‹ Indiscretions parisiennes Adrien MarxChapitre 22 sur 38 · NATURE · texte numérisé non relu

NATURE

En entendant ce boniment, j’éclatai de rire et j’appelai Baudelaire arrêté devant un autre mannequin, pour lui narrer cette naïveté. Il ne me répondit point; j’allai à lui, il ne fit pas attention à moi, et continua à parler seul à une Marguerite de Bourgogne, superbe dans sa robe de velours nacarat.

— Madame, lui oisait-il avec conviction, vous êtes une des rares femmes qui ont su aimer convenablement.

Si Gauthier d’Aulnay avait passé par lâ, Baudelaire se serait certainement fait une mauvaise affaire.

PHiLlPPK A LA COiNUlKKGERI K

Si je viens, après Balzac, vous entretenir de la Conciergerie, c’est que de récentes transformations ont rendu cette prison tout autre qu’elle n’était lorsque l’auteur de la Comédie humaine y a pénétré. Aujourd’hui les cachots humides et les préaux encaissés ont disparu; les détenus habitent des chambrettes saines et lumineuses.

La justice contemporaine, en privant les réfractaires de leur liberté, leur dispense l’air et le soleil; en sorte que l’aspect actuel des cellules fait dire aux nourrissons des Muses — fils de la solitude : « Comme on serait bien ici pour travailler ! »

De l'ancienne maison de justice, il ne subsiste que quelques réduits respectés par l’assainissement, en vue des traditions historiques. C’est d’abord la salle des gardes du roi saint Louis, avec ses arceaux gothiques et ses colonnes trapues dont les chapiteaux racontent

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en naïves sculptures les aventures d’Héloïse et d’Abeilard.

Je dois même signaler que le ciseau de l’artiste a prouvé, dans ses plus visibles « motifs » que les amours du fameux moine lui étaient connus d’un bout à l’autre. A la suite de cette vaste pièce, on aperçoit un couloir obscur qui mène au cachot de Marie-Antoinette.

Beaucoup d’ouvrages vous ont dépeint l'asilo étroit d’où est sortie l’infortunée reine pour se rendre à l’échafaud. Cependant, aucun d’entre eux ne signale certains détails, comme la préservation du crucifix d’ivoire devant lequel s’agenouillait la pieuse martyre, et qui décore aujourd’hui la tablette d’un monument d’assez mauvais goût, élevé par Louis XVIII, sur l’emplacement du lit de la captive. Jamais je n’ai lu non plus la description des trois tableaux qui ornent cette oubliette. Le premier représente la reine communiant le matin de son exécution. Les gendarmes qui la surveillaient nuit et jour sont agenouillés à ses côtés, et dans un coin de la toile, on lit : Drolling, 1817.

Le deuxième panneau retrace les- adieux de Marie- Antoinette à Madame, lorsqu’elle quitta le Temple.

Cette œuvre fort remarquable est signée Pajou et porte la même date.

La troisième composition appendue dans la cellule voisine — celle où rûla quelques heures M. de Robespierre avant d’aller perdre, sur la place de la Révolution, ce qu’il y avait fait perdre à tant d'autres — nous montre l’épouse de Louis XVI, debout près de son grabat ; elle regarde, en pleurant, ce fameux crucifix que j’ai tenu dans mes mains avec vénération, et la lumière sobre, tamisée et habilement distribuée par l’auteur.

IfîDtSCfttoONS PÂHÎStËîqNES

donne à l’ensemble une tournure mélancolique qui voua va droit au cœur...

Je ne sais si l’envoi de cette toile au Salon de cette année n’eût pas obtenu la totalité des suffrages si diversement partagés entre MMi Bonnât/ Carpeaux et Coroti

La chapelle a été organisée dans la prison des Girondins. Il semblerait que les âmes des éloquents tribuns la hantent encore .. Un vieil employé de la Conciergerie, mort fou â Bicôtre en 1845, jurait à qui voulait l’entendre, avoir pénétré, une fois à minuit, sous la nef sonore, et avoir surpris, auteur d’une table chargée de plats fumants, l’ombre des héros chantant à mi-voix la Marseillaise, tandis qu’un porte-clefs, une torche en main, faisait au fond l’appel funèbre.

