UNE APRÈS-MIDI CHEZ LE PRINCE IMPÉRIAL
Quel singulier métier que le nôtre !
Nous assistions hier à Claremont aux obsèques d’une reine; aujourd’hui nous voilà chez un prince aux Tuileries : demain, peut-être, nous serons devant Garibaldi à Caprera! Photographes de la petite presse, nous braquons notre objectif où nous pousse l’actualité; et, que nous pleurions sur des tombes ou que nous souriions à des berceaux, — nous sommes tenus de nous souvenir que notre mission consiste à voir et non à juger.
Quelques jours avant que je ne me rendisse aux funérailles de Marie- Amélie, j’adressais à l’Empereur la lettre suivante :
« Sire,
« Rédigeant tous les jours à V Événement un article intitulé ; Indiscrétions parisiennes, je désirerais dé-
Digilizi...
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INDISCBÉTIONS PABISIENNES 135
crire à mes lecteurs les appartements du Prince Impérial.
« Votre Majesté daignera-t-elle me seconder dans ma tâche,, en m’autorisant à visiter le corps de logis occupé par son fils au palais des Tuileries?
« Je suis, en attendant le bon plaisir de Votre Majesté, son très-humble et très-obéissant serviteur et sujet,
« Ad. Mabx. »
Samedi passé, j’arrivais de Londres à minuit, et l’on me remettait un pli dont voici le contenu:
( Paris, 6 avril 1866,
« Monsieur,
« Voulez-vous avoir la complaisance de venir me trouver au palais des Tuileries demain samedi, vers deux heures? Je voudrais vous entretenir de la demande que vous avez adressée à l’Empereur il y a quelques jours.
« Agréez, monsieur, l’assurance de mes sentiments distingués.
« Le secrétaire particulier de l’Empereur,
« F. PlETBI. **
Si l’on songe à l’énorme quantité de requêtes dont les sujets de tous les temps ont accablé leurs souverains, on trouvera que la mienne avait vite reçu satisfaction. Cependant je ressentis une impression pénible à la lectui’e de cet avis. J’étais convoqué pour le jour
même à deux heures de l’après-midi , et une heure après minuit venait do sonner.
Estimant que l’exactitude est aussi bien la politesse des chroniqueurs que celle des monarques, et craignant que mon absence n’eût été mal interprétée, je dépêchai dimanche à M, Pietri un mot où je lui expliquais les causes de ce contre-temps et lui annonçais que je frapperais le lendemain à la porte de son cabinet.
Et l’horloge du pavillon central marquait deux heures lorsque, le 9 courant, je gravissais le dernier perron de gauche, dans la cour des Tuileries.
Immédiatement introduit auprès du secrétaire particulier de Sa Majesté, j’appris de sa bouche que l’Empereur ne voyait pas d’obstacles à ma visite, et que, consulté sur le même sujet, le Prince Impérial avait dit :
« Si l’Empereur approuve... je ne désapprouve pas. »
Que les enfants insoumis profitent de cette leçon venant de haut!
M. Pietri fit venir un huissier de Monseigneur, et je pénétrai bientôt dans le salon blanc et or où Son Altesse prend ses leçons et reçoit ses amis le jeudi et le dimanche.
Je n’avais pas fait deux pas dans cette vaste pièce que j’avais adressé déjà vingt questions à mon guide.
« Ne vivant pas dans les appartements de Monseigneur, me dit l'huissier, je ne saurais répondre à monsieur; mais si monsieur veut attendre, j’irai chercher
miss Shaw, la bonne de Monseigneur : elle saura mieux que moi renseigner monsieur sur l’usage des objets que monsieur examine avec tant d’intérêt. »
Je n’objectai pas le moindre amendement à la motion de M. Lefebvre (c’est le nom de l’huissier), et tandis qu’il allait quérir miss Shaw, je promenai les yeux autour de moi.
J’étais dans un salon spacieux, percé de grandes fenêtres au travers desquelles j’entrevoyais la baïonnette d’un factionnaire et la blanche crinière du casquo d’un cent-garde. Plus loin, au second plan, j'apercevais la place du Carrousel, avec son arc de triomphe, et le sipiare du Louvre déjà verdoyant.
Un tapis do moquette blanche à bouquets multicolores étouffait mes pas, et la splendide nudité des murs était cachée, à des intervalles réguliers, par des tableaux et des gravures, au nombre desquels je citerai : un portrait de S. M. l'Impératrice, par "Winterhalter; une lithographie de S. M. l’Empereur et une gravure sur pierre représentant la duchesse de Téba, aïeule du Prince Impérial.
En face, une estampe, dont l’ovale allongé contient la tête du cheval de l’Empereur, celle de Bouton d'or, le poney de Monseigneur, et celles de Finette et Finaud, épagneuls superbes affectionnés particulièrement par le jeune Prince. Finaud seul existe encore. La mort a tout récemment frappé la brave Finette.
