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LES SECRETS DU MONT-DE-PIÉTÉ

Il y a (les pudeurs que je ne conçois pas.

Je n’ai jamais admis celle qui consiste à mettre un faux nez pour aller engager l’épingle de sa cravate. S’enveloppe-t-on d’un manteau couleur de muraille et attend-on le crépuscule pour emprunter de l’argent à un ami ou fijire escompter sa signature? J’avoue donc avoir souvent porté ma montre dans les olBces à lanterne rouge. La première fois — c’était il y a dix ans — je me rencontrai au guichet de la gêne avec un grand garçon brun qui venait également suspendre au clou son chronomètre d’or. J’avais alors des préjugés qui n’existeraient plus depuis longtemps si le Mont-de- Piété s’appelait Banque sur nantissement, et rougissant d’ètre surpris en flagrant délit de misère, je voulus battre en retraite.

— Monsieur, me dit mon compagnon d’infortune, si paa présence vous incommode, je vais me retourner pendant qu’on fera votre affaire !

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Cette apostrophe était au moins aimable ; je me liai avec mon interlocuteur. Tl était étudiant aussi. Je l’ai revu depuis, hélas! Comme moi il a quitté la médecine ; seulement nous avons suivi des carrières différentes. Je suis journaliste, et il est, lui, commissionnaire au Mont-de-Piété, dans le quartier le plus fréquenté de Paris.

C’est à lui que je songeai pour avoir des détails sur l’administration qui m’occupe aujourd’hui, et je lui écrivis afin de le prévenir de ma visite et de son objet. Quand j’arrivai à son bureau, il était en train de méditer sur la valeur d’une paire de draps que lui tendait une vieille femme au front ridé; il leva le nez par-dessus ses loques et me pria de patienter jusqu’au retour de son commis, qui était allé déjeuner.

— Sera-ce long? lui demandai-je.

— Dix minutes au plus.

— Dix minutes! Diable!... que pourrais-je bien faire en vous attendant?

— Dame ! je ne sais pas... Engagez quelque chose.

Ça ne me disait pas ce matin-là ; c’est poarquoi je me

contentai de m’asseoir sur les banquettes de la salle d’attente, examinant la condition et les allures de ceux qui venaient déposer sur la planche d’angoisses des couvertures, des boucles d’oreilles, des pardessus, des pendules et des sabres de famille... Je constatai que le besoin d’argent, — qu’il ait pour cause la faim, la débauche, le jeu ou le protêt, — donne à tous les visages la même expression soucieuse.

Je constatai aussi que le bijou domine dans les engagements. La lingerie vient ensuite, puis les hardes et la literie, et enfin les dentelles.

Un hommé entra qui s’adressa au buraliste^ et lui dit

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qu’il avait en bas, sur une charrette, un piano d’Erarfl et quatre fauteuils en palissandre. On l’envoya rue des Amandiers-Popincourt. Je savais — grâce à une aventure dont feu Guichard et fut le héros — que c’était le seul bureau de Paris où les gros meubles fussent acceptés.

Guichardet — en mal de fonds — avait chargé son épinette sur la voiture à bras d'un Auvergnat et s’était dirigé vers le faubourg Saint-Antoine. Arrivé à la place de la Bastille, un omnibus accrocha sa carriole, l’instrument tomba, et ce ne fut qu’après des peines inouïes qu’il fut rechargé sur son char démantibulé. Guichardet était fort inquiet. Il redoutait que la secousse n’eùt produit des ravages dans l’intérieur de son piano et qu’il né fût pas admis par le préposé à la réception des clavecins. Il prit alors un parti héroïque. Il poussa la charrette sur le trottoir circulaire de la colonne de Juillet, monta sur le véhicule et se mit à exécuter, à titre d’essai, les polkas les plus folles.