Vous parlerai-je des trois masures pittoresques qui s’appellent tour Montgommery, tour d’Argent, tour Ravaillac? En les considérant du quai, chenues, grisâtres et lugubres, qui se douterait que de l’une le directeur de la maison de justice a fait son salon, — un adorable fouillis meublé àl’antique? (Ouvrard, le dernier prisonnier enfermé là, n’avait pas, je suppose, un mobilier aussi précieux.) L’autre, d’oü s’est évadé le célèbre La Valette, sert de bufeaux administratifs, et dans la troisième (la tour Ravaillac) vient d’être établie la pharmacie des captifs, par les soins de M. Barban.

M. Barban n’est pas seulement l’organisateur habile de la nouvelle Conciergerie, c’est un savant, un érudit; je dirais un confrère, si le meilleur de mes écrits était à la hauteur littéraire de son Traité sur les prisons de Paris. Grâce à ses ordres, j'ai vu dans leurs moindres détails les lieux de détention restaurés, et j’ai approché les prisonniers subdivisés en deux classes. La première

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comprend ceux qui subissent une courte captivité, les vagabonds écroués pour deux jours, nommés guapes et cochers, parce que la majeure partie d’entre eux est récoltée parmi les Voyous des mes et les conducteurs de cbars numérotés. Dans la seconde série se trouvent ceux qui sont amenés de Mazas pour comparaître aux assises.

A mon arrivée, j’ai croisé un des cinq Polonais compromis dans l’affaire do la falsification des billets de banque russes. Le malheureux sortait du parloir des avocats. Une sonnerie électrique avait averti les gardiens que son entretien avec son défenseur était terminé, et l’un des surveillants l’accompagnait jusqu’à sa cellule. Le plus jeune de ses collègues fut au même instant-demandé aux parloirs publics qui méritent un bout de description.

Imaginez dix cages, sur deux rangs, séparées par un intervalle de cinquante centimètres. C’est àtraversles deux grilles distantes que le visiteur communique avec le captif.

Les Parloirs de faveur sont ceux qui n’ont qu’un treillage de séparation...

Si vous voyiez l’intérieur de ces boxes qui ont à peine l’espace suffisant pour qu’un homme s’y puisse tenir assis, vous comprendriez ce que sont les autres. L’apparence générale de cet endroit est celle d’un établissement de bains.

Lorsque des dames autorisées par la Préfecture visitent la maison de justice, le guichetieV les prie de lever leurs voiles afin qu’ils les puissent reconnaître à leur sortie ; on redoute des évasions par suite de travestissements dans l’intérieur des bâtiments. .Je me demande, devant la liauteur des murs et la solide clôture des

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portes, comment on peut avoir des craintes de fuite. Huit employas circulent nuit et jour dans les couloirs, et les gendarmes, les frères de charité, — comme les appellent les détenus — vont et viennent pour les besoins des audiences et des magistrats instructeurs.

Les juges d’instruction ont pour adjoints (je l’ignorais et vous devez l’ignorer aussi) , des brigadiers du service de sùi’eté, lesquels tâchent d’obtenir des accusés des révélations nouvelles par des causeries quotidiennes dans les cellules. Les aveux des coupables- sont récompensés ou provoqués au moyen de fonds secrets qu’on partage aux détenus pour qu'ils achètent des comestibles et du tabac.

Quoi qu’on ait fait jusqu’ici, Philippe est resté taciturne : il passe couché la plus grande partie du jour, lisant les livres contenus dans la bibliothèque de la prison. Quand je suis entré dans sa cellule, il daigna à peine détourner les yeux d’un volume du Musée des familles. Philippe ne veut pas alimenter la curiosité du public. Quand, dans la galerie extérieure, les visiteurs plongent sur lui leurs regards par un petit oeil de bœuf pratiqué dans l’épaisseur de sa porte, il le sent.

Il se retourne alors et l’on ne voit que son dos.

