PREMIÈRE CONFÉRENCE
Messieurs.
J'aborde un sujet plein de délicatesse et de gravité : je compte traiter devant vous de la société conjugale.
Un prêtre, qui n'est pas marié, a-t-il le droit de parler du mariage? — Pourquoi pas, Messieurs? Est-ce que Jésus était marié? — Non, et pourtant, lorsqu'on examine tous les législateurs qui ont prétendu régir la société conjugale, on ne peut refuser à Jésus le premier rang. Eh bien, Mes-
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sieurs, moi, prêtre, représentant de cet homme, c'est en son nom, toujours vivant parmi nous, que je viens parler du mariage.
Ne sommes-nous pas doués d'un cœur et d'une âme, d une intelligence et d'une liberté? Le privilège de l'homme n'est-il pas de tout connaître? Et, s'il fallait expérimenter toutes choses pour en parler, qui aurait droit à la parole?
Je traiterai donc du mariage comme prêtre, comme prêtre non marié, comme prêtre de l'Église catholique. J en parlerai avec ma conscience et avec ma foi : la conscience et la foi d'un homme sont respectables et saintes, à l'égal et au-dessus de tout.
Du reste, Messieurs, je ne me dissimule en rien les difficultés d'un tel sujet. Il touche à la matière dont nous sommes sortis et à l'Infini qui nous inspire, à l'État qui prend le mariage sous sa protection, et à l'Église qui revendique le mariage comme un contrat qu'elle doit sanctionner au nom de Dieu. Ici, tout est enjeu, sans exception : le droit naturel, le droit religieux, le droit civil. Messieurs, je sais ce que je dois au droit naturel, ce que je dois au droit religieux, ce que je dois au droit civil. Au droit naturel : l'obéissance absolue, parce que c'est lui qui nous fait des hommes ; au droit religieux : l'obéissance de ma conscience; car le droit religieux, c'est le droit de Dieu même qui seul commande à la conscience ; au droit civil :
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le respect. Je suis bon citoyen, et alors même que le droit civil n'a pas Tair de comprendre ma conscience reli.^ieuse, ou semble envahir le domaine indépendant du droit naturel, vous me verrez respectueux. Je n'oublie pas que je suis le fils de ma patrie, et quand ma patrie s'éjjare, j'ai encore pour elle les sentiments d'un fils : ses fautes pourront m'attrister, elles ne me défendront pas de l'aimer.
J'avais besoin, Messieurs, de cette déclaration. Mais vous en réclamez une autre : permettez-moi de dire aux mères que, si je sais mes devoirs envers la patrie, je connais mes devoirs envers les mères. Je respecterai en elles ce quil y a de plus innocent, ce qu il v a de plus chaste : leurs filles; elles ne surprendront sur mes lèvres rien dont leur conscience délicate puisse s'alarmer, rien que leurs filles ne puissent entendre.
Ne sommes-nous pas à un âge d'indépendance où l'on cherche à s'affranchir des tutelles? Vos filles se marient : n'ont-elles pas le droit de savoir ce qu'elles font, quand elles se marient? Et s'il est un maitre qui puisse le leur apprendre, où en trouver un plus digne — après leur père , après leur mère — que le ministre du Christ leur parlant au pied d'un autel?
La question du mariage. Messieurs, est posée dans notre société française. Elle est agitée sur la
place publique, dans les journaux, les revues, les livres. Sientôt elle sera discutée au Parlement. Elle est discutée plus haut que dans le Forum, elle est débattue devant la conscience, elle doit Tétre jusque dans les temples.
Pourquoi ne serait-elle pas posée ici?
Il me semble que là elle a sa raison d'être , comme partout ailleurs , au moins autant qu ailleurs, et par conséquent qu'il est du devoir d'un prêtre, — dans ce tumulte d'opinions qui caractérise la société moderne, au milieu de doctrines trop complaisantes peut-être pour des passions prêtes à déborder, — de venir rendre témoignage à l'austère doctrine du Christ.
La question vivante aujourd'hui est celle-ci : « Le lien conjugal, la société formée par ce lien, sont-ils susceptibles de rupture? »
C'est le problème du divorce.
