UN BAL DU GRAND MONDE
Il est deux heures du matin. Je rentre chez moi dans un état de transpiration dont ma chemise seule pourrait rendre un compte fidèle, car je viens de franchir pédestrement, dans la boue, les six kilomètres qui séparent mon domicile de la rue de la Gaîté, — à Montrouge. Certes, j’ai déjà fait dans ma vie plus d’une lieue et demie d’un seul coup, et j’ai déjà emporté à la semelle de mes bottes ainsi qu’au bas de mon pantalon une plus forte fraction du sol de ma patrie, — mais je déclare n’avoir jamais autant dansé!
Hier matin, pendant que j’étais à l’imprimerie, ma blanchisseuse, — une grosse fille très-fûtée, — m’a rapporté mon linge, et lorsqu’à mon retour dans mes foyers j’ai voulu vérifier l’état de sa livraison, je me suis aperçu que les devants de mes chemises étaient brûlés, que leurs poignets étaient mal amidonnés, et que leurs cols étaient effiloqués. J’ai constaté, de plus, qu’il me manquait deux mouchoirs, une chaussette et
trois faux-cols... Furieux, je bousculai ce blanchissage défectueux; une lettre, glissée entre deux draps, tomba à mes pieds.
Je l’ouvris précipitamment, dans l’espoir d’y trouver l’explication de ce déficit, et voici ce que je lus en caractères lithographiés :
BATEAU DU QUAI DE L’ÉCOLE « Monsieur,
« Sur le désir des dames blanchisseuses, monsieur et madame Barrau ont l’honneur de vous faire part de la fête de la Mi-Carême, qui aura lieu le 8 mars 1866, dans les salons de M. Constant, restaurateur, aux Mille-Colonnes, 20, rue de la Gaîté (Montrouge), et vous prient de les honorer de votre présence.
« Recevez nos salutations empressées.
« M. ET m""* barrau. »
— J’irai! m’écriai-je, ne fût-ce que pour y tancer vertement l’impudente donzellel
Dix heures sonnaient lorsque je fis mon entrée dans le cabaret du sieur Constant. Les mille colonnes que son enseigne fait espérer sont une plaisante métaphore. Le péristyle de son établissement est simplement orné de cinq piliers trop maigres pour consoler le visiteur de l’absence de leurs neuf cent quatre-vingt-quinze compagnons.
M. Barrau, roi du bal et signataire de l’invitation, était sur le seuil. Ce monarque éphémère est en somme une majesté bon enfant. Il me prit par le bras, me tu-
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toya sans plus de façons, m’appela « son petit vieux » tout de suite et m’introduisit dans le salon de danse.
Les musiciens venaient d’arriver, et par la porte du fond entre-baillée, je distinguai dans la salle du banquet, quatre-vingts convives encore attablés devant des demi-tasses fumantes. La plupart étaient déguisés et le plus grand silence régnait dans l’assemblée. Un mousquetaire chantait la Douce Chopine, et le père la Baleine, comptable du bateau, l’accompagnait sur son violon. Je profitai de ce calme pour chercher ma blanchisseuse, avec laquelle je désirais échanger quelques explications, et je la découvris — au bas bout de la table — déguisée en Africaine. J’ignore si elle remplirait bien le rôle de madame Sass à l’Opéra, mais je puis certifier qu’elle remplit son costume d’une manière trèssatisfaisante. Quand le mousquetaire eut terminé le dernier couplet, des bravos frénétiques éclatèrent sur tous les points.
Les dames manifestèrent surtout leur enthousiasme d’une façon bruyante, et la sonorité de leurs applaudissements me fit penser que l’usage du battoir est un excellent exercice au point de vue de la claque. Si M. Marc Fournier avait placé quatre de ces commères à son orchestre, les Chanteurs ambulants remportaient une victoire. Au cas échéant, je lui recommande Aimée-la-GrêUe.