La cheminée est à droite en entrant. Elle est garnie d’une pendule rocaille à cadran circulaire, indiquant les heures par la rotation horizontale d’un hémisphère bleu constellé d’or. A gauche, un piano à deux fins, qui rend des sons au moyen des mains ou d’une manivelle, à volonté.
Ce qui m’a surtout frappé, c’est une petite bibliothèque sur laquelle sont rangés les livres d’étude du Prince. Je m’attendais à trouver des dictionnaires splendidement reliés et des grammaires dorées sur tranche. Grande a été ma surprise de rencontrer 'sur les rayons — derrière deux mappemondes sphériques — une collection d’ouvrages classiques cassés aux angles et maculés sur leurs couvertures. Malgré moi, j’ai pensé aux bouquins sans prétention que les élèves des lycées étranglent d’une courroie et font tournoyer en l’air à la porte do la classe, en attendant l’heure du cours.
Si une rapide observation ne m’a point trompé, je puis constater que les traités de M. Duruy dominent dans la série des œuvres mises entre les mains de Son Altesse.
Le bureau, trapu et garni de tiroirs, est en acajou. Son dessus de basane, où l’ongle de l’impérial disciple a laissé des. traces de distraction ou d’impatience, est garni d’une écritoire de porcelaine commune et de grattoirs, de plumes et de règles — d’apparence fort démocratique.
Le chaque côté de l’encrier à pompe, deux petits bustes en or et deux miniatures sur ivoire représentant Leurs Majestés Impériales; et, au-devant de ces images de famille, un presse-papier dont la base en 'marbre supporte un Napoléon I*’' à cheval sur une chaise, dans la position légendaire.
Cette figurine, admirablement travaillée, est sculptée daqs un seul bloc d’ivoire.
Avant de quitter ce coin du salon, signalons deux chaises cannelées placées devant le bureau. L’une est basse, c’est celle du précepteur; l’autre est élevée, c’est celle de Son Altesse.
Il est des singularités qui frappent l’observateur partout. Le siège réservé au maitre est intact, celui oii s'asseoit l’élôve est légèrement détérioré. Son fond de paille est efflloqué aux bords, et les bâtons qui joignent V ses pieds antérieurs sont usés... Tant il est Vrai qu’à tous les degrés de l’échelle sociale, on constate le cal me, > chez l’homme qui enseigne et la pétulance chez l’enfant qui apprend.
La console du panneau situé entre les deux croisées est chargée d’une collection de livres anglais. Le Prince entend et parle la langue anglaise aussi bien que la nôtre, grâce à ses rapports incessants avec celle qui l’a élevé, miss Shaw, qui m'apparut à ce moment et m’expliqua la présence de cette littérature étrangère chez le petit-neveu de Napoléon P'.
Miss Shaw est une forte blonde de trente-cinq ans, au visage riant et à la physionomie ouverte. Son caractère est d’une affabilité toute gauloise, et sa nature est très-sensible, c’est-à-dire excellente.
On sent, lorsqu’elle parle du Prince, que l’affection qu’elle lui porte est dénuée do toute idée de calcul, et que la naissance de son poupon chéri n’entre pour rien dans l’amour qu’elle lui avoué; elle l’aime parce qu’elle l’a sous sa tutelle depuis qu’il est venu au monde, et elle en cause avec un culte et une adoration qu’on ne feint pas.
On ne peut reprocher qu’une chose à miss Shaw, c’est son parler. Sa conversation est d’une bizarrerie facile à
expliquer quand on saura qu’elle possède peu notre idiome, malgré ses dix ans de séjour à Paris. En sorte que ses phrases, panachées de mots anglais et français, entrecoupées d’interjections sans nationalité, sonnent à l’oreille comme un lexique inconnu — même des professeurs du Collège de France.
Après une seconde de bonne volonté et une minute de patience, on arrive à saisir le sens do ce langage baroque mais harmonieux, et l’on entend sortir de cette bouelio polyglotte d’assez louables reparties.
— Regrettez-vous l’Angleterre, miss Shaw? lui ai-je demandé.
— Certainly! but. J’adore Monseigneur, and à cause de lui, I hâve now deux patries !
Mise sur le chapitre de la gentillesse de Son Altesse Impériale, miss Shaw ne se connaît plus.
L’alliage franco-britannique au moyen duquel elle exprime son enthousiasme participe du rébus, et l’on comprend plutôt sa pensée à ses yeux qui se mouillent de bonheur et se lèvent au ciel avec une expression de gratitude.
Miss Shaw me raconta sa venue en France.