Dos bonnes d’enfants qui promenaient des mioches 'l’entourèrent immédiatement et des passants s’arrêtèrent en assez grand nombre. Quelques-uns, entraînés par l’harmonie, se mirent à danser, et quand Guichardet, rassuré, voulut descendre de son poste, il aperçut à ses pie^s une légion de fanatiques qui criaient : Bis ! Il dut recommencer pour satisfaire à la demande générale, et on lui eût peut-être imposé un quadrille final sans l’arrivée d’un sergent de ville qui interrompit ce bal en plein vent.

On ne se figure pas le prêt que fait quotidiennement l’administration du Mont-de-Piété de Paris. J’ai sous les yeux les notes recueillies chez mon obligeant commissionnaire, et je lis que l’engagement journalier, ré-

parti entre tous les bureaux, dépasse le chiffre de 100,000 francs. Les dégagements atteignent une somme à peu près identique. Sont exceptés, bien entendu , les jours où — comme l’an dernier — une princesse étrangère envoie ses écrins rue des Bons-Enfants et reçoit 500,000 francs d’un seul coup. Sont exceptés aussi les mois où des gentilshommes font venir dans leurs hôtels les agents de l’entreprise et leur livrent leur argenterie contre un prêt de 10, 20 et 30,000 fr.l Le duc de Caderousse a eu maintes fois recours à ces moyens, lorsqu’il était sous la dépendance d’un conseil judiciaire.

Il m’a été conté qu’une dame du plus grand monde a placé tous ses diamants dans un bureau du quartier Montmartre. Elle explique l’absence de ses parures en disant que sa fille est dans une position intéressante et qu’elle a fait vœu de ne pas porter le moindre bijou avant l’heureuse délivrance de son héritière.

C’est dans le même endroit qu’arriva un jour une courtisane bien connue, les yeux rougis par les larmes et la chevelure en désordre. Son bien-aimé venait d’êtré incarcéré à Clichy pour une dette de l'75,000 francs. Elle ramena le commissionnaire avec elle dans son coupé, lui remit le cotfre-fort où ses rivières et ses colliers étaient serrés, et le soir môme elle dînait avec son Arthur au café Riche.

Les faits que je signale sont fort rares; quant aux chiffres étonnants que je donnais plus haut, ils ont pour origine les engagements de petite valeur. Un bureau très-achalandé, à cause de l’amabilité de son chef, et situé dans les environs du boulevard des Italiens, prête environ 4 millions de francs, bon an mal an, par un, deux et trois louis.

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Les meilleurs jours d’engagement sont la Saint-Sylvestre, les samedis, les veilles des fêtes et les jours d’échéances commerciales. A ces moments-là les salles sont encombrées de coiffeurs qui ont résolu de se déguiser, et de négociants qui font honneur à leur signature en sacrifiant les cachemires de leurs épouses. L’appât du plaisir contribue autant que la nécessité à garnir les casiers de l’administration centrale. La grisette qui veut aller danser porte sa modeste croix d’or là d’où le ménétrier vient de retirer son violon criard. Je puis citer le nom d’un musicien de barrière qui confie son Stradivarius au Mont-de-Piété de son quartier depuis le lundi jusqu’au samedi. Je connais aussi des dames qui réfléchissent que l’administration répond de l’entretien des objets qu’on dépose dqns ses magasins, et qui lui portent leurs fourrures à garder pendant l’été.

Des aéronautes renommés passèrent un vilain quart d’heure certain dimanche. Leur ballon était en gage pour une somme assez ronde, et une ascension était annoncée avec leur nom à la porte du Pré-Catelan.

Ils n’avaient pu réunir les fonds nécessaires à la rentrée de leur aérostat que le samedi soir fort tard — c’est-à-dire trop tard pour le dégagement. La complaisance du ’ commissionnaire aimable déjà désigné leur permit de s’élever dans les airs, et la foule qui battait des mains devant la fière majesté de leur montgolfière ne se douta pas qu’elle gisait le matin même, fiasque et piteuse, dans les magasins de la rue des Bons-Enfants.

