant le corps qu'il représentait, les hauts faits du chef de l'État.

Mais, comme nous l'avons déjà dit, c'est de la Restauration que date l'importance des fonctions de président de la Chambre des députés. Deux personnalités d'une grande valeur occupèrent le fauteuil au commencement et à la fin de cette période : M. Laîné et M. Royer- Collard; mais ni l'un ni l'autre n'y restèrent longtemps.

Le premier, orateur d'une éloquence communicative, merveilleusement propre par son esprit éclaire, libéral et profondément dévoué aux Bourbons, à acclimater en France la monarchie constitutionnelle, mais dont la nature nerveuse et la santé délicate ne lui permet-

t aient pas de subir longtemps les rudes épreuves d'orageux débats à diriger.

Le second, d'une nature toute différente, touchant de très près à la nuance politique de M. Laîné, ayant toute l'autorité morale nécescessaire pour être à la tête d'un grand corps politique, mais à sa place surtout dans les circonstances solennelles et dans les séances calmes ; trop âgé déjà et n'ayant pas assez de voix pour diriger les séances tumultueuses du moment, mais dont l'organe grave et imposant convenait merveilleusement à la lecture de ce solennel et impuissant avertissement qui s'appelait l'adresse des 221.

Le président qui occupa le plus longtemps et avec le plus d'éclat le fauteuil de la présidence pendant la durée de la Restauration, fut M. Ravez. Doué de toutes les qualités nécessaires à ces difficiles fonctions, unissant à une belle prestance, à une voix sonore, une

grande courloisie, un esprit très délié, et une profonde connaissance des affaires, M. Ravez dirigeait à merveille les discussions les plus ardues et savait dominer les 'orages parlementaire; c'était le président modèle, et ce ne fut pas sans regret que ses collègues le sacrifièrent aux exigences de la politique, et lui firent partager la disgrâce des hommes à la fortune desquels il s'était trop intimement lié.

Le membre de la Chambre des députés qui occupa le premier le fauteuil de la présidence, sous la monarchie de Juillet, fut Casimir Perler, qui n'y resta que peu de temps et dont les grandes qualités d'intelligence et de caractère trouvèrent un meilleur emploi à la tête du ministère. 11 fut remplacé au fauteuil par M. Girod (de l'Ain), qui n'était pas à la hauteur de la situation et dut céder la place, au commencement de la session suivante, à M. Dupin aîné.

M. Dupin a été, sans contredit, le président le plus éminent qui ait été à la tète d'une Assemblée depuis la création du régime parlementaire en France. Esprit prompt, vif à la répartie, sachant à merveille tous les précédents de la jurisprudence, personne n'a jamais mieux que lui dirige une discussion, débrouillé les amendements, indiqué l'ordre logique de la délibération, fait la clarté là où il n'y avait qu'obscurité ; mais surtout personne n'a jamais aussi bien tenu la classe.

Toutefois l'illustre président, célèbre par ses coups de boutoir auxquels personne n'échappait, pas plus les ministres que les simples députés, poussait un peu trop loin le goût de répigramme. « Non pas que M.. Dupin, a dit Timon, soit méchant; mais il oublie quelquefois qu'il préside, et, quand un bon mot le démange, il Êaut qu'il se gratte. »

Les bons mots de M. Dupin sont restés

célèbres; c'est surtout contre les députés ennuyeux, qui abusaient de la tribune par le discours écrit, que sa verve aimait à s'exercer. Nous pouvons en citer un exemple assez plaisant :

Un jour, un député du centre, assez coutumier du fait, M. Abraham' Dubois, occupait depuis près d'une heure la tribune, au milieu de l'inattention de la Chambre ; le volumineux manuscrit qu'il lisait était à peine à la moitié, les murmures d'impatience couvraient sa voix ; ce que voyant, le facétieux président lui dit à mi-voix et à plusieurs reprises ces mots bibliques : « Abraham, le temps du sacrifice est arrivé!... » Le malencontreux orateur se résigna et quitta la tribune.

Tant que la verve de M. Dupin ne s'exerça que d'une façon aussi innocente, il eut les rieurs de son côié; mais, un joup^ et dans une circonstance solennelle, son humeur frondeuse

Tenlraîna beaucoup trop loin, et peu s'en fallut qu'il ne fût obligé d'aller sur le terrain avec un maréchal de France.

Nous avons raconté avec détail cet incident dans l'article sur les Duels parlementaires; nous n'y reviendrons pas.

