‹ Indiscretions parisiennes Adrien MarxChapitre 33 sur 38 · IV. — NANCY · texte numérisé non relu

IV. — NANCY

Les cent et un coups de canon qui ont salué l’arrivée du train impérial, dans la cité chère aux amateurs de charcuterie, ont provoqué des contestations dont les Nancéens- garderont la mémoire. Les organisateurs des fêtes ont, il parait, discuté longuement sur le point où éclateraient les salves d’artillerie et décidèrent, en dernier ressort, que la vieille citadelle des ducs de Lorraine servirait de base au bronze tonnant. C’est pourquoi nous aperçûmes, depuis Frouard, des jets intermittents de fumée blanche suivis de détonations formidables. Le vent du nord nous envoyait par les portières le bruit et l’odeur du salpêtre en combustion.

— Chose singulière! dit un philosophe du compartiment voisin, le canon exprime à la fois la paix et la guerre.'la joie et le deuil.

— Chose désagréable! repartit un délicat, la poudre sent mauvais, qu’elle rie ou qu’elle rugisse, qu’elle dise le plaisir ou qu’elle donne la mort.

Si je ne m’abuse, ce sybarite doit être diplomate. Il n’y a que ces messieurs pour faire fabriquer des cartouches et en dénigrer l’explosion après.

La municipalité, les députés et les autorités do tous les calibres, étaient à la gare. La vue des clefs de la ville, posées sur un coussin aux armes de Lorraine, que portait un monsieur cravaté de blanc, me ût faire quelques réflexions. Cette coutume, qui a subsisté, me semble illogique au dernier degré. Les villes n’ont plus de portes; à quoi bon en déposer les clefs aux pieds des souverains? D’où viennent ces clefs, d’ailleurs? C’est, la plupart du temps, trois passe-partout qu’un municipo prête pour la circonstance, et je gage qu’aucune des serrures de Nancy n’admettrait dans son sein ces petits morceaux de fer dorés par le procédé Ruolz.

On m’opposera la tradition, l’allégorie... il est d’autres traditions qu’on a laissé disparaitre et qu’on ferait mieux de remettre en vigueur. De celles-là, je ne Veux point parler, et pour cause.

L’Impératrice et son fils ont été accueillis chaleureusement sur la place de l’Embarcadère, et sont entrés dans la cathédrale après avoir passé sous des arcs do triomphe mirifiques. Le plus beau de tous est en mousseline blanche et rappelle un peu (à la glace près) les toilettes dites Louis XV, parce que sous le règne de ce roi les dames se débarbouillaient entre des cascades de dentelles et des ruches de tulle.

Je n’ai pu entendre les paroles prononcées par les prélats dans le temple, et j’ai dû courir prendre ma place sur l’estrade devant laquelle ont successivement passé les corporations et les populations lorraines.

Ce fut, pendant une •demi-heure, un beau spectacle; les francs-tireurs d’Epinal, avec leurs feutres emplumés et leurs vestes de velours, furent les lions du défilé. Le char de sel entouré de mineurs, d’employés aux salines do oi iv Nicolas, eut un succès de curiosité.

Digitieed by Coogle

Quant au personnel de la manufacture de drap Goudcliaux-Picârd, avec son chef en tête, il provoqua un enthousiasme notoire.

Il est des choses qu’on n’oublie pas. Le négociant qui a traversé les crises révolutionnaires sans renvoyer un seul ouvrier, et a continué à leur donner du pain alors que le sien propre était compromis, ce négociant, dis-je, a droit à des démonstrations. D'aucuns m’assurent qu’il a été décoré. Saluons, et passons au côté plaisant.

Quelques corporations villageoises avançaient entre deux haies de pompiers.

— Oh! les pauvres gens! dit un enfant à son père. Pourquoi les mène-t-on au poste?

De fait, ils avaient l’air malheureux de ceux que leur incônduite désigne au violon. Si l’on songe aux kilomètres que ces braves montagnards avaient mangé la veille, on les excusera de cet abattement piteux. La plupart d’entre eux ouvraient de grands yeux au lieu do crier et s’arrêtaient d’un air hébété devant la tribune impériale. Les agents de l’ordre étaient obligés do les faire avancer.

Quelques-uns se plaignirent qu’on ne leur avait pas laissé contempler leur souveraine assez longtemps, et voulant une compensation à leur déplacement, ils imaginèrent de retourner se mêler dans les derniers rangs des délégués. Grâce à cette supercherie, ils virent Sa Majesté jusqu’à trois fois.