Avant de le résoudre, il faut se faire une idée YTÇiie de la société conjugale, car si l'idée première est inexacte, insuffisante, on en tirera des conséquences fausses. Par exemple : le mariage est un contrat. On en conclut aussitôt : tous les mariages sont formés par la volonté des contractants; donc ils peuvent se défairepar elle ; la volonté des contractants peut changer : donc le mariage est résiliable. Autant vaudrait dire : l'animal est un être fatalement emporté par ses penchants;
rhomme est un animal : donc l'homme est fatalement emporté par ses penchants. Vous passez là, — permettez-moi ce rappel à la logique, — du genre à l'espèce. Il y a contrat et contrat; il y a animal et animal. Eh bien! Messieurs, de quel genre de contrat est le mariage? voilà la vraie question. Dans cette première conférence, je me demanderai quelle est la nature rationnelle du mariage : et c'est la raison, c'est le droit naturel que je veux interroger, pour avoir la réponse.
La société conjugale est la première des sociétés humaines.
Ouand riiomme eut été créé, l'homme regarda plus haut que lui : il entrevit Dieu. De ce regard, naquit le temple. L'homme regarda plus haut que lui, parce que tout être a besoin de regarder d'où il vient. Lliomrae regarda autour de lui : il vit un être semblable à lui dans une diversité harmonique; il vit la femme. De ce regard naquit le fover.
Temple et fover! Nul homme n'échappe à cette dualité sacrée. Tous nous avons un temple, si réduit qu'il puisse être , et tous nous avons un foyer : un temple, d'où vient ce qu'il y a de meilleur en nous; un fover, où repose ce qu'il y a de plus doux et où vient éclore le germe humain qui doit se développer sur la terre.
G KNDlSSOLriilLlTi: ET DIVORCE.
Or, comment se forme, comment se complète entre l'homme et la femme cette société primordiale qui s'appelle la société conju.^ale?
Par un contrat.
Le contrat, c'est Tenga^jenient dun être libre; c'est l'acte réfléchi par lequel on donne un droit à Un autre et par lequel on se dépouille d une certaine indépendance.
Yovez comme il est beau, le premier mot de la justice : le contrat! Il implique un sacrifice, puisque vous aliénez quelque chose de vous ; il implique aussi une souveraineté, puisquen échange de ce que vous aliénez de vous-même, on vous donne quelque chose que vous n'aviez pas.
Aujourd'hui, Messieurs, il est des hommes qui ne veulent pas que le mariage soit un contrat; ils parlent d'union libre. Pas de contrat! disent-ils. Mais vous êtes trop sages, vous êtes trop nobles, pour renoncer à l'idée du contrat; et l'union libre n'a point de chance de prévaloir parmi nous. L'union libre, en effet. Messieurs, c'est l'instinct; l'union libre, c'est l'égoïsme; l'union libre, c'est la stérilité.
Vous voulez, — je le suppose, Messieurs, — ^non pas l'union libre, mais l'union obligatoire, parce que l'union obligatoire, c'est la liberté défendue contre sa propre faiblesse; vous voulez l'union raffermie par le contrat, parce qu'elle est le sacri-
LA N(3TI()N r.A'i lONNKM.E D L' MARI ACE. 7
fice : vous voulez la société coiiju(|ale, parce qu'elle est la fécondité.
Voilà pourquoi nous écartons hautement ces opinions qui ravalent riiomme au niveau de l'animalité d'où il sort et où , quand il écoute sa noblesse, il ne se résigne jamais à rentrer.
L'union conjugale étant un contrat, trois questions surgissent logiquement. Tout contrat, en effet, a une fin, un objet, un motif: on se lie pour une fin, on se lie sur un objet, on se lie par un motif. Dès lors, pour connaître la société conjugale et pénétrer sa nature intime, il faut résoudre ces questions fondamentales : Quelle est la fin de la société conjugale? Quel en est l'objet? Quel en est le mobile?