Après la chute du ministère Mole et l'avènement au pouvoir du centre gauche, M. Dupin fut remplacé au fauteuil par M. Ilippolyte Passy, qui n'y resta que quelques jours, et, appelé à faire partie du ministère du 12 mai, eut pour successeur M. Sauzet, qui occupa le fauteuil de la présidence jusqu'au 24 février 1848, c'est-à-dire pendant neuf ans.

M. Sauzet était un excellent président pour les séances ordinaires, pour les discussions d'affaires. Plein de courtoisie et de bienveillance, doué d'une mémoire prodigieuse, d'une facilité de parole à toute épreuve, il excellait à conduire les discussions les plus confuses et

à démêler l'écheveau le plus embrouillé par les amendements, sous-amendements, etc. ; mais nature molle et sans énergie, il était tout à fait au-dessous de ses fonctions dans les moments d'orage; c'était un président à sonnelley et il perdait complètement la tête dans les moments difficiles.

Une fois, ne pouvant dominer le tumulte, il disparut, sans qu'on s'en aperçût, par une porte masquée, située derrière le bureau, et dont on ne se servait que dans les cas pre%' sants.

C'est à ce propos que M. Vatout, l'auteur de la chanson du Maire d'Eu et autres poésies légères^ improvisa le sixain suivant :

En vain la Chambre embarrassée Cherche partout Sauzet de l'œil, 11 disparaît sous son fauteuil; C'était une chaise percée.

C'est que de tous les cas il fait Une question de cabinet.

On comprend qu'avec ces précédents M. Sauzel fit assez triste figure au fauteuil de la présidence le 24 février 1848; mais les Boissy d'Anglas sont rares : la suite Ta bien prouvé.

Lorsque, au mois de mai 1848, il s'agit de nommer le président de l'Assemblée constituante, les partis, fatigués du gouvernement des avocats et croyant sans doute la société bien malade, avaient voulu essayer des médecins : on voyait des médecins partout; le ministère de l'intérieur, celui des travaux publics, la préfecture de police, avaient à leur tête des médecins; les choses n'en allaient pas beaucoup mieux; il est vrai qu'alors, comme aujourd'hui, ce n'était pas précisément la tête de la profession qui avait fait invasion dans la politique.

Deux médecins furent candidats à la présidence de l'Assemblée, MM. Bûchez et Trélat :

la partie modérée, la droite, fit pencher la balance en favei^r du premier, croyant, à tort ou à raison, qu'il lui offrait plus de garanties.

A peine en possession du fauteuil de la présidence, M. Bûchez, homme honorable du reste, esprit laborieux, mais timide, appartenant beaucoup plus, dans la classification des partis, aux utopistes naïfs qu'aux jacobins militants, M. Bûchez eut à subir la rude épreuve du 15 mai et il y prouva non seulement qu'il n'appartenait pas, lui non plus, à la race des Boissy d'Anglas, mais qu'il était audessous de M. Sauzet lui-même.

Il fut bientôt remplacé par M. Senard, qui n'occupa le fauteuil que peu de temps et le céda à M. Armand Marrast, l'ancien rédacteur en chef du National, qui fut, à vrai dire, le seul président de l'Assemblée de 1848.

Esprit très cultivé, professeur de rhétorique

à vingt ans, M. Marrast, comme beaucoup d'autres, ne s'était égaré dans les rangs de la démocratie la plus avancée que parce que la société ne lui faisait pas une place à la hauteur de son ambiti on . Il n'aurait pas mieux demandé , lui aussi, que d'occuper une grande position dans une république athénienne^ et il faut lui rendre cette justice qu'aussi bien dans les salons dorés de l'ancienne demeure des Condé, où ses réceptions firent un certain bruit, qu'au fauteuil de la présidence, il ne fil pas mauvaise figure.

Courtois et ferme à la fois, très familier avec les débats de la tribune, qu'il avait suivis et jugés comme journaliste pendant quinze ans, M. Marrast fut un très bon président, et, comme .c'est surtout à ses coreligionnaires politiques, toujours bruyants et indisciplinés, que s'appliquaient ses coups de férule, ceux-ci aimaient à se moquer de ses allures trop aristocratiques

et l'appelaient ironiquement : c Monsieur le marquis* ».

L'Assemblée législative de 1849 eut la bonne fortune de retrouver pour la présider pendant toute sa durée M. Dupin, auquel les années n'avaient rien enlevé de ses rares qualités et qui sut, pendant trois ans, diriger avec sa verve et sa vigueur des anciens jours des débats souvent orageux; on se souvient particulièrement de ses luttes avec son compatriote, le pharmacien Miot, interrupteur forcené, dont il avait souvent à réprimer les écarts et qui a clos (espérons-le) sa glorieuse carrière par le rôle important qu'il a joué dans la Commune.

