LE CAVEAU DE LOUIS-PHILIPPE A WEYBRIDGE
Londres, 2 avril.
C’est à Weybridge, hameau séparé de Claremont par quelques kilomètres, que reposent les restes de Louis- Philippe I". Une fervente catholique, miss Taylor, habite, à l’entrée de ce village, un cottage dans le parc duquel s’élève une chapelle de dimension exiguë. Audessous de ce pieux refuge, elle a fait construire un caveau primitivement destiné à ses propres dépouilles et à celles des siens. Mais les hasards de l’infortune en ont décidé autrement.
La résidence de Claremont n’appartenant pas aux d’Orléans, il fut impossible d’y construire un mausolée à leur usage. Aussi les princes acceptèrent avec reconnaissance l’offre que leur fit miss Taylor de déposer dans sa propriété le cercueil de notre ancien souverain.
Je suis descendu dans cet hypogée il y a trois jours.
Le caveau, creusé dans le sol en forme de croix, reçoit assez de jour pour que l’usage des lanternes y soit superflu. Il est précédé d’une sorte d’antichambre, de laquelle on passe dans la sépulture par une porte de chêne. Les branches latérales de cet asile tumulaire sont occupées h droite par deux membres de la famille Taylor, et à gauche par les restes de la duchesse de Nemours et ceux de la duchesse d’Orléans.
Il paraît surprenant que cette dernière princesse repose dans le sous-sol d’un temple catholique, — étant donnée l’animation qui règne ici entre les deux cultes.
Le général Dumas m’expliqua que cette infraction aux lois luthériennes fut obtenue par Mgr Grant, évéque de Southwark, saint homme qui doit dire mardi l’office funèbre. C’est à ce prélat qu’est due la présence du cercueil de la duchesse à côté de celui de sa bellesœur, à un mètre de celui de son beau-père, placé au fond.
Les tombes de cette triste retraite sont cm forme de boîtes de pierre, sobres de sculptures, dont le haut bout est scellé dans la maçonnerie, et dont la partie inférieure'avance sur la partie centrale. Des ouvertures ménagées dans le plafond dù caveau permettent de lire les inscriptions du marbre qui ferme ces cubes funèbres.
Quand Louis-Philippe fut inhumé, on ne savait point si un jour sop auguste épouse le viendrait rejoindre en ces lieux, et l’on mit son cprcueil au milieu du vide ménagé entre ces six blocs granitiques. La mort vient de rappeler qu’il y avait là place pour deux, et l'on a été tenu de procéder à un déplacement dont je n’ai pu suivre les phases sans oppression.
Les ouvriers commencèrent par soulever la plaque supérieure à l’aide de pinces, et tandis que l’un d’eux profitait de ce mouvement pour desceller la pierre perpendiculaire de la face antérieure, je lus sur le marbre soutenu en l’air par les deux autres .
PEPOSITÆ JACENT SUB HOC LAPIDE KELIQUIÆ LDDOVICI PIULIPPI, FHANCORtIM REGIS.
Par l’ouverture carrée de cette tombe, j’aperçus le cercueil. Il fallut allumer une bougie à ce moment, car on voulait éviter de souiller le velours noir qui entoure la bière royale. Des clous d argent en g[arnissent les bords, et une plaque du même métal est fixée au centre, portant 1 âge du défunt, la date de sa naissance et celle de sa mort.
C’est par des pesées successives que l’on parvînt à faire glisser à gauche le lourd sarcophage, composé de trois enveloppes.
Dans ce travail, un clou se détacha dés cercles inférieurs du cercueil : je le ramassai, mais je n’eus pas, hélas! la joie de garder longtemps le fruit de ce pieux larcin, car, en arrivant à Londres, je le fis tomber de ma poche en donnant mon billet de chemin de fer, et toutes mes recherches furent vaines.
Que deviendra ce fragment d’argent arraché au cercueil d’un roi? Nul ne le sait. Pas plus qu’on ne peut dire si les cendres de cè même roi ne seront pas de nouveau troublées dans leur paix !
On se rappelle que Louis-Philippe avait choisi luimême, dans la crypte de sa chapelle, à Dreux, l’endroit où il voulait reposer dans l’éternité. Il s’y était rendu à cet effet un matin avec la reine, et ils entendirent la
messe après avoir fait placer leui’s chaises au-dessus même du point qu’ils avaient désigné pour leurs dépouilles.
Derrière le cercueil de ce monarque, déçu par-delà la mort, nous avons trouvé cinq petites bières couvertes de velours- blanc moisi et souillé par l’humidité.
— Ce sont, me dit le général Dumas, des enfants de la famille d’Orléans décédés à peine entrés dans la vie.
