GAVARNI CHEZ LUI
Il faut mon aploml) pour aller troubler dans leur solitude les génies qui aspirent à l’oubli des gloires fatigantes et au repos nécessaire sur le déclin d’une existence-laborieuse. Aussi, tout autre que moi eût hésité à pénétrer dans la silencieuse retraite de Gavarni, — petite et blanche maisonnette située au haut do l’avenue de l’Impératrice. Ses murs décrépits, son fronton triangulaire et son toit plat heurtent de loin le regard du passant, qui, gâté par les palais d’alentour,. s’arrête tout étonné devant la construction modeste où s’est réfugié le grand peintre de mœurs.
L’entrée de cette calme demeure se trouve dans la rue Bugeaud. C’est une porte étroite et basse qui doit rarement rouler sur ses gonds, puisqu’on arrivant sur son seuil, j’ai remarqué une toile d’araignée, dont les fils allaient du bouton do la sonnette à la poignée de la serrure.
Monsieur est un peu souffrant, me dit une bonne,
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dont le pas pesant faisait vibrer les dalles du péristyle.
J’insistai pour qu’elle portât à son maître la lettre où, rapin de la littérature, je réclamais d’un illustre ai'tisto quelques minutes de pose, et tandis que la servante cédait à ma prière, j’examinai la pièce où elle m’avait prié d’attendre sou retour.
J’étais au pez-de-chaussée, dans un petit cabinet dont elle avait préalablement ouvert les persiennes closes depuis longtemps. Les meubles délabrés qui le garnissent semblèrent tout surpris de voir le jour; un pa- / pillon alla battre des ailes contre la vitre terne, et le fauteuil sur lequel je m’assis poussa la plainte d’un endormi qu’on réveille. Au bout de quelques minutes, la domestique me priait de la suivre. Nous gravîmes un petit escalier, et après avoir traversé deux pièces encombrées de chaises boiteuses, de pupitres en bois blanc et de tableaux non accrochés, rangés le long des boiseries, mon guide ouvrit une porte :
— Monsieur est là, fit la servante.
— Entrez, me dit d’une voix enrouée un grand vieillard dont je n’oublierai jamais les traits.
Chacun- de nous, lorsqu’il lit des romans, çe représente mentalement les héros dont il suit les aventures. Tel je m’étais figuré Nicolas Flamel, en parcourant les vieux ouvrages d’alchimie, tel m’apparut Gavarni, la tête couverte d’un bonnet do velours noir, et le corps enveloppé d’une longue tunique de la même étoffe. Ses cheveux gris tombaient en mèches désordonnées sur son cou engoncé, et, couvrant ses oreilles, se mêlaient aux poils raides de sa barbe, blanche sur les côtés et rousse au niveau du menton. En voyant ses joues ridées, ses narines nacrées sur les bords, ses yeux saillants et sa bouche garnie de dents déchaussées, je me
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rappelai le délicieux portrait qu’il fit de lui-même il y a trente ans. Je me souviens aussi qu’on l’avait comparé pour la ressemblance au buste de Rubens que po.ssède le musée du Louvre, et je pensai que si l’ongle du temps respecte la jeunesse et la fraîcheur des grandes œuvres, il est sans pitié pour ceux-là mêmes qui les ont enfantées.
Je ne cachai point à Gavarni l’objet de ma démarche.
« — Une esquisse de ma personnalité présentera quelque intérêt, me dit-il, à la condition qu’on ne montre pas en moi le dessinateur dont le talent fut exagéré par des contemporains indulgents. Il faudra révéler de préférence le mathématicien inconnu dont on ne soupçonne pas les travaux incessants.
« Mes masques, nieslorettes et mes étudiants ne sont que des bonshommes crayonnés dans la marge de mes cahiers de calculs. Tout jeune, j’adorais les chiffres, et c’est pour des raisons trop longues à vous dire que j’ai dû spéculer sur ma facilité à peindre les prototypes d'une société corrompue, — sans délaisser pour cela mes études algébriques. »
Je compris qu’en dehors de sa marotte, je he tirerais rien de l’éminent philosophe. Je lui dis alors que jadis j’avais usé mes culottes sur les bancs des institutions préparatoires, et que je m’étais présenté à l’Ecole polytechnique, où j’avais échoué avec tous les honneurs dus à mon peu d’enthousiasme pour les sciences mathématiques. Néanmoins, il jugea que j’étais apte à le comprendre, et il m’exposa des théories qui ne sont rien moins que le bouleversement total des systèmes prescrits par les programmes universitaires. Gavarni prétend avoir trouvé un mode nouveau de calcul. 11 sape
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par la base l’édifice arithmétique et conclut à la destruction de l’unité pour donner sa place à une molécule extensible... Ne bâillez pas, ami lecteur. Tandis que le caricaturiste chevauchait dans les steppes arides des discussions numériques, je pensais que vous vous accommoderiez peu du récit dos révolutions projetées par lui, et comme je suis journaliste avant tout, je feignais seulement de prêter l’oreille à des théories que d’autres, plus compétents que moi dans la matière, traiteront peut-être d’utopies et de paradoxes.