J’ai été plus heureux, puisque j’ai pu contempler à mon aise son visage bouffi et marqué de la petite vérole. Sa moustache est en brosse et rousse comme la mouche qui orne le dessous de sa lèvre inférieure. Son œil est calme; son front est haut et sa tète est ornée d’une chevelure noire, épaisse, rétive et crêpelée. Philippe doit être frileux, car, bien qu’il fût quatre heures de l’après-midi et que le soleil dardât ses rayons sur son lit, il avait étalé ses habits par dessus la couverture. 11 fume toute la journée des cigarettes qu’il confectionne

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avec beaucoup d’adresse, et qui lui servent de contenance durant son silence imperturbable. Les gardiens n’en peuvent rien tirer, sinon des monosyllabes prononcés avec insouciance.

— Combien fumez-vous de cigarettes par jour? lui demanda devant moi un surveillant.

— Je ne les compte pas, fit-il sans lâcher son bouquin.

— Cela ne vous fatigue pas la poitrine? lui dis-je de ma voix la plus douce.

Philippe me regarda d’un air dédaigneux, et ses yeux, plus bavards que sa bouche, semblèrent me dire ;

— Tu- es un journaliste qui serait ravi d’emporter une de mes reparties pour l’imprimer dans quelque feuille publique, mais tu sortiras d’ici sans m’avoir fait desserrer les dents.

l’atelter de rosa Bonheur

Pour y arriver, ne montez pas dans l'omnibus de la barrière Pigalle, encore moins dâns celui qui aboutit au Luxembourg, car mademoiselle Rosa Bonheur vit avec sa muse loin des brasseries du Mont-Breda et loin des marronniers du Luxembourg.

Si vous êtes désireux de contempler de près cet animalier fraîchement décoré, il vous faut prendre la ligne de Lyon, descendre à Fontainebleau, et demander au premier indigène venu le chemin du château de By. Après une heure de marche à travers une forêt ombreuse, vous apercevez sur les confins du bois de Thommery une- légère construction, où l’architecte a combiné le fer, la brique et le bois avec un rare sentiment artistique. Depuis le roz-de-chaussée jusqu’aux pignons, tout est gracieux et coquet dans ce castel mignon. Son irrégularité constitue son plus grand charme, et votre regard pourrait errer pendant une journée, des tourelles enguirlandées de lierre aux balcons empanachés

de gobéas, si vos oreilles no percevaient tout à coup une singulière harmonie qui fait dérailler votre admiration.

Vous croyez tout d’abord que dans la grange voisine un orphéon hydrophobe répète un chœur de Richard Wagner, mais après quelques minutes d’une attention soutenue vous comprenez que ce concert étrange résulte du bêlement des moutons uni aux mugissements des vaches, .soutenus par le hennissement des chevaux et appuyés par tes jappements des chiens.

A ces clameurs bestiales, vous sentez que vous touchez au but, et, vous approchant de la grille, vous tirez

le cordon de la sonnette; une bonne vieille parait

C’est une vieille bonne — l’un des derniers vestiges d’une race qui s’éteint et qui s’appelle : les serviteurs dévoués.

— Mademoiselle Rosa Bonheur?

— Elle est sortie.

— Quand rentrera-t-elle?

— Je ne sais nas.

— Où est- elle?

— Je ne sais pas.

Lorsqu’un domestique riposte à do telles interrogations par des réponses de ce calibre, soyez convaincu que le maître est au logis. Vous devez user, en ce cas, des grands moyens et faire jouer la batterie de réserve ; la lettre de recommandation'.

— Je suis désolé que mademoiselle Bonheur ne soit pas à By, ajoutez-vous. Je lui suis adressé pour affairé urgente par un de ses amis qui m’a remis ce pli pour elle... Faites-le-lui tenir et exprimez-lui mes regrets.

— Fort bien, dit la vieille bonne en vous fermant la porte au nez.

