UNE EXHUMATION
Un journal lyonnais contenait, il y a quelque temps, l’entrc-filets suivant :
« Une des célébrités médicales de Paris vient d’être mandée au château de Ronzières, par madame Elleviou, veuve de l’éminent artiste qui a laissé, comme administrateur, de si excellents souvenirs dans notre département, et dont le corps repose dans un mausolée élevé au milieu de son parc. Avant dé regagner la capitale, le savant praticien a voulu vérifier par lui-même l’état de conservation de M. Elleviou, embaumé en 1842 par M. Gannal. Nous ignorons les résultats de cette exhumation, seulement il nous a été dit que le corps était noir comme de l’encre, rappelant ainsi l’état dans lequel fut trouvé celui de Louis XIV, lors de la violation des tombeaux de Saint-Denis. «
Ma nature, autant que mon métier, me pousse à la curiosité. J’écrivis immédiatement à Villefranclie, la
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ville la plus rapprochée de la propriété de la digne octogénaire, et après de nombreuses démarches, mon correspondant découvrit le vieux valet de chambre qui avait accompagné le médecin au mausolée. Il l’interrogea sur cette funèbre visite, et c’est la réponse du domestique que je transmets au lecteur dans son entière simplicité de détails — sinon dans son entière naïveté de style :
« Deux heures sonnaient quand nous nous dirigeâmes vers le monument où reposent les restes de mon maître regretté. J’étais muni d’une lanterne, car la crypte creusée dans la terre ne prend jour par aucun soupirail. Je m’agenouillai quelques secondes dans la chapelle qui précède l’entrée du caveau. Elle est simplement meublée, ornée seulement de quelques tableaux de sainteté et d’un autel sur les marches duquel ma maîtresse vient pleurer tous les jours depuis vingtrtrois ans. Dans l’hémicycle du fond, à droite, se trouve une petite porte qui n’a pas roulé sur ses gonds depuis la translation de M. Elleviou au château, après son inhumation provisoire au Père-Lachaise, à Paris.
« Quand j’eus entrebâillé cette ouverture, une bouffée d’air frais nous frappa au visage, et la flamme de la lanterne sembla prête à s’éteindre. Est-ce émotion, terreur ou malaise ? je fus pris d’un grelottement subit, et avant de descendre l’escalier tournant dont l’oriflce m’apparaissait béant et noir, je boutonnai ma veste.
« Pour l’intelligence de ma narration, je dois vous dire que dans la paroi septentrionale du souterrain deux excavations parallèles ont été creusées. Dans l’une ont été placées les dépouilles mortelles de M. Elleviou ; l’autre attend celles de sa vénérée veuve.
“ Je parvins, avec l’aide du jardinier, à placer à terre
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le pesant cercueil. Quand je dis le cercueil, je me trompe, c’est les cercueils qu’il faudrait dire, car les compagnies de chemins de fer exigent qu’on enferme les cadavres dans trois enveloppes avant de les admettre dans ses fourgons. C’est pourquoi le plomb, l’acajou et le chêne superposés, contenaient le cadavre.
• Je m’étais muni d’un tourne-vis dont je fis immédiatement usage.
« La poignée de fer de l’instrument, en tournant sur l’axe de sa tige, jetait périodiquement des cris analogues à ceux des oiseaux de nuit; le vent qui s’engouffrait dans le tambour de l’escalier mugissait comme une bête fauve et la jaune lueur de ma lanterne projetait sur les murs gris nos ombres démesurément agrandies.
« Au bout d’un quart d’heure nous eûmes mis à nu le dernier cercueil, et une simple pesée suffit pour en soulever le couvercle...
« Une odeur d’aromates excessivement désagréable nous fit, mon camarade et moi, reculer involontairement. Nous respirâmes un flacon de vinaigre que j’avais eu l’heureuse idée de prendre à l’office. Quant au docteur, son premier soin fut de débarrasser le visage de M. Elleviou du coton dont on l’avait recouvert â Paris, pour éviter les chocs résultant des cahots du voyage,
« Ah ! monsieur! je vivrais cent ans, que je n’oublierais pas le spectacle qui frappa mes yeux. Cet homme, que j’avais vu si gracieux et si séduisant, cet artiste, dont la beauté avait été proverbiale comme son talent... cet Elleviou, enfin, dont les grandes dames raffolaient, était horrible à contempler. Ce n’est pas que ses traits fussent méconnaissables, mais son visage était, noir
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comme de l’encre, et ses grands yeux d’émail semblaient lui sortir de la tête.