Au lieu de le suivre dans ces sphères peu séduisantes, je regardais sa. grave figure qui, éteinte et morne à mon entrée, s’était illuminée subitement. Gavarni, que le vulgaire voit et verra toujours rieur et folâtre, sous un costume de débardeur, Gavarni s’était levé de son fauteuil avec majesté; il arpentait sa chambre, et ses bras s’agitaient dans l’espace, non pas comme ceux d’un Chicard dans la fièvre du cancan, mais comme ceux d’un savant convaincu dans la démonstration d’une vérité dont il a la foi.
Je cherchais un joint pour amener la conversation sur un terrain moins ingrat. Ses livres me fournirent la-transition désirée.
— Vous avez, lui dis-je, une bibliothèque superbe ; jamais je n’ai vu pareil assemblage de bouquins mieux conservés,
« — Mes livres ne sont pas anciens, me dit-il. Ils n’en ont que l’apparenceiCette gloire revient à mon relieur, qui a trouvé une collection de fers à gaufrer le cuir, datant du dix-septième siècle. Malheureusement, il n’a pas les moules des lettres de ce temps : aussi remarquez comme les caractères modernes ont l’air bète... Ces ouvrages scientifiques composent, avec la culture des
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arbres toujours verts, tels que le lierre, les épicéa èt les sapins, ma seule distraction. J’ai abandonné la lithographie depuis longtemps; quant aux aquarelles, j’en livre trois par an à un marchand de la rue Laffitte et j’ai bien du mal à tenir cet engagement.
« Le monde que j’ai croqué jadis est toujours le môme. Lorsque je retourne mon fauteuil pour regarder les gandins, les cocottes, les boqrgeois et les gentilshommes dont les carrosses sillonnent l’avenue de l’Impératrice... mes yeux reconnaissent mademoiselle de Beaupertuis, M. de Fichtaminel, la petite Ernestine et le papa Boaufumé. Quand je vois passer un gueux sous mes fenêtres... c’est encore Thomas Vireloque, et le bébé qui joue là-bas dans le sable du bois est aussi terrible qu’autrofois... Les changements sociaux sont lents : le dégoût du monde est la seule chose qui vienne vite... »
Gavarni adore son fils, un beau garçon de dix-neuf ans qui, après avoir hanté l’atelier de Gérôme, est un élève distingué des Beaux-Arts et peint déjà les chevaux d’une façon magistrale.
Les amis que reçoit Gavarni s’appellent les frères de Goncourt, le marquis de Chennevières, et Émile Forgues. lia, pour les auteurs de Gertninie Lacerteux, une affection spéciale. Ceux-ci lui avaient demandé d’ébaucher un costume pour mademoiselle Ponsin, chargée d’interpréter un titi au premier acte de Henriette Maréchal. Il leur envoya un pvissant dessin avec une lettre dont voici la copie exacte ;
« Mes petits,
« Je vous adresse une indication classique. Modifiez ça autant que vous voudrez, depuis le canaille jusqu’au
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fantastique, en donnant au blanc et au rouge plus ou moins de valeur. C’est un costume à composer sur la femme avec des épingles. Si j’avais été valide, j’aurais été habiller la mademoiselle, car si on laisse faire le costumier, c'est fichu I Que Jules fasse ce tripotage. ^
« Bonjour, bonjour!
« Gavabni. »
Gavarni fait allusion, dans ce billet, à la maladie qui * le force à garder la chambre depuis longtemps déjà. Les docteurs sont impuissants à améliorer l’état de ses bronches. D’après ce qu’il m’a dit, il manque de confiance en la médecine, mais il affirme la chirurgie, — qui ne peut rien à son cas. Il peste d’être cloué au coin • de son feu... ce que je comprends d’autant mieux que la cheminée de son bureau fume comme tous les fils do l’Helvétie réunis.
