UNE TA.ILLERIE DE DIAMANTS
Je fus invité l’autre soir à faire polker., dans un raout du meilleur monde, un lot de jeunes filles vêtues des pieds aux épaules par Salnto-Moussellne, patronne de M. Sardou. Déjà les danses étalent eommeneées quand le valet annonça d’une voix retentissante un homme dont je n’ai pu retenir lo nom baroque.
A son entrée dans les salons, tous les tibias restèrent cloués au parquet, tous les yeux se tournèrent vers le nouveau venu, et cent voix murmurèrent :
— Voilà le nabab!
Après quelques informations, je sus que l’objet de l’attention générale était un Brésilien plus authentique que celui du Palais-Royal, et possesseur des principales mines de diamant de l’Amérique méridionale. J’appris en outre qu’il était arrivé à Paris l’avant-veille avec une valise pleine de ces jolis cailloux dont raffolent les petites dames auxquelles on jette des pierres... et la pierre.
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Un entraînement invincible me poussait à lier connaissance avec ce Crésus qui vient en France après avoir rempli sa malle de diamants, comme je remplis la mienne de chaussettes et de mouchoirs de poche. Et comme je suis d’une nature très-liante, je tutoyai bientôt le riche étranger, qui me causa de son industrie, de ses millions, et m’informa qu’il allait porter dès le lendemain son opulente cargi^ison au directeur de la taillerie impériale.
— On ne polit donc point le diamant à Rio-Janeiro? lui demandai-je.
— Non. Il y a dix ans, le diamant ne se travaillait qu’en un seul point du monde, à Amsterdam. Paris partage aujourd’hui ce privilège avec la capitale hollandaise — grâce à l’initiative de M. Bernard.
— Qu’est-ce que M. Bernard?
— Un homme dont les aventures sont aussi curieuses à connaître que longues à relater... Mais si vous voulez, je vous présenterai à lui demain, il vous dira sa vie et vous montrera son établissement...
.Neuf heures du matin sonnaient quand j’entrai dans le cabinet do M. Beimard. Sur un bureau qui vaut bien cent sous étaient étalés une cinquantaine de petits paquets semblables à ceux où les pharmaciens enferment des poudres pour eaux gazeuses. M. Bernard était en train d’épeler à haute voix les nombres écrits sur le dos de ces paquets, et un commis malingre les notait sur un registre...
— Le tout nous donne...? demanda le chef quand il eut fini son appel partiel.
— 3,500,000 francs, répondit le secrétaire. Et il sortit.
Lorsque je fais le compte de mes dépenses annuelles*
jo n'arrive jamais à un total aussi corsé. Aussi restai-je abasourdi en entendant le résultat de cette addition extravagante. Au même instant, M. Bernard ouvrit un des colis mignons rangés devant lui, et comme il agissait dans un ravon que maître Phœbus envoyait par la croisée, quatre-vingts soleils m’aveuglèrent aussitôt! Décidément, les paquets ne servaient pas d’asile à des poudres pour eaux gazeuses... Et pourtant je me fusse volontiers préparé un breuvage avec leur contenu !
Un tas de brillants de taille moyenne étaient réunis dans cette grossière enveloppe de papier à chandelles, et leur éclat était tel que je regrettai de n’avoir point mis des lunettes bleues, ainsi qu’on fait pour regarder les éclipses de l’astre du jour.
— Chacun de ces paquets en recèle autant, me dit M. Bernard, et tout ce que vous voyez là a été travaillé dans mes ateliers durant les trois derniers mois.
Et tirant d’une caisse Fichet une boîte au fond do laquelle roulaient quelques grains d’un aspect vitreux, sale et jaune ;
— Voilà, fit-il, dans quel état on me livre les pierres qui vous ont ébloui tout à l’heure.
Je pourrais dramatiser mon récit en vous contant que je me suis jeté au cou do M. Bernard, que je l’ai étranglé et que j’ai filé sur Bruxelles avec sa verroterie; mais à quoi bon m’attribuer des actes que les magistrats réprimandent, et qui sont en désaccord avec les principes que je professe en matière de parure?
Le directeur de la taillerie impériale a d'ailleurs une figure qui désarmerait le plus hardi malfaiteur... Sur le point de le dévaliser. Cartouche eût renoncé à son projet et lui eût offert son épingle de cravate.
Le Nabab ne m’avait point menti. L’histoire de mon
Di ; ed by Coogle
INDISCBÉTIONS PARISIENNES
liôto est intéressante. Commissionnaire trôs-rieho en 1855, il perd toute sa fortune (700,000 fr.) en 1856 et se retire à Melun, où un lampiste lui raconte un jour, en nettoyant ses modérateurs, qu’il a trouvé la décoloration du diamant.. . Le ferblantier arrive à ébranler les doutes de M. Bernard sur le blanchissage des pierres jaunes, et ce dernier risque dans un essai 5,000 fr. — le dernier vestige de son opulence... La tentative réussit 1 Les diamants citron projetés dans le creuset du lampiste en sortent limpides comme du cristal de roche ! Un tiers ' fort riche se met de la partie; on opère sur un lot de 250,000 fr., et l’on court écouler à Londres Iç résultat do la manipulation.