Le plus âgé de ces petits êtres qui, s’ils n’ont pas connu la joie des grandeurs, n’en ont pas connu les déboires, le plus âgé, dis-je, avait six mois lorsqu’il trépassa. Je voulus lire le nom gravé sur la plaque du couvercle, et, comme lejour baissait, les ouvriers chargèrent sur leurs bras le petit cercueil et l’approchèrent dujour.
La rouille avait déjà rongé le haut de la feuille d’or sur laquelle je ne pus distinguer que ces mots :
Ducr DB OUISE, MORT A XAFLES, 1852.
Pressés par la nuit, qui vient plus vite ici, vu qu’elle est toujours précédée d’un brouillard plus intense, nous montâmes à la chapelle, que des tapissiers tendaient de noir pour mardi. La nef en est si petite qu’on en toucherait presque le sommet avec la main. Douze chaises y tiennent à peine... Mais ce religieux réduit a un aspect touchant avec son petit autel et ses vitraux coloriés, et si le corps des fidèles s’y sent mal à l’aise, leur âme s’y épanouit dans le contentement.
Les obsèques de la reine ont été disposées en vue des petites dimensions de ce temple.
Les ambassadeurs et les fidèles se tiendront dans
le parc ; la famille d’Orléajis seule pénétrera dans l’église.
Le rendez-vous est fixé à mardi matin, au château de Claremont. Le corps de la reine sera relevé de la chapelle ardente de l’antichambre, où on l’aura déposé de grand matin, et porte jusqu’à la grille du parc, où l’attendra un modeste corbillard. Des voitures destinées aux invités suivront le char funèbre jusqu’à Weybridge, et les restes de Marie-Amélie seront immédiatement descendus dans le caveau sans exposition nouvelle. Ceux qui seront chargés de ce roj-al fardeau n’auront pas grand poids à supporter en dehors de ses enveloppes.
La reine est morte dans un état de maigreur dont il est difficile de rendre compte. Son médecin me disait que depuis plus de vingt ans elle était affligée d’une étisie telle qu’elle avait des muscles absolument disparus par suite d’une atrophie insensible et progressive. Aussi la famille d’Orléans rend- elle hommage au docteur de Mussy, qui a si longtemps entretenu la vie dans ce corps incomplet, donnant presque par sa structure un démenti aux lois physiologiques On peut citer, à l’appui de cette cure miraculeuse, une des dernières lettres du roi Louis-Philippe, lettre qui fut adressée à M. Gueneau de Mussy. Elle se termine par ces mots ;
« Je vous sais gré de tout mon cœur de l’état de santé dans lequel vous entretenez mon adorable et adorée reine. »
Il est de fait que, sans le dévoué docteur, la reine serait morte depuis longtemps. L’érudit praticien a eu le talent d’emprisonner vingt ans dans un corps brisé, délabré et presque sans souffle, une âme qui aspirait au ciel de toutes les forces de sa piété et de ses vertus.
FUNlîilîAlLLES DK IA TÎRINR MARIR-AMÉUR
Village de Weybridge, 3 avril, 5 h. du soir.
On m’avait dit hier que les communications entre Esher et Claremont seraient difficiles aujourd’hui. Comme je tenais à être au château rojal de bonne heure, je m’étais immédiatement rendu chez un maitre de poste, et ce matin, au petit jour, une chaise attelée de fieux poneys vigoureux et conduite par un postillon légèrement gris, stationnait à ma porte. J’avais si souvent fait cette folie pour aller voir courir des chevaux anglais à Paris, que j’eus presque honte de la renouveler en Angleterre, pour aller voir les funérailles d’une exreine des Français.
Tout le long de la route, je rencontrai des carrosses qui se dirigeaient vers la résidence mortuaire. Leurs propriétaires, craignant l’obstruction des voies et les irrégularités du chemin de fer, avaient préféré, comme moi, la grande route au rail-way.
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Durant le chemin, mon postillon, auquel le gin avait donné de l’audace, s’était mis en tête de dépasser tous ses confrères, en sorte que nous volions sur la chaussée avec une vitesse inconcevable.
Un équipage dit landau, conduit à la Daumont, essaya, mais en vain, de nous surpasser en vitesse. Nous touchâmes les premiers au perron de Claremont, où se tenaient debout les princes, saluant les arrivants au fur et à mesure qu’ils mettaient pied à terre. J’étais à peine descendu de voiture, que le landau dépassé par mon automédon s’arrêtait devant les marches do l’escalier. Un grand homme blond en descendit, qui embrassa le comte de Paris, son frère et ses oncles.
C’était le roi des Belges.