<* Quand, en 1842, il fut frappé de l’apoplexie qui l’enleva en quelques heures, il s’était fait la barbe le matin même. C’était du reste son habitude de se raser tous les jours. Eh bien! monsieur, sa barl)C avait cru de , deux centimètres. Quant aux chairs de la face, elles étaient molles et comme infiltrées de liquides.
« Une chose bizarre à noter, c’est la dimension extravagante des ongles des pieds et des mains, qui avaient poussé dans une proportion plus curieuse encore. Ces ongles avaient été coupés au moment même de l’embaumement... En vous disant qu’ils avaient trois centimètres de longueur, je ne mens pas.
« Je ne pus juger de l’état du corps, car, après avoir fait pénétrer dans les vaisseaux le liquide préservateur,
M. Gannal entoure ses sujets de bandelettes de soie écrue, puis il leur passe une chemise, leur coiffe la tête d’un foulard et leur met aux mains des gants de soie blanche et aux jambes de longs bas du même tissu. Ensuite, il les couche sur un lit de plantes aromatiques étalées au fond du cercueil.
« L’extrémité des gants et des bas de M. Elleviou avait été percée par la croissance de ses ongles, et au travers de la déchirure on apercevait sa peau noire comme son visage... ce qui donne à penser que Dieu jette ce sombre linceul sur les restes de ceux qui ont joui, de leur vivant, de tous les triomphes et de toutes les joies.
« Cette constatation terminée, le docteur arrosa d’essences les surfaces de la peau que ne recouvraient pas les bandelettes, puis il ordonna de refermer la bière et de la remettre à la place qu’elle occupait auparavant, ce que nous fîmes à l’instant même. Nous nous reti-
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râmes, faisant des vœux pour que la case qui doit réunir madame Elleviou à son mari reste longtemps encore vide, dans l’intérêt de la commune dont elle «st la bienfaitrice, et des pauvres dont elle est la Providence.
« Voilà donc mon pauvre maître à l’abri pour — combien de temps, je l’ignore — do toute altération. Pour moi, je pense, depuis que j’ai assisté à cette triste cérémonie — que Dieu, en prenant notre âme, exige que notre corps retourqe en poussière, comme il l’a dit par la bouche de son Fils crucifié et que sa volonté s’accomplit tû^ ou tard, malgré M. Gannal et ses confrères. »
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l’abbé LISZT
En me rendant au domicile de l’abbé Liszt, je m’attendais à trouver un ecclésiastique froid et austère : aussi avais-je composé mon visage ordinairementtrès-mondain et médité quelques phrases d’une onction toute chrétienne. — J’en ai été pour mes frais. Liszt est encore aujourd’hui l’artiste courtois dont les doigts ont passionné l’Europe, — le causeur affable dont les paroles résonnent plus doucement à l’oreille que les symphonies les plus harmonieuses, — le gai cavalier dont l’exquise distinction a éclipsé celle des gentilshommes les plus accomplis de son temps.
Dès mon entrée dans l’appartement qu’il occupe chez son gendre, le député Ollivier, je vis que je devais rengainer mes périodes. Je n’étais pas chez un prêtre, encore moins chez une célébrité; j’étais chez un ami.
Mon nom ne lui était pas inconnu (c’est à rendre fat
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récrivain le plus modeste) ; il me tendit la main et me ât asseoir à ses côtés sur son canapé.
Je me sentis ému de cet accueil si franchement sympathique et si paternellement familier, au point que j’oubliai totalement ma mission. J’étais presque aba* sourdi par cette amabilité tombant de haut, et je n’osais lever les yeux sur ce génie, dont Dieu nous a pris les manifestations mondaines.
