‹ Indiscretions parisiennes Adrien MarxChapitre 32 sur 38 · III. — CHALONS · texte numérisé non relu

III. — CHALONS

Je ne connais pa.s de sujet plus ingrat à traiter que le voyage d’une Majesté dans les provinces. C’est toujours le même arc de triomplie, la mémo oriflamme, le même pompier, la même fanfare...

Si je compte bien, j’ai, depuis mon départ, absorbé cinquante fois l’air de Partant pour la Syrie, et je doute qu’en ces lointains pays le jeune et beau Dunols ait plus souffert que nous de la chaleur et de la soif Maisjo cesse de murmurer... surtout lorsque je songe au courage inébranlable avec lequel l’Impératrice supporte le» fatigues de la route. Nous avons, — nous autres sujets, — la latitude de rester étendus sur les coussins, tandis que la souveraine doit à tout instant quitter son fauteuil, se montrer aux populations et subir l’enthousiasme criard du. flot rural.

Je pa.ssc sous silence les discours des municipes, tous

clichés sur le même modèle, flatteurs et sincères par le fond, naïfs et fastidieux par la forme. Beaucoup de cœur et peu de littérature !

La réception faite par les CluMonnais à Leurs Majestés marquera dans les fastes de la Marne. « On en parlera sous le chaume bien longtemps. » L’affluence des masses a été telle que les chevaux de l’Impératrice ont été obligés d’aller au pas jusqu’à la cathédrale, où ils se sont arrêtés après avoir passé sous trente arcs de triomphe.

Les inscriptions de ces monuments do verdure font toutes allusion au voyage de Sa Majesté à Amiens, et au cadeau que l’empereur d’Autriche a fait à notre souverain.

La visite de l’Impératrice aux cholériques de la Somme est ce qu’on appelle en argot de coulisse « un succès. « Sur les drapeaux ofl lit ; A la reine des sœurs de charité, au Ion ange de la France. A quelques fenêtres, j’ai remarqué des étendards où l’aigle autrichien tient dans l’un de ses becs une carte de la Vénétie, et dans l’autre, doux mains unies...

Aux abords de l'église, hurlait une vieille femme qui me conta que l'Impératrice l’avait saluée spécialement, et, pour rendre l’affabilité et la simplicité de la noble visiteuse, elle me dit en joignant les mains :

— Elle est aussi pou lière que la fille de not’ instituteur 1

Le Prince Impérial excite, de son côté, un délire général. Son costume de velours noir, coupé par le grand cordon de la Légion d’honneur en sautoir, fait un effet magique sur le populaire.

Je dois ajouter aux qualités du Prince, que j’ai eu l’honneur de dévoiler ici, une galanterie à faire rougir de dépit un marquis du vieux régime. Chaque fois que.

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dans les stations secondaires, sa mère descendait recueillir le bouquet traditionnel, il lui tendait la main, et, quand Sa Majesté remontait dans son wagon, il lui offrait l’appui de son petit bras, ainsi qu’aux dames du palais. Le chambellan de service a trouvé là un aide rompu à l’étiquette, et M. le chevalier d’honneur s’est souvent demandé si son poste n’était pas une sinécure, grâce à cette intervention inattendue.

Après le Te Deum, l’Impératrice s’est dirigée vers la préfecture, où l’on avait meublé à neuf un logis réservé à la famille impériale depuhs l’organisation d’un camp dans le voisinage.

Ne précédant Sa Majesté que do quelques secondes, j’ai pu seulement entrevoir sa chambre à coucher vert d’eau à bandes de satin blanc, son salon pompadour rose et or, et la chambre du Prince tendue de damas de soie bleue orné de crépines d’or... Le lit, en palissandre, a été fabriqué à Paris.

Le corps de bâtiment affecté à Leurs Majestés est si spacieux qu’elles ont amené avec elles cent quinze per-, sonnes de leur maison. J’ai retrouvé dans leurs rangs miss Shaw, la bonne de Monseigneur, et j’ai dù essuyer scs reproches pour avoir relaté fidèlement son langage panaché dans mon « Après-midi axix Tuileries. »

— Ma façon de parler le français n’est pas pure, m’at-elle dit, mais ma-façon d’aimer est sans mélange.

Dévouement de bronze et cœur d’or, voilà le portrait de celle qui fut mon ennemie, car la paix est scellée maintenant par une poignée de main correctement anglaise.

La présentation des dames de la ville, au nombre desquelles on compte une piquante beauté (madame Ruinard de Brimont), a été suivie immédiatement du

banquet. Cinquante personnes eurent l’honneur de s’asseoir à la table du préfet, et aucune d’elles ne se douta de ce qui s’était passé le matin dans les cuisines. Le violent orage de la nuit précédente avait fait tourner les crèmes et les soufflés, en sorte que l’on ne s’aperçut du désastre qu’au dernier moment.

