LE SACRÉ-CŒUR
Si tous les chemins mènent à Rome, ils n’aboutissent certainement pas au Sacré-Cœur. Ceux par lesquels. on arrive à cette retraite sont si tortueux, si ensevelis, si dissimulés que le plus fûté géographe y perdrait son latin... Il m’a fallu tout mon désir d’entrer au couvent pour ne pas renoncer à mon projet — d’autant plus que les indigènes de Conflans n’y ont mis aucune complaisance.
— Le Sacré-Cœur, s’il vous plaît? demandai-je A un voiturier qui parut surpris de ma question.
— Vous voyez bien cette ruelle? me répondit le bonhomme.
— Oui.
— Eh bien ! vous prendrez celle d’en face...
— Parfait...
— Ensuite, vous tournerez à drbite...
— A merveille.
— Vous apercevrez alors une petite église...
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— Je vois ça d’ici...
— Vous ne pouvez rien voir d’ici. Si vous vous mo quez de moi, faut le dire.
Je ne pus prouver au prolétaire que j’avais été respectueux à son endroit.
Il fouetta sa rosse et disparut.
— Le Sacré-Cœur, ma brave commère? criai-je à une paysanne qui revenait de la Halle avec sa botte vide.
— C’est pas un couvent d’hommes, fit-elle.
Et elle passa outre.
Au même inr'.ant, j’aperçus la coiffe blanche d’une sœur converse, à laquelle je m’adressai, tremblant à l’idée d’un nouvel échec. Par bonheur, la sainte femme était attachée à l’établissement que je désirais visiter, et nous fîmes route ensemble.
Elle marchait devant, les yeux baissés, les mains fourrées dans ses manches pagodes, et tandis qu’elle avançait, sa robe de bure flottait au vent et son chapelet sonnait contre sa hanche avec un bruit clair...
Ah! l’on a bien raison de dire qu’elle est âpre la voie qui mène au salut, et je pense, pour mon compte, qu’il y aurait injustice à n’avoir pas gagné un petit bout de paradis après s’être écorché les pieds aux cailloux do ces routes moins bien entretenues que mademoiselle Trois-Étoiles.
L’établissement est, comme vous savez, immense et spacieux. Les bâtiments sont imposants et baignent dans un silence particulier aux communautés religieuses. Les grilles et les murs qui les entourent défient par leur hauteur les ruses de MM. les enleveurs de pensionnaires, Je dois constater tout d’abord des sons laïques (ceux d’un piano) qui me vinrent heurter les
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oreilles. Cette musique partait du pied d’une haute tour enclavée dans les jardins et que l’on me dit être l’ancien clocher de l’église de Charenton.
Son rez-de-chaussée est affecté aujourd’hui à l’étude des arts d’agrément, mais les parties supérieures de l’édifice sont désertes. Quelque puissante que soit la foi contre la superstition, elle n’a pu empêcher que les élèves se transmissent d’âge en âge une légende qui troublait encore, il y a quelques années, le pur sommeil des petites pensionnaires.
Il paraît que sous Louis XI, un officier félon fut enfermé dans les caveaux de la chapelle pour y expier sa traîtrise par la faim, la prière et la mort. Depuis cette époque, le chevalier apparaît tous les soirs à minuit en haut du clocher, et demande au roi la permission d’aller casser une croûte à la Maison-d’Or.
Il faut croire que Louis XI refuse, car on entend des gémissements, et le chevalier de la Fringale rentre dans sa tombe avec un grand bruit de ferraille. Il reste coi jusqu’au lendemain et renouvelle sa supplique, à la même heure, sans plus de succès.
Toutes réflexions faites, le roi Louis XI fait très-bien de refuser cette faveur au méchant capitaine. Son apparition dans les couloirs du Café Anglais pourrait jeter le trouble dans les âmes chastes et dans les potages à la bisque qui y circulent.
Le parloir est la première 1)1006 qui frappe l’attention du visiteur. C’est une vaste salle aux murs nus — à l’exception de quelques tableaux dont les personnages sont beaucoup plus vêtus que la Vénus-Courbet. J’allais oublier certains cadres où sont consignés les noms des pensionnaires qui l’ont emporté dans les concours de bonne tenue, d’appétit et de diligence.
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Voici quelques noms extraits de ces ordres du jour :
Mesdemoiselles de Champigny, de Sussex, de la Vauzelle, de Saulay, de Brossard, Joséphine Féval, de Briment, de Branges, d’Aremberg, de Rostaing, de Lorière, de Brassac, d’Eyparsac, de Toulongeon, etc.
Comme on peut voir, il n’y a pas de danger à placer sa fille chez les Dames du Cœur de Jésus : elles ne s’y encanailleront pas.
C’est dans ce salon que les élèves viennent voir leurs parents. Il faut être autorisé par Madame la Supérieure pour entrer en colloque avec les brebis confiées à sa garde.
Le jour où j’ai pénétré au Sacré-Cœur, le parloir était presque vide. Seule une fillette de seize ans était assise, près de l’auteur de ses jours, sur l’une des chaises rangées le long du mur. Son père la dévorait des yeux et s’émerveillait devant sa bonne mine.