Or, Messieurs, la fin de la société conjugale est la plus haute, parmi les choses terrestres, à laquelle 1 homme puisse aspirer; l'objet du mariage est le plus sublime sur lequel il puisse ordonner un contrat; quant au mobile, c est le plus fier et le plus doux qui puisse déterminer l'homme à l'action.
Je me borne à ce simple énoncé afin de mieux ménager l'intérêt et de vous laisser tout le bénéfice de la surprise.
Et d'abord, quelle est la fin pour laquelle
jj^ rhomme et la femme s'unissent? C'est, à la fois, ^ — je la précise ainsi, — le perfectionnement et le compienient dlê IlnHiviflii , le développement et le progrès de l'espèce.
Xous sommes des individus, mais des individus reliés entre eux; nous cherchons notre développement personnel, mais nous voulons encore le progrès collectif, le développement de l'espèce. L'individu n'est qu'un atome, l'espèce est toute une planète : l'individu n'est qu'un grain de poussière ; l'espèce, c'est tout un monde. L'homme n'est pas seulement un individu; l'homme, c'est l'espèce; et voilà pourquoi, dans la Genèse, on lit cette parole mystérieuse : « Dieu créa l'homme mâle et femelle « , c'est-à-dire il créa l'homme espèce. Vous entendez? Ce n'est point littéraire, cela, c'est scientifique. Dieu créa l'homme espèce, c'est-à-dire une multitude croissante, une multitude ordonnée. Or, comme il a le culte de sa propre perfection, rhomme a le culte de l'espèce à laquelle il appartient et pour laquelle il travaille. D'où il suit que, Messieurs, quand 1 homme et la femme s'unissent, leur union a deux fins. La première, c'est leur perfectionnement mutuel. L'homme est sur un plan, et la femme sur un autre : l'homme a des qualités que n'aura jamais la femme; la femme a des qualités que ne possédera jamais l'homme. Pourquoi cette diversité? Pourquoi Dieu l'a-t-il
LA NOTION RATIONNELLE DU MAillAGE. 9
voulue? Pourquoi la-t-il ordonnée dans Tunivers entier? Pourquoi Pa-t-il établie dans la flore et dans la faune? Je lignore. Elle est : cela me suffit. Eh bien! quand riiomme se regarde, Phomme se sent incomplet : il a la force, mais il n'a pas la r^ràce ; il a la puissance, mais il n a pas 1 insinuation ; lion du désert, il a des g^riffes, mais il n'a pas d'ailes; il a l'intelligence, mais il n'a pas le cœur bondissant. L'homme sait qu'il est homme; mais il lui manque quelque chose dont il a le pressentiment, quelque chose qui le fait rêver, et vers quoi, vaguement, il aspire.
L'homme alors a regardé autour de lui, et, sous l'influence de Celui qui a créé tout ce qui est, de Celui que j'adore en sa loi, l'homme a justement vu dans un être, semblable à lui, appartenant comme lui à la nature humaine, tout ce qui lui manquait : le cœur, tandis qu'il avait, lui, la puissance; l'insinuation souveraine, tandis qu'il avait, lui, Pénergie si facile à briser; il a vu tout ce qui constitue le tvpe féminin, dans sa grâce et dans son charme; et il s'est senti remué, entraîné par des aspirations ineffables, souvent invincibles. Ainsi se réalise le complément de l'être humain,
ainsi se vérifie le mot mystérieux de la Genèse :
« Dieu fit l'homme mâle et femelle. »
Mais, Messieurs, l'homme et la femme sont peu
de chose; c est un couple électrique. Qu'est-ce
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qu'un couple électrique, quand rélectricité doit parcourir et envahir le globe? Aussi, il a plu à Dieu, dont la sagesse a tout ordonné, que Fétre humain se multipliât et vînt au monde à l'appel de deux êtres aimants et prédestinés : c'est pourquoi la société conjugale a non seulement pour fin le complément de deux individus, elle a pour but suprême le développement indéfini de l'espèce dans le temps et dans 1 immensité : de là encore, dans la Genèse, ces deux grands mots : - Croissez et multipliez. ') C'est la seconde fin du mariage, exprimée en termes énergiques.