Un jeune chef, mandé la veille du café Anglais, conçut un tel désespoir de ce contre-temps, qu’il tomba en faiblesse sur un plumpudding. Le coup fut dur, mais les malheurs réparés, grâce au zèle d’un premier prix de gelée aux fruits, également arraché à un office de la capitale.

Ayant obtenu de jeter les yeux sur la liste des vins du festin, le sommelier m’a fait remarquer l’absence des vins rouges du pays.

— Pourquoi cette omission? ai-je demandé.

— C’est à cause qu’ils ont un goût de tiroir qui ne plait jias à tout le monde.

Mon confrère Albéric, qui est le roi des à peu près, n’aurait pas trouvé celui-là!

Mais il fallait songer à mon coucher et à ma subsistance. Je courus à V Hôtel de la Cloche, qui m’avait adressé à Paris la lettre suivante :

« Monsieur,

“ Je lis dans \' Événement que vous venez à Châlons à la suite de Sa Majesté. Voulez-vous me faire l’honneur d’accepter l’hospitalité chez moi? Je regrette d’avoir été initié à votre voyage un peu tard et de ne pouvoir pas vous recevoir avec tous les soins qui sont dus à un homme o votre talent.

« Jaunaux. »

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Il y aurait eu ingratitude de ma part à fuir oet admirateur champenois. Je me rendis donc à V Hôtel de la Cloche, où je m’attendais à trouver un gros compère houfïî et coiffé d’un casque à mèche, ainsi qu’on voit tous les hôteliers de vaudeville. Jugez de ma surprise :

Un gandin de vingt-trois ans, mis avec la dernière élégance, m’attendait sur le seuil. Bachelier, joueur, viveur et Parisien comme feu M. de Gramont, ce mémo Parisien, quand vient le soir, sert le potage à ses clients de la table d’hôte.

11 a parfois perdu cent louis au cercle dans la nuit, fait une chute de cheval en s’essayant à l’entraînement d’un pur sang dans la matinée, ou été porter une rose à mademoiselle X. .. , dans sa villa d’Epinay. Eh bien ! cela ne l’empêche pas de découper le roastboef avec un talent sans égal et de crier dans la cour de son établissement à ses valets ahuris : « Montez une bougie au '75!... On sonne au 144... Le 33 demande de l’eau,! » Il a un zèle, un empressement et une entente do son métier, qu’on ne saurait trop apprécier. Finalement, c’est un type que nous désignerons, si vous le voulez bien, par VhCtelier gentleman~

Je me suis lié, dans son immeuble, avec plusieurs officiers des chasseurs de la garde, lesquels, en apprenant ma qualité do rédacteur de X Evénement, ont voulu organiser un punch, un souper et un carrousel. Vous ne A'ous doutez pas, mes chers collègues de la rue Coq- Héron, que notre prose est lue au camp par tout le monde, depuis l’ordonnance jusqu’à l’état-major! Notre journal s’y vend comme du tabac; un crieur public parcourt les tentes le matin avec nêtre feuille, qui est aimée par chacun comme un ordre du jour où il serait cité.

Quatre de ces braves cavaliers m’ont demandé si la guerre avec le Soleil était vraiment terminée.

— Sinon, ont-ils ajouté, dites à M. de Villemessant qu’il a pour lui la garde, digne fille de celle qui mourait sans se rendre!

Ainsi 'donc, il est convenu qu’en cas de lutte, nous avons à Mourmelon cinq mille chevaux prêts à courir sus à nos adversaires. La troupe est à nous, c’est-à-diro la victoire I

Nom d’un picotin ! M. Millaud l’a échappé belle!

Nous nous sommes rendus ensemble au bal, où l’Impératrice cueillait de nouveaux lauriers, ceux qu’on ne marchande nulle part à la plus belle et à la plus élégante. Le prince Murat lui a fait vis-à-vis au quadrille.

Sa Majesté s’est retirée de bonne heure, et l’on a pu circuler plus facilement dans les salons de l’HôteJ-de- Ville. Tout en les parcourant, mes officiers me désignaient d’une manière assez pittoresque les épouses de leurs collègues des autres régiments.

— Tiens! disait l’un, voici madame une telle; quelle gaillarde, hein? On voit bien qu’elle a épousé un cuirassier et qu’elle est dans la grosse cavalerie.

— Ah! faisait un autre, j’aperçois la charmante madame X..., elle est dans la cavalerie légère.

— Je vais présenter mes devoirs à madame Z..., une dame de la ligne.

