UN ÉTABLISSEMENT DE BAINS FROIDS POUR CAMES
Je causais, avatit-hier soir, avec une dame du meilleur ton, — assise, comme moi, sur les sièges métalliques du concert des Champs-Eljsées. Notre conversation roulait sur les avantages respectifs dévolus aux deux sexes, et mon interlocutrice prétendait qu’à ce point de vue les femmes du dix-neuvième siècle sont déshéritées.
Moi, j’affirmais le contraire.
— Tenez, madame, dis-je tout à coup, vous jouissez d’un privilège que vous ne démentirez certes pas. Vous avez pu lire dans maint ouvrage illustré (notez ce point) la description des écoles de natation pour hommes. Je ne sache pas qu’un écrivain ait jamais dépeint une école , de natation pour dames.
— Et c'est là, fit ma voisine en ouvrant deux grands yeux étonnés, c’est là ce qui vous empêche de reconnaître l’égale répartition des prérogatives sociales entre les deux moitiés du genre humain ?
— Mais oui, madame.
— Eh bien, qu’à cela ne tienne^ Je suis, vous le savez, une des Parisiennes les plus habiles dans •• l’art de fendre l’onde » et vous supposeÉ bien que, par ce temps caniculaire, je passe mes après-dînées dans la Seine... Voici ce que je vous propose... *
Je rapprochai, tout affriolé, ma chaise du fauteuil de ma jolie adversaire. J’espérais qu’elle m’allait imposer le sacrifice de mes moustaches ainsi qu’un travestissement féminin, afin de m’emmener à sa suite dans la piscine qu’elle honore de ses ébats.
Grande était mon erreur I
— Demain, continua la causeuse, je prendrai des notes sur l’organisation, la clientèle et les types du bain Ouarnier, je vous les ferai tenir immédiatement et vous les servirez à vos abonnés.
— Je m’attendais à une offre plus... piquante, murmurai-je d'un air désappointé; mais j’accepte, n’a^yant pas le choix des nroyens.
Et, le lendemain, je recevais de la nageuse en question l’étude qu’on va lire. La rédaction en est naïve. Tantôt, elle a les prosaïques allures d’un prospectus ; tantôt, elle a la familière et scabreuse démarche d’une indiscrétion. Je la livre telle quelle à l’appréciation de mes lecteurs, certain, dans tous les cas, que ma collaboratrice ne leur fera pas regretter mon silence momentané,
« L’entreprise Ouarnier, doht la fondation remonte à quarante ans, â toujours compté dans sa clientèle les femmes les plus distinguées de Paris. Les fllies du feu roi Louis-Philippe la *mirent à la mode, et aujourd’hui l’on trouve sur ses registres d’abonnement le nom des duchesse d’Otrante , de Trévise , de Fitz-^James , de
Valray, des comtesses de Grand-Maison, d& Latour- Maubourg, des dames de Rothschild, Conneau, Bouvet... La Comédie-Française ou Académie impériale de littérature y est représentée pat mesdames Favart et Arnoult-Plessis, — ce qui est suffisant.
Le directeur M. Ouarnier — est neveu du comte Réal, préfet de police sous le premier empire. Ancien élève de Saint-Cyr, il occupait le grade de lieutenant d’artillerie avant la Restauration; mais au retour des Bourbons, il donna sa démission pour s’occuper du perfectionnement des bains froids... Le fond de bois, dont il est l’inventeur, représente le fruit de ses veilles.
*• Bien qu’ancien militaire, il veille à ce que la plus scrupqleuse décence et la plus exquise distinction régnent chez lui. Les employés, au nombre de huit, ont l’ordre de traiter les clientes avec les égards dus aux femmes du monde, et, pour citer un exemple de l’importance qu’attache l’ex-canonnier à l’exécution de son programme, il a, de ses-propres mains, congédié un baigneur qui s’était permis de dire à une bourgeoise durant sa leçon de nage : « Allongez bien les bras, mon « petit canard. »
« Pour que l’eau des bassins soit pure et claire, Ouarnier a organisé en amont des toues, un filtre qui dépouille l’eau des corps étrangers qu’elle charrie et la rend si limpide qu’on en boirait.