Vous voilà donc à quatre-vingts kilomètres de Paris, dans un hameau, où rentrecôte au beurre d'anchois est un mythe et oü la civilisation pénètre une fois par jour de grand matin, sous la forme du Petit Journal. Vous vous tenez alors le langage qui suit : « Je vais faire un petit tour. Pendant ce terap.s-là, mademoiselle Bonheur prendra connaissance de ma lettre, et lisant la signature de son ami au bas de la missive, elle grondera sa camériste d'avoir congédk^ l’ambassadeur d’un camarade... En sorte qu’en me présentant derechef à l’huys du château, Gertrude (toutes les vieilles bonnes se nomment Gertrude), Gertrude s’écriera ; « Mademoiselle Bonheur vient d’arriver, et vous attend avec impatience!... »

Eh bien! vous êtes dans l’erreur, et votre monologue est faux de tous points, car si vous affrontez de nouveau le seuil inhospitalier, Gertrude vous dit d’un air maussade ;

— Mademoiselle n’est pas rentrée... elle dîne parfois à Fontainebleau. Il arrive même qu’elle fasse des voyages de quinze jours sans en souffler mot devant moi... Vous savez, les artistes sont si drôles !

Si vous n’étes pas malin, vous pensez que la partie est perdue, et, désappointé, vous consommez les quatrevingts kilomètres de retour en pestant comme Lucifer; mais si vous êtes un brin rusé, vous priez Gertrude de vous rendre votre lettre, alléguant que vous avez ordre de la remettre dans les mains mêmes de sa maîtresse. Cette dernière a décacheté le pli... Gertrude ne peut vous le remettre ouvert sous peine de passer pour une .servante infidèle... Que faire?

— Ma foi, s’écrie mademoiselle Bonheur prise au piège, faites entrer le curieux qui trouble mon repos.

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Et VOUS pénétrez dans la place.

C’est, — vous l’avez deviné, • — ma propre aventure que je vous ai contée, .l’ignorais que les recommandations les plus chaudes fussent d’un effet nul sur la gloire de notre peinture champêtre , et que mademoiselle Rosa évinçât sans exception quiconque aspire à déposer devmnt ses guêtres un tribut d’enthousiasme,..

Dieu merci, j’avais franchi l’obstacle. G-ertrude me désigna un singulier petit bonhomme, qui avançait sous une allée du parc èt me dévisageait en fronçant le sourcil. Il portait un énorme chapeau de paille qui me dérobait ses traits.

En me baissant un peu, j’aperçus son visage imberbe, grassouillet, hâlé par le soleil et éclairé par deux yeux marrons de dimension moyenne. La petitesse de son nez, pincé aux narines et formé de cartilages émincés, exagérait encore les dimensions d’une bouche largement fendue, et laissait voir, dans son hiatus, deux rangées de dents superbes. Enfin, de longs clfeveux, qui me parurent blonds, dépassaient les larges bords de la coiffure du rustre, et tonibaient sur ses épaules carrées, dans un désordre tout agreste.

— Qui êtes-vous? d’où venez-vous et que voulezvous? me dit-il avec pétulance.

Et il se planta devant moi, après avoir retroussé les pans de son sarreau de toile bleue, et fourré ses mains dans les poches d’une culotte de velours gris à côtes.

Ces mains-là m’avaient frappé d’abord à cause de leur exiguïté. Je regardai les pieds, ils étaient également microscopiques, malgré leurs épaisses enveloppes de peau de veau non verni, et à semelles ferrées.

L’apostrophe césariônne du campagnard me déconcerta un peu. Mais, reprenant mon sang-froid ;

INDISCKÉTIONS PARISIENNES

— Je suis journaliste, répliquai-je; je viens de Paris, et je veux voir mademoiselle Bonheur.

' — Eh bien , regardez-la! fit le petit pajsan en ôtant son couvre-chef...

J’aperçus alors la véritable nuance de sés cheveux, exposés aux rayons du soleil couchant. Ils ne sont pas blonds... ils sont gris.

Je vis également deux boutons de diamànt qui retenaient le col de sa cliemise de grosse toile.

— Mon cher monsieur, reprit mademoiselle Bonheur d’ün ton plus doux, il faut m’excuser... Vous devez comprendre les mesures au moyen desquelles j’éloigne les profanes... Je sais des Anglais qui ont fait cinq cents lieues pour venir me voir, et qui, après m’avoir contemplée à leur aise, s’en sont allés sans m’avoir seulement remerciée. Si le talent fait de l’artiste une béte rare, il ne vaut pas la peine qu’il cherche à l’acquérir...