J’ai bu, à ce raout, plus de champagne que dans ma vie entière. Chose bizarre! ce vin dégusté sur le sol qui l’a vu naitre est inoffensif et plaisant au goût. Autrefois j’étais adversaire forcené de l’aï; j’en suis fanatique à cette heure, grâce at capitaine R... « qui m’versait toujours, » comme dans la chanson.

— Capitaine, lui ai-je dit après avoir élevé ma coupe

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à la hauteur do l’œil droit et l’avoir viddo d'un trait, vous avez fait une conversion.,.

— C’est mon affaire ! m’a répondu l’officier. Il n’y en a pas doux comme moi pour commander les conversions à mes hommes. Seulement celles-là diffèrent do la vôtre.

Nous nous retirâmes. Les rues étaient pleines de paysans qui, n’ayant pu se loger, dormaient sur les trottoirs. Quelques pompiers faisaient un bezigue sous les réverbères de la place.

Bref, deux heures sonnaient au moment où je tirais la sonnette de la Cloche d'or. Le maître de la maison soupait en compagnie d’une de ses pratiques.

— Vous tombez bien, me dit-il ; vous allez nous aider à casser les reins à un cent de crevettes !

Mais j’étais peu en train de casser les reins à quoi que ce soit, à cause des miens propres que je sentais vermoulus, et je me sauvai dans ma chambre dans l’intention de sommeiller un brin... Tâche !... Ma déveine habituelle m’obligea de remettre au lendemain cette douce opération.

Figurez-vous que le n® 75, désigné à moi comme asile, était occupé, avant mon arrivée à Cbàlons, par un voyageur, lequel devait primitivement s’en aller le lendemain à' quatre heures du matin; mais le touriste avait subitement changé et avait décampé dans la soirée sans prévenir de sa fuite inopinée le domestique qui le servait. Comme il lui avait ordonné de le réveiller à trois heures du matin, le zélé valet fit irruption dans mon réduit dès l’aurore.

— Allons, monsieur, s’écria-t-il en me tirant les jambes, levez-vous!

— Qu’est-ce qu’il y a?... Que voulez-vous? dis-je d’un ton peu aimable.

— Xe m’avez-vous pas ordonné d’étro impitoyable et do vous jeter hors de votre lit au petit jour?

— Moi? pas du tout !

— Je la connais, celle-là ! Tous les voyageurs me la font. Ils me recommandent do les réveiller, mais la paresse l’emporte, et puis dans la journée ils me font des reproches en me disant : Il fallait insister et m’asperger d’eau froide plutôt que de me laisser dormir.

^ — Mais je vous jure...

— Il n’y» a pas de « je vous jure » qui tienne ! allons houp ! Et mon homme saisit mon pot à l’eau. Il m’en allait répandre le contenu sur l’occiput quand le maître d’hôtel (le gandin) entra,

— Nous taillons un hac en bas, me dit-il ; il 3" a un banco do vingt-cinq louis à tenir... Le faites-vous à nous deux?

Ne riez pas, lecteur, tout ça n’est pas drôle quand on a, par le temps qu’il fait , cent soixante kilomètres sur la conscience.

Pour couronner cette aubade , mes chasseurs arrivèrent et déposèrent leurs talpacks sur ma table de nuit. Ils tirèrent du fourreau leurs glaives, dont la gaine cliquetait sur les sabretaches armoriées, et ils commencèrent la parade, à cheval sur des chaises...

Il fallut bien se lever, mais je manquais d’empressement en faisant ma toilette, et je songeais au repos nocturne des Parisiens que les fêtes de l’Est ont laissés insensibles.

Nous quittâmes Châlons à neuf heures.

L’Impératrice portait une ravissante toilette qu’elle garda jusqu’à Nancy: un splendide mantelet de guipure, un chapeau fanchon garni de muguet et une robe traînante de mousseline brodée à Nancy.

J’ai pensé, en considérant le fini de ce travail, que la Franco doit se réjouir de s’étre annexé des artisans aussi habiles !

Remonté en wagon avec le corps des ingénieurs, les causeries recommencèrent, et M. (iireaud reprit, avec sa fine et spirituelle honliomie, les propos interrompus la veille par notre arrivée dans le chef-lieu de la Marne.

Il énuméra les moyens employés par les ingénieurs pour essayer une voie ferrée et juger si les véhicules rouleront sans cahots et sans tangage.

Voici le plus usité ; on place tout simplement une chope pleine do hière au milieu d’un wagon et on l’accroche à une locomotive qui part à toute vitesse. La chope doit arriver au but sans avoir perdu une goutte de son contenu.

— Et quelle récompense donne-t-on à l’ingénieur qui sort triomphant de cette épreuve?