Comme je lui faisais l’observation que cet inconvé- ♦ nient irritait ses poumons, il secoua la tête et me dit,* en appuyant ses doigts osseux sur sa poitrine :
— Le mal vient du dedans et non du dehors.
Après m’ôtre retiré, je roulai dans ma tête l’article qui résulterait de cette entrevup, et je m’aperçus qu’il manquerait totalement des anecdotes, sans lesquelles toute ébauche paraît pâle, et toute biographie semble sèche. En conséquence, je me rendis chez MM. Edmond et Jules de Concourt, qui daignèrent me donner la fin indispensable aux travaux que je traite.
Le jour oü Gavarni reçut la croix, il parut à peine satisfait.
C’était bon, dit-il à Jules, quand je portais des habits, mais aujourd’hui que je porte des blouses, c’est inutile.
Gavarni n'a pas toujours roulé sur l’or.
Il fut un temps où son porte-manteau était mal garni, et quand on l’invitait à quelque raout, il était tenu d’emprunter son frac à l’un de ses familiers.
« Très-cher, lui écrivait- il, ton habit va dans lo monde ce soir. »
L’ami comprenait la signification do ce poulet, et le même soir, Gavarni faisait le beau sous la défroquo d’autrui.
A cotte époque, il devait beaucoup d’argent au Cha~ rivari, qui lui envoya une pierre lithographique avec prière dè l’illustrer — à taloir en compte.
Au bout de six mois, le journal satirique (je parle do longtemps) n’avait pas encore reçu sa pierre. Un huissier arriva chez le peintre, qui flaira quelque démarche judiciaire en entendant carillonner à sa porte.
— M. Gavarni? demanda l’homme noir à Gavarni, qui était venu lui ouvrir.
— Il est mort, môsieur.
— Et la pierre que le directeur du Charivari lui a fait* tenir jadis, où est-elle?
— Elle est sur sa tombe, môsieur.
Et Gavarni ferma la porte au nez du « gens de loi » interdit.
Il était alors très-lié avec le spirituel Laurent Jean, doht il dépeignait la démarche en ces termes ;
— Il a l’air d’un citoyen qui s’avance dans un champ de blé avec une armoire à glace sur lo dos.
Cotte description prouve, à qui a vu marcher Laurent Jean, que Gavarni possède le don d’observation ru superlatif.
Puisse le présent article prouver à ceux qui le liront qu’il est prudent de faire provision de gloire et d’argent pour ses vieux jours I
UN HOMME d’état EN ROBE DE CHAMBRE
Il ne m’appartient pas do juger mes contemporains au point de vue politique — et j’en suis aise. Je trouve suffisante la besogne qui consiste à se faire ouvrir les portes des grands pour les montrer dans les loisirs de leur carrière publique. Désirant esquisser la vie de celui qui, entre tous les hommes d’Etat, est actuellement le plus en vue, je me suis attaché à élaguer de ma narration toute appréciation tendant à manifester mes croyances et mes opinions.
Par contre, je me suis efforcé de prouver que le jour où les portières du ministère d’Etat ont glissé pour moi sur leurs anneaux, elles no se sont pas écartées devant un indiscret de mauvaise compagnie.
Arrivé rue de Rivoli un de ces matins derniers, je me sui^ remis dans les mains d’un huissier qui m’a fait pénétrer dans un vaste cabinet du rez-de-chaussée, ouvrant ses hautes fenêtres sur la cour du Carrousel, et sur une vaste perspective de colonnades et Je statues — horizon propice aux graves pensées.
C’était un jour de soleil. De grandes flèches d’or venaient s’émousser contre le damas vert des tentures et des fauteuils, et accrocher des lumières aux sombres panneaux des bibliothèques d’ébène. Sur un bureau couvert d’un tapis de drap, gisaient pêle-mêle des livres, des dossiers, des papiers surchargés de notes, des lettres fraîchement cachetées. — J’étais dans la pièce où, courbé tous les jours sur son travail quotidien, le premier magistrat de l’Empire puise et renouvelle incessamment les formes de son érudition et de son expérience.
C’est là qu’il trempe ses argumentations solides comme le fer, brillantes comme l’acier, pénétrantes comme un coin, éblouissantes comme un feu d’artiflce.