Maintenant que je suis de sens rassis, je tâche de me souvenir, et je me rappelle un beau vieillard au front élevé, aux traits accusés, et la bouche souriante. Je me rappelle aussi deux grands yeux brillants dans l’ombre de deux orbites bistrés. — Ce qui m’a frappé surtout, ce sont ces longs cheveux grisonnants, dont les mèches plates tombent de chaque côté de son visage hâlé par le soleil romain, et descendent fort bas sur le col de sa redingote noire.
Liszt s’exprime avec aisance et volubilité. Son parler est pur et sans accent. Tandis que son domestique Fortunato lui adressait la parole en italien, il lui répondait en français — dans la crainte de me faire supposer que j’étais indiscret... On n’est pas plus Parisieh. Son costume ne rappelle la sainteté de sa condition que par une espèce de col blanc sans solution de continuité, comme en portent les quakers anglais ; il est habillé, quant au reste, à la mode de nos bourgeois laïques.
Nous causâmes longuement de l’art musical auquel il fait tant défaut, de cette belle Italie, que je ne connais que par M. Paolo Broggi, restaurateur, et il me conta qu’il coule sa vie là-bas, logé au Vatican, pensant à Dieu et tâchant de lui exprimer sa pensée par ses pieuses compositions.
Liszt est, par faveur spéciale, couché sur les registres
du clergé romain. Il occupe dans la hiérarchie ecclésiastique un poste très-inférieur, mais il compte pousser la conquête des grades jusqu’au diaconat.
— Malheureusement, m’a-t-il dit, j’ai oublié mon latin, et plus on s’approche de Dieu, plus il en faut savoir...
Comme je lui avais manifesté qia surprise de le voir aussi humain (il venait d’allumer son cigare au mien), il m’expliqua qu’en Italie les néophytes font de nombreuses étapes avant d’en arriver au point où les mortifications sont d’urgence.
— Mon passé mérite peut-être que je subisse toutes les pénitences et toutes les rigueurs, ajouta-t-il ; mais que voulez- vous?... je ne veux m’imposer que ce que mes convictions m’inspirent. Et tenez, vous m’allez trouver peu détaché des vanités d’ici-bas, — mais, ma foi, tant pis... M. Vapereau me vieillit de dix ans dans son dictionnaire. Je lui en veux... j’ai bien assez de mes cinquante-quatre, ans.
Le digne maestro est à Paris pour un mois. Il loge dans l’appartement où sa mère expirait il y a cinq semaines, dans la maison où sa fille est morte il y a trois ansl... Et il semble aimer à poser le pied sur les tapis foulés jadis par ses plus chères affections. — La piété donne seule ces douloureuses voluptés.
Les journaux ont parlé d’une solennité à Saint-Eustache, où Liszt doit présider lui-même à l’exécution de sa messe du couronnement, composée, il y a quatre ans, pour le sacre de l’empereur d’Autriche. Ces mêmes journaux ont annoncé que l’illustre pianiste tiendrait lui-même les orgues. ,
La première de ces nouvelles est vraie ; l’autre l’est moins. Liszt n’a pas approché un orgue depuis quinze
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ans, et la crainte d’étre insuffisant l’empêche seule de prêter ses mains blanches à cette cérémonie qui n’a pas besoin, dit-il, de son concours actif! Belle leçon pour les pianoteurs qui assiègent les clavecins dans nos salons, et nous contraignent à déguster des rêveries — qui font rêver... aux douceurs du départ.
J’allais me retirer, quand l’aimable abbé pria le signor Fortunato de lui aller chercher une petite brochure placée sur son bureau. Lorsque le Romain la lui eut remise :
— Je vous offre, me dit-il, une liymne dont j’ai fait la musique. C’est un marin français qui en fit les paroles latines, et notre très-saint-père Pie IX daigna accorder à ce travail une antienne approbative.
