‹ Indiscretions parisiennes Adrien MarxChapitre 9 sur 38 · LES COULISSES DE OUIQNOLET · texte numérisé non relu

LES COULISSES DE OUIQNOLET

Dôsirant assister, dans Us coulisses, à une représentation cIq Polichinelle maUre d'école, .j’ai bravement abordé hier la méro Guiutelcur, propriétaire du théjUre Guignolet depuis l’année 1818 (!). C’est son mari qui, le premier, a établi une cabane dramatique dans les Champs-Elysées ; Guignol, Gringalet, Variabilité et les Variétés vinrent ensuite.

La mère Guinteleur est une petite vieille, haute de trois pieds. Le fardeau de ses soixante-quinze ans courbe vers le sol son torse noueux, mais quand on lui parle do son entreprise et do son art... elle redresse sa této branlante et l’on voit son visage ratatiné, flétri et sillonné de rides profondes.

Sous son bonnet de jaconas blanc, elle porte une coiffe de soie noire de laquelle s’échappent quelques fils d’argent — vestiges épars d’une chevelure noire célébré jadis.

Son œil gauche disparait totalement sous deux pau-

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piôres chassieuses... l’œil droit seul est resté ouvert. — pleurant toujours par l’effet d’une fistule lacrymale. Les oculistes lui ont conseillé, pour atténuer son mal, de ne boire que de l’eau à ses repas. Mais le vin et le cognac l’ont emporté sur les' prescriptions des docteurs... Esculape a été vaincu par Bacchus !

— Mon mari était le premier ivrogne de France et de Navarre, dit-elle, et je croirais faire injure à sa mémoire en délaissant ce qu’il a adoré.

Papa Guinteleur, mort il y a vingt ans, repose sous une petite tombe au cimetière Montparnasse. Savez-vous ce que fait sa veuve chaque fois qu’elle va voir son défunt mari le jour des Morts? Elle vide un litre d’eau-devie au pied de la croix plantée sur la fosse du fantocciniste!.,. Ce trois-six, brûlant l’herbe autour de ce vulgaire mausolée, est presque aussi poétique que les camélias blancs portés par Armand Duval sur le marbre de Marguerite Gauthier !

— Vous voulez voir notre- arrière-boutique? me dit la vieille avec une toux dont les parfums révélaient qu’elle avait pleuré son époux chez le liquoriste du coin. — Ma foi, mon petit homme, ça n’est pas commode; il n’y a là-haut de place que pour le directeur... Si vous ne craignez pas d’être à l’étroit, grimpez, voilà l’escalier.

Et elle me montra une petite échelle vermoulue dont le haut s’appuyait contre une porte close. On entendait la voix rugueuse de Polichinelle annonçant à une quinzaine de mauvais sujets de deux à quatre ans, que Von allait c'mencer à Véstant même. J’entrepris alors l’ascension des huit degrés gluants dont chacun représente une entorse ou un tour de reins; et durant que je gravissais cet escalier sans prétention, je sentais peser sur moi les regards des promeneurs élégants. La mère

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Guinteleur tenait le pied de l’échelle... Si mon cousin le sous-préfet m’avait vu! J’ouvris la porte et je me trouvai, subjove, sur un balcon de bois large de quatre pieds et long d’un mètre. M. le directeur venait de terminer le prologue et la toile venait de tomber.

Le théâtre Guignolet a deux troupes. Les séraphvis,^ ou poupées à tringles et à fils, que l’on fait mouvoir en les dirigeant de la soupente placée au-dessus des frises, et -les castelets , on poupées à main, que l'on manie en se tenant debout sur le sol et en élevant les bras en l’air. I

J’étais tombé un jour de séraphins, un jour de difficultés, un jour de représentation extraordinaire! Les bonnes mouchaient une dernière fois les morveux indisciplinés qui composaient l’auditoire et fourraient des sucres d’orge dans le bec des cabaleurs. La claque était à son poste. Les mamans lisaient l'Evénement, et les nourrices tricotaient des bas pour des pieds en service dans l’armée française.

La province croit à tort que toutes les coulisses de la capitale sont pernicieuses par leur atmosphère chargée de senteurs voluptueuses, par la tenue des gens qui les hantent et par la liberté d’allures des artistes dramatiques. Celles de la maison Guignolet n’ont rien d’incendiaire, — même pour les imaginations dévergondées...

Dès l’entrée, une forte odeur d’ail m’empoigna aux narines; sans les acteurs accrochés aux murs, bras et jambes ballants, et sans l’impresario, un garçon de dix-neuf ans dont la bouche mâchonnait une pratique d’ivoire, je me serais cru dans une fabrique de saucissons. M. le directeur retira de sa bouche son accessoire criard, essuya ses lèvres humides sur la manche de sa

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blouse et, informé du but de ma démarche, il daigna prolonger l’entr’acte de quelques minutes pour mé donner des explications assez curieuses.

Dès sa plus tendre enfance il raffolait des marionnettes; aussi il s’était exercé à tailler dans ses loisirs de sculpteur sur bois des figurines dont il avait fait une jolie collection qu’il se réservait do vendre. Un soir de l’an passé sa mère tomba malade. Il fut tenu de quitter son métier pour la soigner. Sa piété filiale ne put, hélas ! empêcher la mort de s’asseoir au chevet de l’alitée, et quand il eut rendu les derniers devoirs à sa dépouille mortelle, il retourna à l’atelier. Mais l’ouvrage manquait, on ne voulut pas l’employer. Qu’allait -il faire, seul, pauvre et n’ayant pourtoute fortune que scs poupées? Il rencontra vers cette époque, c’était la foire à Montmartre, le fils de la mère Guinteleur, qui lui offrit de l’associer à son industrie à la condition qu’il verserait scs douze figurines comme apport. Le marché fut conclu, et c’est ce même actionnaire qui dirige aujourd’hui le théâtre de Guignolet, — son compagnon courant la province avec un autre établissement du même genre. Il est à la fois auteur, directeur, chanteur, régisseur, metteur en scène et peintre-décorateur... et il a dix-neuf ans ! La mère Guinteleur est chargée de la recette.