Lorsqu’on m’annonça, Son Excellence travaillait. On n’est pas ministre en France sans peines et sans labeurs. Ce’ n'est pas dans des loisirs indifférents qu’un homme peut présider pendant six ans aux destinées de l’agriculture et du commerce do son pays, attacher son nom à un traité de commerce avec l’Angleterre, et vouer huit années de luttes et de succès à la restauration des libertés économiques.
Ce n’est pas enfin sans de longues et profondes méditations qu’un citoyen peut traduire et défendre devant les chambres la politique et la pensée de son souverain.
Je n’avais jamais vu M. Rouher. Son visage est ouvert et cordial. Tout en lui comme autour de lui respire la force, la volonté, le travail et la simplicité. Il y a une corrélation frappante entre cet homme d’une taille robuste quoique au-dessous do la moyenne, et le cadre où il se meut depuis vingt ans,
A cette puissante architecture do muscles, à ce mâle
visage, où l’ardeur sanguine et l'énergie bilieuse confondent leurs fauves reflets avec la pâleur des veilles; à ces larges épaules qui portent légèrement le poids d’un monde de réflexions et de soucis, on reconnaît uno de ces natures herculéennes faites pour les combats do la vie et pour les triomphes de la pensée ; on sent une’ de ces organisations où la santé du corps et la santé de l’esprit s’harmonisent — pour s'épanouir puissamment.
M. le ministre d’État est un des plus beaux tjpes de cette race d’Auvergne louée par César et conservée intacte, grâce à la pureté de son climat et de ses mœurs; — race à la fois énergique et patiente, vigoureuse et souple, positive et poétique ; — race dont les paysages locaux donnent si bien l’idée [pour ne pas dire l’imagej avec leurs hautes montagnes, leurs vallées profondes, leurs volcans fumant hier, et leurs glaciers vierges encore.
Tout dit l’activité de la pensée dans le cabinet où Son Excellence se promène de son fauteuil à sa croisée, la tête couverte d’un bonnet de velours noir qui abrite les restes bouclés d’une chevelure superbe, éclaircie par le travail et argentée par la méditation.
En se portant sur les murs, més yeux ont rencontré le buste de l’Empereur, le portrait du Prince impérial, (leux paysages de Desjobert et de Paul Huet, une Marine de Gudin, Sainte Monique et saint Atigustin en extase à Ostie, d’Ary Scheffer, et une Jeanne Darc inspirée^ de Benouville.
M. Rouher a une conversatioh viye, enjouée, et quelquefois émaillée d’anecdotes humouristiques.
Il aiguise Volontiers en épigrammes, dont la malice est sans fiel, ce qui lui reste des ironies familières dont ses amis raffolent à la ChambTe, durant les suspensions
do la séance et pendant les entretiens de la salle des Pas-Perdus.
4 Comme tous les esprits remarquables de ce siècle, M. Kouher est, au moral, un Français issu de Gaulois. Ses auteurs préférés sont Montaigne, Rabelais, Molière et La Fontaine. Il ne dédaigne pas Boileau, c’est vrai... mais nul n’est parfait dans les hautes sphères sociales comme dans les classes les plus obscux*es.
Sans avoir eu l’honneur de m’asseoir à la table de M. Rouher, je sais qu’après le cordial et patriarcal repas qu’il offre aux amis de sa maison, on passe au salon dont madame Rouher fait les honneurs avec grâce et simplicité.
Elle est parfois entourée de ses deux filles, — l’une mariée au comte Wcllcs do La Valette, fils du ministre de l’intérieur, — l’autre, jeune fille encore, dont la beauté est pleine d’élégance et do distinction. Madame la comtesse de La Valette a déjà deux superbes babys adorés de toute la famille, — espérance et bénédiction vivantes de ce toit qui « s’égaye et rit à leur arrivée », comme dit le poëte.
Presque tous les jours, sur les midi et demi, le cabinet ministériel retentit de bruits joyeux. C’est le grand-père qui donne audienc.e à ses petits-fils. Les deux enfanta font leur entrée, portés par deux gouvernantes que suit, émue et triomphante, une mère de vingt ans! L’homme d’Etat se déride alors. L’adresse, les amendements, les décrets, tout est oublié !
Il parle à ses auditeurs en brassière un langage mimique approprié à leur intelligence au maillot, et les sourires qu’il appelle aux lèvres roses de sa postérité lui sont plus doux que ses plus beaux triomphes oratoires. De grandes levrettes au pelage cendré se mettent
de la partie et jappent;... un cacatoès, au plumage ruisselant d’azur et de pourpre, jette des cris sur son bâton de zinc — jusqu’à l’heure où l’aïeul disparaît pour céder la place au tribun.
