UNE EXPOSITION DE UOSES
Il y a des choses dont les habitués du restaurant Peter’s ne se doutent pas. Interrogez-les sur l’origine du bouton de rose qu’ils accrochent le soir à la boutonnière de leur habit, sur les lieux où cette fleur a vu le jour, sur les moyens employés pour obtenir la couleur de ses pétales, ils vous répondront que cela leur est absolument égal, et vous demanderont si vous avez acheté du Mobilier y &\xivQ semaine, ou si vous pensez que M. de Bismark continue ses travaux « à l’aiguille ».
Cette insouciance concernant les produits de Flore et cette sollicitude touchant la fluctuation des valeurs et des ministres eussent été mal accueillies dimanche passé, à Brie-Comte-Robert, où l’on ne s’occupait rien moins que de la Prusse : c’était jour de concours horticole, de feu d’artiflce et de courses en sacs !
Tous les ans, le maire de cette localité couronne, vers le 8 juillet, non pas des rosières, mais des rosiéristes, deux produits qu’il no faut pas confondre... La rosière
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passe son temps à dire à ses contemporains ; Vous n’aurez pas ma rose. Les rosiéristes, au contraire, offrent les leurs à qui les veut acheter.
Pour prix de son humeur sauvage, la rosière reçoit une timbale (sans macaroni) et un certificat de vertu farouche. En récompense de ses recherches, le rosiériste palpe une médaille et encaisse un toast, au banquet du soir, entre le veau froid et la tourte au fromage.
Mais je ne veux point poursuivre ce parallèle... L’industrie de la rosière étant fort connue, et celle des rosiéristes l’étant moins, je passe à cette dernière, certain d'édifier les dîneurs de la taverne américaine sur des phénomènes nouveaux pour eux.
La tente sous laquelle les horticulteurs de Seine-et- Marne avaient rangé leurs sujets abritait onze cents variétés de roses, épanouies eh tel nombre, qu’un statisticien du cru en compta jusqu’à six cent mille — juste de quoi faire un petit bouquet 1... J’ai pour la « reine des fleurs » une vénération spéciale. Je ne me lasse ni de sa vue ni de son parfum, et qu’elle soit rose, rouge, blanche, jaune ou carnée, elle enchante mon nez et ravit mes yeux. Cependant je la dédaigne coupée, et la préfère de beaucoup sur pied, dans un jardinet ou dans la caisse disjointe de Jenny l’ouvrière Que voulez-vous? je suis primitif.
Privée de ses branches et plongée jusqu’au col, — ainsi que je l’ai vue à Brie-Comte-llobert, — dans des fioles de pharmacien, la rose perd pour moi de son charme; elle n’a plus cos airs dolents et penchés qui la font si gracieuse, et puis, comme elle est enfouie dans des tas de mousse étalée sur le sol, on en peut approcher les narines. Voilà donc un point bien établi : je déteste la rose en bouteille.
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Autre critique. L’exposition de Brie, organisée sur un Taste emplacement, était entourée de boutiques, semblables à celles de la fête des Loges. En sorte que l’organe olfactif du visiteur percevait une vague odeur de mitcaron ranci et de galette au beurre... Aito.
Enfin des négociants de Dijon avaient déballé leurs gimblettes dans le voisinage, et le parfum du pain d’épice de la €ôte-d’Or triomphait des efiluves des calices de Seine-et-Marue 1 Horreur !!I Du reste, les fleurettes exposées avaient l’air d’étre de mon avis et de maudire le fatal sécataire qui les avait détachées de leur souche pour les envoyer dans une atmosphère chargée de poussière et de saltimbanques... Vous ai-je signalé la pré- .sence de trois baraques farcies de veaux à cinq pattes et d’hercules belges.
Je communiquai mes impressions à un rosiériste avec lequel j’avais voyagé. Il me fit quelque peu d’opposition et déclara que tout était pour le mieux dans la meilleurq des expositions. 11 alla même jusqu’à m’accuser d’avoir été mis en mauvaise humeur par les ennuis de la route. Je ne vous ai pas révélé que Brie- Comte-Robert est plus loin que le bout du monde en ces jours de liesse. Les omnibus chargés du service entre ce village et la gare de Brunoy sont assiégés par une population avide de jouissances champêtres, et pour obtenir une place sur la banquette des pataches, il faut plutôt user du poing que de la langue.
J’eus, pour mon compte, à lutter contre les membres d’une musique d’orphéon qui se rendait à la solennité. Ces messieurs étaient pressés, vu qu’ils devaient entonner une cantate à l’arrivée des autorités sur le champ du festival. Après m’être cogné, en tentant l’assaut de l’impériale, contre l’embouchure d’un ophi-
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cléïde, après m’étre jeté l’œil droit dans le bec d’une clarinette, et après avoir reçu sur le dos une grosse caisse mal assujettie sous la bâche, j’avais renoncé à la rose et à ses pompes, et je me retirais, quand un rosiériste, malheureux comme moi dans l'escalade, m’oflFrit de louer de compte à demi un tilbury qui nous conduirait à Brie. J’acceptai et je fis dix kilomètres — au soleil ! en rase campagne!!
L’omnibus roulait, devant notre guimbarde, avec sa charge de croque-notes, soulevant des nuages de poussière argileuse dont je ne perdai'S pas la moindre parcelle... et les membres de l’orphéon, armés de leurs instruments, répétaient généralement la cantate dont je ne perdais pas le moindre canard.
Nous traversions les villages, rapides comme les héros des ballades allemandes, à la barbe des paysans qui nous regardaient d’un air ahuri.
