I. — LE DÉPART
Gare de l’Est, samedi 10 h. matin.
Il est des impatiences excusables, — pour ne pas dire naturelles.
Bien qu’averti de l’heure exacte du départ, je suis le premier voyageur arrivé à la gare, et je bénis l’ardeur qui m’a pressé, puisqu’elle me permet de vous dépêcher quelques notes, prises à la hâte sur mes genoux, au milieu d’un personnel remuant et d’employés enfiévrés de zèle.
J’entends, du côté de la Villette, les mugissements de la machine pavoisée qui va mener tout à l’heure notre souveraine et son auguste fils dans la plus belle contrée dè l’Empire.
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Trente hommes d’équipe , tous sous l'uniforme d’apparat, organisent le train impérial, tandis que vont^ et viennent MM. les administrateurs, les ingénieurs et le chef de gare surveillant les apprêts et donnant des ordres intelligemment exécutés.
Peu à peu le convoi se forme, et l’on aperçoit au loin la locomotive qui accourt en sifflant, — comme un monstre de fer et de feu, — pour s’accrocher au fourgon de tête. — On n’attend plus que l’Impératrice et sa suite... Tout le monde est à son poste... J'ai un grand quart d’heure devant moi, c’est-à-dire le temps de visiter les caisses du train. Profitons-en.
Le train impérial se compose de douze voitures. Là machine d’abord, qui porte sur son tender un chauffeur, un mécanicien, deux ingénieurs et un employé supérieur de la traction; puis onze véhicules ajustés dans l’ordre suivaut : un fourgon, un wagon de service, l’offlce, la salle à manger, la terrasse, le salon, la chambre à coucher, un deuxième wagon de service, un deuxième fourgon, plus deux voitures de première classe destinées aux personnes autorisées à prendre place dans le train de Sa Majesté.
Les fourgons n’ont pas une apparence extérieure très-luxueuse. Néanmoins, leur aménagement est curieux. Divisés en trois compartiments, ils donnent asile aux employés, aux bagages et aux appareils télégraphiques.
Je ne veux point* passer outre sans vous dire que j’assisterai à l’innovation ,d’un système électrique, lequel permet de mettre en rapport direct les voyageurs avec les gens de la mat bine. Dans toutes les voitures est appendu un cadran dont le périmètre est orné des phrases : Plus vite. Tout va bien, Moins vite. Arrêtez.
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Le bec d’une aiguille centrale, amené sur ces quatre points différents, avertit le mécanicien qu’il doit conti nuer ou interrompre, ralentir ou accélérer la marcbo de l’appareil de traction.
Les fils conducteurs du fluide courent sous les wagons dans des gaines, et passent d’une caisse à l’autre sous des ponts volants qui les relient. En sorte que tous les véhicules communiquent entre eux matériellement et électriquement.
Les ponts volants sont praticables et ne présentent aucun danger, grâce à leurs élégants garde-fous en gutta-percha recouverts de ganse marron.
La voiture de service qui suit immédiatement n’est pas construite comme les « premières classes » que nous connaissons. C’est une série de compartiments juxtaposés percés longitudinalement d’un vide ou chemin central; de chaque côté, des canapés de drap gris où s’asseoient les hauts fonctionnaires de la ligne ou les personnages de la suite de Sa Majesté. C’est là que je vois monter à l’instant M, Sauvage, le spirituel .directeur de la Compagnie.
Il avait été désigné par le sort pour faire partie du jury des assises, mais ses fonctions l’empôchent de siéger au palais de justice... et il se prépare à escorter la plus pieuse, la plus dévouée et la plus courageuse des femmes de France, au lieu d’aller se prononcer sur les méfaits des malfaiteurs de son département.
Du wagon de service, nous pénétrons dans l’office, où mes yeux considèrent avec surprise un fourneau fumant. On ne demande pas grand service à cette cuisinière mignonne. On n’exige d’elle que la cuisson d’une omelette et la confection du café. Mais l’on sent que, le jour où elle, se piquera d’amour-propre, elle pourra
livrer des côtelettes. En attendant, elle se contente de ces modestes fonctions, d’autant plus que, généralement, les augustes voyageurs font des déjeuners froids, expédiés des Tuileries, le matin, dans des boîtes spéciales.
L’Empereur aime beaucoup déjeuner en chemin de fer, à cause c^u temps gagné par ce moyen... L’office et la salle à manger sont aménagés de façon à rendre ces repas faciles. Sur les crédences et les étagères sont rangés par avance les vins, la vaisselle et la verrerie, et au bas-bout du wagon-office a été réservé un compartiment où douze valets de service peuvent prendre place.