Quelques mois avant la naissance du Prince Impérial, le médecin de la reine d’Angleterre fut prié d’envoyer aux Tuileries une femme de confiance qui donnerait au nouveau-né tous les soins nécessaires en dehors de l’allaitement. Miss Shaw fut expédiée de Londres dans un lot de mercenaires et l’emporta dans ce concours — à cause de sa bonne mine et de la franchise de ses allures. C’est elle qui habille Monseigneur et qui préside à sa toilette : de plus, elle repose la nuit derrière l’un des rideaux flottant de chaque côté du lit de Son Altesse.
La chambre à coucher du Prince est capitonnée de satin bleu clair, à l’exception du plafond peint à l’huile.
En face des fenêtres,' on a placé en long la couchette, curieux travail de marqueterie moderne, rehaussé d’ornements en bronze doré. Contre le mur deTalcôve, au-dessus de ce chef-d’œuvre grand comme un berceau, le visiteur s’arrête attendri devant un tableau de Hugues Merle, représentant la Religion protégeant l'enfance, et donné au Prince par le feu duc de Morny. Le bas de son cadre soutient un gros bouquet de buis béni, tranchant par son vert jaune sur les reflets soyeux des tentures. Une main religieuse a fixé au moyen d’une épingle, dans le capitonnage qui garnit la tête de ce ravissant dodo, une faveur bleue qui sert d’anneau à un amas de saintes images... C’est d’abord une petite croix en argent, une autre en plomb, puis un gros cœur en vieux plaqué remis pour Son Altesse à sa gouvernante madame de Brandon, par une amie inconnue, et enfin une grosse médaille d’or frappée à l’effigie de la vierge Marie — sainte monnaie avec laquelle on paye sa place au paradis !
La vue de ces amulettes pieuses m’a rendu songeur... Qui de nous, alors qu’il était tout petit, durant l’une de ces nuits de fièvre si longues pour les familles inquiètes, qui de nous n’a pas aperçu sa mère s’avançant à pas silencieux d^s la vacillante clarté de la veilleuse, et accrochant à son chevet ces préservatifs bénins, auxquels
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la foi prête des vertus rarement démenties par la miséricorde divine!
Sur la commode en bois de rose, j’ai distingué une mignonne chapelle de stjle byzantin, avec peintures sacrées sur fond d’or et d’émail, et tout à côté, un cruciüx d’ébène où le Sauveur étend les bras. N'oublions pas dans l’embrasure des fenêtres des petits fauteuils, des chaises lilliputiennes et des réductions de canapés. Ce sont les meubles de la première enfance du Prince : il n'a jamais voulu qu’on les emportât de son domaine:
En dehors de ces menus détails, la chambre de Son Altesse n’a rien de particulièrement digne de remarque. Au mur sont appendus deux cadres : l’un contient la photographie des fils du général Fleury, l’autre enserre un quatrain, adressé à Monseigneur' par l’Orphelinat impérial?
L’intention do cette poésie est parfaite : sa versification l’est beaucoup moins, et si M. Belmontet était plus jeune et plus orphelin, on serait tenté de lui en attribuer la rédaction. Jugez plutôt :
Prince, de vos futurs sujets Recevez aujourd’hui l’hommape; Puissiez-vous quelques jours, sous nos riches bosquets. En recevoir de nous un humble témoignage !
Je me souviens très-confusément d’un autre tableau faisant face à la cheminée, ornée d’une pendule en vieux Sèvres — car miss Shaw me pressait. Elle attendait le Prince en train d’apprendre sa leçon d’équitation au manège des écuries impériales. Je tâchais, comme on pense, de faire traîner ma visite en lo||^ueur, tenant à voir le maître du logis, ne fùt-ce que pour m’excuser
INDISCUÉTIONS l’ARISIUNNES
de mon indiscrétion, et redoutant que, mon « expertise » finie, je ne fusse obligé de me retirer sans avoir accompli ce devoir.
J’imaginai alors, pour gagner du temps, de parler de l’Angleterre à miss Shaw, que je venais de suivre dans la chambre des atours, tendue de papier vert à baguettes dorées. Ma supercherie ne manqua point son effet... Le patriotisme est une corde qui vibre dans tous les cœurs. Je hasardai que le peuple anglais est un grand peuple, mais que sa cuisine ne vaut rien! ce à quoi miss Shaw répliqua que tout est bon au delà de la Manche, et entonna un dithyrambe en l’honneur du roastbeef aux choux rouges. A ce moment, je fis tourner la conversation, que j’amenai insensiblement sur la reine Victoria, et lorsque je vis mon guide sur le point de chanter un God save the queen bien senti, je changeai brusquement le texte de l’entretien.
Satisfait du quart d’heure que j’avais gagné par cet expédient, je demandai à l’excellente femme ce que contenaient les meubles rectangulaires disposés de chaque côté de la pièce comme les bahuts des collectionneurs d’insectes, et j’appris que ces hautes commodes recèlent le linge et les habits de l’impérial enfant.