On voit apparaître, — c'est étrange, mais c'est beau! — on voit apparaître 1 individu humain, la personne humaine, non plus comme apparaît le vivant dans l'animalité, fatalement et suivant tous les hasards d'un aveugle et stupide instinct; on le voit surgir de la collaboration libre de deux êtres intelligents : vous êtes. Messieurs, les coopérateurs del'Infini; respècesedéveloppeaucommandement de Dieu, et elle grandit à l'ordre de votre volonté. Vous êtes, suivant l'expression d un savant que j'admire, les contremaîtres de Dieu dans le développementdelaracehumaine. Ildépenddevous que nous ayons des cerveaux amoindris ou des formes superbes; des guerriers ou des littérateurs; des bras vigoureux pour conquérir la terre, ou des têtes puissantes pour regarder Dieu ; il dépend (X
LA NOTION RATIONNELLE DT MARIAGE. Il
de VOUS que la race grandisse ou quelle tombe!
Messieurs, quelle destinée, quelle responsabilité est la vôtre ! L'Espèce, intelligente et libre, est dans vos mains : elle sera basse, si vous voulez qu'elle soit basse ; elle sera épouvantable de vices, si vous voulez qu'elle soit épouvantable ; elle descendra audessous des Esquimaux ou des Lapons, si vous voulez subir la fatalité des passions plus terrible que la l'atalité des climats. Mais il dépend de vous aussi que l'àmeaitdes ailes pour conquérir l'espace et des veux pour dévorer la vérité et ses mystères. Il dépend de vous que nous sovons une race horizontale, à quatre pattes, ou une race verticale, le sceptre en main, née pour régner et non pour servir.
Jamais je n'ai mieux compris ces choses qu'en scrutant le mvstère profond qui existait entre le père et la mère, et qui faisait de chacun de nous le fils de l'Infini, et le fils de l'homme, au plus grand sens du mot.
Convenez-en, Messieurs, le mariage, cette société primordiale, a de sublimes destins. L'Etat qui ose assumer sur lui le lourd fardeau de protéger les berceaux est bien audacieux : il me fait l'effet, — passez-moi cette image, — d'un gendarme qui, avec son sabre vulgaire, voudrait défendre un sentiment délicat du cœur.
Combien je m'explique mieux ces vigilances maternelles de toutes les religions sur les berceaux !
Quand j'entends des hommes, au nom de la liberté, revendiquer l'union libre, ils me l'ont T effet de ceux qui, regardant un nid frêle, demandent que les œufs soient mis en plein vent : ils écloront mieux! disent-ils. — Non. Entourez les germes de toutes les protections. Insensés! le plein vent les tue. Couvrez-les plutôt; abritez-les. Vous les mettiez déjà près du foyer, afin qu'ils s'y réchauffent; faites plus, cachez-les dans le temple aux murs épais, afin qu'ils soient mieux gardés !
Vous voyez, Messieurs, quelle est la fin de la société conjugale, il faut examiner quel en est l'objet.
Rien n'est plus important que l'objet d'un contrat.lOr, entre homme et femme, l'objet du contrat, quel est-il?] — Je parle comme un philosophe ; n'en soyez point surpris : la philosophie est à la base de la religion; et si, par impossible, la religion était trouvée contraire à la philosophie, il faudrait dire : la religion est fausse. Voyez jusqu'où je pousse l'indépendance : la raison d'abord, la foi ensuite; le droit religieux est vain, s'il ne s'appuie sur le droit naturel. — Quel est donc, Messieurs, l'objet du contrat conjugal? L'objet dans le contrat conjugal et dans la société matrimoniale, — écoutez-moi, Messieurs, la réponse le mérite, — c'es^t Japper-' sonne humaine. Je ne dis pas le corps seulement,
je ne dis pas les passions, la volonté, la raison, les croyances; je dis : la personne.
Vous êtes-vous demandé ce qu'est la personne?
