‹ Indiscretions parisiennes Adrien MarxChapitre 15 sur 38 · LA MISSION CHINOISE · texte numérisé non relu

LA MISSION CHINOISE

Je me vois contraint, pour affirmer mon zèle, de donner une petite leçon à certains de mes confrères qui faisaient arriver, dimanche soir, au Grand-Hotol, des étrangers en train de fumer leur pipe, au même moment, sur la Cannebi ère à Marseille.

Les fidèles et basanés sujets de l’empire du Soleil ne devaient débarquer qu’ aujourd’hui à Paris. — Mais le chef de l’ambassade, qui n’est pas venu en France pour s’amuser, a tout à coup fait quitter à sa troupe la douce Phocée, et voilà comment hier matin, à six heures, cinq oflSeiers, accompagnés de deux interprètes, gravissaient, dans l’ordre suivant, le perron du palais Pereire :

M. Ping, mandarin de troisième classe, membre du collège des relations extérieures, chef de la mission ;

M. Kvvang, mandarin de sixième classe;

M. Teh-Ming, mandarin de sixième classe;

M. Fun-Yin, mandarin de sixième classe;

M. Yeu-Hvvei, mandarin de sixième classe; j

Également détachés par le ministère des affaires étrangères de Pékin. j‘

M. de Champs, sinologue distingué, a pour mission l’I de guider en France les envoyés impériaux ; M. Bovora, j Londonien élégant, les accompagnera dans les pays où ^ la langue anglaise a cours. ^

L’ambassade, sans être investie d’un caractère officiel | qui l’accrédite auprès des gouvernements, vient en Europe et en Amérique pour jeter la base de rapports J continus et fonder des légations. Sur la foi du premier mandarin-commissaire, j’ose assurer qu’avant quelques I années Paris, Londres, Madrid, Bruxelles, Rome, ; Athènes , Berlin , Amsterdam , Saint-Pétersbourg et i Constantinople auront des bureaux chinois à la dispé- f sition des touristes du Céleste Pays. Il faut dire adieu | ‘au mystérieux. Des ponts vont être jetés entre le connu^ et l’inconnu. ■;

Il était neuf heures du matin quand je me présenta?| chez Leurs Excellences. Je m’attendais à les trouvai couchées après un long et fatigant voyage ; mais la c,ÿ riosjté avait tenu nos visiteurs éveillés. Je les ai surMs debout en train d’acheter des instruments d’optique, lorgnettes et des vues photographiques ! M

L’interprète français, M. de Champs, étant enconf-au lit, le trucheman anglais m’a présenté au mandarijrqui commande l’expédition. fi

M. Ping a soixante-cinq ans; il est cuivré de&au, son œil est noir, sa taille est grande. Seul de sÆ collègues il porte une moustache et une barbicha grisonnantes qui tombent sur ses lèvres et son mœtoD. Les poils de sa barbe sont rares et roides et présentent l’abandon peu prétentieux des barbes de nos grenadœrs.

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Son Excellence était encore en costume de voyage : une jupe en bourre de soie, un veston de laine bleue, doublé de peau d’agneau et retenu sur le côté par des boutons d’or brillants , sur lesquels un praticien de Pékin a ciselé des fleurs et des oiseaux.

Lorsque la présentation eut été faite, M. Ping poussa quelques exclamations gutturales qui équivalent sans doute à des marques de sympathie, et je m’inclinai respectueusement lorsqu’il eut dit à l’interprète que “ le journalisme était une grande chose. »

Ses compagnons ne présentent dans leur visage ou leur costume aucune singularité. Tous les Chinois se ressemblent : regardez plutôt un paravent. Cependant, soit à cause de son grand âge, soit à cause d’une affection ophthalmique, M. le commissaire en chef fait usage de lunettes grandes comme des roues de cabriolet. Le verre de ces besicles est concave, ce qui indique un affaiblissement du nerf optique.

Chacun* de ces messieurs, — qu’il soit maitre ou valet, — porte, pendu à ses côtés, un étui qui contient son éventail, sa pipe, son tabac et son briquet. Je n’ai guère pu juger des mœurs et des habitudes des ambassadeurs. Leurs domestiques, au nombre de dix, circulaient dans les neuf pièces qui composent leur appartement, portant sur leurs épaules de lourds colis remplis de trésors que je vous dépeindrai plus tard. Et, au milieu de cette agitation, les Chinois restaient calmes et impassibles, fumant leurs pipes tranquillement et regardant avec un sourire les valets dont les pas étaient assourdis par leurs chaussures â semelle épaisse.