Sur un écran à deux pieds, devant la cheminée ofi flambait une biiche, était étalé un costume de drap gros bleu que miss Shaw faisait tiédir pour le passer au corps de l’auguste bébéàson retour du manège. J’aperçus aussi accroché à l’angle de ce support un petit bonnet de police, — coiffure que le Prince porte habituellement dans son intérieur.
Après avoir ouvert sous mes yeux quelques-uns des tiroirs pour m’initier à leur contenu, la digne Anglaise me soumit une série de dessins à la plume que Mon-
INDISCHÉTIONS l'AKISIENNES
seigneur lui avait donnés, et il fut convenu que miss Sliaw m’en offrirait un, après l’avoir fait signer par son auteur.
C’est dans cette pièce que d’ordinaire le Prince Impérial fait sa toilette ; mais, depuis la petite rougeole qui l’a faiblement atteint, cette opération se passe dans sa chambre à coucher, derrière la tenture de son lit. Ce lavabo improvisé fait pendant au lit de miss Shaw.
Toutes les pièces de l’appartement de Son Altesse se commandent. J’ignore si cette disposition subsistera dans le local qu’il doit occuper aux nouvelles galeries du quai — en construction pour le moment. Toujours est-il qu’actuellement la chambre des atours communique à la chambre des joujoux. Là est entassé dans des caisses de bois blanc et sur des étagères, tout ce que les Giroux français et allemands ont inventé pour le plaisir de l’enfance. Des chevaux à bascule et à mécanique, des trompettes, des tambours, des fusils, des théâtres, des ballons, des canons, des armées entières, des shakos, des gibernes, une lanterne magique, que sais-je encore? — tout cela est réuni dans cette vaste salle, dont la circulation est obstruée.
Les joujoux préférés du Prince sont un camp au travers duquel il fait manœuvrer des légions, et le grand cheval à bascule sur lequel j’aurais volontiers fait une promenade si je n’avais été retenu par les convenances et la crainte du mal de mer.
Les armes à feu, les tambours et deux canons ravissants rapportés de la dernière expédition de Chine rentrent aussi dans la catégorie des objets de prédilection.
La lanterne magique séduit également Son Altesse, qui ne dédaigne pas de montrer clle-môme à ses gens
INDISCBÉTIONS PARISIENNES
les effets de cet instrument d’optique, et de donner souvent des représentations dont la vue est à la portée des bourses les plus modestes.
Miss Shaw me racontait cet indice d’un caractère sans fierté, et m’allait parler des instincts charitables de son jeune maître et seigneur, quand une voiture s’arrêta devant la fenêtre.
— Voilà Monseigneur qui rentre, me dit-elle en rougissant d’aise.
— Ne le verrai-je pas?... hasardai-je timidement.
— Si... passez chez M. Monnier, son précepteur. On lui avait annoncé que vous viendriez samedi dernier, et je crois avoir entendu dire qu’il vous recevrait volontiers.
— Mais êtes-vous sûre qu’on ne vous reprochera pas cette infraction au programme d’aujourd’hui?
— Je prends tout sur moi.
Et, poussé par miss Shaw, je traversai à la hâte deux pièces, la salle à manger, fort simple, ornée d’un portrait de Gladiateur, le roi des chevaux ; et la salle de billard réservée au jeu de toupie hollandaise, au billard anglais, aux poissons rouges et aux oiseaux des îles.
Nous arrivâmes tout haletants au salon de M. Monnier, dont les appartements font suite à ceux de Son Altesse. Après quelques minutes d’attente, M. Monnier entra.
C’est un savant digne en tout point des fonctions qu’il
occupe au château impérial. Il voulut bien m’exposer la façon dont il entend sa profession et l’heureuse application de sa méthode sur l’intelligence naissante qui lui est confiée.
M. Monnier instruit surtout son auguste élève durant les promenades qu’il fait avec lui. Les études à l’intérieur, devant le bureau, entrent pour une proportion minime dans la somme des notions qu’il lui inculque, et les leçons qui lui sont le plus profitables sont celles qui résultent de cet enseignement quasi-péripatéticien. Dans l’espace d’une heure ainsi écoulée au dehors, le précepteur du Prince a fait faire un pas de plus aux connaissances universelles dont le germe a été semé, voici tantôt trois ans, dans une terre (j’aUais dire un esprit) excessivement fertile. Il grave les dates historiques dans son cerveau en les écrivant sur le sable des allées du jardin. Il lui explique, au bois, comment les poumons se sentent mieux à l’aise dans un milieu riche on oxygène, et il lui désigne les objets en les appelant par leurs noms grecs bu latins. Le Prince lève-t-il les yeux en l’air au moment où la nuit tombe, l’entretien roule sur les étoiles, et voilà un feuillet tourné dans le traité d’astronomie. Ainsi de l’histoire naturelle, de la géologie, de la chimie, des mathématiques. L’excellence de ce système devient patente lorsqu’on songe qu’à peine âgé de dix ans il n’est pas de science humaine sur laquelle le Prince n’ait des notions sérieuses.
