ADIEUX A UN MINISTRE
Nous vivons dans un siècle étrange. Un citoyen met des aptitudes transcendantes au service de son pays, et nul de ses confrères ne songe à lui dire merci lorsqu’après quatre ans de labeurs assidus il rentre dans la vie privée !
Je ne connais pas de pouvoir qui interdise de s’incliner devant le devoir accompli-, et j’estime ne pas sortir du cercle tracé par la loi autour des feuilles littéraires, en consacrant quelques ligues au diplomate éminent qui a contribué à faire de la France la nation la plus vénérée du globe... J’ai suffisamment désigné }I. Drouyn de Lhuys.
Mais il faut des éléments pour exalter les mérites d’un homme de bien. Aussi pénétrai-je hier dans le bureau du baron Feifillet de Couches, maître des cérémonies et introducteur des ambassadeurs.
— Comment! me dit l’érudit historiographe de Marie- Antoinette, comment! vous venez quérir près de moi
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des détails sur la vie, l’esprit et le caractère de Son Excellence?.., et cela, à cinq heures du soir? Autant, mon cher monsieur, me demander de vous réciter l’Iliade en cinq minutes. Avant que je vous aie exposé ce que je sais et ce que je pense de notre regretté ministre, le soleil aura trois fois disparu à l’horizon.
J’insistai.
— Ma foi ! mon cher entêté, s’écria tout à coup le baron, vous feriez mieux de vous adresser à M. Drouyn de Lhuys lui-méme... il est encore dans son cabinet.
' — Mais je ne connais pas Son Excellence.
— C’est l’affabilité même...
— Je suis vêtu comme un bandit!
— C’est la simplieité en chair et en os.
— Je n’ai pas demandé d'audience I
— Je vais lui envoyer votre non» pai' un huissier.
Trois minutes après, M. Drouyn de Lhuys me tendait la main en me disant :
— En quoi, cher monsieur, vous puis-je être utile?
J’étais abasourdi de la rapidité avec laquelle je m’étais vu tout à coup transporté oes bords de la Seine dans le salon d'un homme d’État, mais l’affabilité de mon hôte m’eut bientôt rasséréné l’esprit et je poussai l’audace jusqu’à lui tenir le langage suivant :
— En lisant dans les journaux la démission de Votre Excellence, j’ai pensé qu’elle avait quelques loisirs, et j’ai songé à lui faire faire un peu de journalisme.
— Du journalisme?
— “ Oui, monsieur le ministre, j’ai à publier une causerie quotidienne sur les événements du jour...
— Eh bien?
— L’événement du jour n’est-il pas votre retraite?
INDISCBÉÏIONS PAKISIBNMES
Les propos du inoment ne doivent-ils pas graviter autour de votre personne?... Nul mieux que Votre Excellence ne peut m’aider dans la confection de son propre panégyrique.
Vous pressentez, lecteur, la réponse de l’aimable ministre. Elle prouve que ses qualités et son mérite sont doublés d’une modestie bien rare en ce siècle d’outrecuidance.
• — Mon existence est dépourvue d’incidents dignes de remarques, me dit-il. J’ai constamment obéi à ma conscience et toujours tâché de répondre à la confiance du chef de l’Etat... C’est, à la vérité, la troisième fois que je quitte le portefeuille ; mais je puis avancer que mes relations avec la vie politique se décousent plutôt qu’elles ne se déchirent.
. « Qu’ajouterai-je encore? Vous parlerai-je de mes goûts en dehors des affaires publiques? J’aime l’agriculture; c’est une noble profession, stable comme la terre qui lui sert de base, pure comme le soleil qui l’éclaire, libre comme l’air qui la féconde! Je préside la Société d’acclimatation, une institution consacrée au règne animal...' Eh bien! je vous juré que le marquis de Créqui avait un peu raison lorsqu’il prononçait cette phrase pour expliquer sa passion pour ses chiens : « Le commerce avec les bêtes vaut parfois mieux que le commerce avec les humains 1 «
Nous devisions ainsi depuis une heure quand un huissier entra qui présenta au ministre la carte de l’amba»sadeur du royaume de ***. Je demandai à Son Excelleneè la pertnission de me retirer, ce qu’elle m’accord'a à la condition expresse que je la viendrais visiter à son retour de la campagne, dans l’immeuble qu’elle se fait bâtir au coin de la rue François I*''.
Si je ne craignais de paraître m’acquitter en louanges de l’accueil flatteur que j’ai reçu au quai d’Orsay, j’ajouterais que le visage de M. Drouyn de Lliuys reflète l’honneur, l’honnêteté et les grandes vertus civiques qui distinguèrent les magistrats de l’ancienne Rome, — que sa parole est à la fois simple, convaincue, éloquente ; — que son geste est en même temps digne, noble et paternel, — et que l’ancien ministre des affaires étrangères m’est apparu, au costume près, tel que je m’étais figuré jadis Cincinnatus, le consul-laboureur.
Au moment de signer cette esquisse imparfaite, je m’aperçois que j’ai oublié de vous parler de l’esprit do mon modèle.
Deux anecdotes combleront cette omission.
Un grand personnage demandait un jour à M. Drouyn de Lhuys une définition du savant.
— Le savant, répondit-il, est un homme qui sait tout ce que les autres ignorent et qui ignore tout ce que les autres savent.
La plus jolie pour finir.
Un “Talle;; ”and exotique avait la singulière manie d’entretenir M. Drouyn de Lhuys de la question d’Orient à l’époque où cette même question était fort embrouillée. Ce qui agaçait le représentant de notre politique extérieure, c’’est que le gouvernement de l’importun n’était nullement intéressé à la solution des débats, en sorte que ces interminables visites au quai d’Orsay n’avaient aucune raison d’être.
— Excellence, dit-il un soir au fâcheux, il faut que je vous conte une petite histoire bien répandue en France, mais qu’on ne connaît certainement pas dans votre pays... Figurez-vous que hier, en rentrant chez
lui, un mari trouva un inconnu dans le boudoir de sa femme.
— Que dit'il à cet indiscret?
— Ces seuls mots : « Vous ici, monsieur?... vous n’y îUs pourtant pas forci ! »