— Connu le procédé 1 dit un orfèvre malin de Regent Street. Au bout de six mois, la surface des pierres décolorées par une température surchauffée redeviept m^te, et, après la taille, on a un caillou de rebut dans les mains.
Perte nette sur l’opération : 80,000 francs!
Mais M. Bernard était possédé par le génie dos affaires. 11 gagne la Hollande, embauche des ouvriers tailleurs et les ramène. 11 achète une machine à vapeur ’et commence à polir le diamant sur une petite échelle. Le royaume de Guillaume voit avec peine l’empire français essayer un commerce dont il a le monopole.
Un beau jour, la machino éclato... Une imprudence du chauffeur avait été payée 50,000 francs par une société d’Amsterdam.
Dégâts coûteux. Chômage forcé de six mois!
Survient un Brésilien — le mien, celui du bal — qui reconnaît dans mon héros une nature d'élite. 11 met des fonds à sa disposition. On fait venir de la ville traîtresse trente autres ouvriers... et aujourd’hui l’in-
dustrio française n’a rien à envier à aucune nation du globe.
J’ai visité les ateliers... je me suis cru d’abord dans une synagogue, car tous les hommes employés à la taille du diamant sont juifs. Ils parlent une langue peu harmonieuse et passent leur journée courbés sur le plateau qui, dans sa rapide rotation, use les facettes, polit les plans et donne l’éclat de la rosée matinale à des petites masses extraites, grises et terreuses, des terrains d’alluvion du nouveau monde.
Le contre-maître s’appelle van Kloot; son nez révèle ’ qu’il descend de ceux qui montèrent les joyaux offerts par Salomon à la reine de Saba.
Il gagne vingt francs par jour et se soutient douze heures avec un hareng saur et une tasse de café au lait. La surveillance qu’il exerce sur les employés de l’usine a autant pour objet les intérêts de M. Bernard que ceux de la Hollande. Il veille à ce qu’aucun étranger ne questionne ses coreligionnaires et ne surprenne le secret national: si bien que Siraudin, amateur de calembours, se fût écrié, hier, devant les précautions dont j’ai été témoin :
— Les médecins et les Israélites de M. Bernard sont le^ seules personnes qui connaissent l’opération de la taille!
J’ai interrogé quelques-uns do ces prolétaires dont les mains manient journellement des diamants de 10,
15 et 20,000 francs, et j’ai appris qu'ils ont organisé dans les environs de la fabrique une sorte de colonie avec école pour leurs enfants et temple pour leurs dévotions.
Ils vont parfois le soir dans un cabaret borgne qu’on m’a montré sur le boulevard des Hauts-Fourneaux. Là,
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ils boivent du skiédam que le patron du bouge a fait venir pour eux d’Anvers. L’enseigne de l’échoppe est originale, et j’en ai copié le dessin et les inscriptions sur mon carnet. Une plaque de tôle a été ornée, par un maître do l’école réaliste, d’un citoyen chancelant sur ses jambes fléchies, et buvant à même une bouteille.
Sur sa tête on lit : Assurance contre la soif, et il ses pieds le Eaphaël de la rue Hautefeuille a écrit, en caractères gothiques : A l’homme voué au bleu !
Je doute que la finesse de cette épigraphe soit compriso^les Hollandais, qui n’estiment, du reste, que le curaçao fabriqué par leurs femmes avec des peaux d’oranges et de l’eau-de-vie de marc.
Je voulus savoir de M. Bernard s’il n’avait jamais été volé.
— Une fois, me dit-il, un de mes hommes m’a changé une pierre; une autre fois un visiteur, simulant la myopie, est entré dans mon cabinet et a profité de mon inattention pour plonger son nez, enduit de colle à bouche, dans un lot do brillants do petite grandeur.
U Quand il s'est relevé, son organe olfactif avait, comme vous pensez, une forte valeur... il a fait celui qui est enrhumé du cerveau et s’est mouché promptement. Puis il est parti sans que j’aie vu goutte à son opération.
« Je ne l’ai jamais revu et mes recherches ont été vaines, mais tout me porto à croire qu’il a été porter son mouchoir à blanchir en deçà de nos frontières. «
En me retirant, je bousculai sur le perron deux enfants qui roulaient sur les marches de pierre des boules étincelantes. Je m’approchai d’eux et je les vis frappant sur les dalles deux diamants gros comme des noix.
— Peste! dis-je en me tournant vers M. Bernard, vous donnez de beaux joujoux à vos bébés... Après cela, vous me direz : Qui mangerait des tartines, sinon los marchands de beurre?
M. Bernard sourit et approcha de mon nez (sans colla à bouche, celui-là!) les objets qui avaient provoqué ma réflexion.
C’étaient deux vieux bouchons do carafe.