Voilà, en dehors de quelques soirées consacrées aux devoirs de ses fonctions ou à de rares apparitions au théâtre (il reprochait l’autre jour encore à M. Jules Favre de ne pas lui laisser le loisir d’y aller plus souvent), — voilà, dis-je, en dehors de quelques promenades à son château de Serce}’, les uniques distractions d’un homme qui, l’hiver, est assis devant son bureau à sept heures, et qui, l’été, sonne parfois son huissier au petit jour...
Le devoir est le meilleur des réveille-matin.
LE CHATEAU DE CLAllEMOiNT
Londres, 31 murs.
Le château de Claremont, où s’éteignait, il y a huit jours, la reine Marie-Amélie, est situé à quatorze lieues de Londres. Pour s’j rendre, il faut gagner la gare de Waterloo (un nom dont on abuse ici) et descendre à Esher. Là les employés du chemin de fer montrent au voyageur en quête de son chemin une route jaune qu’il doit suivre pendant trente-cinq minutes avant de toucher à la demeure où le vent de la révolution a jeté la famille d’Orléans.
En avançant dans la campagne, baignée d’une atmosphère bleuâtre, on se sent pris d’une indicible émotion. Le plaintif bêlement des agneaux, les rauques soupirs des taureaux, le cri aigu des merles accompagnent le bruit de vos pas, et les grands bœufs, que votre présence étonne, lèvent sur votre passage leurs mufles baveux en vous regardant d’un air mélancolique. Un
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ciel gris et un horizon terne, sur lequel les arbres tordent leur branches noires, complètent la tristesse de ce tableau, devant lequel le cœur se serre involontairement.
Connaissant peu la langue anglaise, je n’ai pu savoir pourquoi l’on est tenu de payer deux pences avant de pénétrer dans la commune de Clareraont et j’ai été fort surpris d’apprendre que le baby roux qui m’avait tendu la main était un percepteur de contributions : je croyais avoir eu affaire à un mendiant.
A deux cents pas de ce péage, on franchit la grille du parc royal pour gravir une allée montueuse en haut de laquelle se dresse le palais blanc et carré. Sa façade principale ne manque pas de majesté. Avec ses quatre colonnes trapues et son escalier de vingt-cinq marches, elle m’a rappelé, au fronton près, celle de l’église Notre -Dame-de-Lorette
J’étais porteur d’une lettre pour le capitaine Charles Reille, aide de camp du duc de Nemours, et voulant la lui faire tenir aussitôt, je m’approchai de deux hommes l’un déjà vieux, l’autre jeune encore, qui se promenaient de long en large sous le péristyle. Aussi est-ce avec ravissement que je n’essuyai pas cette fois la réponse invariable dont mes oreilles étaient rebattues depuis deux jours :
— 1 dow'nt speak french.
Au reste, l’extrême politesse de mes interlocuteurs m’apprit leur nationalité, autant que la pureté de leur prononciation I J’étais devant des compatriotes.
Le plus âgé étant légèrement sourd, le plus jeune eut l’obligeance de lui répéter ma question on élevant la voix, et je remarquai qu’il l’appela :
— Mon cher père.
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Au même instant, un domestique s’approcha d’eux, et s’étant incliné :
— Monseigneur le prince de Joinville et monseigneur le duc de Penthièvre sont attendus au salon, leur dit-il.
— Nous y allons, fit le duc de Penthièvre. Et se tournant vers moi, il me désigna un gentleman qui causait dans l’antichambre avec un valet de pied.
— Voilà justement M. Reille, me dit-il.
J’avoue que je fus légèrement ému en apprenant, grâce à un hasard, le nom des deux personnages que j’avais abordés. Je fus presque confus de ma méprise, et bien qu’ayant pêché par ignorance, j’eus regret du sans façon avec lequel j’avais demandé mon renseignement.
Mais le capitaine Reille me rassura... et dix minutes plus tard le prince de Joinville me rassurait lui-même en me remerciant d’être venu mettre mon nom sur le registre ouvert devant ceux que la mort de Marie- Amélie a touchés au cœur.