L’histoire est de toutes les branches de l’instruction celle qui attil'e le plus son esprit soucieux de savoir. La cosmographie le tente à cause de son domaine inconnu et lumineux. Tous les phénomènes physiques le captivent et il ne se lasse pas de les commenter et de les éclaircir.
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On jouait cet hiver, dans les réunions intimes des Tuileries, un jeu qui consistait à faire sortir une des personnes présentes, et à convenir en son absence d’un fait historique, d’une bataille par exemple. La personne rentrait ensuite dans le cercle et devait, au moyen des phrases ambiguës qui lui étaient jetées, découvrir qu’il s’agissait d’une lutte entre deux peuples, deviner la date du conflit, le nom des nations en présence, et le lieu de l’action. Le Prince Impérial était de beaucoup le plus habile dans ce délassement instructif.
En dehors de son feu pour l’histoire, le côté dominant de cet esprit avide est l’investigation et l’observation.
Les appétits de sa nature lui donnent une telle prescience de la vérité qu’il voit au delà du mythe. Il sait démêler la signification des symboles et des fictions dans lesquelles se meuvent, comme dans un brouillard, les peuples à leur aurore.
Je veux citer une preuve de cette qualité singulière : M. Monnier me disait que, le matin même du jour où je suis allé aux Tuileries, il contait au Prince la légende de Cadmus. L’enfant écouta attentivement l’iiistoire du héros phénicien, fondant une ville en Béotie, immolant un dragon gardien d’une fontaine et donnant naiesance, en semant les dents du monstre, à des guerriers qui s’entretuent aussitôt.
— Cadmus, dit le Prince Impérial, c’est la civilisation. Le dragon, c’est la barbarie empêchant qu’on approche de la fontaine, c’est-à-dire de la lumière. Le triomphe d?' Cadmus, c’est celui de la civilisation, et la venue des soldats qui se massacrent, c’est la guerre civile ou l’agitation des factieux qu'on ne peut jamais exiler des États.
INDISCBÉTIONS PARISIENNES
A ces preuves de précocité, le Prince joint un goût prononcé pour les arts; il peint et dessine sans maitres, modèle la glaise sans avoir pris aucune leçon, et répète avec un doigt, sur le piano, les airs que son oreille a retenus.
J’allais sans doute apprendre quelque nouveaù prodige de ses aptitudes encyclopédiques quand miss Shaw entrebâilla la porte.
— Monsieur, me dit-elle, j’ai prié Monseigneur de signer pour vous un des dessins que je vous ai montrés; il a répondu qu’il en voulait faire un à votre intention. 11 est en train de le terminer, et tenez, le voilà qui vous l’apporte...
Au même instant le Prince entra. Il vint à moi et me remit, encore tout humidé, l’esquisse placée en tête de ce volume.
Après que je l’eus remerciée de son gracieux présent^ Son Altesse m'e parla de son goût pour les annales de tous les empires en général et celles de son pays en • particulier. Elle me mena ensuite devant le buste de son précepteur, buste pétri de ses mains après les quelques séances consacrées à M. Carpeaux, auquel sa statue avait été commandée. Tandis que l’artiste faisait poser le modèle, le modèle observait... faculté rare dans un âge aussi tendre.
Le plâtre de M. Monnier est fort curieux. Bien que peu fini, il est d’une ressemblance frappante, et si le Prince Impérial n’était pas le Prince Impérial, je l’en-
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gagerais à l’exposer... il obtiendrait une mention honorable, pour le moins.
Je me suis permis de féliciter Son Altesse sur son goût pour les beaux-arts, et comme entre tous ses penchants je n’en ai distingué aucun pour la littérature militante, je l’ai fort approuvée d’avoir choisi une autre carrière que le journalisme.
Vous parlerai-je du visage du Prince? La photographie a répandu ses traits affables, mais elle n’a pu révéler son regard clair, sa physionomie séduisante, l’exquise distinction de ses formes légèrement grêles. D’ici à deux ans, le Prince sera le portrait vivant de sa mère, dont il a déjà le profil. Cette perspective n’a, en somme, rien d’effrayant.
Sa vie est à peu près réglée ainsi : il se lève à sept heures, prend du chocolat et monte au premier étage chez l’Impératrice : de là il passe chez l’Empereur, redescend faire un tour de jardin et se met à l’étude jusqu’à onze heures et demie. Il déjeune, se livre aux exercices gymnastiques, tels que l’escrime, l’équitation, le fusil, fait avec son précepteur une promenade instructive et se remet au travail jusqu’à l’heure du dîner. Le soir il joue avant de se coucher et apporte à ses récréations une ardeur rassurante sur les côtés dangereux d’une tension intellectuelle exagérée.
Trois huissiers et trois femmes sont chargés de son service intime, et il se montre avec eux d’une égalité d’humeur digne d’être consignée dans cette ébauche.