Les serviteurs de la mission ont, à quelques ornements de velours près, le même accoutrement que le

Celui-ci sortait d’un sac de soie une aiguière en bronze clair, cet autre étendait des nattes sur le sol. L’un comptait des pièces de monnaie françaises ; l’autre, essuyant un nécessaire de voyage, riait aux éclats, me trouvant sans doute ridicule avec mon crayon à la main, mon cigare aux lèvres et mon tuyau de poêle sur la tête.

Les envoyés de l’empereur de la Chine portent, en guise de coiffure, une petite calotte noire qui protège leur crâne rasé, à l’exception de la partie postérieure, d’où émerge la longue tresse traditionnelle.

J’ai retrouvé en eux la même courtoisie que chez les Japonais; j’ai également remarqué qu’ils me regardaient dans les yeux avec la même attention.

Cette singularité m’a frappé, e^je crois en avoir deviné la cause. Je suis venu au monde avec les paupières excessivement retroussées, et je suppose que ce signe de nationalité asiatique les pousse à penser que j’ai vu le jour an bord du fleuve Jaune.

Mon acte de naissance, par lequel je suis Lorrain, me semble concluant au point de vue de cette origine, et d’ailleurs mon nez, d’une courbe respectable et d’un volume plus que satisfaisant, donne un démenti aux suppositions que ces messieurs peuvent faire ou avoir fait^.

Avant de me retirer, j’ai jeté sur les lourdes malles que les portefaix montaient des regards de regret : j’aurais voulu voir leur contenu et leur monde de babioles curieuses. J’étais presque désappointé et tout à fait ennuyé d’avoir été si prompt à courir au Grand- Hôtel.

En arrivant un' jour plus tard, je pouvais repaître mes regards des riches et soyeuses tuniques que ces

caisses protégeaient des avaries de la traversée. . . J’eusse vu peut-être le tonnet du mandarin avec sa plume de paon et son bouton de cristal.

Mais il est difficile d’arriver bien quand on arrive vite.

J’ai eu pourtant la chance de voir déjeuner Leurs Excellences par l’entrebâillement de la porte de leur salle à manger. Elles avaient commandé du riz bouilli, du poulet, des côtelettes de mouton, trois ou quatre sortes de poissons et des fruits (fraises et pommes). Jai appris que l’usage du bœuf, de la vache et du veau leur est interdit, « parce que ces quadrupèdes servent à l’agriculture! »

Touchante coutume que celle qui prescrit à l’homme de ne point se repaitre de ceux qui l’aident à féconder, labourer et ensemencer la terre généreuse.

Les Chinois n’ont pas bu de vin pendant leur repas. Ils se sont bornés à arroser de thé préparé par eux les mets auxquels ils ont fait honneur. Ces messieurs n'aiment le vin qu’entre les repas, et ils le préfèrent chaud et sucré.

On n’avait pas encore déballé les baguettes de bois au moyen desquelles les Chinois saisissent leurs aliments ; aussi semblaient-ils très-génés en se servant de leurs fourchettes, sur lesquelles criaient leurs ongles démesurément longs.

J’ai dit plus haut que la mission occupait neu chambres, mais je n’ai pas dit dans quelle portion de l’hôtel ces neuf pièces se trouvent situées. Si vous lânez ce soir le long du boulevard des Capucines, levez es yeux au second étage de la rue Scribe, vous les rerrez tous aux fenêtres.

Ils s’y sont précipités dès leur arrivée et ont toutes

les peines du monde à les quitter... J’ai vu rarement pareille soif de voir, pareil amour de l’observation. Leurs Excellences se sont refusées à ce que l’on plaçât à leurs croisées le pavillon de leur souverain, — ce qui implique qu’ils tiennent à conserver à leur voyage son allure officieuse.

Cela me surprend d’autant plus que M. Drouyn de Lhuys a immédiatement mis des guides et des employés de son ministère à la disposition des seigneurs mandarins.

J’ai été accompagné jusqu’au bas de leur escalier par un officier grélé.

— On ne vaccine donc pas chez vous? lui ai-je dit en anglais.

— Pardon, depuis trois cents ans! mais cela ne m’a pas préservé.

Je croyais que Jenner avait le monopole de la découverte qui devait enrichir plus tard l'homme à la vache... J’étais dans l’erreur.

— Ces diables de Chinois, on ne peut rie.i leur apprendre, m’a dit le secrétaire du Grand-Hôtel, et je croirais plutôt qu’ils nous viennent apporter des découvertes.

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