On a quelquefois reproché à M. Dupin de n'avoir pas montré assez d'énergie dans la matinée du 2 décembre, alors que quelques-uns de ses collègues, ayant été l'arracher aux dou-

1. On sait combien tout cela a été dépassé depuis par un autre parvenu.

ceurs du sommeil, l'excitaient à prolester contre la violation de l'Assemblée. Nous croyons que ce n'est pas l'énergie qui, dans cette circonstance, fit défaut à M. Dupin, et qu'au fond il n'était pas trop fâché de ce qui se passait.

Avec la constitution de 1852, les fonctions de président du Corps législatif perdaient beaucoup de leur importance et de leurs difficultés. Cependant le choix de l'homme n'était pas indifférent, et l'empereur eut la main heureuse en appelant successivement à ce poste élevé M. Billault et M. de Morny.

Ce dernier occupait le fauteuil lorsque les graves modifications, apportées à la constitution de 1852 par les décrets de 1860, vinrent relever la tribune et restaurer les anciens débats parlementaires. Les éminentes qualités d'esprit de M. de Morny, son exquise urbanité jointe à une grande fermeté, trouvèrent là

leur heureuse application, et c'est à bon droit qu'on put dire de lui : une main d'acier sous un gant de velours.

La mort prématurée de M. de Morny laissa vacant le fauteuil de la présidence au moment où les nouvelles réformes de 1864 en augmentaient encore Timportance. Il était difficile de le remplacer, bien que le Corps législatif eût alors pour vice-présidents deux hommes de valeur, MM. Schneider et Alfred Leroux.

M. Schneider surtout était un homme considérable par sa grande fortune, honorablement acquise dans le plus important établissement industriel de notre pays, aussi bien que par son incontestable capacité. Il avait plusieurs fois présidé avec distinction les séances du Corps législatif.

D'un autre côté, la candidature de M. Alfred Leroux était très vivement appuyée auprès de l'empereur par un homme d'un excellent juge-

ment et qui avait alors beaucoup d'influence, M. Fould.

L'empereur dit à M. Fould : « Eh bien, il faut faire présider M. Leroux, et nous le jugerons à l'œuvre. » Mais M. Schneider, qui était un homme fort perspicace et qui avait probablement eu vent de quelque chose, eut le soin de ne jamais abandonner à son collègue le fauteuil de la présidence, et l'épreuve ne put se faire.

Pour sortir de cet embarras, l'empereur, après avoir attendu quelque temps, et, sans en rien dire à personne, nomma M. Walewski pour lequel il avait un faible \ et qui ne justifia guère ce choix inattendu. Affligé de surdité, peu au courant des débats parlementaires, car il n'avait jamais appartenu à aucune assemblée.

1. Lire dans les Lettres de Mérimée à Panizzi les intéressants détails relatifs à la faveur dont jouit pendant quelque temps M. Walewski.

M. Walewski se monlra beaucoup au-dessous de la tâche qui lui avait été confiée; il fallut songer à le remplacer, et M. Schneider, qui avait subi avec dignité , mais non sans quelque amertume, une préférence à laquelle il ne devait pas s'attendre, cette fois candidat obligé, fut appelé au fauteuil de la présidence, qu'il occupa juqu'à la fm de l'Empire.

Bien que, dans cette rapide esquisse des personnages qui ont successivement occupé la présidence de la Chambre des députés, nous nous soyons, autant que possible, abstenu de considérations politiques, qu'il nous soit permis de rappeler que M. Schneider, en opposition avec le principal ministre, qui jusque-là avait dirigé les affaires de l'Empire, fut un de ceux qui poussèrent le plus activement l'empereur dans la voie qu'on décorait du nom d'empire libéral, et qui aboutit au ministère OUivier.

La conduite de M. Schneider dans la journée du 4 septembre fut, en tout point, digne d'éloges; il déploya beaucoup d'énergie, ne se retira que devant la force et fut, de la part de quelques énergumènes, l'objet d'indignes violences, qui auraient pu avoir une fin tragique sans la courageuse intervention de quelques-uns de ses collègues.

Nous avons, au commencement de cette

étude, consacré quelques lignes, à l'homme

politique qui, pendant deux ans, a présidé

l'Assemblée dont le mandat vient d'expirer

et qui a repris possession du fauteuil avec

celle qui la remplace. Nous ne terminerons

pas sans dire quelques mots de l'homme

éminent qui lui avait succédé en 1873. Nous

y tenons d'autant plus que nous y mettons une

espèce d'amour-propre d'auteur.

Peu de temps avant le remplacement de M, Grévy, nous sortions d'une séance ora-

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