A la suite d’un assez long entretien, qui roula sur les goûts, les travaux et les études de Son Altesse, je la priai de remercier pour moi l’Empereur, qui avait bien voulu m’ouvrir les portes des Tuileries, et je me retirai après avoir serré respectueusement les petites
mains que me tendait le fils de S. M. Napoléon III.
Telle est la vie de cet enfant, né sur les marches du trône de France. En levant le A oile sur cette jeune et déjà célèbre existence, je me suis promis d’être sincère et sans fiatterie ; et, avant de livrer à l’impression cet exact récit de ma visite au palais, je l’ai relu d’un bout à l’autre. J’ose affirmer que , dans ses moindres détails, ma relation est conforme à la scrupuleuse vérité que tout écrivain consciencieux doit à ceux qui daignent le lire.
UNR RÉPÉTITION GÉNÉRALE
L’apparition d'une œuvre lyrique ou dramatique est toujours précédée, Paris, d’une épreuve destinée à faire juger son ensemble par une assistance spéciale pour laquelle le mot sblachb signifie speotaolb. Le soir de cette solennité à huis clos, le concierge du théâtre reçoit la consigne la plus sévère. A l’exception des gens de service, des auteurs de la pièce et de ses interprètes, nul ne peut pénétrer dans le sanctuaire où a lieu la représentation fictive, et les profanes sont impitoyablement évincés par messire Cerbère, s’ils ne présentent à son guichet un laissez-passer orné du pa-^ rafe directorial.
Je sais des gens friands de oe genre de distraction, au point qu’ils vont jusqu’à contrefaire la signature des impresarii. D’autres font mouvoir les plus hautes influences... Certains, — pour lesquels rien n’est sacré, — se déguisent en sapeurs... pompiers et livrent leurs crânes à la douloureuse étreinte d'un casque en cuivre.
INDISCBÉTIONS PARISIENNES
• Dieu merci, je n’ai pas été contraint de faire des
faux, des courbettes ou des sacrilèges afin d’assister avant-hier à la répétition générale de Don Juan dans le domaine de M. Carvalho.
Je me suis tout simplement muni d’une vieille boîte à pistolets, dans laquelle j’avais préalablement glissé un fifre, et j’ai bravement passé devant le pipelet du Théâtre-Lyrique, en lui criant ma qualité de petite fl'ùte auxiliaire. Grâce à cette innocente supercherie, l’enceinte réservée aux musiciens m’a été ouverte. Tout d’abord le chef d’orchestre m’a dévisagé avec surprise, — ma figure lui étant inconnue. J’ai tremblé un instant en le voyant s’approcher de mon siège, mais avec un naturel dont les chroniqueurs ont seuls le mo- ' ' nopole, j’ai tiré mon fifre de son envelop.pe, je l’ai ap-
, proche de mes lèvres, et j’y ai crachoté quelques modu-
I dations...
L’étui d’ébène a gémi, et le croque-notes, complètement rassuré par les soupirs de mon instrument, s’en est allé à son fauteuil, convaincu qu’il avait mal essuyé les verres de ses lunettes.
Le lustre était allumé comme s'il s’agissait d’une représentation devant César-Public. Au parquet, des artistes, des amis d’artistes, des pensionnaires de la maison : à la galerie quelques ouvreuses, et dans les loges des dames du meilleur monde.
Le directeur et les auteurs (Mozart excepté) avaient pris place dans une loge latérale... On frappa les trois ■ . coups et l’ouverture commença. Prélude mélodieux
qu’un médecin mélomane appelle dans les salons qu’il hante let délices du tympan.
En montant le chef-d’œuvre du maître allemand, après deux de ses confrères, M. Carvalho a senti qu’il
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jouait une grosse partie. Aussi, ne saurais-je trop m’étendre sur le soin qu’il a apporté dans la mise en scène et dans l’interprétation de Bon Juan.
Le poëme, remanié d’après le grand Molière, va saisissant et rapide. Les quatorze tableaux, ornés de décors frais et de toiles splendides, se succèdent sans lenteurs, et, comme disent les benoitonnes pour exprimer une soirée agréable’:
— La chose a été bon train l’autre soir : petit galop de chasse tout le temps. Pas une minute d’ennui !
Bien que parti dernier, don Juan du Châtelet arrivera bien avant don Juan Ventadour et don Juan Drouot, et M. Carvalho gagnera la timbale à la barbe de M. Bagier et aux cheveux (?) de M. Perrin.
C’est que la troupe de la place des Pyramides fait merveille.
En première ligne Barré — un baryton de province <» qui n’a encore paru sur aucune scène parisienne, » et qui arrive de Marseille avec un gosier tout frais. Ce joli homme n’a qu’un tort à mon sens : il est de corpulence un peu grêle pour le rôle qu’il remplit.