Rentré chez moi, je parcourus la post-face de cette petite partition dont les trop courtes pages sont sublimes et j’y trouvai la copie de quelques lettres envoyées par Liszt au marin, à propos de ce chef-d’œuvre ;
“ Disposez de ma composition selon vos convenances, lui dit-il; je tiens seulement à corriger les épreuves. Je souhaiterais bien que l’on adoptât, pour le chant de cette Hymne, la prononciation italienne. Je ne puis qu’approuver, du reste, votre intention de compléter l’édition de l’Hymne par la notation Chevé. ■
J’ai la conviction que Paul Blaquières, en envoyant la musique de la Femme à larle à l’auteur des paroles de cette idylle, y a joint une missive empreinte d’une moins grande modestie.
Il est vrai que Liszt est un très-saint homme, tandis que Blaquières est un très-grand pécheur.
l’omelette
O Parisiens, mes frères; ô êtres volages chez qui l’insouciance est un charme, savez-vous d’où viennent les éléments principaux de l’omelette dévorée par vous ce matin avant de courir à la Chambre, à la Bourse, ou à la boutique? Vous doutez-vous du chemin parcouru par le beurre et par l’œuf avant de tomber dans la poêle, gémissante sur les charbons de vos fourneaux?
Je l’ignorais comme vous hier : comme moi, vous le connaîtrez tout à l’heure, si vous daignez me suivre au carré des Halles. C’est là que la Normandie, la Beauce, la Touraine, la Picardie, voire même les Pyrénées, envoient tous les ans vingt -deux millions de livres de beurre et deux cent cinquante millions d’œufs!.., (à une douzaine près). Le commerce de ce dernier article a pris une grande extension depuis quelques années, grâce à la photographie, qui l’emploie dans la préparation de ses papiers, et grâce aussi aux fabricants
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de peaux de gants qui s’en servent pour apprêter leurs cuirs.
Quant au beurre, Paris en a, de tout temps, consommé des quantités énormes.
J’en ai pu juger par mes yeux l’autre jour. On m’avait adressé au plus fort courtier du marché pour les renseignements, et lorsque je jetai son nom à un portefaix qui dévorait une immense tartine, assis sur une énorme motte de beurre en train de fondre sous son fardeau ;
— Vous voulez parler à M. Nortier? me dit-il, je crois bien qu'il est au petit leurre.
Le petit beurre est le point où se crient les beurres fins — ceux qu’on sert dans les restaurants sous forme de molles médailles frappées à l’efBgie d’une fleur, ou d’un bas-relief antique. Là, également, s’achète le beurre des pâtissiers — graisse spéciale pour la fabrication du vol-au-vent et des feuilletés. C’est dans des mannes d’osier que l’approvisionneur provincial a placé sa marchandise en pains d’une livre.
Les chalands entourent un tréteau circulaire sur lequel navigue le panier dont le couvercle est levé... Et durant cet unique voyage, l’acheteur doit goûter le beurre, l’évaluer et jeter son prix aux comptables assis sur une estrade.
J’ai assisté à cette cérémonie. C’était merveille de voir la rapidité avec laquelle les commères revendeuses portent l’ongle du pouce sur les pains du dessus, et appliquent le résultat de cette écorchure sur leur langue connaisseuse. Il y en a parmi elles qui ont une expérience telle, qu’après cette épreuve elles vous disent non-seulement la qualité et la valeur de la marchandise, mais le lieu d’où elle provient et la couleur de la vache qui l’a fournie.
Le beurre de Paris emploie 550 personnes, au nombre desquelles se trouvent soixante gars taillés comme des hercules. On les appelle les forts av, beurre.
Si fort que soit le beurre qu’ils portent sur leurs robustes épaules, ils sont toujours plus forts que lui. Néanmoins, comme la base anguleuse des paniers pourrait blesser leurs omoplates, ils préviennent ces lésions à l’aide d’un petit coussinet de moquette, capitonnée de ouate, qui leur garantit le dos.
L’un d’eux, qu’on appelle Jérôme Casse-Gueule à cause de l’aménité q*u’il apporte dans ses rapports, — l’un d’eux, dis-je, exhibe avec coquetterie son coussinet fait en tapisserie et orné de deux initiales brodées au petit point.
Je lui ai demandé l’historique de cet appendice élégant. Il a semblé surpris de ma question, puis, après une courte hésitation, il a pris un air mystérieux et m’a dit ;
— C’est une femme du monde qui me l’a confectionné dans le temps.