Je demandai tout d’abord à voir la chambre de la reine; c’est une pièce très-haute dont les fenêtres donnent sur le coté méridional du parc; elle est simplement meublée. Au fond, un petit lit de fer qui se démonte, et qui a suivi Sa Majesté dans tous ses déplacements, depuis sou séjour en Angleterre. Entre les rideaux blancs on distingue un crucifix, et sur le mur, de chaque côté, deux estampes de moyenne dimension. Ces compositions ont été gravées sur acier, d’après des ébauches du duc d’Aumale.
La première représente le roi Louis-Philippe couronne en tête et sceptre en main. 11 est agenouillé sur des nuages dans l’éther, et à ses côtés la Religion sous
les traits d’un ange lui montre le saint triangle où brille le nom de Jéhovah en caractères hébraïques'. Au bas du dessin, c’est la mer orageuse dont les flots écumants assaillent un esquif ballotté. L’autre cadre est une prière pour le repos de l’âme du roi; cette prière est entourée de feuilles d’acanthé, et surmontée d’une croix lumineuse.
Les autres pans de mur sont ornés d’un portrait du due d’di’léans et de la Marguerite d’Ary Scheffer. Ce ■ dernier tableau avait été détérioré dans le sac des Tuileries en 48; puis, repris ou racheté aux insurgés, il fut expédié à Claremont, après avoir été restauré par Ary Schetfer lui-méme.
La reine s’asseyait d’ordinaire dans un grand fauteuil poussé au milieu de sa chambre. Là, elle faisait de la tapisserie ou écoutait des lectures confiées à l’organe mélodieux de mademoiselle Muser, sa dame de compagnie.
Près de ce siège, que je n’ai pu considérer sans attendrissement, j’ai remarqué une petite table couverte d’une singulière collection de fleurs artificielles. Ce sont des débris de fleurs d’orangers arrachées aux bouquets de mariage de toutes les princesses parentes ou amies de notre ancienne souveraine. Des globes de verre les protègent contre la poussière et des étiquettes apprennent le nom des illustres fiancées qui les ont portées à leur corsage.
C’est dans cette pièce que tous les jours, à huit heures du matin, l’abbé Guello venait dire la messe, à laquelle assistaient les hôtes de Claremont. C’est lâ aussi que la famille royale se retrouvait le soir après le diner.
La reine jouait au wh'ist jusqu’à dix heures .avec le duc de Nemours, le duc d’Aumale et la princesse de
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Joinville. 11 arrivait parfois quo l’on y lisait les journaux de France à haute voix.
Le fond du caractère de Marie-Amélie était la piété, l’indulgence, l’humilité et la bonté. Jamais ses lèvres ne prononcèrent un mot méchant, et si quelqu’un élevait la voix contre ceux qui avaient déserté la cause des d’Orléans, elle lui imposait doucement silence avec des paroles de pardon.
« Quand j’ai aimé quelqu’un, disait-elle, c’ést pour toujours, et si ceux que j’ai aimés changent d’affection, je ne suis pas obligée pour cela d’en changer.
La mort do M. Dupin la chagrina vivement. Celle du duc de Morny lui fit venir les larmes aux yeux. On se rappelle que notre regretté président avait été le compagnon' et l’ami du duc d’Orléans. L’épouse de Louis- Philippe I" était une causeuse charmante et aussi un esprit doué d’une grande finesse. Rien dans ses propos n’annonçait qu’elle allait être nonagénaire. Son intelligence sernblait au contraire s’accroître à mesure qu’elle avançait eu âge, et elle assistait sans peur ni trouble à l’altération de ses facultés.
« Mes sens m’abandonnent, disait-elle à son médecin au commencement du mois. Mais, au milieu de cet amoindrissement de mes forces, je sens mon cœur plein d’ardeur et de jeunesse. » Elle portait d’habitude des tuniques de mérinos noir, et avait gardé jusqu’au dernier jour la coiffure qu’on remarque sur tous ses portraits ; trois anglaises superposées et disposées en éventail de chaque côté des tempes. Elle aimait peu la parure. Le seul bijou qu’elle affectionnait et ne quittait jamais, était un bracelet composé des miniatures de ses enfants et de ses petits-enfants. Elle l’avait au bras quand elle rendit le dernier soupir.
Marie-Amélie était morte depuis quatre jours lorsque je fus admis au cluUeau. Tandis que je causais dans , l’antichambre avec le général comte Dumas, chargé du ^ service intérieur du palais, je voyais des femmes, vêtues de noir, qui montaient et descendaient gravement les larges escaliers de pierre. Leurs robes de crêpe, leurs > bonnets de tulle, et leurs sombres costumes tranchaient sur les murs blancs. Presque toutes arrivaient à pas . comptés et comme avec précaution. Le respect inspiré par le cadavre royal était tel que chacun craignait de . troubler son dernier sommeil !