Don Juan était ou devait être un gars largement taillé, avec des allures de casse-cœur et non des mièvreries de jeune premier... C’était Zampa plutôt qu’Armand Duval, Mélingue plutôt que Laferrière.
M. Barré n’a pas le talent souple et la méthode extrapure de l’académicien Faure; mais il a dans le timbre une jeunesse et une candeur qui font oublier le larynx magistral de Nelusko.
A côté de cette précieuse recrue apparaît Micliot, un ténor qui, après avoir été guéri d’une affection des cordes vocales, possède tout simplement aujourd’hui le plus bel organe de Paris. (Sois béni, docteur Fauvol!)
INDISCRÉTIONS PARISIKNNES
Don Ottavio me permettra, je pense, après ce juste hommage, de lui trouver le visage inférieur en beauté à la voix, — d’autant plus que la laideur n’a jamais influé sur la carrière des chanteurs.
Rubini, Duprez et madame Viardot n’en ont pas moins fait leur bonhomme de chemin, et il est avéré que le sentiment de l’harmonie donne aux figures les plus ingrates une expression séduisante. Donnez à M* Crémieux le galoribet de Faure (déjà nommé), et je lui garantis que les princesses les plus étrangères se tordront d’amour sur son paillasson, que les soubrettes des plus grandes dames se pendront à sa sonnette I
Un exemple à l’appui de mon assertion :
J’ai connu jadis, au quartier latin, un étudiant en médecine dont le dos avait le profil de celui du dromadaire. Il louchait, était bègue et possédait une bouche tordue par suite de convulsions spasmodiques. Ce garçon, quelque peu allemand, avait une voix superbe, et il me conviait souvent, le soir, à monter dans sa chambrette, à l’hôtel des Grès.
Ce tudesque Quasimodo adorait Mozart et chantait de préférence des morceaux de ce Don Juan que vous entendrez avant huit jours au Théâtre-Lyrique.
Eh bien! je vous assure qu’au bout de cinq ou six mesures, alors que, charmé, je portais les yeux sur mon collègue assis devant son piano, il m’apparaissait plus beau qu’Adonis, plus séduisant que Don Juan, plus droit qu’un I lui-méme, et des événements survinrent qui justifient mon dire... Le carabin déshérité par dame nature disparut un jour de la maison meublée, et j’appris qu’il vivait avec sa blanchisseuse, une brune âgée de dix-huit ans, vertueuse jusque-là et réputée inaccessible chez les marchands de prunes du quartier.
Tandis que la fillette comptait son linge, Quasimodo avait roucoulé des fragments de sa partition bien-aimée. Une association en résulta, dans laquelle la lavandière versa comme capital deux grands yeux noirs, un nez à la roxelane, deux lèvres de pourpre et un million d’éclats de rire !
Mais revenons au Théâtre-Lyrique.
Mademoiselle Nilsson est adorable, charmante, irrésistible dans le rôle de donâT Elvire, et dans celui de dona Anna madame Charton-Demeur récoltera ses plus beaux lauriers.
Mon voisin d’orchestre, — le musicien, — la vraie petite fiâte, est un farceur qui, dans les entr’actes, se livrait sur le nom de cette artiste aux à peu près les plus irritants. Après : Madame Charlon-Demeur.:. et ne se rend pas, il usa du : Madame Quarteron de leurre, puis du : Madame Chardon demeure impasse Mazagran!
Si je n’avais craint de révéler ma présence illicite par un scandale, j’eusse volontiers accueilli ces fadaises par quelques coups de fifre vigoureusement assénés sur le chef de l’importun. Mais j’ai dû subir mon supplice sans murmurer. Tant il est vrai que toute fauta est accompagnée d’un châtiment.
Quand les historiens racontent une bataille, ils rendent d’abord justice à la bravoure des soldats, puis ils exaltent le courage des officiers, et ils terminent par • un dithyrambe en l’honneur du général en chef. C’est pourquoi j’ai réservé mes dernières et mes meilleures marques d’enthousiasme pour madame Miolan.
Sa voix est une caresse, les sons qu’elle file semblent émanés d’uno coupe de cristal heurtée avec une baguette de velours. Elle a fini qu’on l’écoute encore, et lors-
INDISCBÊTIONS PABISIENNES
qu’elle recommence, on retrouve toujours en soi quelques-uns de ces transports comme elle sait seule en arracher aux plus insensibles. Après sa première romance, vous vous croyez dépouillé de votre enthousiasme, et elle vous extirpe des pâmoisons nouvelles. Jamais dévaliseuse d’admiration n’entendit mieux son métier.
Comme vous en pouvez juger par cette courte critique, la représentation a marché mirifiquement. Un tout petit incident a interrompu l’un des tableaux.
— Attendez! a crié un machiniste aux acte\irs en scène, nous sommes pris à la cour.