Au milieu des forts circule un septuagénaire bien conservé. C’est le chef de la bande. Il parle à ses hommes avec les intonations d’un général commandant un fou. Son grade lui permet de s’affranchir de l’uniforme de ses troupes. Aussi sa nuque n’est pas protégée par le chapeau de feutre gris à bords exagérés; son torse a délaissé la courte blouse pour une redingote irréprochable, et sa voix seule est rude et cassée.
Il ressemble, comme deux œufs à la coque, à l’avocat Crémieux, — Roquelaure pour le physique, Antinoüs pour le moral. Mon héros s’appelle Mutcl-le-Syndic, et bien que retiré du service actif, il ne dédaigne pas de porter une manne ou deux sur les carrioles qui atten-
dent leur chargement dans la rue adjacente — histoire de s’entretenir l’échine.
Au nombre des erieurs affectés à l’énoncé des enchères, se trouve le père Riquet, un grand gaillard barbu comme Ménélas, qui hurle depuis 1815 la cote de l’isigny et du Gouruay. Son visage est grêlé comme celui de M. Veuillot, et le sabre des uhlans a greffé des cicatrices sur celles de la perfide variole. Il semble fier de sa médaille de Sainte-Hélène, qu’il graisse de temps en temps avec du beurre demi-sel, — rapport à la rouille.
Il fut l’ami de son collègue feu Marchois, Marchois, dit Soiffe-à-Mort, Marchois qui prétendait que sa mère avait eu un regard de Cognac lui-méme. Quand les forts ont bien travaillé, c’est-à-dire charrié en une matinée cent à cent cinquante paniers, ils vont chez le marchand de vin et là ils boivent une bombe. C’est une mesure de vin particulière, non classée dans la table métrique des liquides.
Comme capacité, elle représente un demi-litre. Marchois buvait jusqu’à vingt-cinq bombes en l’espace de quatre heures, et quand la mère Provost — un autre type mort aussi — le rencontrait après ses libations :
— T’es pas un homme, lui disait- elle, t’es-t-un arsenal.
Le fait est que jamais mortier de guerre n’a consommé autant de bombes... dans un but aussi pacifique.
La fête de ces colosses tombe le jour de la mi-caréme. Ils se travestissent presque tous à cette occasion. L’un revêt le maillot-chair de l’Amour, l’autre se tatoue en sauvage; celui-ci s’habille en Buridan, cet autre en abbé de cour. Les costumes qu’ils préfèrent sont généralement les déguisements historiques. Le pourpoint
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de Henri III les fascine, la robe fourrée du chancelier de L’Hôpital les fait rêver.
Ils s’unissent, ainsi accoutrés, aux blanchisseuses, qui festoyent égalencient ce jour-là, et les badauds qui voient passer sur les boulevards des chars garnis de masques, ne se doutent pas que les haridelles à deux francs l’heure traînent sous leurs yeux la force mariée à la faiblesse.
Le trafic des œufs s’effectue à deux pas An petit beurre. Les revendeuses et les fruitières — celles-là mêmes qui conspirent contre vous avec votre cuisinière — s’y rendent quand leur achat est fait.
Il faut les voir alors tirer de leur poche un rat-decave devant la flamme duquel elles promènent un œuf pris au hasard — pour s’assurer de sa ponte récente. C’est en m’informant du but de cette opération que j’ai appris que la fraîcheur d’un œuf varie en raison inverse du vide constaté à son gros bout au moyen de ce simple appareil.
Le temps n’est plus, hélas! oü les œufs coûtaient huit sous la douzaine, et où le beurre valait dix sous la livre. Il résulte de mes notes que l’industrie parisienne dont je viens de vous entretenir représente un roulement de soixante millions de francs, — chiffre qui descend à vingt millions, si l’on fait le total avec les anciens prix. — Mais tout a augmenté dans la même proportion. Un chroniqueur vous eût jadis parlé de l’omelette en, trois alinéa, moi, je lui ai consacré neuf paragraphes... Puissé-je ne vous avoir pas inspiré le regret du temps passé I
LA. CELLULE u' ü N CAUME
On croit à tort que les carmes sont facilement accessibles. Pour arriver au révérend père Hyacinthe, j’ai dû accomplir des travaux dont Hercule eût tiré vanité.. . Mais je veux taire à mes lecteurs mes laborieuses démarches, et commencer mon récit au moment où je soulevais le heurtoir du couvent de la rue David, à Passy.