Mon héros est innovateur , c’est-à-dire intelligent. Le chat classique de la vieille mourut, une après-midi, d’un coup de bâton trop violent asséné par M. Polichinelle. Le pauvre artiste travaillait àl’avant-scène depuis quinze ans, et avait presque droit à un discours du baron Taylor... On le jeta au coin d’une borne, et il ne fut pas remplacé. Telle est la fin du dernier chat acteur! Les méchantes langues de la concurrence prétendent que la

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mère Guinteleur l’a mangé, un soir do misère... mais , j’en doute.

L’ancien répertoire a d’ailleurs fait place à une nouvelle série de pièces qui n’exigent pas la présence du Rominagrobis. On joue, à l’heure qu’il est, de vrais drames, tels que Moim et Bandit, le Brigand des Vosges, les Poissardes, les Consultations de Jocrisse. Je signale même à l’attention de la censure certaine scène où l’on mène en prison Polichinelle, voleur de pommes. Au moment de mettre le gouailleur scélérat sous les verrous, le gendarme ne peut entrer dans le cachot : son nez est si gros, qu’il ne peut passer par la porte. Quant au commissaire hautain, il est représenté maintenant par.un magistrat que le délinquant rosse... que c'est un plaisir!... Je ne sais pas trop jusqu’à quel point l’autorité n’a pas le droit de se voir lésée dans ce pif énorme et dans cette râclée magistrale.

Les fils qui partent des membres et de la tête du vicieux triomphant sont au nombre de huit. Celui qui fait mouvoir sa jambe droite est plus fort que les autres à cause du nombre interminable de coups do pied dontmessire Polichinelle gratifie le dos de la maréchaussée.

Il ne faut pas croire que ces acteurs en bois ne coûtent pas autant à la direction que d’autres (en bois également) qui travaillent sur nos principales scènes de genre. Le bâton casse plus d’un commissaire qu’il faut remplacer. Les mains usent et salissent les jupes des castelets, et puis il faut repeindre ces figures dont la couleur s’écaille. Chaque poupée revient à .3 fr. d’entretien par mois et la ville do Paris exige 200 fr. par an avant de livrer les Champs-Elysées axiS-puppazzistes. Si TOUS songez aux dépenses de décors, de costumes et

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d’accessoires , vous comprendrez pourquoi ces impresarii en plein vent portent rarement des fonds à la Caisse d’épargne.

Les places coûtent deux sous. Les journées sont courtes en hiver, et les enfants ne sortent pas. Il est vrai que, l’été, toutes les séances réunies font monter la recette jusqu’à deux écus.

Du matériel primitif du' père Guinteleur il ne reste que deux sujets : un polichinelle qui a cinquante ans de services, et une petite poupée ayant appartenu à Mgr le dauphin fils de Louis XVI. Les autres sont issus du ciseau du directeur actuel, et ils sont habillés d’étoffes modernes taillées dans des coupons achetés au Temple.

'Comme je craignais d’étre indiscret, j’ai prié M. le directeur de ne plus s’occuper de moi et de commencer la représentation. Il était temps, car les corrompus de l’orchestre commençaient à murmurer et à battre des pieds. J’ai entendu un gandin de trois ans qui criait : La toile, ou ma femme s’en va!

J’ai distingué, pendue au mur par la tringle qui lui sort du crâne, une mariée dont la robe est en moire antique blanche et dont les bras sont ornés de bracelets en strass.

C’est en somme un parti convenable que cette jeune fille qui louche. Elle a de plus, sur scs joues, une couche de rouge témoignant que les joies de l’hyménéelui sont inconnues. Son voisin de ficelle est un roi qui m’a tout l’air de représenter Salomon dans les pièces bibliques : il tient à la main un petit sabre en fer-blanc, — lequel, par un mécanisme peu perfectionné, vient se heurter dans son œil, si Ton fait mouvoir son bras. Je vous fais grâce de la description des autres personnages. Les

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premiers sujets se distinguent des comparses par l’élégance de leur mise et la distinction de leurs manières. Le magasin des accessoires est une grande malle pleine do bibelots minuscules. Ce sont des lits grands comme des boîtes à gants, des assiettes lilliputiennes. Mes regards curieux opt aperçu au fond du bahut un petit pot qui a la même destination que la musique de chambre.

Il participe au succès d’une scène durant laquelle Polichinelle court à sa table de nuit et coiffe un créancier de la vaisselle qu’elle renferme. Enseignement dont les débiteurs de notre temps devraient profiter, car j’ai remarqué que le Philistin de Polichinelle se contentait de cet à-compte et ne revenait plus.

Voilà ce que j'ai entendu et vu. -En m’élevant sur la pointe des pieds, je plongeais par-dessus le fronton du théâtre sur vingt spectateurs roses et joufflus riant à se tordre devant les farces du Pulcinello cabriolant à mes pieds et faisant sonner son sabot avec arrogance, malgré ses cinquante ans.

Qui sait? ce même morceau de bois garni de loques a fait rire peut-être des hommes assis actuellement sur les gradins du Corps législatif!...

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