Je suis enchanté que cette exclamation me revienne en l’esprit, car elle me va permettre une digression qui a quelque intérêt :
Il y a bien longtemps de cela, on jouait la comédie à Versailles devant le roi Louis XIV. Les machinistes du théâtre royal avaient pris l’habitude de désigner la droite du spectateur par le mot cour, et la gauche par le mot jardin, parce que la scène était enclavée entre un jardin et une cour... Les rois et les empires disparaissent, mais les expressions ne disparaissent pas.
Aujourd’hui, après deux siècles écoulés, les machinistes des théâtres français disent encore : cour pour droite, et jardin pour gauche.
Voilà le moment de placer une phrase ronfiante :
La routine est la teule majesté qui échappe à la ver- ' satilité des peuples et aux bouleversements des révolutions.
Toutes les répétitions générales n’ont pas cette placidité et ce calme. Dans les salles de genre, on est témoin d’interruptions baroques.
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Tantôt c’est le directeur qui interrompt une de ses pensionnaires au beau milieu de sa réplique.
Tantôt c’est l’auteur qui quitte son siège, grimpe sur la scène, explique à ses interprètes un geste, un mouvement, une locution.
C’est encore un acteur qui reste court et qui, jetant des. yeux furibonds sur le trou du souffleur, eng... âge ce prolétaire à parler plus haut ou à parler plus bas, suivant que ses services sont peu ou trop accentués. N’oublions pas les observations du régisseur assis dans la salle.
— Mademoiselle Cornélie, votre maillot est mal mis.
Vous avez les mollets sur le cou-de-pied,
Parfoisjes artistes ne s’accommodent point de ces in- . terpellations et répliquent sur un ton aigre.
— Mademoiselle Adèle, dit un jour un auteur à un fort premier rôle, il y a dans le manuscrit ; J’osai les arrêter, et vous vous obstinez à dire ; Josué les arrêta .. cela n’a pas de sens!
— Je ne dirai pas autrement, monsieur, fit l’actrice piquée de voir son intelligence en suspicion , sens ma réplique comme ça.
L’un des meilleurs comiques de Paris est réputé pour ’y les côtés anguleux de son caractère. Mécontent de son '
costume, il entra en scène pieds nus et tenant en main une paire de bottes à la Souvarow.
— J’ai dit, cria-t-il au directeur placé dans l’avantscène, j’ai dit que je ne jouerais mon rôle qu’avec fies bottes à l’écuyère et vous m’en donnez à la Souvarow...
Les voilà, vos chaussures! Vous pouvez vous les appliquer de ma part... où je sais bien.
Du même au même. Au moment de chanter un rondeau, il apparaît la tête enveloppée, du menton aux
INDISCRéTIONS PARISIÈNNKS
yeux, d’un gros cachemire de laine au travers duquel sa voix et ses paroles sortent imperceptibles,
— Qu’est cela? demanda l’imprésario à son administré.
— Monsieur, dit en rabattant son cacho-nez sur son cou l’acteur pointilleux, je suis enrhumé et je ne chanterai qu’avec cet accessoire.
D’autres grands artistes ont, aux répétitions générales, des tics et des manies.
Mélingue sculpte iin morceau de bois et prononce à peine les paroles qui lui sont échues. Frédérick-Lemaître bAille. Madame Arnould-Plessy fait de la tapisserie. Delaunay joue au bilboquet.
Mais le plus piquant du spectacle, c’est l’aspect des acteurs et dés actrices dont les costumes ne sont pas encore prêts. Burrhus, en habit de ville, donne la réplique à une Agrippine vêtue d’un péplum.
C’est ainsi qu’avant-hier M. Depassio, la basse chargée d’interpréter la statue du Commandeur, a dit son récitatif en paletot marron... Le tailleur... de pierre n’avait pas terminé son accoutrement marmoréen.
Terminons en signalant au lecteur le tohu-bohu qui régne dans les coulisses des théâtres à farces. Cet aria bizarre est surtout sensible à la Porte-Saint-Martin, où durant les répétitions générales de la Biche au hais, on entendait les sous-régisseurs errant dans les couloirs :
— Allons, mesdames les crevettes, en scène !
Ou bien :
— Les légumes! les légufnes! descendez.
— Je ne suis pas encore frisée, répondait un peti! chou — à la crème de riz, ou une laitue pommée... partout.
INDISCBÉTIONS PAKISIENNES
Ajoutez à cela les gens de service qui se coudoient, les choristes qui dorment dans leurs têtes de poisson, les dames du corps de ballet s’exerçant, demi-vétues, à faire des ronds de jambes... les cris du censeur voulant qu’on rogne une phrase, qu’on allonge une jupe, les mugissements des accessoires qu’on essaye; le tonnerre qu’on réclame; la pluie qu’on graisse; les bruits de voitures ({u'on répare, et vous aurez une véritable idée de ce qu’on appelle à Paris une répétition générale.