Au bruit que fit le marteau en retombant sur son oreiller de fer, le frère concierge arriva, traînant ses sandales sur les dalles de l’allée. Il entr’ouvrit un petit guichet dans le cadre duquel son visage amaigri m’apparut, moitié défiant, moitié curieux, et il me demanda l’objet de ma visite.
— De la part de Mgr le cardinal Donnet, fis-je du ton d’un homme auquel les grands appuis donnent de l’assurance.
Ma phrase ne manqua point son effet, et je fus immédiatement introduit dans le parloir, tandis qu’on était
allé porter à sa destination la lettre que m’avait donnée Son Eminence, pour l’illustre prédicateur.
Si vous avez jamais pénétré dans un cloître, vous avez dù ressentir comme moi une sorte de terreur qu’on ne s’explique pas.
Dans ces asiles mystérieux, les portes produisent en se fermant un sourd retentissement — analogue à celui d’un couvercle de marbre retombant sur un sarcophage.
L’inquiétude envahit les visiteurs, l’air leur manque, et ils commencent à comprendre pourquoi les hommes qui vivent dans cette lugubre atmosphère pensent continuellement à la mort et à leur salut.
Le parloir où l’on me fit attendre donne sur la rue. Deux chaises en bois blanc, une petite table couverte d’un tapis et un grand crucifix de plùtre appendu au mur, tel est l’ameublement de cette pièce, qui exhale une notable odeur de renfermé. Le jour y pénètre par deux vitres en verre dépoli , d’où je conclus que le soleil lui-mème est exclu de la maison.
C’est avec une joie indicible que j’entendis vibrer les roues d’une voiture sur le pavé de la chaussée. Les oreilles mondaines sont lentes à s’accoutumer au silence, et je sentis pour la première fois que les bruits de la vie ont un charme qu’on n’apprécie pas assez.
Au bout de dix minutes le frère portier revint. Il m’eùt été impossible de bouger de ma prison, car les portes ont des sei’rures dont il est seul à posséder le secret. Ses clefs pendaient retenues par une ganse à sa ceinture de coi’de, et sonnaient contre la tête de mort do son rosaire.
— C’est bien à vous que Mgr Donnet a remis cette letti’e? me dit-il.
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— Sans doute.
— Vous tenez à parler au révérend père Hyacinthe ?
— Certainement.
— Veuillez me suivre, alors.
Nous nous engageilmes dans un escalier tournant dontles murs, peints à ladétrempe, portent l’inscription suivante en plusieurs endroits ; Dieu seul et Moi. Le religieux me précédait, et je voyais son talon nu et calleux qui soulevait, dans l’ascension, les bords postérieurs de sa robe de bure marron. Arrivé au second étage ;
— C’est ici, fit-il en rabattant sur sa tête un capuchon qui me déroba son crâne rasé à l’exception de la couronne réglementaire. Et il disparut dans un couloir étroit.
Deux secondes après, j’étais en face de l’un des hommes les plus séduisants que j’aie vus de ma vie.
Le père Hyacinthe est un homme d’une quarantaine d’années. Son embonpoint est tout monacal, et cependant l’on sent, au travers de cette santé apparente, un organisme affaibli par les mortifications de la chair.
Son profil est numismatique : front vaste, nez légèrement aquilin, bouche charnue, menton accusé. J’ai quelque part dans mes tiroirs un empereur romain qui le rappelle — traits pour traits. Mais ce qu’aucune médaille ne saurait rendre, ce sont ses yeux — deux mondes sur lesquels on pourrait écrire quatre volumes. Ils sont tour à tour indifférents et passionnés, éteints et lumineux, tendres et cruels... Ce sont de ces yeux comme Balzac en plaque sous le front de ses héros.
