‹ Indiscretions parisiennes Adrien MarxChapitre 31 sur 38 · II. — LA ROUTE · texte numérisé non relu

II. — LA ROUTE

J’ai toujours estimé que la situation d’un souverain est la plus pénible des situations connues. Le prince qui règne est tenu, devant les nécessités de son poste, de refouler en lui les sentiments de l’époux et du père. Il lui faut songer à la cause nationale avant de songer aux biens, et il se doit à l’Etat et au peuple, au détriment des impulsions naturelles de son cœur. C’est ce que disait éloquemment l’attitude de S. M. Napoléon III ce matin, à la gare de l’Est, tandis qu’il faisait ses adieux à son auguste famille.

Sa Majesté est montée dans le wagon-terrasse pendant quelques secondes.

— Les portières des wagons ferment-elles bien? a-t-elle demandé en apercevant le Prince Impérial qui se penchait hors de la voiture.

— Soyez tranquille. Sire, je veillerai sur lui, a répondu l’Impératrice.

Et puis le signal du départ a été donné. Sa Majesté a embrassé sur le front l'héritier de son tréne, qui lui a rendu son baiser sur la main, et, après avoir séjourné quelque temps sur le quai, regardant s’éloigner le train qui emportait dans l’Est ses plus chères affections, Elle est rentrée aux Tuileries...

O hommes! qui êtes si prompts à accuser les rois; ô politiques I qui vous montrez si sévères à l’égard des pasteurs des peuples, les avez-vous jamais vus sacrifier au bonheur de leurs sujets ces joies calmes et douces que Dieu dispense aux puissants comme aux infimes? Si oui, — avouez qu’ils payent cher leur grandeur et qu’ils ont droit, en quelque situation qu’ils se trouvent, à l’estime et à l’affection publiques, puisque, pour les conquérir, ils sont obligés d’étouffer des élans dont nul ne se peut défendre.

Je vous ai décrit hier le train impérial; vous connaîtrez donc la disposition du compartiment où j’ai pris place, quand vous saurez qu’il s’appelle wagon de service.

J’ai pour compagnons de route , MM. Sauvage, directeur des chemins de fer de l’Est; Gireaud, secrétaire général de la Compagnie; Jacquemin, directeur de l’exploitation; Martin, ingénieur delà voie; Boulard, constructeur des voitures; Vuillemain, directeur du matériel; Daniel, directeur du contrôle; Lodru, ingénieur des travaux. M. Dariste est près de l’Impératrice, en sa qualité de vice-président du Conseil, remplaçant M. Thouvenel, président, empéché.

Grâce à ma parenté avec M. Marx (mon frère), ingénieur en chef de Seine-et-Marne, ces messieurs, presque tous anciens élèves de l’Ecole polytechnique, me font un accueil des plus flatteurs, Il règne entre

2î>2 INDISCRÉTIONS PARISIENNES

tous ceux qui ont passé par cette institution une fraternité telle qu'elle rejaillit sur les familles.

La connaissance est donc vite faite, et la conversation s’en{?age sur certain président d’une grande compagnie de voies ferrées, lequel était Suisse et peu versé dans les élégances de la langue française. Lorsqu’il vo^-ait l’Empereur dans des circonstances analogues à celles qui nous réunissent, il ne manquait pas de lâcher quelques bourdes. M. Sauvage les relate avec un esprit et une verve de chroniqueur de première classe. Il conte qu’en 185. ce barbare fonctionnaire dit à Sa Majesté :

— Je suis enchanté, Sire, de vous voir en bonne santé... et \g petit bonhomtfle va bien? Ah ! voilà votre grand écurier qui s’avance.

C’est le même qui s’écriait :

— Il se passe dans les trains des malices cousues de fer blanc à l’endroit des billets, mais je vais les faire tous timbrer avec un n'importe pièce.

M. Sauvage émaillé son récit d’anecdotes qui font trouver le temps rapide, et sa causerie animée me rappelle qu’il a dit devant moi à Edmond About :

— Vous accouchez depuis quelque temps de livres indignes de vous.

— Et le métier 1 repartit l’auteur de Tolla; il faut bien faire des chaussures, quand on est cordonnier.

— Je ne dis pas! continua M. Sauvage. Mais vous, qui savez faire des bottes, pourquoi nous donnez-vous des sabots?

M. Sauvage envisage la politique d’une singulière façon. C’est, prétend-il, une question de couleur à étaler sur tel coin de la carte.

Et nous rions devant ce point de vue inédit.

— Nous nous amusons, me murmura à l’oreille Gireaud, qui venait de regarder sa montre. Il est midi, et l’on enterre Edouard Martin.

Nous devenons soucieux tous doux, car tous deux nous avons connu cet excellent homme, mort à la vie intellectuelle depuis deux ans, à la vie physique depuis deux jours. Gireaud tire de sa poche un pli qu’il a trouvé ce matin même dans scs paperasses. En voici le contenu :

« Mon cher Gireaud,

« Perdonnet-mo\, je suisjvcnu vous voir et j’ai trouvé chemin de fer de bois. J’étais venu réclamer un service de vous, c. à. d. l’obligation de vous remercier demain.

« Édouard Martin.

• Paris, .août 62. •

Et dire que la main qui traçait cos joyeusetés est maintenant inerte et froide! La vilaine chose que la vie... quand on l’a perdue!

Nous arrivons à Meaux. En descendant de mon véhicule, un papier tombe de ma poche. C’est l’épreuve d’une gravure que j’ai reçue d’Epinal. Cette estampe représente la cavalcade que nous contemplerons dans deux jours à Nancy. Une idée me traverse le cerveau, et m’approchant de S. Exc. le grand écuyer, je le prie de remettre cette image, de ma part, au Prince Impérial, avec lequel je suis en compte do dessins. Quelques minutes après. Son Altesse tient la gravure déployée et la montre à tous d’un air ravi...