J’ai souvent entendu parler de la rudesse des employés du Mont-de-Piété. Je ne veux pas plaider pour des gens parfois impolis, mais si l'on songe aux désa-

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gréments de leurs fonctions, on est tout prêt à les excuser. Presque toujours, la personne qui engage un objet est mécontente du prêt qui lui est fait... elle a rêvé des avances considérables, et ce sont les administrés qui pâtissent de ses déceptions. J’ai demandé à l’un de ces subalternes le montant de ses émoluments. -

— Les mieux payés d’entre nous, m’a-t-il répondu, ont dix-huit cents francs par an.

Dix-huit cents francs pour manier du matin au soir des robes fripées, des draps crasseux, des redingotes poudreuses, — pour contempler sans cesse dans le cadre du guichet des visages sombres — pour entendre continuellement des soupirs, des plaintes, des réclamations!... Ça n’est pas payé.

Je voulus également savoir comment ces messieurs arrivaient à trouver la juste estimation des objets qui leur passent par les mains. Et j’appris que des examinateurs spéciaux soumettent les aspirants à des épreuves préalables.

Ces professeurs jettent aux candidats des gilets, des culottes ou des châles en les priant de Axer la somme qu’ils avanceraient sur les oripeaux soumis à leur appréciation.

Les néophytes disent un prix, et s’ils ont outrepassé la cote rationnelle, leurs maîtres rectifient â haute voix leurs bévues. C’est ainsi qu’à la longue ils arrivent à assigner des estimations convenables, et à subir, en vainqueurs, ce haccalanréat ès-nippes.

Le Mont-de-Piété prête sur tout, même sur les paperasses hors d’emploi. Les’ annales de l’administration contiennent l’histoire d’un huissier qui engagea cinq caisses pleines de vieux dossiers, ainsi que celle d’un

écrivain qui apporta dans un bureau auxiliaire un volumineux roman dont les éditeurs s’étaient méfiés.

— Eh bien! dit-il à l’employé qui se dirigeait vers ses balances, vous ne lisez pas mon manuscrit?

— Il me suffit de le peser, monsieur, repartit l’interpellé... Votre œuvre pèse deux livres et demie... à trois sous la livre, cela vous fait huit sous... prix fort!

Je ne vous ai pas parlé d’une classe d’individus qu’on appelle les fantaisistes du clou. Parmi eux se trouvent des millionnaires qui ont toujours leurs montres en gage. Le Mont-de-Piété exerce sur leur gousset une attraction singulière; ils ont la poche pleine de louis, et, malgré eux, ils gravissent l’escalier étroit des agences.

C’est qu’ils ont commencé leur vie par la misère, et que, tout jeunes, ils ont pris l’habitude de regarder l’heure aux monuments publics.

Il y a aussi le chiffonnier qui dépose au guichet un brillant de mille écus. On regarde le pauvre diable, on s’informe de la provenance de son joyau, et l’on apprend que le, malheureux a préféré manger pendant vingt ans des croûtes de pain trouvées dans les tas, plutôt que de se séparer d’un diamant de famille.

Il y a enfin une pauvre femme, cardeuse de matelas, et mère de douze garçons adultes. Elle n’a qu’une robe de soie, engagée, bien entendu. Chaque fois qu’un de ses gars se marie, elle vient dégager ses atours, et quand la noce est finie, elle les reporte à M. Vallant, commissionnaire, au coin de la rue Geoffroy-Marie.

— Quand vous n’aurcz plus d’enfants à marier, vous laisserez vendre votre robe par l’administration? lui disait-on,

— Non, répondit-elle, tant que je serai de ce monde, je renouvellerai la reconnaissance, et mes belles-filles ont l’ordre de dégager ma robe quand je serai morte et de la revêtir chaque fois qu’elles marieront un de leurs petits.

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