La salle à manger mérite une attention spéciale à cause de son mobilier riant et de ses sculptures supérieurement exécutées. Jadis elle renfermait, outre la table, six chaises et quatre fauteuils en cuir vert; mais l’Empereur ayant trouvé ces meubles lourds et incommodes, l’administration a fait l’achat de sièges en cannes, délicieux de forme et légers comme des plume,s.
La table est longue et sensiblement étroite. Ses ailes latérales se rabattent pour rendre la circulation facile, et son centre est percé de trous où les bouteilles maintenues bravent la méchanceté des cahots. L’artiste a fouillé dans le chêne des panneaux des « motifs » de circonstance et chiffré le tout aux armes impériales.
Leurs Majestés passent, le plus souvent, après le déjeuner, sur la terrasse — une merveille en fer poli, au dire des connaisseurs. — Nous sommes là en plein air, sur un double balcon d’or et d’acier qui a coûté cent mille francs! Le long de la toiture court une tringle supportant des rideaux de damas de soie rouge. Des meubles gracieux, une horloge, un cadran de transmis-
sion, une table et des tabourets complètent cette pièce, dont le séjour est plus séduisant dans le repos que dans le mouvement — à cause de l’air qui s’y précipite dans la rapidité de la marche. — C’est de là que, dans certaines localités, Leurs Maijestés écoutent les harangues des corps municipaux, lorsqu’elles ne descendent pas de voiture.
J’arrive au troisième anneau de cette chaîne splendide forgée dans la soie, la peinture et l’or, — au salon, dont la richesse dépasse celle des boudoirs les plus coquets. Ce wagon commence par deux subdivisions : l’antichambre, en reps de soie vert tendre, et le cabinet de toilette, boudoir où, l’an passé encore, l’Empereur aimait à se reposer dans l’isolement pendant la route. Depuis le bouton des portières, où le ciseau a sculpté des abeilles dans le bronze doré, jusqu’au capitonnage desparoistenduçs de tapisserie d’Aubusson, tout charme l’œil dans ce paradis de huit mètres cubes. Les glaces reflètent les. vives couleurs des tentures. Le plancher disparait sous une moquette moelleuse. Ici, un baromètre qu’on dirait ciselé par Benvenuto Cellini ; là, une horloge, des lampes, des lustres, tout cela s’envoie, au travers d’une atmosphère rayonnante, les étincelles communes au cristal et à l’or.
Trois canapés garnissent le bas des murs. L’un en forme de trône, où l’Empereur et l’Impératrice se tiennent ordinairement; les deux autres, plus grands, où s’assoient les dames d’honneur, les chambellansy etc.
Suivez-moi maintenant dans la chambre à coucher; je devrais dire les chambres à coucher, car outre celle de S. M. l’Impératrice, il y a celle de l’Empereur et du Prince Impérial. ,La première est en damas de soie bleue garnie de ganse assortie; l’autre, en damas de
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soie mauve. Le plafond tout entier est tapissé de'moire antique blanche. Dans des recoins entourés de cloisons , j’aperçois des cabinets ornés de toilettes en vermeil. Les lits sont en palissandre non verni et sculpté, et les chaises sont en laque rehaussée de filets d’or.
Le matériel du train impérial représente une valeur approximative de 350,000 francs. Mais je ne puis continuer mon indiscret voyage. Un valet de chambre arpente les caisses; il est suivi d’un employé qui tient à la main un énorme bouquet odorant, faisceau composé pour l’Impératrice par la fleuriste du boulevard des Italiens, madame Lefilleul.
Parles soins de l’administration, Sa Majesté trouvera un bouquet semblable sur son guéridon à Châlons, où nous arriverons tantôt... Les fleurs se fanent si vite en chemin de fer!
Je me sauve, et, dans ma fuite, je tombe presque dans les bras de ]\I. Gireaud, le plus aimable des secrétaires de toutes les lignes du monde. Il tient à la main deux lettres.
Dans la première, un correspondant d'Epernay lui raconte que la ville a dépensé 10,000 francs en fleurs, en oriflammes, en pompiers, sans compter un enthousiasme qui ne se peut rendre numériquement... Je cherche le baron Taylor — en vain. Il est déjà à Nancy, où il organise un concert auquel participeront les voix des dames de la ville.
L’autre missive contient les reproches d’un chef d’orphéon de Toul, qui doit mener son personnel dans la capitale de l’ancienne Lorraine. 11 se plaint de ce que l’administration de l’Est n’a pas voulu lui délivrer un laissez-passer pour lui et sa troupe, et son dernier ar-
gument ne manque pas de pittoresque... bien qu’il no soit pas ■victorieux.
« Vous en donnez bien (des laissez-passer) aux conducteurs de bestiaux ! » écrit-il en une missive où son indignation est évidente.
L’Impératrice et le Prince Impérial arrivent sur le quai de l’embarcadère.
J’ai à peine le temps de vous dire adieu et de vous promettre CHALONS pour demain.