LA CAPUESSE DES ANTILLES
Avant d’entretenir mon lecteur de l’un dos plus curieux produits do nos colonies, je lui demande la permission de commettre une indiscrétion dont je suis le héros principal. Je serai bref, — me souvenant que le moi est haïssable.
Or donc, M. de Villemessant m’a pris à part dimanche et m’a tenu un langage qui prouve autant son indulgence que sa parfaite connaissance de l’histoire du premier empire.
— Soldat, m’a-t-il dit, je suis content de vous. Du haut dé leurs fauteuils, quatre cent mille lecteurs vous contemplent, et le boulet qui vous doit enlever à ma rédaction n’est pas encore fondu. Soldat! il ne suffit pas d’aller bien; il faut aller longtemps.. En conséquence, vous n’engagerez plus bataille avec la curiosité publique que trois fois par semaine : j’entends les jours où le capitaine Vallès, commandant les colonnes de la première
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pago, livrera celles de la troisième aux assauts do votre plume.
A vrai dire, la nouvelle de cette réduction dans mes labeurs ne m’a point fâché... Je pourrai désormais écouter plus longtemps aux portes, multiplier mes démarches et débarrasser mes révélations des longueurs inhérentes à un travail précipité.
J’aurai enfin U temps défaire court f
Avant de clore cette digression-prologue, je veux remercier les personnes qui me sont venues en aide en me désignant les curiosités de Paris. Je serre leurs lettres avec soin, et, si je n’ai pas couru encore aux points indiqués dans leurs missives, c’est que j’ai été débordé par l’affluence des sujets. Cela dit, je me recommande à quiconque peut m’ouvrir des portes qui ne s’ouvrent pas d’ordinaire aux profanes, et je me transporte rue do Laborde, 38, chez la négresse Juliette, récemment arrivée de la Martinique.
J’en avais ou’i parler par plusieurs officiers de ma^ rine, mais leurs descriptions m’avaient laissé indifférent. Je savais qu’une blanchisseuse de la Basse-Terre avait joué un rôle politique en 48 et bien mérité de notre état-major maritime pour ses procédés et ses soins à son égard. Mais mon cœur s’était peu ému des récits concernant ce manteau-bleu (pour ne pas dire ce manteau-noir), travaillant dans la lessive et le bienfait avec une égale supériorité.
Juliette mérite sa réputation, ne fùt-ce que pour sa physionomie étrange. A mon entrée dans son domicile, elle s’efforçait dVlever la température de son appartement à un degré tropical en bourrant sa cheminée de charbon de terre, et la flamme du foyer, se reflétant sur son visage d’ébène, donnait un. aspect fantastique à
sa tôte crépue, couronnée d’un inadrns aux couleurs criantes.
C’est un monde d’habileté que ce foulard noué négligemment sur sa tête. Il tient du casque par sa' forme, du bonnet par le fond, et les bijoux de pacotille qui en retiennent les pointes procurent à l’ensemble de l’édiflee l’aspect d’un diadème d’idole indienne. On m’avait beaucoup entretenu de la beauté de Juliette : je jure que l’idée de devenir son Roméo n’est pas entrée un instant dans mon esprit. En matière de types exotiques, je suis peu connaisseur et je ne m’extasierai jamais devant une face sombre, épatée, trouée par l’éclair de deux pupilles étincelantes, et coupée en xleux par l’éblouissante blancheur d’une mâchoire carnivore.
Juliette est arrivée en France avec une femme do son pays et- une cargaison de rhum, de piment et de confitures. Il m’a fallu goûter do ces marchandises que la négresse vient écouler à Paris. J’ai commencé par les piments... J’en appelle pour comprendre les sensations de mon palais à tous ceux qui se sont brûlé la cervelle et qui ont manqué leur coup. Le rhum a fini l’œuvre commencée par le poivre ; après un premier verre, ma bouche et ma langue avaient fait peau neuve. Comme agent décorticant, le rhum de Juliette est digne d’intérêt. Ses confitures ont heureusement atténué la cuisson do mes muqueuses. La goyave a un parfum spécial, et sa gelée a des propriétés’ onctueuses qui font penser aux pommades de la parfumerie Demarson. "Voilà pour la partie comestible de ma visite.