La personne est un être indépendant qui relève directement de Dieu; c'est l'être intelligent et librCj en tant qu'il a la conscience et la maîtrise de ses facultés, de ses actes et de son propre corps ; c'est l'être capable d'exprimer la conscience qu'il a de lui par ce mot caractéristique de toutes les langues : moi. C'est l'être humain, conçu dans son unité et sa profondeur.
Or, le mariage est l'union parfaite de deux personnes de sexualité différente : d'où je conclus qu'il est une des sociétés les plus intimes et les plus hautes, un contrat ne ressemblant à aucun autre contrat.
Il ne met pas seulement en rapport deux organisations de sexe différent ; il lie dans la vérité et la vertu, dans le respect et dans l'amour, deux personnes.
Pourriez-vous m'indiquer des contrats où les^ personnes, — en tant que personnes, — interviennent? Dans les contrats ordinaires, l'objet^ c'est mon champ, c'est mon troupeau, c'est ma fortune ; dans les contrats, c'est ma maison ; dans les contrats , c'étaient mes esclaves, c'est mon travail, c'est ma sueur; dans les contrats, c'est mon œuvre, c'est mon livre : ce n'est pas ma pensée, si
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ce n'est ma pensée en tant que vénale ; dans les contrats ordinaires, c'est tout ce qui se paye, tout ce qui est au-dessous de moi. Dans les contrats conjugaux, — femmes, écoutez-moi ; écoutez-moi, pères; jeunes filles, écoutez-moi : vos oreilles peuvent s'ouvrir; — dans les contrats matrimoniaux, l'objet, c'est lapersonne de ta fille, père ; c'est la personne de ta fille, mère; c'est la personne humaine, ô fiancés, qui entre enjeu tout entière, et Qa personne entraîne la nature, le corps, les passions, les intérêts, les convictions mêmes) la personne entraîne tout : la personne, c'est le moi.
Ce ne sont pas deux corps, ce sont deux moi qui se livrent.
Si vous ne lentendiez pas ainsi, vous feriez de l'union de Thomme et de la femme quelque chose de honteux! Ce qui seul lui donne sa grandeur, c'est de mettre en rapport parfait deux personnes humaines, dans le double but de se compléter et d'évoquer sous la sauvegarde de Dieu d'autres personnes inconnues, à venir.
L'union matérielle, par elle-même, est indigne de l'homme; elle ne trouve, même dans le contrat conjugal, sa justification et son honneur que comme complément de l'union jpersonnelle des âmes.
J'énonce brutalement que si l\mion moraIe, absolue, des personnes n'intervenaU pas, le mariage serait honteux; et en effet, Messieurs, l'homme
LA NOTKJN IIaTIONNELLE D L' MARIAGE. là
ferait alors de la femme un instrument... pour avoir quoi?... des enfants. Or, il n'est jamais permis de traiter une personne en instrument. Ce serait ^ là de resclavage. L'esclavage est une honte pour qui le pratique et pour qui le subit. Au nom de la dignité et du droit inaliénable de la personne humaine, vous ne pouvez pas la faire servir comme un instrument. Ceux donc qui définissent le mariage : un moyen pour avoir des enfants, ceux-là manquent de respect à notre haute nature, et je n'admets pas qu'au dix-neuvième siècle, que jamais... on méconnaisse les grandes doctrines qui relèvent l'homme dans la conscience de son devoir et le respect de ses droits.
A la lumière de ces principes supérieurs, me sera-t-il permis de vous interroger, et de vous demander comment ce contrat est compris parmi nous? Est-ce qu on songe aujourd hui à mettre en rapport deux personnes? On y songe si peu que cela n'est pas même connu. On essaye d'équilibrer des intérêts, de provoquer des sympathies, d'allumer des passions ; est-ce qu'on recherche les convenances profondes de deux personnes ?