S. Exc. le général Fleury, auquel je n’avais jamais eu l’honneur d’être présenté, m’a accueilli avec une amabilité dont je suis encore tout confus. Il y a des moments où je bénis ma profession, qui, on me permettant d’approcher les puissants du jour, me convainct que l’affabilité et l’esprit se rencontrent toujours chez ceuxlà mêmes qui s’on pourraient montrer avares, en vertu de leurs états de service dans le passé, et de leurs fonctions dans le présent.

Le train, modérément lancé au départ, pour permettre à Leurs Majestés de déjeuner sans trop do vent et de poussière, accélère sa marche. Les arbres passent devant les portières comme des fous échevelés pris de terreur. J’ai à peine le temps de distinguer les cantonniers, fixes aux barrières, habillés de neuf et saluant militairement.

— Si nous allions jusqu’à Strasbourg, me dit l’ingénieur de la voie, nous en rencontrerions 2,400, aussi raides et aussi bien tenus.

Que dites-vous de ce chiffre? 2,400 agents, dont le dernier est planté sur les bords du Rhin! Cela me fait réver. Cliacun de ces hompaes a reçu sa consigne la veille. Depuis que l’Empereur a inauguré la voie, leur attitude, au passage des trains impériaux, est toujours la même, et leur bulletin porte invariablement cet ordre du jour : Faites comme la dernière fois.

Dernièrement, un de ces subalternes osa se planter à son poste en manche de chemise. L’ingénieur craignit un moment qu’il ne prît son dernier bulletin à la lettre et qu’il ne se présentât cette fois dans le même accoutrement. Mais ses craintes s’évanouissent à La Ferté. Le garde sue sous son frac.

Pour permettre aux populations de venir saluer

Leurs Majestés, la Compagnie do l’Est a organisé cent six trains supplémentaires, ce qui représente environ 150,000 personnes échelonnées le long des barrières et dans les gares.

Un fort détachement de ces campagnards se presse aux portes de la gare de Château-Thierry, où nous nous arrêtons cinq minutes, — le temps d’entendre un discours et 10,000 vivat.

L’Impératrice, qui au départ portait un toquot de voyage, une robe de gaze de Chambérjq et un manteau do soie noire, apparait à la galerie du wagon-terrasse, vêtue d’une robe blanche, d’un burnous de soie bise. Ses cheveux dorés débordent d’un chapeau-fanchon on dentelle garni de fleurs bleues...

Le Prince Impérial a gardé son costume de coutil blanc.

Les sifflements de la machine nous avertissent que nous approchons d’Épernay. MM. les ingénieurs remettent leurs habits, qu’ils ont quittés dans leur fourgon. — Privauté fort excusable si l’on songe que le thermomètre marque (le train fendant l’espace) 35 degrés à l’ombre!

La chaleur des sentiments populaires égale celle de l’atmosphère, témoin l’aventure d’un sapeur-pompier d’Épernay.

Les sapeurs ruraux que la nature n’a pas dotés d’une barbe naturelle en reçoivent une postiche des mains de leur maire. L’un de ces barbus qui reculent (bu qui reculent) sur le passage des autorités, l’un de ces infortunés, dis-je, saisit sa barbe dans son enthousiasme, et l’arrachant de ses lèvres dont elle gêne l’expansion, il l’agite en l’air en s’écriant :

— Vive l’Impératrice ! vive le Prince Impérial 1

La cérémonie d’Épernay a été fort imposante. Jo défie qui que ce soit de ne pas se sentir ému en présence de ces mille têtes vociférant la joie, de cette souveraine attachant de ses mains la croix, à la boutonnière de M. Moct et du curé de l’église et la médaille militaire près de l’aiguillette de deux sergents de la ligne. Le dernier a pleuré et a tendu sa main à Sa Majesté, qui l’a serrée avec ce sourire dont elle ale secret.

Le sourire do l’Impératrice n’est pas de ces sourires officiels qui blessent ceux qui le contemplent. On ne s’en lasse jamais. Il rayonne toujours, franc et doux, et malgré soi on le contemple en'souriant aussi. Après le défilé des corps constitués, des troupes et de l’orphelinat d’Epernay, nous remontons en wagon. Une demiheure après, Cbâlons apparaît... Les cloches sonnent, les tambours battent aux champs, quelques gouttes d’eau tombent.

L’Impératrice monte en voiture avec son auguste fils. Moi, je me môle immédiatement à la foule... je me mêle aux flots de ces braves paysans qui ont fait dix lieues à pied pour venir pousser un hourra et voir avant de mourir l’impériale beauté.

Il y a deux genres d’admiration chez le peuple ; l’admiration bruyante et l’admiration intérieure. L’une éclatant en cris et en vivat, l’autre formulée en larmes et en soupirs.

.J’ai devant moi un vieillard qui pleure, et au-dessus de ma tête j’aperçois aux fenêtres de l’iiûpitaldes sœurs deehai ité auxquellesLeursMajestés adressent des saluts particuliers. Des malades découvrent leurs fronts pâles.

— Tiens! dit un homme du commun, des malades à l’hôpital! On m’avait dit que l’état sanitaire était parfait et que tous les lits étaient vides.

— C’est vrai, répond son voisin, ceux-là ce sont dos hommes déguisés et coiffés de bonnets de coton pour bien .faire comprendre à Sa Majesté que c’est un hospice

P. S. Je rentre du bal et du banquet. Il est une heure du matin, le dernier courrier part dans un quart d’heure. Je n’en puis plus de fatigue... Vous aurez les fêtes châlonnaises demain. Je commence à trouver que l’hiver a bien son charme.

Page 1