Pour vous faire une idée de leur puissance, sachez qu’étant venu pour interroger, je n’osai point parler et restai tout sot — moi qui suis fils des Gaulois dont un
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poète latin a dit : La chute du ciel sur leur tête les étonnerait à peine. Ce regard à détente multiple me troubla au point que je bégayai l’aveu suivant :
— Je me présente à vous, mon révérend père, sous des auspices illustres dont je suis peu digne. Je suis ici dans l’intention de surprendre, pour les livrer à la publicité, les secrets de votre vie intime : mon métier consiste à peindre le lit sur lequel vous couchez, la table sur laquelle vous écrivez, le vêtement qui vous protège du froid, et bien d’autres choses dont le lecteur ratfole; mais votre personne inspire une telle déférence et un tel respect que je n’ose promener mes regards autour de moi, et que je préfère vous avouer le côté sacrilège de ma visite.
U — Mon enfant, me répondit le révérend père, levez les yeux sans crainte, la cellule d’un carme est vite vue, sa vie est vite apprise. Nous couchons sur une planche nue comme celle que vous voyez là. A minuit nous nous levons pour descendre à la. chapelle, où nous passons une heure dans la prière. Après quoi nous retournons à notre couche jusqu’à cinq heures — heure de la méditation. La sixième heure du jour nous convie de nouveau à la chapell^ jusqu'à midi. Nous mangeons alors... maigre toute l’année, comme vous le savez, excepté quand nous ne mangeons pas du tout. L’après-midi se passe dans les mêmes pratiques jusqu’au soir, qui nous invite au repos, tout habillés sur notre planche.
« Quant à nos réduits , voyez : quelques livres , quelques meubles, quelques pieuses gravures et l’image du Sauveur. Tels sont les objets terrestres que nos yeux rencontrent. Ma chambre n’est pas le type véritable des cellules de notre ordre ; ma santé, à tous moments défaillante, m’a fait obtenir des dispenses.
J’ai un poêle en fonte que j’allume les jours de grand froid, une chancelièrc pour mes pieds nus et une couverture pour la nuit. Je suis également autorisé à porter une chemise de flanelle, ayant la poitrine faible... »
Je me souvins qu’autrefois, alors que j’étais dans les hôpitaux, mes professeurs me demandaient de déterminer, à première vue, l’aflection dominante dans l’organisme d’un malade.
Bien que le temps de ces épreuves soit passé, je considérai attentivement le masque du père Hyacinthe. Il doit être la proie du « vice rhumatismal. »
Nous causâmes longuement — de moi surtout, — car chaque fois que j’amenais la conversation sur lui, il en détournait le cours avec un sourire qui voulait dire : j’aime autant causer d’autres choses.
Le révérend père eflleura tour à tour, d’une voix calme, le scepticisme des masses, M. Renan, la morale indépendante, ses travaux et ses recherches.
Il m’avoua qu’en dehors de la prière, il adore étaler ses impressions sur le papier... il écrit à Dieu, comme cela, cinq heures tous les jours! Le reste du temps, il lui parle.
Grâce à cette entrevue, je me suis expliqué un phénomène qu’en ma qualité d’apostat physiologiste j’ai toujours nié : l’abstinence du prêtre.
Lorsque le père Hyacinthe s’entretient du Très-Haut, son visage reflète des voluptés bien autrement sérieuses que les voluptés païennes. Les heures qui suivent les désirs assouvis sont pleines d’amertume, celles que passent 'dans la prière les carmes déchaussés sont pleines de jouissances dont les profanes n’ont pas idée.
Le spectacle de ces extases est dangereux... car les pécheurs sont n cessaires en ce monde, et les pécheurs
admis en présence de ces joies pieuses et muettes se sentent attirés malgré eux à quitter leurs faux plaisirs pour les ineffables bonheurs dont ils sont indignes... La bure a décidément un magnétisme auquel je n’avais pas cru jusqu’ici.
J’ai quitté le père Hyacinthe songeur et troublé, et j’ai couru à mon bureau dans l’intention d’y faire un article.
Je viens de le relire : c’est un sermon. On ne peut pas être gai tous les jours !
Pigilt^Ært liy.Cnoglc