LES FABRIQUES DE PRIMEURS
Ceci SC passait au milieu du mois de janvier dernier.
J’étais entré chez Chevet pour un achat de comestibles, quand je vis la dame de comptoir s’approcher du garçon qui me servait ;
— Il n’y a plus de cerises, ni de melons, ni d’asperges, ni d'ananas, lui dit-elle. Vous ferez bien d’en aller chercher à Montrouge.
On comprend que cet ordre m’intrigua au dernier point. Il gelait ce jour-là, je ne pouvais croire qu’il régnât dans un faubourg, à deux kilomètres du boulevard des Italiens, une température assez élevée pour faire éclore des fruits indigènes des contrées torrides.
Je cherchai dans un livre de géographie s’il ne se cachait point au Sénégal, ou sous les tropiques, un Montrouge inconnu du vulgaire. Mais en dehors du département de la Seine, je ne trouvai aucune ville de ce nom.
Je crus avoir mal entendu, et je ne songeais plus à
cet incident, lorsque avant-hier je décachetai dans mon courrier une lettre qui contenait les lignes suivantes :
« Monsieur le rédacteur,
« La description d’une fabrique de primeurs m’intéresserait beaucoup. Comme je vous sais peu avare de démarches quand il s’agit de soulever le voile qui tombe devant les industries ignorées, je vous signale les jardins de M. Froment, situés route d’Orléans, à Montrouge. ,
« Veuillez croire que le récit de votre visite ne sera pas la moins belle perle de votre écrin.
« Un abonné. "
Les désirs de mes lecteurs — surtout de ceux qui donnent à ma prose des noms de bijoux — sont des ordres pour moi... Une heure après la réception de ce poulet, mes bottines suivaient les sabots de maître Anthoine, jardinier en chef de l’établissement désigné par mon gracieux correspondant.
Vous vous rappelez que le temps était — jeudi — glacial et liumide. Les nuages fondaient de temps à autre en pluie fine, et le vent coupait les oreilles de ceux qui s’aventuraient au dehors. Eh bien, le sol gras que nous foulions à Montrouge était tiède, l’eau des fiaques qui interceptaient la circulation des allées était chaude, et, à l’exemple de mon guide, qui était en bras de chemise, je dus mettre bas mon pardessus, sous lequel je suais comme à la première représentation d’un drame en douze tableaux. A quoi attribuer cette atmosphère coloniale, à trois cents pas du thermomètre de l’ingénieur
INDlSCaéTIONS PAHISIBNNKS
Chevalier descendu à huit degrés! Je vais vous le dire.
Le terrain (d’une capacité de deux arpents) que je parcourais est coupé de tranchées longitudinales aboutissant à des chaudières où un feu nourri entretient en état d’ébullition de l’eau qui sillonne le sol dans des conduits de fonte, à une profondeur d’un mètre. L’eau échauffe la terre, qui échauffe l’air après avoir échauffé les germes des plantes. La caléfaction des couches par l’eau bouillante n’est pas le seul procédé mis en usage par M. Fromont; il emploie aussi le fumier vif, ainsi nommé parce que, plus fermentescible que ses « confrères », il développe à ses alentours* une chaleur plus grande et plus continue. J’ai enfoncé le doigt dans un trou creusé par Anthoine dans ce terreau... Si par hasard j’avais eu sur moi du beurre, des œufs et de la farine, j’y aurais pu faire une tarte aux abricots, car, à deux pas, un abricotier me tendait des fruits mûrs au bout de ses branches verdoyantes!
Chaque couche a quarante mètres de longueur. Des châssis de verre les protègent contre les méchancetés du ciel d’hiver. Anthoine souleva l’un de ces couvercles et j’aperçus des melons cucurbitacés séduisants, parfumant leur demeure vitrée et couchés mollement sur le terreau entre leurs lai’ges feuilles déjà jaunes.
— Allons voir le raisin, dis-je au jardinier.
— Oh ! monsieur, fit-il, nous n’en avons plus... no\u avons fait les vendanges le \h février.
— Et les cerises?
— Récoltées et vendues depuis six semaines.
— Et les asperges?
— C’est une vieille histoire... Le 10 décembre, nous liions nos dernières bottes.
— ^ Et les fraises?
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— Histoire ancienne aussi... Cependant il m’en reste une couche.
Je suivis le pépiniériste, dont le front dégouttait do sueur, jusqu’à un quadrilatère dont il souleva le cadre de vitrage, et j’aperçus un plant de fruits gros comme le poing qui, par leur poids, entrainaient à terre leurs tiges vert-tendre.
— Anthoine, lui dis-je, je suis épaté, mais je meurs de soif.
Mon compère me comprit et me tendit une douzaine de fraises. Je me désaltérai ardemment dans le courant de cette végétation prodigieuse... En un quart d’heure, j’en avais Iv, pour deux louis.
— Vous eussiez préféré peut-être des fraises des bois... Nous en avons, ajouta mon conducteur.
— Celles-là m’ont suffi. •
— Ou bien une pêche?