La jeune enfant babillait de son côté, et je pus juger, par le sujet de la conversation, de la candeur qu’on entretient dans le moral des pensionnaires.
— Comment va le petit chat?
— A ravir... Il a eu des petits le mois passé.
— Ohl quel bonheur! Je jouerai avec eux aux vapances... Pourvu qu’ils restent petits jusque-là !
— Je leur dirai d’attendre...
— Et ma petite chambre qui donne sur la rivière?
— J’y ai fait mettre du papier bleu.
— Du papier bleu I ! ! Oh ! du papier bleu! ! !
La jeune fille se mit à battre des mains. Elle suffe*quait de joie ; « Du papier bleu ! » répétait-elle.
Puis tout à coup :
— De quel bleu? fit-elle du ton dont doit parhr M. de Bismark à ses courriers.
— Voilà, pensais-je, les préoccupations d'une enfant qu’on viendra chercher l’an prochain pour l’unir à un quart d’agent de change — qui lui en fera voir du papier... de toutes les couleurs!
Mais je n’avais pas le temps de verser des torrents de philosophie sur nos usages sociaux. Je continuai mes investigations et j’aperçus, au bout du parloir, assise devant une petite table, une Sœur Converse... je devrais dire : une statue.
Dupuis, des Variétés, se serait écrié, à son aspect, sur un air de Barhe-Bleue :
C’est un Murillo I
Je ne sais comment vous peindre son immobilité terrifiante et son visage faisant l’effet, au fond de sa coiffe, d’un bloc d’ivoire dans un saladier. . Elle est là pour surveiller les entretiens et dire aux parents l’heure où ces demoiselles doivent retourner à l’étude.
On n’a pas d’exemple qu’un profane ait pénétré plus avant que le parloir dans le Sacré-Cœur.
Comment ai-je vu les dortoirs? C’est mon secret. Imaginez deux longues séries de boxes, semblables à ceux des restaurants anglais. Entre les branches de ces stalles, on trouve un petit lit surmonté d’un rideau blanc et une table de nuit dont les tiroirs soutiennent des objets de toilette.
Le réfectoire est la seule pièce où toutes les élèves soient réunies. Elles s’y rendent le matin, après la messe, à six heures et demie, pour y prendre du potage, puis elles travaillent jusqu’à dix heures, moment où elles se livrent aux arts d’agrément (piano, chant et dessin]. A midi, elles dînent, jouent en plein airpen-
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dant trente minutes, et s’adonnent à la broderie et à la couture jusqu’à l’heure du goûter, qui consiste en un petit pain. Arrive alors le cours d’instruction religieuse, et la journée se termine par le souper, immédiatement suivi d’un dodo bien senti.
Durant tous leurs ébats et leurs travaux, les jeunes filles sont sans cesse sous la surveillance des sœurs converses.
Quelques-unes de ces dignes créatures se sont appelées et s’appellent encore : princesse de Wurtemberg, mademoiselle de Montalembert, mademoiselle de Mé' rode, mademoiselle de la Roulière.
Le couvent contient trois cents femmes en tout. A part les deux aumôniers, l’économe et le jardinier, le sexe auquel appartient le maréchal Wrcmgel est exclu de la maispn...
Je me trompe... un professeur de piano du nom de PopuLUS ! ! ! a ses petites et ses grandes entrées dans la cour dont j’ai parlé plus haut. Avant de livrer ses partitions aux index des pensionnaires, il doit les soumettre à Madame la Supérieure, qui joue le rôle des censeurs en cette occurrence.
Le Joseph de Méhul est admis sans coupure ; Guillaume Tell et les Dragons de Villars sont accueillis, mais après de larges mutilations... si larges que le Suisse mélodieux de Rossini et les cavaliers de M. Maillard arrivent tout écloppés sur le pupitre des clavecins.
La mort m'apparaît souriante est le seul morceau à'Orphée aux Enfers qui ait pénétré jusqu’ici dans le couvent de Conflans. M. Populus prépare sans doute une édition expurgée de la Belle-Hélène, dont l’étude est nécessaire, — selon Ofienbâch, — à toute éducation musicale accomplie.
La préparation des confitures est, dans la belle saison, un des principaux événements de la maison. Quelques grandes qui ont donné des preuves de sagesse pendant toute l’année sont admises à prendre part à cette chimie sucrée. C’est une joie et des cris dont on n’a pas idée...
Il advint qu’une fois l’héritière de l’un des plus beaux noms de France se brûla le doigt en goûtant, malgré la défense de la sœur cuisinière, de la marmelade de reines-claudes qui mijotait sur le feu... on lui enleva le ruban de Marie, décoration bleue qu’on accorde aux plus laborieuses... et après avoir subi cette dégradation devant ses compagnes, on lui appliqua le surnom de La Gloutonne...
La gloutonne dansait l’autre soir le cotillon à l’ambassade de X... la marmelade de reines-claudes n’est plus ce qu’elle aime!