Et puis vous comprenez la perte de temps que les importuns Vous font subir... l’ennui qui résulte de leurs Causeries... de leurs questions. Si vous faisiez un roman, seriez-voUs aise que, dans le feu de votre sujet, un indiscret s’en vînt vous débiter de fades compliments?...

— Je vais me retirer, mademoiselle. |

— Oh ! je ne dis pas cela peur vous, qui êtes, par votre

profession, « de la grande famille « et, du reste, en me tenant compagnie aujourd’hui vous ne chargerez pas Votre conscience de grands remords. Je suis en train de tondre nies moutons... Venez voir... Si cela vous ennuie, tant pis... Courons vite, j’en ai un qui est à moitié déplumé, et il faut le débarrasser de sa toison en Une seule fois, sinon la pauvre béte gèle d’un côté et grille de l’aUtre, C’est pernicieux

Quand mademoiselle Bonheur eut, sous mes ‘yeux, dépouillé de leur matelas trois brebis et quatre béliei^ :

— Voulez-vous voir mes daims, nues cerfs et mes biches? me dit-elle^ j’en ai, une qui a mis bas hier. ..

Après les cerfs et leurs compagnes, ce fut le tour des chiens; les chevaux défilèrent ensuite squs mes yeüx. Bref, toute la ménagerie y passa.

— J’ai une chienne basset à jambes torseè qui est pleine, ajouta mon guide ; voulez-vous un petit?.,, cette race est exquise pour le lapin.

— Vous chassez?

^ — Oui, certes... mais je suis fort maladroite. Je ne m’entends réellement bien qu’à une chose, c’est à soigner les bestiaux. Ah! voyez- vous, j’étais née pour èire fermier. Maie la fatalité en a décidé autrement.... Je suis peintre, je suis hors de ma voie...

Ici, mademoiselle Bonheur poussa un gros soupir auquel je ripostai par ces paroles prononcées avec un sérieux admirablement feint :

— Vous avez raison, mademoiselle, le pinceau rte vous a pas réussi... Malgré vos efforts, vous restez inconnue, pauvre, besoigneuse et peu goûtée des amateurs.., Vos croûtes insensées provoquent l’hilarité du public... Eéfléchissez! il est peut-être ertcore temps de changer de carrière.,. En attendant, je veiix Vous prouver l'intérét que je vous porte eh vous cherchant une place do garçon de ferme. Vous porterez votre décoration à la boutonnière de votre houppelande... Le rulian rouge vous fera peut-être mal venir des taureaux confiés à vos soins, mais à la longue ils s’y feront, croyezmoi...

INDISCHÉTIONS PARISIENNES

Nous éclatâmes de rire, et c’est en débitant de semblables sornettes que nous arrivâmes à l’atelier.

Je ne vous décrirai pas les mille et un bibelots de prix qui encombrent les bahuts et les étagères, ni les chaises gothiques, ni le lustre de cuivre, ni la haute cheminée, ni les tableaux de famille appendus aux murs. Je neveux m’occuper que des chevalets encombrés à cette heure d’études de chevaux et de cerfs. La direction que mademoiselle Bonheur donne à ces essais partiels tient à ce qu’elle médite en ce moment une grande toile - équestre, » vendue déjà à l’étranger. (Oh! ces étrangers!)

Avant de parfaire son oeuvre, la grande artiste a l’habitude de traiter son sujet en détail sur des panneaux isolés. Si bien qu’à la fin elle n’a qu’à grouper ses individus et à les copier... Le tour est fait; c’est ainsi qu’elle s’y prend pour extraire cent mille francs de plus des coffres de la riche Albion.

Ce détail laisse supposer que mademoiselle Bonheur tire ce qu’elle veut de ses produits. Il advient parfois qu’elle se passionne pour une de ses compositions. Elle la garde alors et ne s’en veut défaire à aucun prix.

J’ai vu l’ébauche d’un parc de moutons, sur le coin de laquelle était écrit, au crayon : M. de Rothschild. Et, comme j’avais demandé l’explication de ce nom millionnaire surmontant l’esquisse d’une étable :

— Je destinais ceci au banquier de la rue Laffitte, me dit mademoiselle Bonheur; mais j’ai changé d’avis... je le réserve pour moi.