Je m’inclinai en refusant. Il est des additions que les chroniqueurs eux-mêmes redoutent. Tout à coup, messire Anthoine fronça le sourcil.
— Diables de bêtes! s’écria-t-il.
Et je le vis saisir des limaces, des puces, des cochenilles... des primeurs d’insectes. Car, si la plante est avancée, la larve de l’animal destructeur l’est également.
J’ai vu, de mes yeux vu, périr sous le sabot du paysan des parasites de l’année prochaine, qui raffolent des comestibles prématurés, comme les cocottes et les gandins du Café Anglais.
Je veux cependant être sincère ; cette végétation hâtive a, malgré son apparence succulente, une tournure maladive et chlorotique. On sent que la sève qui circule dans ses vaisseaux surchauffés n’est pas mise en
INDISCEÉTIONS PABISIENNKS
mouvement par les forces naturelles et par les brûlants baisers.du soleil d’août.
Les haricots verts sont pâles, les concombres ont des airs penchés, les figues sont mélancoliques dans leur attitude... J’ai failli m'attendrir sur le sort d’un cantaloup dont la queue était garnie de coton... comme le genou d’un rhumatisant ou la joue d’un fiuxionnaire.
Bien que la récolte du raisin fût terminée depuis deux mois, Anthoine me mena dans une petite serre encore garnie de treilles intactes. Des grappes bibliques pendaient le long des murs, noires comme la conscience do Philippe l’assassin, et de grosses guêpes au corsage velouté leur faisaient un doigt de cour.
C’est là que le jardinier'm’expliqua les causes de ses cueillettes accélérées.
Du moment, me dit-il, que le Midi et l’Algérie commencent à envoyer à Paris, des cerises, du chasselas, des pastèques et toutes sortes de fruits, nous suspendons nos cultures pour nous occuper des récoltes de l’hiver prochain. L’ananas est le seul article que nous débitions en tous temps.
Nous nous rendîmes dans sa terre aux ananas. Les feuilles piquantes de ces plantes charnues maltraitèrent mon pantalon — voire même sa doublure.
— Je n’ai jamais rien vu de méchant comme ces élèves-là, me dit Anthoine... On dirait qu’ils font exprès de raccrocher les visiteurs. L’autre jour, il y a venu une dame. Croiriez-vous que ce pied dont vous vous plaignez lui a déchiré sa robe et sa crinoline, si bien qu’au respect que je vous dois...
Les yeux d’Anthoine, qui est Belge, brillèrent à ce moment comme deux escarboucles, et je pus constater, à la vivacité de son récit, que le chaud milieu où il vit
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trouble parfois le calme inhérent au naturel septentrional.
Combien estimez-vous qu’un ananas de la maison Fromont mette de temps à mûrir, — à partir du jour ou il a mis le nez hors de sa tige?
Un mois ! deux mois! trois mois! Vous n’y êtes point, et je ramasse la langue que vous jetez aux chiens, pour vous apprendre que ce fruit savoureux demande deux cent cinquante jours avant d’arriver à maturité... Il vaut alors trente francs, — sans compter le marasquin dont on l’assaisonne. C’est un dessert que les restaurants à trente-deux sous affichent sans me surprendre, car j’ai appris qu’ils le fabriquent avec des carottes marinées dan's du sirop. (On est indiscret ou on ne l’est pas !)
J’aurais pu peut-être compléter ce travail en me rendant à Thomery, oüM. Charmeux cultive le raisin primeur et la pêche hâtive ; — à Clamart, où M. Bousien tient spécialement la fraise et le haricot vert ; — à Sarcelles, où M. Cremont débite en plein hiver des fruits de l’automne suivant; — à Clichy-la-Garenne, chez M. Bouvet; à Montreuil ou à Argenteuil, également habités par des cultivateurs de la même famille. Mais je suppose mon abonni suffisamment satisfait, et je crains de l’ennuyer par trop de prolixité. C’est pourquoi je lui demande de terminer <* cette perle » extraite du fumier (c’est le cas de le dire), par un secret que m’a confié l’obligeant Antlioine.
Nous causions asperges, et je m’extasiais sur la dimension qu’atteint ce légume dans la vitrine des Potel et Chabot de la capitale.
— La grosseur de l’asperge est simple à obtenir, me dit le jardinier. Si vous en avez’ un plan, et si vous
voyez poindre de terre deux, ou trois tètes d’asperges très-rapprochées, unissez-les par un fil’et enterrez-les, en ayant soin de mettre de la terre dessus à mesur3 qu’elles poussent. Au bout de quelque temps les trois individus se soudent et vous avez un sujet dont le diamètre est trois fois plus fort.
Je n’ose croire qu’Anthoine s’est moqué de moi, et comme je suis très-crédule, je vais acheter un jardin potager. Me rappelant ensuite les instructions de mon jardinier, je veux, à l’aide de son procédé, exposer en 1861 une asperge aussi grosse que l’arbre de Robinson. J’y ferai creuser un hôtel garni, un estaminet-billard, un restaurant et un bureau de rédaction pour le journal V Êvént'mnty — le tout à la sauce blanche, bien entendu.