‹ Indiscretions parisiennes Adrien MarxChapitre 34 sur 38 · V. — LUNÉVILLE · texte numérisé non relu

V. — LUNÉVILLE

Je no m’étais pas trompé en vous disant que l’Impératrice s’entretenait de \ Événement, à son départ de Nancy, avec S. Exc. le général Fleury... Il y a une heure, nous étions, mes confrères et moi, MM. Boniface, d’Hormoys, Sauton, etc., sur la terrasse du château, afin d’y voir le défilé qui allait avoir lieu devant Sa Maje sté. L’Impératrice venait de passer en calèche

INDISCBÉTIONS PABISIENNKS

devant la front des troupes et, regagnait sa place au balcon. Dès que nous la vîmes gravir les degrés, nous voulûmes nous retirer par discrétion,

— Restez, je vous en prie, messieurs, nous dit- elle.

Et s’adressant à moi :

— Vous êtes monsieur Marx?... Vous avez suivi toute la route, n’est-ce pas?

J’aurais mauvaise grâce à vous dire que je n’ai pas été fort ému. L’honneur de cette apostrophe inattendue me laissa tout coi, et je bégayai un « Oui, Madame, " des plus piteux.

Je confesse ma timidité, et je me punis par cet aveu de n’avoir pas répondu ainsi à la question qui m’avait été adressée :

— ^ Non, madame, je n’ai pas suivi la route, j’ai suivi une femme que le quart dq la Franco vient d’acclamer, que cinq cent mille cœurs viennent de bénir, — une souveraine qui laissera longtemps dans l’e.st de l’Empire le sillon de sa grâce, de sa beauté et de ses vertus.

Le trouble persista en moi jusqu’au moment où la musique annonça le commencement du défilé. J’ai rarement assisté à un spectacle pareil... Imaginez dix mille soleils produits par la réfiexion de cet astre, qui nous rissole depuis cinq jours, dans les cuirasses d’une cavalerie enthousiaste... Cette fulgurante mêlée, ces escadrons lumineux galopant dans une atmosphère inondée de feu, ces vivat, tout cela est magique pour celui que n’ont pas blasé les splendeurs militaires.

Rien ne fut émouvant comme l’arrivée de l’étatmajor devant l’Impératrice. Les chevaux, effrayés par les exclamations de la foule, se cabraient, et les officiers supérieurs hurlaient leurs vœux pour le bonheur du chef de l’État et de sa famille, en élevant en l’air

leurs sabres étincelants... Plus loin, le peuple, sous les arbres séculaires du parc, ou accroché en grappes à la corniche des porte-bannières... Tout cela illuminé par ce sourire dont j’ai parlé!

P. S. Lunéville est fort animé. Ici, comme à Nancy, bals, joutes, cavalcades, etc. Ce soir un carrousel de nuit, — exercice fort curieux au dire des connaisseurs.

A demain des détails sur cette solennité.

Ma lettre précédente vous annonçait la relation du carrousel exécuté, le soir de notre arrivée à Lunéville, en présence de Leurs Majestés... Au moment de tenir ma promesse je me sens tout empêché, caria splendeur de ce spectacle défie le langage le plus ampoulé et les expressions les plus emphatiques. La palette de Schreyer ou de Neuville, ainsi que la plume de l’artificier Saint- Victor, seraient impuissantes à rendre ce chaos d’acier, de poussière et de feu ; et quoi qu’on écrive ou quoi qu’on peigne, je doute qu’on s’élève au niveau de cette empoignante réalité. L’aspect, tout neuf pour moi, de ces cohortes habiles s’égrenant ou se groupant en manœuvres adroites; — la vue de ces cavaliers, lançant leurs montures dans l'arène, emportant au bout de leurs sabres les poupées couchées sur le sol, et venant déposer au ba.s du balcon impérial leurs innocents trophées; — ces escouades cuirassées, galopant sous les globes allumés dans les arbres par la main des hommes, et sous les mondes illuminés dans les espaces par la volonté du Créateur: — les hourras de la foule saluant les beaux coups de lance, et, brochant sur le tout, le vent dans la crinière des casques, le canon tonnant à des in*-

tervalles dgaux, les feux de Bengale dans les massifs profonds.... quel peintre, quel littéi’ateur aborderait cette description avec hardiesse?...