Si j’avais tenu en ce moment mon postillon dans un coin, je lui eusse appris qu’on ne lutte pas avec les co- * chers des monarques qu’on rencontre sur les routes; mais j’avais autre chose à faire.
Je m’appuyai dans l’antichambre contre la porte d’entrée, et c’est ainsi que je vis gravir successivement les degrés â dos ministres, .à des diplomates, à des ambassadeurs et à des hommes qui s’appellent ;
Saint-Marc Girardin, A. Thiers, marquis de Bouille, Henri de l’Aigle, L. de Violaine, général Changarnier, de Salvandy fils, vicomte Oscar d’Hautpoul, Sébastiani, Casimir Perrier, comte deBondy, M. Cuvillier-Fleury, Mortimer-Ternaux, Siraudin, Cholor, Rochefort, Prcvost-Paradol, Guizot, M. de Normandie, ducd’Audiffret- Pasquier, Vitet, vicomte Duchàtel, marquis de Fiers, comte d’Haussonville, docteur Moreau, docteur Guénaud-Mussy, de Rémusat, de Broglie, M. Passy, M. de Barante, Paul Daru, de la Ferté, Guyot do Villeneuve, Dufaïu’e, de Montesquiou, Guizot, Regnier, de Cha-
bannes, de Chabaud-Latour, etc., etc. J’oublie des commercants tels que Leroy, Odiot, etc.
Le général Dumas priait chacun de passer dans la bibliothèque située au rez-de-chaussée à droite, pour mettre son nom sur un registre.
A côté de ce livre, sur lequel j’ai vu placer, en une demi-heure, trois cent quatre signatures, se trouvait une circulaire dont voici la copie exacte :
M Toutes les personnes qui voudront rendre les der- « niers devoirs à la reine Marie-Amélie seront reçues « par les princes le mercredi dans l’après-midi et dans « la soirée, à Claremont, à Orléans house et à Twi- « henham.
« Le mardi 3, jour de la cérémonie funèbre, les « princes verront avec gratitude les personnes qui ^ « désireront assister à la levée du corps à Claremont,
« et à l’inhumation qui aura lieu à Weybridge.
« Mais, pour se conformer à la volonté expresse « de l’auguste défunte, la translation de Claremont « à. Weybridge se fera avec la plus grande simpli- « cité. »
Sur le même bureau, où tous venaient apposer leurs paraphes et prendre connaissance de cet avis, traînait une lettre ouverte. J’ai eu l’indiscrétion d’y porteries yeux; c’était une demande de secours adressée au duc de Nemours par une vieille femme portant un beau nom et demeurant au faubourg Saint-Germain. Au bas du placet étaient écrits ces mots, de la main du prince :
« Prière à M. Bocher d’aller voir et do satisfaire. «
INDISCRÉTIONS PAUIS1KNNK3
Il est évident que cette bonne œuvre devait partir depuis longtemps pour Paris, et qu’on l’avait oubliée au milieu des troubles du deuil et des tracas des obsèques.
C’est dans cette même pièce que j’ai examiné une chaise à porteur dans laquelle la reine se promenait le long du petit lac du parc de Claremont. Elle choisissait, pour prendre cette distraction, les jours où l’avare soleil de l’Angleterre, perçant le brouillard, lui rappelait par ses rayons d’or qu’elle avait régné dans un pays où l’astre du jour brille franchement presque toute • l’année.
Les princes fils de Marie-Amélie, ses brus, ainsi que ses parents et ses amis, se tenaient dans une pièce voisine de l’antichambre. A onze heures, ils en sortirent pour se rendre dans la chambre ardente, où venait d’entrer avec son clergé Mgr l’évèque Grant. Grâce à la gracieuseté d’un chambellan, M. le comte de Jarnac, je pus, à l’exception de tous, pénétrer dans cette salle, où je fus témoin d’une cérémonie imposante. En haut d’un gradin à trois étages avait été placé le cercueil recouvert de velours noir, rehaussé de clous d’argent et de poignées du même métal. Des cierges l’entouraient, des cassolettes à encens brûlaient aux quatre coins. En face, l’autel, et tout autour, sur les murs, au plafond et à terre, une tapisserie noire brodée de croix d’argent.
Les chaises étaient recouvertes de housses en crêpe noir.
Après l’office, qui dura une demi-heure, quatorze porteurs chargèrent sur leurs épaules la pesante bière.
Le cercueil se compose d’une première boîte en plomb, recouverte d’un drap blanc, et renfermée elle-même dans deux autres boites ordinaires, et une autre boîte
extérieure en acajou, recouverte de velours et d’ornements d’argent.
L’inscription du cercueil est la suivante :