La personne a des goûts, une intelligence, un caractère, des convictions : consultez-vous les goûts, rintelligence, le caractère, les idées? ]î^on : vous ne regardez à rien. Yovez les unions contemporaines : ce ne sont pas des mariages \ cest la
comédie, quelquefois le drame et la tragédie des faux ménages. Tous vous mariez, — permettez-moi le mot, — comme des étourdis : souvent par caprice, plus souvent par convenance sociale ; quelquefois par faiblesse ; vous vous mariez , jeunes filles, pour avoir votre liberté; vous vous mariez, jeunes gens, pour couvrir les écarts de vos passions d'une étiquette respectable , vous souciant aussi peu de ceux qui viendront après vous que de vousmêmes! Étonnez-vous ensuite que ce lien fragile se rompe ! Pour moi, je n'en suis point surpris! Savez-vous de quoi je m'étonne? Je m'étonne que les mœurs françaises soient encore aussi vigoureuses; je m'étonne que, devant les désastres, les plaies, les douleurs de tant d'unions malheureuses, ne se fasse pas entendre une clameur pour demander la restauration du divorce ; je m'étonne qu'un cri unanime ne le réclame point comme un remède à toutes les misères dont nous sommes, grâce aux mauvais mariages, les témoins attristés! Je m'en étonne, ou plutôt, non, je ne m'étonne pas, car il V a dans l'âme française un bon sens qui sait distinguer les palliatifs des vrais remèdes, et une noblesse qui protestera jusqu'au bout contre tous ceux qui, sous prétexte de moralisation, voudraient l'abaisser et l'amoindrir!
Une dernière question reste à résoudre : Sous
quelle influence peut se contracter le mariage? Cquel motif entraînant peut seul et doit pousser rhornme à cette démarche suprémeT|
Le mariage peut-il se contracter sous l'influence derintérét? ^on, car l'intérêt divise les hommes : s'il les réunit un instant, chose rare, c'est souvent pour mieux les opposer ensuite. Or, le mariage étant une union, ce n'est pas sur l'intérêt qu'il faut compter pour le maintenir.
Peut-il du moins se contracter sous l'empire de la passion? ]^on, car la passion est fragile; elle tient à la matière dont nous sommes pétris : et le temps et les révolutions emportent vite tout ce qu elle convoite avec une ardeur toujours éphémère, hien que, toujours, elle se croie éternelle.
Il ne peut pas non plus se nouer sous linfluence de la raison : la raison est trop froide. Le mariage demande une certaine audace, Taudace du joueur qui dit : — J ai foi en mon étoile! ou plutôt l'audace de l'homme sage qui a réfléchi et prié, et qui sait la Providence toujours prête à garder ceux dont la conscience est sincère.
Le mariage, ■ — laissez-moi vous dire cette vérité avec un accent austère, — [ne peut et ne doit se contracter que sous linfluence du cœur'. Le simple respect, l'estime ne suffit pas : il faut l'affection, disons le mot, il faut lamour, non l'amour qui
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est dans la chair et le san^ — une passion, mais l'amour qui est clans Tàme une (>rande vertu.
Là où le cœur ne parle pas, je crois à des unions artificielles, à des unions d'un jour; mais je ne crois point à 1 union totale, substantielle, absolue de deux personnes.
Le mariage est un contrat quun seul être a le droit de signer : 1 être aimant. — Vous n'aimez pas, vous n'avez pas l'espérance d'aimer et d'aimer sans mesure? Piegardez, observez, réfléchissez; mais ne faites pas cette démarche solennelle et redoutable, vous du moins qui regardez le lien du mariage, au nom de Dieu, comme indissoluble. ISimitez point César, ne franchissez pas le Rubicon. Arrêtez-vous, attendez : il sera toujours temps.
Vous avez beau équilibrer les intérêts, si vous n avez pas au fond du cœur ce sentiment unique, l'amour; si vous ne lavez pas dans sa beauté et dans sa vérité, je dirai, dans sa vertu, — car l'amour doit être ici une vertu, — ne vous mariez pas !
Or, Messieurs, regardez autour de vous ; pouvez-vous croire que les mariages se font avec un amour vrai? J ai regardé et j'ai perdu cette conviction naïve.