L’un d’eux me désigna à sa femme :
— Tiens! lui dit-il, vois-tu celui-là qui se^ prélasse dans la petite carriole, derrière, et qui ne joue de rien ?... C’est sans doute le chef d’orchestre.
On m’avait pris pour un directeur d’orphéon ! moi ! Cette erreur, douce à ma vanité, me remit un peu de baume à l’âme. Il est des dignités auxquelles on n’aspire pas, même en imaginative. J’arrivai donc sur le théâtre de la fête dans des dispositions excellentes, et mon rosiériste avait vraiment tort de me croire énervé.
Je le lui prouvai bien par l’attention soutenue que je prêtai à sa conférence sur la culture de sa marchandise. J’en ai retenu des bribes qui sont du dernier piquant.
Ainsi, croiriez-vous qu’il y a des roses étalons; que le
rosiériste croise les races ainsi que le pratiquent les directeurs des haras? Cette opération consiste à prendre, au cœur du sujet mâle, du pollen que l’on porte dans le calice du sujet femelle, puis on entoure la fleur fécondée d’un sac de mousseline, afln que les mouches n’apportent pas dans le sein de l’opérée les atomes de pollen inconnu dont leurs pattes se poudrent durant leur chasse aux sucs végétaux.
J’étais, pour mon compte, ignorant de ces manipulations intéressantes, et grande fut ma surprise d’apprendre que les rosiéristes couvrent leurs fleurs des mêmes soins que la mère veillant à ce que sa fille ne se mésallie pas et accepte un époux de son choix, î Dans le nombre des surveillées, il en est qui s’entendent avec les abeilles, comme une vierge affolée avec une femme de chambre. Celles-là, aidées par le vent (un troisième complice), déchirent leur prison de gaze contre les épines des branches environnantes... Le frelon faufile, au travers de l’accroc, ses pattes chargées d’un pollen vulgaire, et quelque temps après, la dévergondée accouche d’une graine qui produit des roses inattendues, mais qui ne sont pas sans élégance et sans parfum. Tant il est vrai que les enfants de l’amour sont beaux dans le royaume des roses, comme ailleurs I
Le plus souvent la surveillance de l’horticulteur triomphe, et alors on obtient, de ces « mariages de raison », des sujets nouveaux que l’on baptise du nom d’un général, d’une grande dame ou d’un souverain. J'ai longuement contemplé la baronne Prévost penchant vers le maréchal Niel sa corolle pourprée ; la duchesse de Cazes envoyant des soupirs à l’adresse de François I*', et lord Palmerston, accablant d’œillades Mélanie Villermose.
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. Chacun apporte dans ses goûts ses instincts particuliers. J’aime les noisettes , il est donc logique que j’adore la classe de roses qui porte ce titre. Une espèce particulière, dite noisette Desprêt, s’est répandue dans le public à la suite de circonstances assez bizarres.
Sachez d’abord qu’entre rosiéristes, ii y a des rivalités de métier qui provoquent des rancunes dix fois plus terribles que celles qui divisèrent les maisons d’York et de Lancastre. (Encore une guerre de roses!) Or il advint que le père Desprét découvrit une rose noisette. Il entoura do soins méticuleux le pied étalon qui était chargé de dix ou douze boutons. Les fleurs s’épanouirent à merveille. La nouvelle s’en répandit, et de toutes parts les lettres arrivèrent, où l’on retenait au père Desprêt delà semence de son invention. Le père Desprét l’éleva par avance au prix de vingt-cinq francs le grain. Un rosiériste d’alentour, que les lauriers (roses) de son voisin empêchaient de dormir, réva de s’approprier l'invention et les avantages y attachés, — absolument comme les astronomes étrangers qui, à la nouvelle qu’une planète est découverte à Paris, jurent l’avoir simultanément constatée au ciel, dans un autre point de l'Europe.
Ceux-là ont le jeu plus beau que notre compère ambitieux, car on montre un astre au ciel, et l’on ne montre pas des petits globes d’une forme spéciale quand on ne les possède pas.
Que fit notre jardinier jaloux ?
Il parvint, à force de démarches, à savoir que le père Desprôt avait offert un bouquet de roses à sa fille le jour de sa fête, c’est-à-dire quinze jours auparavant, et qu’il avait en même temps célébré son propre succès en . plaçant la noisette Desprêt au contre d e l’odorantfaisceau .
Séduire la camériste de mademoiselle Dosprét, obtenir d’elle à prix d’or le bouquet de l’anniversaire qui se fanait dans une potiche, l’ecueillir précieusement les graines de la fleur en cause, les planter, obtenir des sujets et crier partout qu’il avait aussi découvert la noisette illustre : c’est ce que fit le rusé confrère. Mais sa traîtrise fut sans effet. La bonne de mademoiselle Desprét fit des aveux, et la noisette Desprêt garda le nom de son véritable père — de par autorité de justice.
Il y a longtemps déjà qu’on n’a trouvé une rose nouvelle. Mou rosiériste prétend qu’il est sur le point d’obtenir un résultat aussi magnifique qu’inédit. Il m’a même oflert d’appeler de mon nom le fruit de ses essais. J’ai décliné cet honneur, ayant d’ailleurs autorisé l’inventeur du cantaloup nain à donner mon nom à son melon... Je crois, modestie à part,- que l’étiquette Adrien Marx convient mieux à un cucurbitacée qu’à une rose. Et vous?
VOYAGE DE SA MAJESTÉ l’iMPÉRATRICE ET DE , SON ALTESSE LE PRINCE IMPÉRIAL