— On lui permet de boire la chope, parbleu!

Si l’examen porte sur une centaine de lieues et si le soleil est aussi implacable que celui de ce jour, voilà une bière que je n’envie pas à l’heureux lauréat!

Notre train atteste, par le calme avec lequel il fend l’espace, que M. Jacquemin a dû consommer plusieurs canettes gagnées à la sueur de son équerre.

Vitry nous a retenu dix grosses minutes, que Leurs Majestés ont passées dans l’audition d’un speech (toujours) et de mille acclamations. Son Excellence le grand écuyer m’a surpris, sous la tente municipale, en train deJmvardcr avec un vieux médaillé de Sainte-Hélène.

— Ah! je vous y prends, monsieur l'indiscret, a fait le général Fleury en souriant.

Et s’adressant au grognard :

— Méfiez-vous de lui, mon bravo 1 il fait causeries gens pour répéter leurs confidences.

Durant que Sa Majesté distribuait des récompenses, M. Monnier, précepteur du Prince Impérial, m’apprenait que Monseigneur, loin d’étro abattu par la fatigue, travaille l’histoire de la Lorraine en wagon, et ajoutait que son élève arrivera dans la capitale de cette contrée, initié à son passé et à son présent, aussi complètement que les archivistes de la localité.

Mais voici Bar, où j’ai entendu un discours qui attachera à la boutonnière de son auteur (le maire do la ville) une rosette d’officier de la Légion d’honneur, — juste récompense d’une administration sage, d’une éloquence intelligente, et d’un feu oratoire très-rare dans la corporation des édiles. J’y ai aussi serré la main d’un préfet, homme d’esprit, M. de Grandville, qui a organise dans son chef-lieu un accueil que, d’après ses propres paroles, l’Impératrice n’oubliera jamais.

M. do Grandville est monté dans notre compartiment jusqu’à Nancy. J’ai appris, en l’écoutant, comment on fait fleurir un département, comment on y entretient le dévouement pour le bien, le respect pour les pouvoirs admis et l’amour pour les autorités soucieuses de la prospérité publique.

— Tous les maires des cantons m’aiment, et mes habitants m’appellent leur père... si bien que tous les citoyens de la Meuse étaient à Bar, disait le fonctionnaire en se redressant.

— Mais alors, monsieur le préfet, il n’y aura personne à Coramercy.

— Si fait... j’y connais une centaine de vieilles paysannes invalides qui, j’en suis sûr, viendront jeter leur vivat à la gare. On adore notre souveraine dans

TNDISCEÉTIONS PAEISIENNES

mes communes, on la tient pour une sainte... Figurezvous que l’autre jour une femme do la campagne a eu des douleurs d’entrailles, et son fils Lui a dit ; « Si c’était le choléra que vous aA’ez, maman, ça ferait venir l’Impératrice à la maison... Quel bonheur! »

Il est de fait que l’affection des populations champêtres pour Leurs Majestés est bizarre dans son expression. Croiriez-vous qu’un pêcheur a voulu remettre lui-même au Prinoo un brochet et un cent d’écrevisses? On a eu toutes les peines du monde à l’empêcher do déposer son offrande aux pieds de Monseigneur.

Plus heureux, les habitants de Verdun ont vu accepter leur cadeau, — une caisse énorme en acajou contenant cent livres de dragées. Le Prince est, comme on sait, fort bon pour ses domestiques, et c’est sans doute parce qu’il daigne leur offrir des sucreries que j’ai entendu la réflexion de ses laquais.

L’un d’eux dit à l’un de ses collègues, tandis qu’il l’aidait à placer la colossale bonbonnière dans un fourgon :

— Voilà des dragées qui nous arrivent!

Sa Majesté a remis quinze croix et soixante récompenses à Bar,: juste deux fois plus qu’à Toul. Le maréchal Forey, venu de Nancy au-devant des illustres voyageurs, est monté dans le train avec son état-major.

Nous nous sommes à peine aperçus, dans notre wagon, de la distance qui sépare l’ancien Grand- Évêché de la cité où régna Stanislas, grâce à la courtoisie et au charme des paroles que nous adressa M. le sénateur Dariste, président de la Société des chemins de fer de l’Est.

J’ai insufflé à ce haut fonctionnaire l’idée d’envoyer un lot de journalistes à Constantinople par les voies

que son administration a ouvertes au travers de l’Europe, et mon ‘propositum ne lui a pas déplu...

Plumitifs, mes frères, taillez vos meilleures plumes : nous irons en Orient l’an prochain ! En Orient, où les roses penchent leurs calices sur les ondes du Bosphore, à Stamboul, où Mahomet a choisi le personnel de son paradis!

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