Pour mettre plus de rapidité dails la marche de cette interminable procession, le maire ordonna à quelques tambours de battre la charge et aux orchestres do sonner des fanfares à deux temps... Mais les tympans des campagnards restèrent insensibles au rhythme et gardèrent leur démarche paresseuse.

INDISOBÉTIONS PARISIENNES

Un accident mit le trouble dans l’harmonie du cortège. Vous savez que, dans les villages surtout, vivent les vieux soldats du premier empire. 1/un d’eux, un lancier de la garde, dont la vue est faible (à l’àge do quatre-vingt-quatre ans, c’est permis), s’arrêta, tandis que ses concitoyens passaient outre,* et leva ses yeux ternes au premier étage du palais au pied duquel était dressée la tente impériale; il crut que Sa Majesté avait été installée là... et il se mit à envoyer force baisers et force vivat à un simple spectateur du sexe masculin. On l’avertit de cette erreur, et l’Impératrice, qui suivait en riant cette petite comédie, lui permit d’avancer et l’entretint quelques minutes... Je ne sais les paroles qu’échangèrent le grognard et la Souveraine, mais le grognard pleurait, et le visage de Sa Majesté rayonnait d’aise.

La cérémonie dura près de deux heures. — Deux heures, durant lesquelles l’Impératrice et son fils, debout sur le balcon de l’estrade , ne cessèrent de saluer...

La Providence doit doter les rois de nuques spéciales et d’articulations singulièrement eomplaisantes. Si, pour mon compte, on m’avait dit : Vous allez, après trois heures de fatigue, vous dresser sur vos jambes et remuer la tête pendant deux heures et demie dans le même eens, en souriant et en courbant le torse, j’eusse préféré les peines les plus capitales.

J’ai eu la curiosité de compter combien de fois Sa Majesté s’inclinait à la minute, et j’ai obtenu une moyenne de huit, ce qui donne un total de cent quarante saluts à l’heure'... A tout ceci, vous m’opposerez avec quelque raison que la couronne de France mérite bien qu’on endure quelques fatigues pour elle.

INDISCRÉTIONS l’AUISIENNES

Celles qu’ont dù subir, pour grouper tout ce monde, le maire et ses adjoints, sont plus dures encore — à cause du milieu où ils agissaient. Nancy est une ville charmante, mais — je l’ai déjà écrit quoique part — les partis et les religions y manquent d’unité dans les vues et d’aménité dans les rapports.

Il règne, quoi qu’on en dise, entre les diverses classes de la société nancéenne, certaines jalousies et certains préjugés qui lui nuiront toujours dans la voie du progrès.

Nous autres, Parisiens insouciants, nous manquons d’indulgence pour ces mesquineries, et la province nous attriste du spectacle de ces enfantillages... La Lorraine était pourtant déjà annexée lorsque la grande révolution est venue lui dire que tous étaient égaux devant l’honneur, l’intelligence et le talent. M. Welche, 1 adjoint, a eu la croix... Mais il avait gravi le Golgotha auparavant, et sa récompense a mis la joie au cœur de tous ceux qui l’ont vu à l’œuvre.

11 avait prié Edmond About d’accepter, à Paris, la présidence du comité destiné à colliger le tribut des Lorrains de la capitale. About s’y est refusé. L’offre de fonctions plus modestes m’avait été faite, je me suis contenté d'envoyer mon obole au comité, n’ayant pas le temps de me consacrer aux cavalcades.

Je dois dire que l’absence de mon intervention n’a pas empêché la fête d’être superbe. Le peuple affluait aux fêtes nautiques, aux courses de chevaux. L’Impératrice devait s’y rendre, et pourtant on ne l’a pas vue. On m’a dit que son carrosse s’était perdu dans la campagne et n’avait pu trouver son chemin. Je n’ose croire que les commissaires aient été négligents et oublieux de l’étiquette au point de ne pas échelonner sur la route

qui mène à la plaine hippique des guides ou des sergents de ville.

La fabrique dos Sœurs Macarons a dû présenter à Sa Majesté un gâteau -monstre... Tout le monde ne connaît pas l’origine de ces friandises primitivement fabriquées par de pieuses chrétiennes; aujourd’hui, quand on se rend à ce monastère et qu’on se fait ouvrir la grille du péristyle, on aperçoit deux gros hommes, qui vous disent d’un air béat :

— Los sœurs Macarons, monsieur?... C’est nous.