L’établissement a la forme d’un carré long. Deux cents cabines ornées à l’intérieur d’un banc, d’une glace et de trois patères garnissent les côtés latéraux, A l’extrémité sud, c’est la girafe ou estrade du haut de laquelle les plus hardies se précipitent. Au bas bout, c’est un rectangle de bois dont les pieds en fer plongent dans l’eau. Les timides et les enfants se cramponnent
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aux traverses de cette annexe et clapotent dans une entière sécurité.
« On arrive au bain Ouarnier par un escalier de pierres qui a son sommet sur le quai Voltaire, et dont le pied repose sur une berge pavée, où les maris attendent, en regardant couler l’eau, la sortie de leur moitié. Certaines de ces dames appellent cet endroit ; le vestiaire, dénomination contre laquelle je proteste : Assimiler un époux à une ombrelle ou à un manteau me semble profondément injuste... Les parasols et les cachemires sont beaucoup moins gênants.
« Toujours est-il que les masculins, confinés sur la rive, ne peuvent franchir le pont qui aboutit au comptoir où madame Ouarnier délivre des cartes.
« Celles qui hantent ce halnearium ont pris, pour la plupart, un abonnement de saison, en sorte qu’elles se contentent de montrer leur coupon au bureau, se rendent dans la lingerie, où on leur remet leur costume, traversent le buffet, dont les étagères sont garnies de gâteaux et de vins d’Espagne et pénètrent enfin dans un petit salon orné de glaces, — la dernière antichambre du gynécée aquatique !
« Un détail.
« Le chef de la maison a un fils employé aux assurances, et, dans sa tendresse, il a plaqué au-dessus d’un miroir de cette pièce une réclame pour l’administration dont son héritier fait partie. Cet écriteau qui porte : assurances sur la vie est peu rassurant pour celles qui redoutent la noyade, mais elles passent outre, se rappelant que, depuis l’ouverture des bassins, aucun malheur n’a été déploré.
« C’est de quatre heures à cinq heures du soir que l’asp'ect de l’établissement est le plus pittoresque. Le spec-
lilDtSlCnÉTrONS PAtUBtENNÉS
tftclo dé ceilt cinquante bonnets de toile cirée se débattant dans l’onde bouillonnante, jacassant, Criant et remuant, nd manque pas de charmes.
« L’obsërVateur trouverait une àmple pilture dans la oOfttémplatidh de Cës nymphes-qui restent au‘ddssoüs du niveau dé la Seine de qu’elles sont au-dessus — coqüettëë, babillardës et médisantes. Les unes Se drapent dans deè lambeaux de pourpre soutachée, les autres portent dés cflllfures ornées d’agréments. Toutes recherchent une mise originale... O’est un assaut d’élégance fluviale !
« Sur les bancs qui garnissent les galeries, se groupent des essaims de jeunes filles, attendant la disparition de la moiteur de là péau et charmant par une caUserie animée le temps qui précède l’immersion.
« Elles sont presque toutes cliarmantes, malgré la simplicité de *« leur appareil, » et gracieuses — comme le sëra toujours la vierge sur le point de livrer au flot jaloux des charmes épanouis tout a l'heure !
« Leurs frais éclats de voix sont si sonores qu’on les entend du pont des Saints-Pères; l’élève en droit qui revient du cours s’arrête et tâclie de voir... M. Ouarnier, que ce tapage offusque, recommande le calme, et aussitôt les rieuses se taisent, arrondissent leurs bras blancs sur leurs nuques duvetées, et croisent sur la moquette leurs petits pieds nus... Ëien n’est joli comme un pied de femme... J’ën ai vu là plus de vingt merveilleux de forme, polis comme l’agathe, d’une transparence opaline, et Veinés de bleu â fleur d’épiderme. Ces extrémités marmoréennes entendent à ravir la valse à deux temps, et pourraient écrire les mémoires de plus d’un cotillon fameux!
k» Pour être exacte, il me faut mentionner aussi une