Peut-être suis-je le premier à annoncer au baron cette mauvaise nouvelle, et j'en suis désolé, car nous étions brouillés ensemble depuis « l’affaire des cuisines, ” et voilà qui ne nous raccommodera point.

INDISCRÉTIONS PAP.ISIF.NNES

p:nfinü!

Mademoiselle Bonheur a une grande admiration pour Trovon et pour Corot. Ses appartements sont pleins de toiles de ces maîtres. Elle m’a semblé plus froide à l’égard des animaliers hollandais, qui ont bien leur mé- < rite.. Sent-elle des livaux dans les Potter et n’en veutelle point blesser son amour-propre et sa vue? Toujours est-il que l’absence de cette belle école sur les murs de sa chambre m’a surpris au dernier degré.

La nuit tombait quand la suzeraine du château de I3y m’a reconduit jusqu’à la porte de son domicile. Elle marchait à mes côtés d’un pas assuré. Son allure masculine, sa brusque franchise et sa rude gaieté sont telles qu’on oublie près d’elle .son sexe et son talent, ; on est à chaque instant tenté de lui crier ; « Mon bon petit vieux. » comme à un ami de trente ans.

— J’ai tâché, me dit-elle, de réparer la brusquerie do mon accueil... Ai-je réussi?

— .Au delà de toute expression.

— Kevenez me voir, n’est-ce pas? '

— Certainement.

— Pas trop souvent... nous sommes bavards tous deux... j’oublierais en causant avec vous ma palette et mes pinceaux, et quand je n’ai pas barbouillé huit heures dans ma journée, je suis mécontente de moi.

Combien il avait raison celui qui a écrit que le travail est la moitié du génie!

VIEUX BIRELOTR

Ce n’est pas pour mes confrères que j’ai rédigé l’exorde qui suit, car ceux qui ont, comme moi, tâté du métier des petites lettres, comprennent la difficulté des attributions qui nie sont échues. Mon préambule s’adresse principalement aux gens qui lisent nos productions sans prendre souci des obstacles, des déceptions et des déboires surmontés par le rédacteur dans sa « chasse aux sujets. »

11 y a notamment un cas dans lequel je me sens fort empêché : c’est quand j’ai déterré chez un commerçant quelconque un incident ou un type fournissant nature à l’indiscrétion...

Si je cite le nom d’un épicier qui a trouvé les mémoires d’un nègre dans un pain de sucre, d’aucuns s’écrient que le marchand de comestibles a payé les gracieusetés de ma plume en m’accablant gratis de bocaux d’anchois. Si, au contraire, je révèle des mani-

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pulations du radmc parde national, en dévoilant qu’il vend des liâtons de chef d’orchestre pour du jus de réglisse et' qu’il fabrique ses sardines avec les ablettes de l’Hôtel-Dieu, le débitant de pruneaux m’invite à une après-midi musicale au Palais-de-Justice, et me force à méditer, sur les bancs de la 6* Chambre, les avantages du franc-parler...

Ainsi des autres.

Le jour où j’apportai triomphalement à mon rédacteur en chef une étude sur certain androgyne devant lequel les plus grandes dames oublient leur dignité, sous prétexte qu’il leur vend des chiffons trois fois plus cher qu’ailleurs :

— Déchirez ça, me dit mon patron. Ou votre article est bienveillant, et l’on imprimera quelque part que vous vivez du fruit de vos louanges; ou il est méchant, et vous recevrez du papier timbré de la part de votre héros.

Il m’a donc fallu cette fois-là, comme bien d’autres; rejeter « ma perle » dans l’Océan de l’inconnu et féliciter mentalement Aristophane d’avoir fleuri aux temps où la critique des mpeurs était libre.

Me voici aujourd’hui devant un fait analogue.

En flânant sur les quais, j’ai découvert chez un antiquaire une vraie rareté, et sur le point de la signaler urhi et orbi, j’hésite; je crains la médisance ou les huissiers. Dire le chamjî que parfume cette truffe, nommer le propriétaire de ce tubercule (je parle au figuré), c’est faire suspecter mon désintéressement. Ne pas donner des indications précises, c’est faire planer le doute sur ma relation!...