Aimée-la-Grêlée est la plus ancienne laveuse du bateau du quai de l’École. Jeune fille, elle y allait battre et tordre les draps des clients de sa mère, en 1809. Elle n’a cessé depuis d’y avoir sa stalle, et l’on a pour elle des attentions spéciales, car on la craint. Malgré son âge avancé, elle a une poigne à décorner un bœuf.
Un matin, son battoir se cassa, elle ne bougea point
(le son baquet et continua jusqu’au soir à battre son linge avec la paume de sa main. Sa langue est d’une non moindre puissancc.il n’3" en a pas deux comme elle pour haranguer {verbe employé ici par euphonie) le flâneur accoudé sur le parapet du quai.
Le roi, qui est maître nageur de son état, me présenta à elle. J’avais des gants sur moi, mgis je jugeai inutile de les mettre. Cependant, je le regrettai par la suite, car Aiméc-la-Grêlée m’ayant donné une poignée do main, j’entendis craquer les phalanges de mes doigts, et je dus réprimer une protestation énergique qui m’était venue aux lèvres.
Mes Jouvin eussent atténué peut-être les effets de cette pression inconnue des étaux les plus puissants.
Après la présentation, S. A. R. Barrau demanda une bouteille de petit bleu que nous expédiâmes en un clin d’œil. Un litre de chablis fut vidé immédiatement après; ce qui démontre que si mes hôtes d’hier vivent sur l’eau, le vin ne leur est pas pour cela antipathique.
Aimée-la-Grêlée a une façon toute spéciale de boire.
Elle allonge le bras en arrondissant le poignet, saisit son verre par sa convexité postérieure et allonge les lèvres bien avant que les bords du cristal soient arrivés à sa bouche. Autre particularité : elle ne s’y reprend jamais à deux fois dans ses expéditions. Un seul voyage lui suffît.
Les danses commencèrent à ce moment, et ma blanchisseuse daigna m’accorder le premier quadrille. Je vous fais grâce des propos aigres-doux que nous échangeâmes tout d’abord. Elle mit les pertes et les dégâts de mes tissus sur le compte de la mi-carême et me jura que cela ne lui arriverait plus. Mes invectives ne semblèrent point du reste bourreler sa conscience de re-
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mords, car elle se trémoussa tant et si bien, malgré son embonpoint, que le jus de réglisse étalé sur son visage se mit à fondre par places. A la pastourelle, Selika était horrible à voir.
Et comme je lui en avais fait l’observation, elle m’arracha mon mouchoir de poche et s’en servit pour essuyer son maquillage pectoral.
— Je vous le blanchirai pour rien, me dit-elle en me rendant ma fine batiste absolument teinte en couleur havane.
Toujours est-il que ma galanterie me coûta deux heures fort désagréables.
J’étais enrhumé du cerveau et je n'osais porter mon mouchoir à mon nez, dans la crainte de l’enluminer d’une couche de réglisse.
Le couple qui nous faisait vis-à-vis se prit à rire de ma mine piteuse. L’homme était habillé en bébé, la femme avait un costume de Folie... douce. Je m’informai près de ma danseuse de la qualité de ces masques peu charitables.
— La demoiselle est blanchisseuse de fin, me répondit Selika d’un air dédaigneux; elle abuse de l’eau de javelle et met tant de bleu dans sa lessive que son linge semble découpé dans le firmament. Quant à l’homme, c'e&i Moricaud, le laveur de chiens... Voilà quinze ans qu’il ejerce cette profession délicate. Il arrive tous les jours au bateau avec ses pensionnaires, leur enduit le poil de savon gras et les trempe dans la Seine. Les caniches se débattent, faut voir... et ça nous amuse. Un jour, un terre-neuve dont il faisait la toilette a cassé son attache et a gagné le large. Moricaud s’est jeté à l’eau et l’a rattrapé, vu qu’il nage comme un poisson. C’est lui qui, après un pari, a piqué une tête du Pont-
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Neuf, habillé en garde national, le sac au dos et le fusil sur l’épaule.