La Meurthe usurpe le titre de rivière : le plus mince ruissclet charrie plus d’eau qu’elle, et la cuvette où je trempe mon visage à mon lever est beaucoup plus profonde. Aussi faut-il louer le comité qui> sans détourner la moindre Dhuys, a pu organiser des régates et des joutes nautiques auxquelles l’Impératrice n’apas assisté. On n’en peut vouloir à Sa Majesté de son absence, surtout quand on sait qu’elle a préféré les hôpitaux aux réjouissances aquatiques. A Nancy comme à Paris, comme à Amiens, l’épouse de Napoléon III a* couru de grand matin aux chevets des malades. L’asile des orphelins, la prison des jeunes détenus et l’hospice Saint- Charles l’ont successivement vue empressée, indulgente et charitable. Dans un quartier qu’elle a traversé à pied, la foule lui donnait tout haut le nom de sainte, et quelques femmes du peuple lui ont, dans leur transport, mis sa robe en lambeaux. Chacune voulait un fragment de la jupe de la Providence blonde, et Sa Majesté se livrait de bonne grâce au pieux massacre de sa toilette, sachant bien qu’en cette circonstance elle troquait des chiffons contre des bénédictions, échange avantageux s’il en fut!

A la colonie pénitentiaire, Sa Majesté a sûrement fait

des conversions, car ses maternelles exhortations ont arraché des larmes aux petits prisonniers. A son entrée dans l’établissement, elle y trouva des garnements, — à sa sortie, elle y laissa des enfants.

Dans les hôpitaux, autre spectacle édifiant.

Les médecins, craignant que l’illustre visiteuse ne se fatiguât trop à s’arrêter devant tous les lits, voulurent tricher en lui faisant accroire qu’elle avait parcouru toutes les salles; mais Sa Majesté, déjouant leur ruse, trouva les ambulances qu’on voulait ravir à son dévouement et s’y engagea pour semer, comme dans les autres corps de bâtiments, des paroles d’espérance.

La charité a un flair qui lui est propre.

— Ce que l’Impératrice m’a dit, murmura un alité, me fera plus de bien que toutes les drogues des docteurs.

Il semblerait, en effet, que lorsque des promesses do santé sortent de la bouche impériale, celle-ci est autorisée à ces engagements par la puissance divine. Heureuse la femme à qui Dieu a donné le don de guérir les plaies à l’aide d’un mot, d’un regard et d’un sourire!

Dans l’après-midi, madame la préfète jirésenta cent cinquante dames à l’Impératrice. Ce fut pour les Nancéennes un prétexte à toilettes extravagantes. Certains maris gémiront longtemps sur cette cérémonie, qui élèvera les notes des couturières à des hauteurs inouïes, sans compter les modistes, qui compteront comme des réalités leurs ombres do chapeaux I

Le Prince Impérial a reçu une députation des enfants de la ville et les a priés à goûter pour le lendemain.

Son Altesse avait promis d’être disgracieuse pour des motifs que j’expose plus loin ; mais il n’en fut

rien... il est des choses impossibles à certaines na- * tures.

Dans le programme primitif, Monseigneur devait accompagner son père à cheval. L’absence do son père dérangea ce projet, et l’Impératrice refusa les plaisirs de l’équitation à son fils, — ce dont Son Altesse se fâcha.

— Eh bien! dit-il, je ne serai pas aimable avec la députation des petits enfants.

Sa bouderie tomba quand vint le moment, et Monseigneur fit les honneurs de son appartement comme si aucun nuage n’avait traversé son ciel do joie et do gaieté.

Un festival monstre termina la seconde journée. Il eut lieu dans une colossale baraque de planches construite par l’architecte de la ville. A l’arrivée de Sa Majesté, qui portait un' diadème de diamant, la plaque de la Légion d’honneur et le grand cordon d’Isabelle la Catholique, la cantate fut entonnée...

Les deux auteurs de cette composition lyrique ont été décorés. Le premier est professeur au lycée, l’autre est un simple flûtiste qui possède tout bonnement un talent de premier ordre. M. Gerold (c’est son nom) a, depuis deux ans, un opéra-comique dans les cartons du Théâtre-Lyrique. J’ose promettre un succès à M. Carvalho, d’après la simple audition de cette composition, où l’art de transporter un public est habilement entendu.

— Monsieur, dit au flûtiste l’Impératrice, qui l’avait mandé près de son trône, mon émotion doit vous en dire plus long que toutes les louanges imaginables.