J’étais en train d’écrire sous la dictée du général les noms des princes et des princesses logés au château dans les étages supérieurs, quand un homme s’approcha et fit tout bas une question à mon guide. Son visage ouvert et son nez busqué me rappelèrent le portrait de Henri IV. Il avait jusqu’à sa barbe, ses cheveux et : l’expression de son regard. *
— Monseigneur le duc de Nemours, me dit le général Dumas, après m’avoir présenté au nouveau venu.
Monsieur, me dit Son Altesse, veuillez, à votre retour en France, remercier au nom de toute notre fa- ‘ mille ceux qui se sont émus du malheur qui nous a frappés, et prenez pour vous la meilleure part de notre gr.atitude.
— Me permettrez-vous de joindre mes remerciements à ceux de mon oncle, me dit un beau garçon qui était survenu, et de me faire l’interprète de la recon- . naissance de mon frère, le comte de Paris, pour ceux qui, comme vous, ont quitté la France dans l’intention de suivre jusqu’à sa dernière demeure notre aïeulo , bien-aimée?
S’il est une clioso qui m’impose plus que les Majestés
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debout, ce sont les Majestés tombées : je bégayai quelques mots respectueux en réponse aux bienveillantes parolesde M. le duc deChartres, et je me retirai.
Le général Dumas me donna rendez-vous pour le lendemain, à deux lieues de distance^ au village de Wrybridge.
— Je vais là, me dit-il, pour disposer, à côté du cercueil du roi, la place de celui de la reine, dans le caveau que la famille Taylor a mis à la disposition de la famille royale. On comprend que je n’eus garde de manquer à cette cérémonie, dont on retrouvera plus tard la relation. Nul n’en a été témoin, excepté le général Dumas, trois ouvriers sculpteurs et moi.
Mais avant de quitter Claremont, disons que, du rezde-chaussée aux combles, cette résidence sert pour le moment d'asile à des princes du sang dont j’ai pu à peine noter les noms, pressé que j’étais par l’heure de mon retour pour Londres. Le comte et la comtesse de Paris, qui habitent d’ordinaire à Twickenham, dans une maison voisine de celle du duc d’Aumale, y logent, ainsi que le duc et la duchesse de Chartres, le duc de Nemours, le duc et la duchesse d’Aumale, le prince et la princesse de Joinville, le duc de Penthièvre, le prince de Wurtemberg et sa femme, l’archiduchesse Thérèse.
Les dames du palais, celles qui y demeurent alternativement depuis la révolution de 48, sont madame la marquise de Lasteyrie, madame la marquise de Beauvoir, madame la comtesse de Chabannes et madame la comtesse de Finguerlind. Les généraux qui étaient de service au château à tour de rôle depuis la même époque, sont le général comte Dumas, le marquis de Chavannes et le comte do Montesquiou.
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Je tenais d’autant plus à ne pas manquer le train, que je devais dîner le soir même à Londres, Cavendish square, chez le docteur Henri Gueneau de Mussy, médecin de la reine Marie-Amélie.
Voici la lettre que m’avait remise pour lui, avant mon départ de Paris, un homme dont l’estime rend trop fier pour que je manque l’occasion d’en publier la preuve :
« Mon cher cousin,
« Je t’envoie un jeune écrivain, Adrien Marx, un honnête homme, dont je réponds. On peut se fiera lui. Il assistera aux obsèques do la reine; et tout ce que tu lui diras, toi, le témoin oculaire de cette pieuse agonie, sera fidèlement rapporté dans l’accent même de sa piété filiale.
« Si j’avais pu marcher, je n’aurais pas manqué à ce rendez-vous funèbre, et je porte envie aux cœurs fidèles auxquels cette consolation dernière ne fera pas défaut.
« Je te serre la main bien tristement, de tout mon cœur.
« Jules Janin.
( Passy, 26 mars, 1866. »
Cet autographe flatteur m’avait ouvert toutes grandes les portes de la maison du digne médecin qui, depuis vingt ans bientôt, prodigue ses soins dans l’exil à une famille qui a perdu son trône, mais non sa dignité et ses vertus. Je dois au savant praticien la relation des dernières heures vécues par la pieusd reine.