Oli ! que je souffre! ! I

INnïR(!RKTIONS PARISIENNES

Je soufTre tellement que je passe outre, et que je vais narrer la eliose conriine elle s’est passée, — me contentant do laisser dans les brouillards de l'anonyme le bienheureux possesseur de la vieillerie susnommée.

Il y a trois fois vingt-quatre heures, je me promenais aux abords du palais où d’honnêtes vieillards discutent les entrées du verbe cauchemarder dans la prochaine édition du dictionnaire français. J’allais des bords du fleuve aux boutiques du quai, regardant tour à tour les vieux bouquinistes du parapet et les vieux chênes des magasins. Tout à coup je m’arrête, car mes regards se posent, à l’étal d’un antiquaire, sur une miniature dont l’étiquette porte en gros caractères : Portrait émaillé SUR OR, DE Louis XI’V, par Petitot, avec autographe , DU ROY A l’appui.

J’entre et demande le prix de ce joyau... Le chiffre qu’on me jqtte, de l’air le plus naturel du monde, me fait songer au coffre des frèrès Pereire; mais comme je ne veux pas avoir l’air d’un importun, je sollicite une diminution de mille francs sur la somme réclamée en retour de cette bagatelle.

— Regardez l’objet, me dit le marchand, et pour le mieux juger, sortez-le de sa gaine.

Il faut vous dire que cet étui est orné par derrière du parafe royal. Cette signature, bien que discutable, ne m’émeut point, et je pèse de mon ongle sur l’ovale du cadre.

Dans l’effort, je décolle le passe-partout de velours qui tombe à terre avec l’image du monarque et un carré de parchemin...

L'antiquaire saisit ce lambeau de papier en'pous-

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gant un cri — comme les antiquaires seuls en savent pousser,

— C’est une lettre de Louis XIV! s’écrie-t-il.

Et le voilà qui appelle sa femme, son chien, sa servante...

— Quelle fortune I continue-t-il ; mon émail vaut trois fois plus... Regardez, monsieur.

Et il me tend le précieux autographe, tandis qu’en signe de réjouissance son caniche, son épouse et sa cuisinière exécutent une polka désordonnée.

Voici dans leur scrupuleuse teneur les termes du billet. Je fais grâce aux lecteurs de leur orthographe surannée ;

« Toute belle,

« Le portrait qué vous désiriez si fort est achevé. Petitot jure qu’il n’y manque rien. L’envie que j’ai de vous voir aise me fera devancer l’heure aimable où je vous vais d’ordinaire baiser les mains. Je volerai chez vous après les audiences. »

La signature est illisible, — à cause d’une grosse tache marron sous laquelle elle disparaît tout entière, à l’exception de la tête d’un L majuscule.

— C’est sans doute un portrait envoyé par le )oi soleil à mademoiselle do Lavallière ou à madame de Montespan, fit le marchand de bibelots.

— D’où le tenez-vous?

. — Je l’ai acheté à la Haye, l’an passé, chez un fabricant de curaçao, poursuivit l’homme dont le visage rayonnait.

Puis, redevenant grave :

— Comment savoir pour laquelle de ses maîtresses Louis le Grand fit exécuter ce chef-d’œuvre?...

Je remarquai que l’électeur qui me parlait ainsi semblait plus heureux de tenir sous ses yeux un monument du passé que réjoui de la valeur ajoutée à sa marchandise par ce corollaire inespéré, et je contemplai son visage pour la première fois...

On se âgure , généralement , les antiquaires chenus , ridés, chauves et vêtus de paletots rapiécés; celui qui est en cause ici donne un démenti à la légende. C’est un des plus jolis garçons de Paris; il a une tête à la Henri III, un timbre de voix fort sympathique, des manières éminemment distinguées, et son langage atteste une érudition bien supérieure à celle que possèdent d’habitude les trafiquants de vieilleries — en vue de leurs intérêts personnels.

J’appris dans un court entretien qu’il se destinait jadis à la peinture, et qu’effrayé, dès ses débuts, par les difficultés qu’elle présente aux nécessiteux impatients de s’enrichir, il avait jeté la palette aux orties et avait monté un magasin d’antiquailles. lime jura avoir trouvé des consolations dans le spectacle incessant des objets d’art dont il raffolait dès l’âge le plus tendre.