Vous parlerai-je de la cavalcade (3® journée)?

Ces sortes de mascarades se ressemblent toutes :

316 INDISCKÉTIONS PAEISIENNES

c’est la fin du second acte de la Biche au Bois, aux personnalités près.

Cependant, dans le cas qui nous occupe, la cape, l’épée, le feutre et la masse d’armes étaient portés par les jilus nobles jeunes gens de la ville, et je dois leur rendre cette justice qu’ils ont bien meilleur air que les figurants do Marc Fournier.

J’ai reconnu sous le maillot du duc du Maine un capitaine de vaisseau de mes amis, un homme qu’on voit toujours là où on risque sa vie; j’étais juché sur un balcon de la place Stanislas.

— Ohél lui ai-je crié, tu n’es donc plus dans la marine? Mais lui, sans m’entendre, poursuivait sa route, caracolant sur son palefroi et disant à ses compagnons, qui avançaient trop sur la gauche :

— Pas tant de presse à tribord !

On m’avait juré que le gros compère chargé de représenter le roi Stanislas, dans le cortège, est un bouclier du faubourg Saint-Pierre, dont les traits rappellent ceux du monarque polonais. Mais j’en doutais — lorsqu’au moment où une femme de la galerie lui cria :

— Sire, veuillez m’envoyer demain, à la première heure, un pot-au-feu et un rognon de bœuf...

Stanislas se retourna en demandant s’il ne fallait pas ajouter au tout une livre d’entre-côte et une tête de veau.

L’Impératrice daigna féliciter le maire-député, M. le baron Buquet, de la parfaite entente des fêtes.

— J'ai le regret, madame, lui dit le fonctionnaire, que l’Empereur n’ait pas accompagné ici Votre Majesté.

— Ne vous plaignez pas, monsieur le député, repartit l’Impératrice, cela me donnera l’occasion de revenir.

INDISCHÉTIONS PARISIENNES 317

J’ai jusqu’ici beaucoup voyagé ; Nancy est la plus belle ville que j’aie vue.

Ce qui semble corroborer ces paroles bienveillantes, c’est le bruit qui court de la venue de l’Empereur dans l’Est après la conclusion des traités.

Un mot de M. Dariste, à ce propos ;

— Savez-vous que le prince de Hesse a été battu? me disait ce charmant sénateur, au bal de la ville, entre minuit et une heure.

— Non.

— Qu’il est en fuite?

— Non.

— Et qu’il a sauvé du désastre les vins de sa cave en les expédiant en bouteilles et on toute hiUe vers un pays sûr?...

— Non...

— C’est égal... le prince de Hesse est encore plus décavé que ses liquides!

L’Hôtel de Ville de Nancy, où eut lieu le raout, possède des salons superbes pouvant contenir quatre mille personnes. Le bal fut splendide.

— Mes salons ne sont pas plus beaux, a dit SaMajesté en se plaçant pour le quadrille en face de son flls, qui lui fit vis-à-vis.

Le Prince Impérial danse avec une petite raideur qui n’est pas sans charme... On sent avec un certain, plaisir qu’il a compris que l’avenir lui réservait des destinées supérieures à la correcte exécution d’un avant-deux.

Au moment où l’Impératrice faisait le tour dessalons, — promenade qui précède toujours sa retraite, — S. Exc. le grand écuyer, qui marchait à ses côtés, me tendit la main :

— Vous m’arrangez bien, dans votre journal, me dit le général avec son fin sourire.

Il avait lu les quelques lignes où je rendais imparfaitement la séduisante impression qu’il produit sur tous ceux qui l’approchent.

J’appris en même temps de sa bouche que l'Evénement est suivi en haut lieu, et ce matin, au moment où Sa Majesté montait en wagon à la gare de Nancy, j’ai entendu mon nom sortir do deux lèvres illustres dont le sourire m’a inspiré une réflexion dans le même article. Quelques secondes après, le secrétaire de M, le grand écuyer me tendait un album du voyage impérial doré sur tranche et armorié; il porte sur sa première l)ago : Service d’honneur de Leurs Majestés.

Je m’en allai cacher ma vanité, mise en émoi, dans mon compartiment, d’où je sors à l’instant pour vous dépêcher cette tartine...

Ne vous étonnez pas de la trouver veuve de confitures... Je les ai toutes mangées.

Chose singulière, je commence à moins souffrir de la chaleur.

Page 1