Elle souffrait depuis quinze ans d’une bronchite qui
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revenait tous les hivers avec violence pour s’apaiser et décroître durant la belle saison.
Marie-Amélie avait demeuré cat été à Town-Bridge, dans la modeste villa qu’elle y louait depuis 1857, et, à la grande joie de ses proches et de ses amis, elle avait repris ses quartiers d’hiver à Claremont, dans un état de santé très-satisfaisant. De plus, son médecin avait constaté, avec une surprise légitime devant ses quatrevingt-quatre ans, la disparition presque totale des sj’mptômes inflammatoires qui lui faisaient redouter périodiquement un malheur aux approches de la froidure.
Lors de sa visite du mercredi de l’autre semaine, M. de Mussy trouva la reine légèrement souffrante; son pouls était fréquent, et elle avait de longs accès de toux, mais ses soins enrayèrent les progrès du mal, et l’illustre malade passa une bonne nuit. Le mieux se continua tout le jeudi, et le vendredi matin, il n’y paraissait pas.
— A dimanche, dit la reine à M. de Mussy, lorsqu’il vint prendre congé d’elle.
La journée fut excellente. Marie-Amélie fit, comme à l’ordinaire, ses quatre repas composés de bouillon, de thé et de viandes blanches. Cette alimentation répétée et digestive lui avait été depuis longtemps prescrite à cause de l’appauvrissement de son sang, de l’épuisement de sa constitution et de la délicatesse de ses organes digestifs.
Vers quatre heures elle écrivit à son petit-fils le comte d’Eu, gendre de l’empereur du Brésil. Puis, se sentant fatiguée, elle se coucha.
Sa lectrice, mademoiselle Muser, qui reposait d’habitude dans un cabinet attenant à sa chambre, entendit
du "bruit chez elle, au milieu delà nuit. Inquiète, elle accourut près de sa souveraine et la trouva dans un état d’agitation extrême... Mais ce désordre s’apaisa pou à peu, et vers cinq heures du matin, la reine s’assoupissait. Mademoiselle Muser, qui n’avait pas voulu regagner son lit et s’était assise aux pieds de la couche de la malade, s’aperçut, avec une certaine anxiété, que sa respiration était très-lente. Elle fit prévenir le duc de Nemours, qui expédia une dépêche au docteur de Mussy, à Londres, et manda au château un jeune médecin habitant Esher.
Pendant ce temps la reine s’était réveillée, et, après avoir pris une petite tasse de bouillon ;
— Je me sens mieux, dit-elle à sa lectrice... Je vais dormir.
En la voyant fermer les yeux, on se doutait si peu de , la catastrophe que l’on ne crut pas urgent de faire en- . trer le jeune médecin d’Esher.
Tout le monde, au château, fut instruit qu’on avait été victime d’une fausse alerte, et mademoiselle Muser, ayant repris auprès de sa reine .sa place habituelle, se mit à lire... Ayant levé les yeux par hasard, elle fut frappée de la pâleur des traits de Mario-Amélie; elle ; remarqua de nouveau que sa respiration était devenue . faible, rare et à peine perceptible à l’audition. Le mé- ■ decin d’Esher, qui était encore au palais, fut introduit; il tâta le pouls de la reine et secoua la tête... Le docteur do Mussy arriva de Londres en ce moment. Quelques minutes après, tous les membres de la famille royale étaient dans la chambre de leur mère et grand’mère. .
A onze lieures douze minutes, la reine poussa un faible soupir, et tous tombèrent à genoux devant la
couchetto de fer d’où venait de s’envoler au ciel la plus belle âme de femme qui ait traversé ce monde!
Lorsque le docteur de Mussy me conta ces détails, il était depuis un quart d’heure de retour de Claremont,' où il avait dû assister à l’ensevelissement de Marie- Amélie. C’est la duchesse d’Aumale et la princesse de Joinville, assistées de mademoiselle Muser, qui accomplirent ce pieux et triste devoir. Suivant les vœux exprimés dans le testament de la défunte, elle ne fut pas embaumée; on la coiffa seulement de son bonnet de veuve et on la revêtit de la robe qu’elle portait lors de son départ de Paris en 1848.
Après qu’elle eut été couchée dans son cercueil, elle fut transportée dans le cabinet de travail du roi Louis- Philippe, et l’on couvrit d’un drap noir la bière préalablement posée sur deux chaises. Elle y restera sous la garde alternative des princesses royales, jusqu’au matin des obsèques, fixées à mardi prochain.