Ses yeux prennent une expression triste quand il pense à ses pinceaux, mais ils se rallument vite lorsqu’il les dirige sur un des mille trésors que sa vitrine recèle.

J’ai vu et touché, dans ses bahuts, des riens dont la possession a nécessité de grands sacrifices et de périlleux voyages.

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C’est une châtelaine avec sa montre ayant appartenu à madame Elisabeth de France...

C’est un portrait d’Anne de Clèves, peint par Holbein.

Ce sont les portraits de Marie Stuart et François II, attribués à Clouet.

Puis viennent une miniature sur argent, représen*tant Gabrielle d’Estrées; un médaillon de Bourdaloue, signé Petitot; une tabatière ornée des traits de François d’Autriche; un drageoir au fond duquel Marie-Thérèse adresse des sourires.

Mentionnerai-je encore une tête de jeune fille, exéi cutée sur panneau de cèdre, par Tachiarotti; un profil de la princesse de Lamballe (sans chapeau de ce nom); des joyaux italiens et français; des porcelaines de formes étranges; des meubles sculptés, etc., etc.?

Mon guide me citait, à mesure que je les considérais, la provenance de ces trésors, le nom des villes où il les avait fiairés. Depuis la Russie jusqu’au fond de l’Espagne, mon antiquaire a tout fait. II a, comme il le dit, « écrémé les chefs-d’œuvre de l’Europe. »

— Mais, m’écriai-je, il faut être riche pour accomplir les voyages dont vous me parlez?

— Oh I l’argent ne me manque pas, me répondit-il. Tenez, on m’a écrit de Venise, l’autre semaine, que pour deux cent mille francs j’aurais une boîte en or massif pleine des joyaux d’une dogaresse.

Ce qui me tentait, c’est què ce coffre avait été trouvé dans la tombeau même de l’illustre dame, mis au jour dans des fouilles récentes... J’allais partir quand la guerre a éclaté... J’en suis tout contrarié, car j’ai à cœur d’émerveiller mes pratiques, au

nombre desquelles je puis compter S. M. l’Impératrice, le prince Napoléon, le collectionneur de Mgr le prince de Galles, un connaisseur, celui-là!

Au moment de nous séparer, l’antiquaire me montra un meuble sculpté qui fut la propriété de Henri IV, comme l’attestent sa forme, le buste du roi sur son fronton, et ses armoiries sur ses panneaux.

— Démontez ce bahut, fis-je en riant, vous y trouverez peut-être aussi des déclarations du galant Bourbon à ses nombreuses belles.

Et comme mon interlocuteur secouait la tête, je lui contai un fait dont je puis répondre, puisque, enfant, j’en ai été témoin. Ma mère avait acheté en Lorraine une chaise surmontée d’une couronne royale avec écusson semé de trois fleurs de lis en triangle. Elle voulut remplacer la tapisserie e'ffiloquée du siège par un carré de vieux satin du seizième siècle. Pour ce, elle adressa le meuble et l’étoffe à son tapissier, un garçon d’esprit, qui s’acquitta de sa besogne à ravir.

Il livra l’objet réparé en ma présence.

— Croyez-vous? nous dit-il, les tapissiers de ce tempsla étaient déjà volkubs. Voilà ce que j’ai trouvé en certains endroits, dans la garniture du siège, au lieu et place de crin.

Et il tendit à ma mère des tampons de papier qu'elle déplia et qu’elle envoya à un. archéologue de ses amis.

C’étaient les feuilles d’un mémoire manuscrit du temps, dans lequel étaient relatées les campagnes de Henri II contre les Impériaux dans les Pays-Bas.

Dès lors, on n’appela ]dus, « chez nous, » ce meuble quo M la chaise de Henri II » ; elle est encore en ma possession, et voyez combien sont singulières les pro-

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priétés de ces vestiges des temps passés ; tous ceux qui s’assoient sur mon précieux tabouret se mettent à jaser en vieux français, et à parler d’eux à la première personne du pluriel, comme les potentats et les journalistes!

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