Je profitai de la loquacité de mon Africaine pour recueillir sur le bateau du quai de l’École quelques détails qui ne manquent pas d’intérêt. Cet établissement aquatique appartient à M. L’Huillier, le très-riche propriétaire du bain des Fleurs, et rapporte huit cents francs par jour, deux cent quatre-vingt-huit mille francs par an !... L’eau va toujours à la rivière.
Le jour de la mi-carême, M. L’Huillier honore le bal de sa préséiice et concourt pour une solnme de mille francs aux déboursés nécessaires à la fête. Il offre un bouquet à la reine et porte au dîner un toast aux gens qui changent souvent de chemises.
C’est également lui qui paye l’orchestre... Il a trop bien fait les choses hier, et il eût dû laisser dormir un flûtiste dont je garderai longtemps la mémoire. Chaque fois que cet artiste attaquait un motif, il me semblait qu’un mauvais plaisant m’introduisait du vinaigre dans l’oreille.
Je préfère de beaucoup le jeu sobre do la contrebasse, — un jeune homme à l’épaisse chevelure, que je questionnai entre une redowa et une scotish. Il est graveur sur métaux, et ne joue, m’a-t-il dit, de la contre-basse que 'pour son agrément. A la prière d’une blanchisseuse qu’il épousera le mois prochain, iha consenti à faire sa partie dans ce concert...
O amour! voilà bien de tes coups!
Une dernière révélation avant de finir. A la suite d’une polka avec la Folie déjà citée, il a été convenu que je retirerais ma pratique à l’Africaine, et qu’à partir de demain, la Folie azureraitmes vêtements les plus intimes... Ma nouvelle blanchisseuse m’a fait on un
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langage légèrement empesé les promesses les plus flatteuses :
— On vous savonnera dans de l’eau de riz, m’a-t-cllc « dit, et l’on vous recoudra vos boutons sans augmenter la note.
Résistez donc à de pareils arguments !
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LE DÉPART d’eSTHER
A l’heure où vous lirez ces lignes, Esther nous aura quitté...
C’est pourquoi vous eussiez pu me voir hier nue promenant auprès à.' Esther, interrogeant son protecteur, — un loyal capitaine, et son cuisinier, — un rusé compère... J’ai sondé du regard ses vastes lianes, assisté à sa toilette et analysé l’animation déterminée aux abords de sa retraite par son prochain départ.
Esther a quatorze hommes à son service. La plupart sont Bretons, à l’exception de l’officier, qui est Normand, du mousse, qui est Parisien, et du cuisinier, qui est Anglais.
Le capitaine s’appelle Lortaud. Dès l’âge de douze ans, il était employé dans le cabotage au long cours, et aujourd’hui (il a quarante ans) ses épaules se haussent quand ou lui parle de notre planète.
— C’est une orange dont on a fait le tour aussi vite qu’on a dit un Pater et un Ave, dit-il en bourrant sa pipe.
Le mousse est inscrit à la mairie du 9' arrondissement. Sa mère, — une indigente, — l’a mis au monde sur une borne du quai de Bercy ; le premier sourire de l’enfant a été pour la Seine, et à peine a-l-il pensé, qu’il a compris que les Ilots jaunes du fleuve allaient se jeter dans le grand océan vert! Et.il a juré de passer sa vie sur la mer immense. Ses supérieurs le nomment le Parisien. Il ne faut pas dire du mal (VEstJier devant lui, — sinon il rage et ferme ses petits poings calleux.
Le cuisinier Jack est plus calme. Qu’on dise ^’Estlier ce qu’on voudra, il s’en soucie comme d’un verre d’orgeat, et continue à rêver qu’il a gagné deux tonneaux de gin et un quart do hrandy « à la loterie dos spiritueux » organisée dans Piccadilly.