Je puis, moi, qui ne suis pas marié, vous parler de cela avec quelque compétence, Messieurs, car on nous fait des révélations intimes. Vous direz : Mais c'est terrible, cela! — C'est terrible? On en
fait bien aux dramaturges, des confidences! Pourquoi pas aux prêtres ? Lorsqu'ils les reçoivent au nom de Dieu, ne sont-ils pas mieux gardés que ceux qui sont simplement des hommes? Est-ce que vous croyez que quand une âme honnête vient à vous et fait appel à votre honneur sacerdotal, — pour peu qu'on ne soit pas un bandit, un être abaissé, digne d'aller où Ton déporte, — est-ce que vous crovez que toutes les forces morales ne se dressent pas pour protéger l'âme brisée qui vous implore et l'âme émue qui l'écoute? Vous ne les entendez pas, ces âmes accablées d'épreuves sans nombre, nous dire : Vous qui êtes chargés de recueillir les larmes, reprenez-moi. Je n'en puis plus, donnez-moi la force de supporter tout, même les barbaries d'un mariage mal fait, même les injures de celui qui avait juré de se dévouer jusqu'à la dernière heure à moi, la femme qu il avait choisie !
Pardonnez-moi, Messieurs, de me révéler ainsi à vous : et comprenez que le prêtre catholique reste un agent bienfaisant pour ceux qui ont besoin du pardon de leurs femmes, comme pour les femmes qui ont besoin du pardon de leurs maris.
C'est ainsi que nous entendons nos devoirs, et voilà pourquoi nous pouvons vous dire que, quand le mariage se fait, il ne doit se contracter qu'avec l'amour ! Le cœur seul a toute la prudence et toute l'audace qu'exige cet acte décisif, souverain, irrévo-
cable auquel est suspendue toute une destinée ; quand lamour n'existe pas, le mariage n'est plus qu'un contrat signé par un faussaire; il est nul; et prenez garde, il sera déchiré demain par un anonyme, par un passant, par le premier séducteur venu !
Messieurs, j'ai analysé en trois mots, suivant le droit naturel, la nature de ce contrat particulier qui s'appelle le mariage.
Je me résume.
On vous demandera ce que c'est que le mariage ; / vous répondrez ainsi. — Retenez cela, jeunes filles; retenez-le, vous, les pères qui les conseillerez ; retenez-le, vous, les mères qui garderez leur cœur. — Vous répondrez Q^e mariage est un contrat, c'est-à-dire un engagement libre, un engagement qui lie pour toujours} c'est un contrat dont la double fin est le perfectionnement , le complément physique et moral de l'homme et de la femme et le progrès indéfini de l'espèce ; c'est un contrat qui a pour objet deux personnes humaines de sexualité différente, un contrat qui ne doit être signé que par l'amour.
Voilà ce que nous enseigne la nature et ce que veut la raison. La nature et la raison ne parlent pas ici autrement que lÉvangile du Christ.
Messieurs, un simple mot d'actualité pratique
pour conclure. Les mariages, dans la société française, sont-ils considérés comme des contrats qui obligent? — Oui, mais avec restriction.
Les mariages sont-ils considérés comme n'ayant d'autre fin que le complément mutuel de l'homme et de la femme et le développement de l'espèce? — Non; pratiquement du moins, car en France l'espèce ne se développe pas, et l'homme et la femme ne se complètent pas.
Est-ce que le mariage est considéré comme un contrat qui lie les personnes? — Non; car on l'assimile à tous les contrats. Or, les autres contrats n'ont jamais pour objet essentiel et direct la personne même.
Est-ce que le mariage est accompli sous l'influence de l'amour? — Non, non, je le dis à regret. Le plus souvent noué par des convenances sociales, par le caprice ou par le vénal intérêt, le mariage ne l'est presque jamais au nom du seul sentiment qui ait le droit de le former.
Réfléchissez, Messieurs. J ai posé aujourd'hui les principes; un autre jour, je tirerai les conséquences, et je les déduirai jusqu'au bout. Rassurez-vous , d'ailleurs , en regardant au fond les mœurs contemporaines, je n'ai qu'un sentiment : le respect, et qu'une volonté : celle de vous aider à relever notre race et notre pays.
L'INDISSOLUBILITE DU MARIAGE