Quant à la partie intellectuelle, Juliette a voulu me coloniser complètement. Elle m’a d’abord expliqué que les femmes de sa race se nomment, suivant la plus ou moins grande quantité de sang noir qu’elles ont dans les
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veines : négresse, griffe, cappcsse, carazaza, mulâtresse, métis, quarteronne et mainblouc. Elle a ensuite prié sa compatriote, une jeune fille de quinze ans, de me chanter une romance du pays natal. Agathe s’est d’abord fait prier... Elle a prétexté qu’elle relevait de maladie et qu’elle avait autant de noir à l’àme qu’à l’épiderme.
Agathe fut, en effet, prise do nostalgie dès les premiers jours de son arrivée en France. Elle eut une fièvre typhoïde compliquée d’un long délire dans lequel elle demandait à dénicher des colibris fictifs et à grimper en haut d’un cocotier imaginaire... Pour fiatter sa manie et la sauver d’une mort imminente, Juliette imagina de garnir le ciel de son lit de feuilles do palmier achetées à la Compagnie algérienne de la rue de Rivoli. Un singe attaché au baldaquin et un ananas en pot, posé sur la table de nuit, complétèrent le décor... et, quand Agathe ouvrait les yeux sur ces accessoires pieusement arrangés dans sa cliambrette, elle croyait être dans sa patrie... Elle se levait sur son séant, éleyait sur sa tête ses bras maigres et fredonnait d’une voix dolente, en balançant le torse par un mouvement cadencé, le couplet suivant d’une bamboula nationale :
Cé mo qui qu'a passé ou Passe on raccommode lingon Qui fé tout tracaillou Vous mettez ma dehors Ish mo la su bras mo Les famoiia su tête mo,
Je n'ai plus pesonne Pou mon soutien.
Adieu, adieu l'amou,
L'amou dans le sommeil.
Le sommeil si doixj'.
Le jou peut nous tromper.
(C’est moi qui vous repasîo, llaccomnwle votre linpço,
Qui fuis tout le travail,
Et vous me mettez h, la porte,
Mon fils sur les bras,
Mes matelas sur ma tête.
.Te n’ai plus personne Pour me soutenir.
Adieu, adieu l’amour,
E’.aniour dans le sommeil,
Lo sommeil si doux.
Le jour peut nous tromper.)
Telle est la première strophe de cette chanson qui, sur un rhytlime plaintif, rapporte les infortunes d’une esclave (bonne à tout faire) renvoyée par son maître après avoir été payée do ses bons offices — en postérité.
Nous causâmes longuement do notre colonie et de quelques amis communs, anciens condisciples à moi, qui ont stationné aux Antilles dans la maison meublée do la blanchisseuse Juliette.
Mon camarade de Fitz-James fut longuement discuté au point de vue do la turbulence dans les rapports et des loyales qualités du cœur. Ce fut ensuite le tour du jeune Dutacq, créole élevé en France et envoyé au sortir de l’Ecole polytechnique comme aspirant de première classe à bord do V Amphyon dans les mers d’Amérique.
Lo pauvre garçon mourut au moment où les canons des frégates annonçaient dans le port nos victoires du Mexique. Lo moribond entendit les tonnerres de l’allégresse patriotique, et il s’éteignit en essayant de crier : Vive l’empereur !
Le parler nègre est un français abrégé fort commode à cause de ses abréviations. Ce lexique est contagieux; car, au bout d’une heure d’entretien avec Juliette, je m’exprimais comme un groom de grande maison... ce
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n’étaient plus dos phrases qui sortaient de ma bouche, c’étaient des dépêches télégraphiques!
J’adore entendre discourir sur les contrées que je ne connais pas. Mon imagination complaisante me transporte alors sous des bananiers que balancent les zéphyrs tempérés du nouveau monde, et, comme Juliette possède un grand talent sur la narration descriptive, je l’écoutais, accroupi à ses côtés, près de son feu. Sa camériste se tenait debout derrière nous dans une pose « belle d’indolence. » Dans l’attention que je prêtais à ses pointures, je n’avais pas pris garde que ma main plongeait dans un seau de houille.
Au moment où elle me retraçait le dernier tremblement de terre de la Guadeloupe, je fus pris d’une telle émotion, que je passai le revers de ma main sur mon front et sur ma joue droite.,. Je levai par hasard les yeux, et je vis, dans la glaoo, mon visage presque aussi noir que celui de la conteuse. J’avais l’air d’être à moitié tombé dans mon encrier. Je pensai que le commerce des nègres est fatal à la pâleur du teint; je craignis, en prolongeant ma visite, de devenir d’un ton encore plus accusé, et, rentré chez moi, je me passai du beurre sur le visage, en pensant tout bas que Dumas père et Cochinat euffisent pour représenter en France la littérature de couleur.