Esther est arrivée do Londres, voici trois jours, pleine de bière dont on l’avait chargée pour le compte de la maison Ini Coope, et de cornes de buffle destinées’à la première fabrique de peignes de la capitale. Elle retourne aux bords de la Tamise avec cent balles do chifibns, cinquante sacs de farine et dix mille quintaux de tan pour la teinture des étoffes et l’apprêt des cuirs.
Il en est ainsi, messieurs les gandins anglomanes. Vous' faites venir de Rcgcnt streot du papier à lettre composé de détritus français! La teinte chocolat de votre gilet tissé à Londres, les tons mauves de votre cravate fabriquée à Londres, la solidité du cuir de vos bottines confectionnées à Londres, — vous les devez à l’écorce des arbres récoltée aux environs du village où vous êtes nés, et arrachée peut-|tre aux troncs des chênes qui ombragent votre villa!
Esther semble ûère de son fardeau. On dirait qu’elle comprend que ce qu’elle prête à nos voisins d’outre- Manche est supérieur à ce qu’elle leur emprunte...
INDISCRÉTIONS TAEISIENNES
Esther est chauvin! que Dieu la protège et M. le marquis de Boissy également!
Nous ne saurions trop recommander la brave commissionnaire à la Providence... car elle a couru do grands risques lors de sa dernière traversée. La mer furieuse déferlait sur elle, si bien qu’elle fut poussée sur des récifs, contre des dunes... et les habitants du littoral ont entendu craquer, dans la nuit, ses os meurtris par la tempête.
Tout porte à croire qu’elle fera cette fois bon voyage. Elle s’en va par eau douce selon son habitude, descendant la Seine jusqu’à Rouen, où elle dépose quelques paquets et reçoit quelques colis. Puis elle gagne, par la même route, le Havre, où elle prend le large.
Il faut voir en mer comme elle est douce avec ceux qui l’accompagnent.
Ses gens sont bien nourris : trois repas par jour, du pain à discrétion, de l’eau-de-vie en quantité raisonnable, du café à profusion et le pot-au-feu tous les jours. Aussi son personnel a fort bon aspect ; on lit sur le visage de chacun qu’il est content de la vie, et, quand le vieux Kerdanec (de Brest) récite à haute voix la prière du soir, Esther semble écouter et s’associer, par son calme, son immobilité et son silence, aux oraisons qui montent vers les étoiles du ciel.
Le cuisinier Jack est le seul qui soit impie et ne paraisse pas à l’heure de \' Angélus. Il reste près de ses fburneaux, où il élucubro des ragoûts qui valent moins que le diable, — son patron.
On m’a conté que Jack servit un jour à M. Lortaud (celui qui répond A' Esther à Dieu et aux hommes) un -potage fabriqué avec de l’eau chaude et de l’huile de pétrole.
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Le capitaine l’avala d’un seul trait et dit en se léchant les lèvres ensuite :
— Jaek est menteur, ivrogne, sceptiq^ue et paresseux, mais il fait rudement bien la soupe!
Une autre fois, à déjeuner, Jack déposa devant le vieux loup de mer des pommes de terre en robe de chambre... La robe de chambre était représentée dette fois par un sac à houille jeté sur les tubercules.
Le capitaine, peu méticuleux sur le service de sa table, se fâcha de cette insouciance, et Jack fut privé de sa ration d’eau-de-vie.
— C^s Français! murmura le gâte-sauce britannique, ils ne s’accoutumeront donc jamais à la cuisine au charbon do terre !
Cette repartie prouve que Jack ne manque point de finesse, — qualité dont je suis dépourvu. — Aussi suisje certain, cher lecteur, que, malgré tous mes efforts, vous avez reconnu dans la belle Esther le steamer â hélice stationné depuis trois jours en face des Tuileries, au port Saint-Nicolas, et dans Lortaud, le Parisien et Jack, les trois figures saillantes de son vaillant équipage.