Je ne me lassais pas d’admirer, et, comme le Prince Impérial, accoudé à la balustrade, j’étais fasciné par ce savant désordre.

Monseigneur avait à ses côtés le maréchal Forey, qui lui expliquait les évolutions et lui donnait des détails avec une lucidité dont je fis mon profit. Je saisis un moment du repos des cavaliers, pour présenter mes hommages au Prince Impérial , qui me dit en me tendant la main ;

— Une belle soirée et de belles manœuvres, n’est-ce pas?

L’Impératrice avait fait ouvrir les fenêtres de son salon, et avait pris place dans un fauteqil, poussé près de l’appui. Sa Majesté, qui portait encore sa toilette du diner, se couvrit les épaules d’un manteau de crêpe rouge brodé d’argent pour assister, sur la terrasse, à la retraite aux flambeaux. Les dames du palais et son service d’honneur l’entouraient. A ses côtés, son fils, auquel les soL .iiités militaires communiquent une fièvre généreus , ne cessait d’interroger le maréchal.

Madame deLourmel me fit l'honneur de m’entretenir du dernier numéro de V Evénement, que le matin même M. de Bourgoing, premier écuyer de l’Empereur, avait lu à Sa Majesté. Je ne répéterai pas ici les compliments qui furent adressés à mes collègues et à moi par tout l’entourage de Sa Majesté, car je serais tenu de remercier de ses gâteries la gracieuse suite de notre gracieuse souveraine, et ma petite place au journal no me permet pas . d’y entreprendre d’aussi longs travaux. Je veux seulement rendre responsable delà fatuité qui me gagne

S. Exc. le grand écuyer, M.,le chambellan de Piennes, M. le premier écuyer de Bourgoing. Je veux surtout attirer les reproches do ceux qu’aura blessés ma suffisance, sur la spirituelle madame de Lourmel, une femme estimée à la cour pour la bonté de son cœur et la finesse de son esprit... Je pourrais également asseoir A C(Hé de ees charmants coupables, madame de la Poëze, qui appuyait du regard les fiatteries de ses complices...

Maintenant que je suis blanc comme neige", je passe à la fameuse retraite aux fiambeaux...

Lorsque dans les châteaux de province l’heure du couvre-feu a sonné, chacun s’arme d’une bougie et gagne son appartement en chantonnant un air des Italiens. Eh bien! cette retraité aux fiambeaux n’a aucune analogie avec celle à laquelle nous assistâmes.

Cent cuirassiers armés do falots entourèrent les musiques des régiments de la garnison; les torches envoyèrent au ciel leur fumée épaisse, les trompes jetèrent au firmament leur grave mélodie, et puis quelques Eraschinis à sept sous par jour, choisis dans les casernements, entonnèrent le chœur de Fremerslerg. Au centre du groupe brûlait une grande flamme rouge et grondait un tonnerre imposant... Voilà de quelle façon, dans les jours de gala, les soldats de Lunéville sont invités à se diriger vers leurs couches.

M. Bourdelin, un dessinateur habile dont vous admirerez les croquis dans les plus prochains numéros du Monde illustré, M. Bourdelin, dis-je, écarquilla.t les yeux dans l’obscurité, afin d’arriver à fixer sur son ca> net l’ensemble de cette procession féerique. Les fenêtres du château regorgeaient de têtes avides de contempler ou d’entendre. Pour moi, j’éprouvai une émotion indi-

cible à l’audition de ce concert étrange. Je n’en concevais évidemment aucun chagrin, et pourtant j’avais le cœur gros.

<4 L’aspect des grandes choses oppresse », a dit un poëte. « La grande harmonie bouleverse », a dit un musicien... J’ai de bonnes raisons maintenant pour ne point démentir ces deux penseurs...

Onze heures sonnèrent; je rentrai à V Hôtel des où j’essayai en vain de coucher mes impressions sur le papier... Avez-vous remarqué que, presque toujours, les encriers des auberges contiennent une bouillie noire avec laquelle il est impossible d’écrire? Je crus longtemps que mon écritoire était un pot de crème au chocolat, tant le brouet qu'il recélait était épais. Sans son parfum, où le cacao n’était pour rien, j’eusse gardé quelque doute sur la tasse où ma plume plongeait en vain... J’arrivai, néanmoins, au moyen d’une forte addition d’eau, à composer un mélange de petite-vertu qui m’a permis de brocher la fin de mon Odyssée.

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